HENRI IV SE FORTIFIE
qui allaient se passer ; mais le danger n'était plus là. Le camp retranché que le roi y avait fait tracer , devenait inutile; toute son attention se porta sur le Polet. Ce faubourg , qui dominait la ville de Dieppe au nord , et qui était sans défense, fut couvert par une redoute, dans laquelle le roi mit la plus grande partie de son infanterie française sous le commandement de Coligny sieur de Chàtillou. Mais l'ennemi , arrêté par les fortifications du Polet , sur la droite , pouvait descendre , sur la gauche , à Martin- Eglise, traverser la vallée d'Arqués sur la chaussée de ce bourg , marcher sur Dieppe , y acculer le roi ou le rejeter dans la place. Le maréchal de Biron proposa au roi d'élever des retranchements sur la rive droite de la rivière d'Arqués , pour défendre et fermer le passage de la chaussée ; ce qui fut exécuté. Us consistaient en une courtine flanquée de deux demi-bastions. 1
Ces travaux étaient à peine terminés , lorsque le duc de Mayenne parti! d'Eu , dont il s'était emparé, appuyant sa droite à la mer, sa gauche
• Mémoires du duc d 'A nantir inc.
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à la vallée de l'Kaulne, et parut , le i 6 septembre, en ordre de bataille, devant le Polet. Henri IV , qui, a cette nouvelle, était accouru d'Arqués à Dieppe 1 , lit soutenir l'infanterie française de la redoute du Polet par deux compagnies bourgeoises , commandées par le brave De(iivr\.
Le duc de Mayenne attaqua la redoute et fut repoussé vigoureusement; une seconde tentative n'eut pas plus de succès. Le duc s'aperçut enfin qu'il n'était pas si facile qu'il l'avait espéré d'enlever ce point important; il y renonça. Ce fut alors qu'il se décida à forcer le passage d'Arqués et à se porter sur Martin-Kglise. Il avait déjà fait une démonstration sur ce point , mais seulement pour le reconnaître et pour le tàter; le maréchal de Hiron en avait chassé ses éclaireurs avec sa furie ordinaire.
Avant de raconter les événements de la mémorable journée qui environne de tant d'éclat le nom du château dont nous avons entrepris de retracer l'histoire , décrivons , en peu de
• On H au t»? M ptciulirc , tlniri l\ coucha pluMcur» fois dan* le « hnteau d'Arqué*.
vu
mois , les lieux qui allaient en être les témoins. Ces détails topographiques, expliqués par la carte ci-jointe, sur laquelle nous engageons le lecteur à jeter les yeux , l'aideront à mieux en saisir l'ensemble.
Une large et profonde vallée, courant du sud-est an nord-ouest , au fond de laquelle coulent réunies les petites rivières de la Béthune etde la Varenne, se dessine depuis Arques jusqu'à Dieppe ; une seconde vallée, qui porte les eaux de la rivière d'Eaulne, vient, dans la direction du nord-est , s'embrancher transversalement sur la première , au-dessous de Martin-Eglise , à sept cents toises environ de la chaussée d'Arqués. A partir de ce point , les trois rivières , confondues en une seule, vont se perdre dans la mer à Dieppe. L'espace qu'elles parcourent, à l'époque dont nous racontons les événements , formait un large marais , que le reflux de la mer rendait plus impraticable encore. I.e même effet se faisait sentir jusqu'au-dessus d'Arqués : aussi les ponts et la chaussée, jetés sur ce sol marécageux, à Arques même, étaient-ils , entre Dieppe et ce bourg, le seul moyen de communication
d'un coté de la vallée à l'autre. L'espace qui s'étend sur la rive droite de la rivière d'Arqués, depuis Archelles, au débouché de la chaussée, jusqu'à la vallée de Martin-Eglise , peut avoir sept cents toises de long , ainsi que nous venons de l'indiquer plus haut, sur une largeur moyenne de trois cent cinquante toises à mesurer jusqu'à la lisière de la forêt qui couronne et défend la vallée au nord-est. Le terrain, à partir de la rivière jusqu'à la foret , s'élève presque insensiblement d'abord , puis se dresse par une pente assez rapide, jusqu'au bois. Un chemin, formant cavée , et qui était bordé de haies , longe , parallèlement à la rivière d'Arqués, le versant de la vallée ; puis , arrivé dans la direction de l'Eaulne , tourne brusquement à main droite , pour rejoindre Martin-Eglise , qui est assis sur cette petite rivière. Un peu en avant du détour du chemin , s'élevait , sur la droite , la Maladrerie de Saint-Etienne, dont l'enclos et les bâtimens, à l'exception de sa chapelle, subsistent encore, et composent un corps de ferme.
L'étroit espace que nous venons de décrire devait servir de champ de bataille à Henri IV
et à Mayenne. Il faut convenir que ce dernier, en le choisissant, ne montra pas une profonde habileté, puisqu'il lui était de toute impossibilité d'y déployer son armée et de profiter de l'avantage du nombre. Il ne pouvait y engager tout au plus que des têtes de colonnes , contre lesquelles la petite armée de son adversaire pouvait donner à peu près tout entière. Le canon du château d'Arqués , en outre, plongeait sur ce champ de bataille. Mais Mayenne, confiant dans l'immense supériorité de ses forces , qui étaient quadruples de celles de Henri IV, et partageant l'enivrement de son parti , croyait avoir bon marché de son ennemi : les badauds de Paris n'avaient-ils pas déjà loué des fenêtres dans la rue Saint-Antoine , pour voir passer le Béarnais , conduit pieds et poings liés à la Bastille 1 ! Pendant qu'ils attendaient ainsi, Henri IV, toujours à cheval , allait de Dieppe à Arques , d'Arqués à Dieppe , donnant partout des ordres avec une présence d'esprit admirable. Il était merveilleusement secondé par le maréchal de
1 Mémoires du duc d'Angouléme.
23* CHATEAU D'ARQTES.
Biron, qui commandait, sous lui, sa petite armée.
On a vu, plus haut , que le roi , pour défendre le passage des ponts et de la chaussée d Arques , avait élevé des retranchements sur la rive droite de la rivière, à leur débouché. 11 fit ouvrir, à huit cents pas environ en avant de cette redoute, en regardant Martin -Eglise , une tranchée de huit pieds de profondeur sur dix de large, dont le tracé est encore apparent aujourd'hui, s'appuyant , à gauche , à la Maladrerie de Saint- Etienne, à droite, à la foret d'Arqués , pour couvrir une partie de son front. Deux couleuvrines furent pointées à l'extrémité supérieure de cette tranchée, pour répondre au feu de l'ennemi.
Le roi rangea en bataille , derrière la tranchée, six cents lansquenets , et , dans la Maladrerie , qui formait la clef de la position , les arquebusiers français et quelques compagnies dieppoises, qui avaient demandé à prendre part à cette journée. Il mit en seconde ligne , pour les appuyer , les compagnies de cavalerie des sieurs de Châtillon , de Maligny et du maréchal de Biron, et un peu au-dessous, vers la
BATAILLE D'ARQUKS. «57
gauche, les quatre-vingts maîtres des princes de Condé et de Cont y .
A gauche de la Maladrerie, en descendant vers la rivière , seul endroit favorable aux mouvements de la cavalerie, le roi plaça le reste de ses escadrons. En tète était la compagnie d'ordonnance du grand-prieur, le jeune comte d'Auvergne, qui se composait de trois cornettes, savoir : la sienne; celle des chevau-légers du roi , commandés par Rambures , De Lorge et Montgommery, et celle du capitaine Fournier; en tout cent soixante chevaux. A gauche du comte d'Auvergne, était la compagnie de soixante maîtres, de Caumont La Force, sous le commandement duquel on avait mis la compagnie de Larchant, et Bacqueville, qui devait trouver une mort glorieuse sur le champ de bataille.
Ces deux corps de cavalerie , qui étaient faiblement grossis de quelques gentilshommes qui étaient venus se placer en volontaires dans leurs rangs , étaient soutenus , en seconde ligne , par le régiment suisse de (ialaty, fort d'environ trois mille hommes. Ils étaient flanqués , sur leur droite , par les arquebusiers , que le roi
as* CHATKAU DAROUKS
avait postés le long de la haie du chemin creux , et dont le feu plongeait sur la prairie.
L'arrière-garde de la petite année royale se composait de l'escadron du roi , où brillait sa cornette blanche , et plus en arrière , comme corps de réserve , du régiment suisse de Soleure t qui occupait les retranchements destinés à couvrir la chaussée d'Arqués : ces retranchements étaient armés de huit pièces de canon, dont moitié de petit calibre.
C'est dans cette position , sa droite appuy ée à la foret d'Arqués , sa gauche protégée par les marais et la rivière, que le roi attendit Mayenne. L'armée de Henri IV pouvait s'élever à sept mille cinq cents hommes , dont le dixième de cavalerie. Son artillerie se composait de dix pièces , tant grandes que petites , sans compter les six canons qu'il avait mis en batterie au château d'Arqués. On était au a i septembre de l'année 1 589.
Le roi , voyant arriver le comte de Belin , un des maréchaux de camp de Mayenne , que ses éclaireurs avaient fait prisonnier dans la forêt d'Arqués en la fouillant, alla à lui et l'embrassa. Le comte , en apercevaut la petite armée royale ,
ne put s'empêcher de sourire, et de dire à Henri IV : « Voilà tout ce que vous avez pour vous défendre ? — Eh ! comptez-vous pour rien Dieu et mon bon droit ? » lui répliqua le roi. Comme il achevait ces mots, les trompettes annoncèrent l'approche de l'ennemi (il était cinq heures du matin ). Mayenne, en effet, débouchait de Martin-Eglise , son infanterie à sa gauche, en regard du retranchement delaMaladrerie, sa cavalerie à sa droite , en face de la cavalerie royale. I^e premier escadron , de cent lances , commandé par Jean Marc , était soutenu par les trois cents chevaux de Sagonne , maître de camp. Jean de Montluc, sieur de Balagny, venait ensuite avec quatre cents chevaux ; puis Je duc de Nemours et ses trois cents cavaliers ; ensuite le duc d'Aumale suivi de sept ou huit cents hommes de noblesse ; après , le prince Henri de Lorraine avec la cavalerie des Pays- Bas; enfin, le duc de Mayenne marchant derrière eux , à la tète de sept cents lances. Il était suivi par les reîtres.
A la gauche , pour l'infanterie , s'avançaient dans l'ordre suivant : quinze cents lansquenets ,
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le régiment lorrain de Trembleeourl , ceux de Pontesac , Bourg et Castillière ; puis les Suisses, traînant derrière eux quatre pièces de canon ; les régiments wallons , l'infanterie du ducd'Aumale et celle de Balagny.
Si ces forces imposantes eussent pu se développer, Henri IV était écrasé; mais le champ de bataille était tellement resserré qu'elles ne pouvaient se présenter au combat que successivement et à la suite les unes des autres : c'est ce qui fut cause de son salut.
la cavalerie française engagea l'action avec une rare intrépidité. Les lances de Jean Marc furent culbutées. I* jeune comte d'Auvergne se précipite sur l'escadron de Sagonne; celui-ci, se voyant chargé par un enfant de seize ans 1 , lui crie : « Du fouet , du fouet , petit garçon î » Le petit garçon le désarçonne d'un coup de pistolet et fait tourner le dos à ses trois cents chevaux. Il les renverse sur l'escadron de Balagny, qui rompt sans l'attendre. Le duc de Nemours hit
■ Le romlr d AuTi-r^m* . di'ptii* dur il' Ingoulrnir . «I* nalijrrl tit- r.li.irli-* IX , riait né en 1 i? ».
obligé de s'avancer pour les soutenir. Tandis qu'ils sont aux mains , Caumont La Force prend en flanc Nemours et le met en déroute. Ce fut alors que le duc de Mayenne vint rétablir le combat. A la voix de son chef, toute cette cavalerie , revenue de sa première terreur , fond en colonne sur les faibles escadrons français , et les ramène en désordre.
Tandis que ces choses se passaient à la droite de l'ennemi , ses lansquenets , sur la gauche, s'étant approchés au bord du fossé du retranchement de la Maladrerie, se mirent à crier aux lansquenets de l'armée royale , qui le gardaient, qu'ils voulaient passer au roi et se réunir à eux. Ceux-ci, confiants dans les discours de leurs compatriotes , les aident à franchir le parapet. Le maréchal de Biron, voyant de loin les lansquenets ennemis pénétrer dans le retranchement, se met à les charger ; mais ceux-ci jettent à ses pieds leurs drapeaux et leurs piques , en criant : Vive le Roi ! et en manifestant leurs intentions. A ce moment , Henri IV lui-même s'étant avancé, plusieurs d'entre eux , sans le connaître , lui
prirent les mains , en protestant de leur dévoû-
HZ CHATEAU D'ARQUES.
ment. I,e roi et le maréchal , rassurés de ce côté , s Y* tant éloignés, les lansquenets , qui se voyaient en nombre, reprennent leurs armes, appellent T infanterie de Mayenne dans le retranchement , et l'y introduisent; tous ensemble se jettent sur les troupes françaises, les mettent en désordre, enlèvent leurs drapeaux , les taillent en pièces et se rendent maîtres de la tranchée et de la Maladrerie. Leur triomphe fut de courte durée.
1^ maréchal de Biron , furieux de cette trahison , donne Tordre au duc de Montpensier et au grand-prevôt Richelieu de les charger. Ces quelques cavaliers donnent tète baissée sur eux. Mais voilà que Châtillon , que le roi avait laissé à la garde du Polet , et qui s'était mis en marche au bruit du canon , débouche de la chaussée d'Arqués , avec cinq cents arquebusiers et les braves Dieppois, criant à Henri IV, en passant : « Nous venons mourir avec vous ! » Il s'élance vers la colline, marche droit aux lansquenets de Mayenne , les enfonce et les précipite dans le fossé du retranchement. \j? sol était jonché de leurs morts.
Nous avons laisse-, à l'aile gauche de l'armée
royale, la cavalerie française ramenée par ceUe du duc de Mayenne. Le duc croyait déjà tenir la victoire, lorsqu'il se vit arrêté tout court par le régiment suisse de Galaty . Ces intrépides soldats soutinrent le choc de la cavalerie sans s'ébranler ; ce fut comme un mur d'airain contre lequel vint se briser tout l'effort de l'ennemi.
A cet instant , le canon de la redoute d'Archelles et les arquebusiers postés en flanc le long de la haie du chemin creux , font une décharge sur les lances de la Ligue, qui commencent à se mettre en désordre. Henri IV rallie à son panache blanc sa noblesse , la ramène au combat, se précipite sur Mayenne et porte la mort dans ses rangs. Un grand nombre de cavaliers, pour échapper aux lances françaises, se jette dans le marais , s'y embourbe et s'y noie. Presque au même moment , le brouillard , qui avait régné toute la matinée , étant venu à se dissiper, la compagnie des canon niers de Dieppe , qui attendait impatiemment, du haut du château d'Arqués, l'instant de prendre une part active à l'action , découvrit enfin , vers midi , le champ de bataille ; elle mit le feu à ses pièces et en-
voya quatre volées, qui , fouettant en plein dans les rangs serrés de la cavalerie de Mayenne , y firent quatre belles rues, comme s'exprime Sully : « VA enfin , trois ou quatre autres volées « suivantes, qui faisaient de merveilleux effets , « ajoute cet ami de Henri IV dans ses Mémoires , a les firent désordonner , et peu à peu se retirer o tout derrière le tournant du vallon, et finalece ment dans leurs quartiers. » \a?s deux couleuvrines du retranchement de la Maladrerie se mirent à jouer , en même temps , sur les lansquenets et les reitres, et achevèrent de porter le désordre dans l'armée de Mayenne. Toute cette foule repassa précipitamment la rivière d'Eaulne et s'enfuit honteusement dans ses retranchements.
Henri IV resta maître du champ de bataille, que l'ennemi avait couvert de sept cents morts et d'autant de blessés.
Le succès de cette journée, dans laquelle sept on huit mille hommes résistèrent à trente mille et les forcèrent de bat Ire en retraite, eut , malgré les vanteries de la Ligue, un immense retenti.-*sèment : c'était un glorieux début pour Henri IV.
Le soir même de la bataille , ce prince écrivit , du château d'Arqués , à Crillon , ce billet devenu fameux : « Pends-toi , brave Crillon , nous avons « combattu à Arques, et tu n'y étais pas! »
CHU'ITKK (H MOK/ILMK.
Suites de la bataille V^Uque* 3lrcl)er morte-pave du coteau fout» XIV à Arques. Délaissement et dépouillement du eljàtean ; il est mis en oente
ayfnnk resta trois jours dans m*> quartiers sans oser rien entreprendre; il était encore étourdi du combat d'Arqués. Knfiii , il prit le parti qu'un excès de confiance l'avait empêché de suivre plutôt, celui de renoncer à forcer le passage d'Arqués