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LE MOBILIER DU CHATEAU. L'INFLUENCE DU GOUT CHINOIS

Sitôt les statues et les tableaux enlevés par la marquise de Louvois, le chassé-croisé des meubles s'opère rapidement entre Choisy et Meudon (16).

Le somptueux mobilier du dauphin a trois provenances différentes : le legs de Mile de Montpensier, les cadeaux du roi et les acquisitions personnelles du prince. C’est ainsi que Monseigneur fera placer dans la galerie «Deux tables de marbre d'Egypte veiné de gris auec de grandes taches blanches, les pieds sculptés dorés ayant sur la trauerse un globe aux armes de feu Mademoiselle de Montpensier» (17), et tendre les appartements avec des « tapisseries magnifiques » offertes par Louis XIV deux ans auparavant (18).

Le 22 juin 1695, Doublet, tapissier du roi, a fait partir de Choisy le riche mobilier créé pour Monseigneur l'hiver précédent: c’est un ameublement à broderies d'argent et garnitures d’or recouvert de bandes de velours rouge et de satin jaune alternées ; il comprend un lit avec son dais, quatre fauteuils, huit pliants, deux coussins, deux portières, six feuilles de paravent brodées par Chevry et une chaise percée (19).

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En même temps, on apporte de Choisy, pour les faire poser à Meudon, les tentures de la chambre et de l’alcôve assorties à la garniture du mobilier. Mais la chambre à coucher de l'Appartement des Berceaux est de très vastes dimensions, et l’étoffe manque. Le dauphin fait chercher dans les différentes maisons royales du velours pareil au sien ; on en prend dix lés au grand cabinet du roi à Saint-Germain, deux demi-lés employés à Versailles comme dessus-de-portes (20). On place également dans la chambre du prince un petit bureau d’ébène incrusté de cuivre et d’écaille qui lui servait à Choisy. Ce meuble, acheté à Godron, comporte un plateau soutenu par huit cariatides de bronze et représentant dans le milieu de la marquetterie un amour sur une escarpolette (21).

Chez le prince se trouvaient encore une table et deux guéri-

dons aux tablettes décorées de grotesques à la chinoise avec . personnages et oiseaux (22), sans compter la superbe vaisselle de Monseigneur et sa vaisselle de toilette, composées de pièces de vermeil et d'argent (23).

Pour le salon de son grand appartement, le dauphin commandera, en 1699, à Delalande, Goupil et Dugoulon deux tables dont les pieds richement décorés supporteront des marbres de sérancolin et de blanc veiné (24).

Grand amateur de gemmes, le dauphin veut pouvoir exposer à Meudon les plus belles pièces de sa collection, ainsi qu’il le fait à Versailles. A cet effet, les meilleurs sculpteurs sur bois quiaient travaillé pour le roi, Bellan, Goupil, Briquet, Mathé, Le Maire, Havard, Lalande, Guyot et Taupin exécuteront soixante-quatre consoles dont les modèles leur seront fournis par Pierre Mazeline (25); Guillaume Desauziers sera chargé de la dorure.

D’autres tables supporteront des porcelaines de prix. Le prince sait les estimer (26) : cinq porcelaines rares décoreront le cabinet de son appartement ; dix belles pièces de porcelaine, dont cinq venues de Siam, seront placées sur la

cheminée et au-dessus des cabinets dans le Salon des Albanes ; le cabinet de Mme de Maintenon sera orné « dans le Pourtour » de «trente-cinq porcelaines et autres de Siam » ; dans le cabinet du roi, « deux tables de marquetterie de cuiure ét d’Etaing, au milieu la deuise de Louis 14. couronné », serviront de support à deux porcelaines de Siam, posées l’une sur la tablette, l’autre sur le croisillon de chacun de ces meubles. Enfin, quatre-vingt dix-neuf pièces de porcelaine seront réunies dans le pourtour du cabinet de l’entresol: La même pièce renfermera encore dans une seule vitrine « vingt pièces d’orfèvreriede Siam, 118. agathés, 52. cristaux, 29. porcelaines, 5. pagodes, 2. Boètes de Chine, 4. Curiositez ; dans le bas de cettearmoire 5. Cristaux ». À

C'est sans doute pour ce petit sanctuaire consacré à l'Orient que le princecommandera, en 1699, un des plus curieuxameublements dont la description nous soit parvenue: ce« meuble de Cabinets consistait «en 2. fauteuils, 8. grands tabourets, quatre plus petits et une banquette au bois argent et azur ; le petit point noir représentant des vases de porcelaine sur différentes façons et fleurons rehaussés d’or ; et sur les fauteuils et banquettes des dauphins brodés» (27). Louis XIV trouvera de tels ameublements «magnifiques et agréables au dernier point (28). La bizarrerie de ces décors lui rappellera une création de sa jeunesse, ce « Trianon de Porcelaine » tout revêtu de faïence où, jusqu’au mobilier, tout était peint en fausse porcelaine. Là aussi, c'était un rêve d'orientalisme que le roi avait réalisé sous l'influence hollandaise des faïences de Delft.

Son appartement installé, Monseigneur répartit ses autres meubles entre les divers logements du château. Le prince possède plusieurs mobiliers complets provenant de la reine Marie-Thérèse: l'un est en velours violet à .ramages, lamé d'argent ; un autre en damas cramoisi brodé d'or à compartiments ornés de vases d’où sortent des fleurs d’or, mais le

plus beau semble être certain ameublement de brocard or et argent à fond de satin vertet ponceau alourdi par de somptueuses franges d’or et d'argent; le dos du lit est en broderie de Chine couleur feu ; il représente un portique sous lequel un petit dais abrite le portrait en miniature de la reine (29). Les inventaires de Meudon signalent encore un mobilier moins flatteur mais néanmoins très riche, avec lit, de velours vert chamarré de fleurs d’or et de soie sur fond lamé d’argent; un ameublement et un lit de point d'Angleterre or et argent mêlé de fils verts ; deux mobiliers avec leurs lits recouverts de satin couleur chair à dentelles d’or et d'argent, etc. (30).

Au mois d’août, l’on apporte du garde-meuble un mobilier en drap d’or et d’argent marié à une soierie violette, rouge et bleue ; la doublure en brocard lamé d’argent est brodée de fleurs d’or (31). Cet ameublement est-il destiné au roi ? Nous l'ignorons. En 1699, on apportera du garde-meuble le mobilier royal « reslargi, rehaussé et changé». Dès lors, celui-ci comprendra « un lit, quatre fauteuils, douze pliants, deux coussins, deux portières, six feuilles de paravens, une chaise d’affaire et une tenture de velours rouge, satin jaune brodé et lizeré d'argent, satin blanc brodé et lizeré de cordonnet d’or, d’argent et de soye de couleurs à compartimens rinseaux et autres ornemens » (32).

Des miroirs superbes, biseautés « entourés de bandes de glaces », « aux bordures dorées et ajourées », « aux dentelles de cuivre doré » (33) ornent tout le château. Dans le seul cabinet du roi, le miroitier Briot pose soixante-deux glaces, grandes en moyenne de trente-huit pouces sur trente (34). Tous les murs s’en trouvent revêtus à l’imitation du cabinet aménagé en 1684 pour Louis XIV à Versailles et du cabinet situé dans la tour orientale de Meudon et affecté à Mme de Maintenon. Pour rendre cette pièce plus confortable, Monseigneur y fait placer des portières, des paravents et garnir les placards de satin de Florence « rayé par bandes l’une cra-

moisy à fleurs et l’autre jncarnat et blanc façon de la chine » (35).

Les attentions de Monseigneur s'étendent jusqu’aux chiens du roi. Nous savons par le journal de Dangeau combien Louis XIV tenait à Diane, Nonne, Ponne, etc, et Saint- Simon nous a raconté comment chaque soir, après souper, le souverain « passoit dans un arrière cabinet pour donner à manger à ses chiens, et venir après donner le bonsoir aux princesses » (36). Le dauphin veut que les chiens du roi se trouvent aussi bien, mieux même à Meudon qu’à Versailles. Il commande donc à Doublet pour le somptueux cabinet qui leur est affecté : « Vne Niche de marqueterie d’ébène et de cuivre de cinq pieds et demy de long auec ornemens de bronze doré, garnie en dedans de trippe rouge auec trois matelas delad. tripe picquée de houppes aurore dont deux petits pour le dedans et vn grand pour le dessus »(37). Semblable à celle-ci, une seconde niche pour quatre chiens ;prendra place quelques mois plus tard (38) dans l'appartement du roi.

Pour la chambre de Mme de Maintenon, le dauphin choisit un mobilier de reine, celui-là même dont Marie-Thérèse se servait quand elle résidait à Vincennes (39). Dès le mois de juiliet 1695, le prince ordonne de remettre au point cet ensemble magnifique comportant fauteuils, pliants, lit, carreaux, tapis de table, portières et tentures en brocard de Florence. L'étoffe est faite de lés à fond cramoisi et or, brodés de feuillages, de fontaines et d'animaux en soie blanche et aurore alternant avec des lès lamés d’or, brodés de fleurs en soies également blanche et aurore. En janvier 1696, le roi ayant promis à son fils de passer une fin de semaine à Meudon, Doublet livre pour le cabinet de Mme de Maintenon un mobilier formé de deux fauteuils, de six pliants et d'une belle chaise longue à deux dossiers. Les bois, peints en rouge avec filets dorés, sont recouverts d'un damas rouge cramoisi à ornemens d'or (40).

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