‹ Histoire du Château de MeudonChapitre 42 sur 187 · LA COUR DU GRAND DAUPHIN · texte numérisé non relu

LA COUR DU GRAND DAUPHIN

Les fastes royaux, périmés à Meudon depuis un siècle et demi, reparaîtront avec le Grand Dauphin. Plus brillante, plus nombreuse qu’à Choisy, la cour de ce prince se déploiera à Meudon dans un cadre plus vaste et plus magnifique ; la proximité de Versailles d’une part, et de Paris, de l’autre, y attirera davantage les courtisans.

Versailles restera la vraie résidence du Dauphin; mais, à limitation du roi son père, de fréquents déplacements l’amèneront pour quatre ou cinq jours dans son domaine privé, avec tels ou tels courtisans invités à l’accompagner: Monseigneur aura ses « Meudons»,comme Louis XIV ses « Marlys».

Absorbée dans le rayonnement du Roi-Soleil, la pâle physionomie du Grand Dauphin n'a pas tenté les historiens. Madame, duchesse d'Orléans, la marquise de Sévigné, Dangeau, malgré sa concision, des mémorialistes de second ordre, quelques diplomates étrangers ont parlé de ce dernier avec bienveillance. Mais les contemporains ne s'occupaient guère de sa personnalité, si l’on excepte Saint-Simon, dont la verve caustique ne manquait jamais l’occasion de s'exercer contre le pauvre prince, et qui écrivait ceci: « Meudon est pour moi un lieu infesté de démons ». Au contraire, le peuple de France, et spécialement la foule parisienne portait beaucoup

d'amour au dauphin: de cet amour, nous trouverons des marques nombreuses; tout le xvir siècle s’en fera l’écho. Ce trait n’a du reste rien de surprenant : Monseigneur était bon prince, et devait vivre et mourir dans l'attente du trône, sans pouvoir démentir en tant que roi les espérances qu'il donnait étant dauphin.

« Le dauphin, écrit Madame (1), ressemblait beaucoup à la reine ; il n’étoit pas grand, cependant il avoit bonne mine. Notre roi avait coutume de dire : Monseigneur (c'est ainsi qu’il l'appeloit) a une bonne mine de prince allemand. Il avoit en effet un air allemand, mais ce n’étoit que l’air; intérieurement il n’avoit rien d'allemand. »

« Monseigneur, dit Saint-Simon (2), étoit plutôt grand que petit, fort gros, mais sans être trop entassé, l’air fort haut et fort noble, sans rien de rude, et il auroit eu le visage fort agréable si M. le prince de Conti, le dernier mort, ne lui avoit cassé le nez par malheur en jouant étant tous deux enfants. Il étoit d’un fort beau blond, il avoit le visage fort rouge de hâle partout et fort plein, mais sans aucune physionomie; les plus belles jambes du monde, les pieds singulièrement petits et maigres. I] tâtonnoit toujours en marchant, et mettoit le pied à deux fois; il avoit toujours peur de tomber, et il se faisoit aider pour peu que le chemin ne fût pas parfaitement droit et uni. Ilétait fort bien à cheval et y avoit grande mine, mais il n’y étoit pas hardi. Casau couroit devant lui à la chasse; s’il le perdoit de vue il croyoit tout perdu, il n’alloit guère qu’au petit galop, et attendoit souvent sous un arbre ce que devenoit la chasse, la cherchoïit lentement et s’en revenoit. Il avoit fort aimé la table, mais toujours sans indécence. »

« Ce qu’on peut dire ou recueillir jusques ici, c'est le caractère d’un grand fond de bonté, de douceur, de débonnaireté, d’une humeur libérale et bienfaisante », écrit le baron de Spanheim, envoyé de Brandebourg (3).

P. Biver 14

De la reine sa mère, Monseigneur avait hérité son aspect physique et un esprit d'une envergure médiocre. Mme de Sévigné (4) le trouve spirituel. La duchesse d'Orléans, d'une franchise pleine de crudité pour ses correspondants d’Allemagne, leur avoue (5): « On ne pouvoit pas dire qu’il eût de l'esprit, mais il n’étoit pas non plus un sot; personne au monde ne saisissoit mieux les ridicules, tant les siens que ceux des autres; il racontoit plaisamment, il remarquoit tout. jamais de sa vie il n’a voulu donner son opinion sur rien; mais lorsqu'une fois dans l’année il parloit, il s'exprimoit en termes assez nobles. »

Saint-Simon, avec beaucoup, d’exagération, reproche au dauphin son «aversion pour toute espèce d’amusement d’esprit » et en rend responsables ses maîtres, le duc de Montausier, Bossuet et Fléchier, remarquables chacun en son genre mais dont « l’éducation dure et austère donna le dernier poids à sa timidité naturelle » (6). En effet, l'évêque de Meaux déplorera dans sa correspondance de voir son ancien élève oublier beaucoup des mots grecs qu'il lui avait fait apprendre ; cependant, Monseigneur réunit à Meudon une belle bibliothèque (7) : le dauphin lit quelquefois, tandis que le roi, tout à la chose publique ou à ses divertissements, selon Saint- Simon, ne lit jamais.

En dehors des campagnes militaires, auxquelles il prend part, les séances des conseils qui le rappellent perpétuellement à Versailles forment sa plus grande occupation. L'envoyé de Brandebourg (8) parle ainsi de ce prince : « Ce qu’on loua le plus en lui fut l'attachement qu'il fit paroître à apprendre le métier de la guerre, à se trouver dans les ouvrages et les approches autant qu'on le lui permettoit, mais encore plus son humeur généreuse et libérale à assister d'argent, de son pur mouvement, les officiers qu'il crut ou apprenoit en avoir besoin, et en soulager les troupes : ce qui aussi lui avoit gagné l'affection de l’armée, et n’a pas peu contribué peut-

être à n’avoir pas continué à lui en donner le commandement. »

Dans les conseils, dirigés par le maître autoritaire qu'est Louis XIV, le dauphin garde, semble-t-il, une attitude très effacée... « Les ministres, dit Saint-Simon (9), n’osoient s'approcher de Monseigneur, qui aussi ne se commettoit jamais à leur rien demander, et si quelqu’un d’eux ou des courtisans considérables étoient bien avec lui, il s'en cachoient avec un soin extrême, et Monseigneur s’y prêtoit. Si le roi le découvroit, il traitoit cela de cabale... La part entière que Monseigneur avoit à tous les secrets de l'Etat, depuis bien des années, n’avoit jamais eu aucune influence aux affaires, il les savoit et c’étoit tout... Il remplissoit les devoirs de fils et de courtisan avec la régularité la plus exacte, mais toujours la même, sans y rien ajouter, et avec un air plus respectueux et plus mesuré qu'aucun sujet. Tout cela ensemble lui faisoit trouver Meudon et la liberté qu'il y goûtoit délicieuse ; et bien qu'il ne tint qu’à lui de s'apercevoir souvent que le roi étoit peiné de ces fréquentes séparations et par la séparation même et par celle de la cour, surtout Les étés qu’elle n'étoit pas nombreuse à cause de la guerre, il n’en fit jamais semblant, et ne changea rien en ses voyages, ni pour leur nombre ni pour leur durée. Il étoit fort peu à Versailles, et rompoit souvent par des Meudons de plusieurs jours les Marlys quand ils s’allongeoient trop ».

« Son arrangement étoit extrême pour ses affaires particulières, il écrivoit lui-même toutes ses dépenses prises sur lui. Il savoit ce que lui coûtoient les moindres choses quoiqu'il -dépensât infiniment en bâtiments, en meubles, en joyaux de toute espèce, en voyages de Meudon, et à l'équipage du loup dont il s’étoit laissé accroire qu'il aimoit la chasse. »

. Même médiocre cavalier, comme nous l’apprend plus haut Saint-Simon, le dauphin n'avait aucune raison d’affecter ce goût de la chasse, héréditaire chez les Bourbons. Quand il

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s'agit de son équipage, le prince s'intéresse aux moindres détails ; il change constamment les tenues de vénerie, ainsi que les contemporains le remarquent avec intérêt. Dangeau écrit donc (10): « Monseigneur ordonna que tous les gens qui le voudroient suivre à la chasse du loup, fussent vêtus de la même manière ; il veut qu'ils aient tous des habits de drap vert avec du galon d’or. » Et le rédacteur du Mercure Galant précise le règlement (11) : « Les uns y mettent un passe-poil d’un petit galon léger en double, ou bien un galon tout plat fort léger qui est fait d’un cordonnet d’argent avec deux lames au bord. On l’a nommé d’abord galon de paille et ensuite galon du loup, à cause qu’on en voyoit sur les habits de tous ceux qui alloient à cette sorte de chasse avec monseigneur le Dauphin. Il est devenu si commun qu'il a été ordonné à tous ceux qui ont l'honneur de l'accompagner, quand il va prendre ce divertissement, de mettre ce galon sur un drap de Hollande vert, de sorte que ce prince y a déjà été plusieurs fois à la tête de trente personnes vêtues de ce justaucorps. » Un an plus tard (12), Dangeau notera : « Monseigneur a fait faire vingt ou trente justaucorps gris brun brodés d'argent, qu'il a donnés à ceux qui ont l’honneur de le suivre d'ordinaire à la chasse. » L'année suivante, le Mercure Galant revient sur ce sujet (13) : « En France, on ne voit que des loups pour tous animaux féroces : il n'y en a plus guère présentement aux environs de Paris, monseigneur le Dauphin les en a purgés. » « Cet équipage consiste en un justaucorps de drap bleu chamarré d’un gros galon d’or et d'argent moucheté de noir et d'incarnat, et une veste fort riche dont le fond est rouge ; des gants à frange d’or ; un chapeau brodé d’or avec une plume blanche ; un couteau de chasse, un ceinturon et une housse de cheval. Les habits de gentilshommes ordinaires de la vénerie du loup sont aussi fort riches. Le fond est bleu et la chamarrure de gros galons d’or. Ceux des piqueurs et du reste de l'équipage sont beaux à proportion des autres, »

Des terrains sont aménagés à Meudon pour se prêter au jeu-tournant et au mail, où Monseigneur déploie ses qualités physiques. L'un et l’autre divertissement donneront lieu à de brillantes réunions mondaines.

A côté de ces jeux de plein air, le jeu est un des passetemps favoris du dauphin. Saint-Simon note à ce sujet: «Il avoit fort aimé toute sorte de gros jeu, mais depuis qu'il s’étoit mis à bâtir il s'étoit réduit à des jeux médiocres » (14). Plus loin, Saint-Simon nous peint ainsi le prince : « gros joueur autrefois, mais depuis qu'il bâtissoit sifflant dans un coin du salon de Marly, et frappant des doigts sur sa tabatière». Dans le Salon des Maures, Monseigneur joue à tous les jeux à la mode, mais petit jeu : ses préférences semblent aller au papillon (15), au lansquenet (16) et au brelan (17). Dangeau note, le 6 février 1696, que Monseigneur a fait établir « un grand brelan » à Meudon dès le début de décembre 1695.

Les courtisans du dauphin n’imitent pas sa modération. A Meudon, le prince quitte le jeu d’assez bonne heure pour s’aller coucher, et le jeu continue, très gros jeu et joué sansla retenue qu'impose la présence de Monseigneur. La plupart des joueurs de Meudon sont des amateurs; quelques-uns sont de vrais professionnels, tel le marquis de Sessac. « Sessac, nous dit Saint-Simon (18), étoit Clermont-Lodève et par conséquent de naissance distinguée. Il avoit de bellesterres avec beaucoup d'esprit, mais c’étoit tout. Il fut maître de la garde-robe du roi et joueur passionné; il y gagna gros, et longtemps avant que d’être soupçonné ; à la fin jouant au reversis avec le roi un très gros jeu, le roi quitta pour aller parler à M. de Louvois,et donna cependant son jeu à tenirau maréchal de Lorges. Sessac qui ne le crut pas fin, le poussa de renvois et gagna, mais de

façon que le maréchal en vit la friponnerie, et regarda la com-

pagnie qui baïissa les yeux. Le soir, après le jeu, le maréchal en avertit le roi, qui se doûtoit déjà de quelque chose. Sessac eut ordre de vendre sa charge à Tilladet et fut chassé. Il

demeura longtemps en Angleterre ; il épousa enfin une sœur du second lit du duc de Chevreuse. Sessac, par ce mariage, vit meilleure compagnie, eut permission de voir le ro, et à la fin fut admis à Meudon et même à Marly pour jouer. . »

Les différences au jeu sont très grosses dans certains cas, comme l’anecdote suivante le prouve : « M. de Saint-Adon, capitaine aux gardes, aimé et estimé dans le corps. a écrit à M. le maréchal de Boufflers, son colonel, pour le prier d’obtenir la permission du roi de vendre sa compagnie. C'est l’argent qu'il a perdu au lansquenet, à Meudon, qui lui fait prendre ce parti de désespoir n'ayant pas de quoi payer ailleurs » (19).

Outre la chasse et le jeu, l’opéra compte parmi les grands divertissements du dauphin. Le prince va à Paris très régulièrement, à chaque spectacle nouveau, emmenant quelques intimes dans son carrosse: il part après dîner et revient dans la soirée à Meudon ou à Versailles. Peut-être faut-il voir dans ces fréquentes allées et venues un des motifs de sa popularité auprès des bons parisiens.

Le dauphin a une véritable passion pour les choses belles et luxueuses. A Versailles, la collection des gemmes de son cabinet est célèbre (Cet ensemble a été dispersé par la suite: un tiers, passé en Espagne, y a constitué le Tesoro del Delfin ; le reste a formé un des principaux fonds de la Galerie d’Apollon). A Meudon, le prince s’entoure des meilleures peintures anciennes et contemporaines. Ses goûts sont personnels et diffèrent de ceux du grand roi. L'énumération de ses commandes de tableaux montre sa prédilection pour la manière de Coypel, qui, déjà, annonce le xvir siècle ; avec les peintures de Coypel, les vénitiens au coloris chaud et blond partagent ses faveurs. Monseigneur emploie à Meudon les sculpteurs, ébénistes, bronziers et tapissiers du roi, mais il les soumet à une direction autre. [1 n'aime pas autant que son père ce qui est grand et majestueux : il néglige l'Olympe et lui pré-

fère une parodie légère et spirituelle où des singes se jouent des attributs des dieux ; pour son usage, il crée à Meudon, en établissant des entresols, un type de petit appartement chaud et coquet qui influencera les décorateurs français et, comme nous le montreront les documents, jusqu'aux cours étrangères. Une malechance singulière s’est attachée aux œuvres personnelles du dauphin : prince artiste, il se constitue à Versailles un appartement fameux, dont une médiocre toile et quelques descriptions sont seules à nous conserver le souvenir ; des très beaux ensembles qu’il inspire à Meudon, rien n'est demeuré. A l'aménagement de son intérieur, de son mobilier, de ses collections, se borne d’ailleurs l’action du dauphin en ce qui concerne Meudon ; car le grand roi se réserve généralement de crayonner et de corriger les plans des constructions, des bosquets et des bassins nouveaux. Changements et embellissements s’accomplissent là encore sur l'ordre du roi. C’est pour se faciliter cet ouvrage que, comme à Versailles, Louis XIV fait disposer à Meudon des plans inclinés de pierre et de marbre pour permettre à sa roulette de franchir tous les degrés, de parcourir tous les jardins. Son fils partage le véhicule ou l'accompagne à pied. Ces séjours du souverain « de pure complaisance », comme le dit Saint- Simon, ne sont pas très fréquents et ne durent jamais plus de quatre à cinq jours. Le Conseil des ministres et la cour suivent le roi dans ces déplacements.

La cour du dauphin se confond à Versailles avec celle du roi ; mais, quand Monseigneur réside à Meudon, ses courtisans s'y rassemblent et vont parfois jusqu'à dépeupler le château de Versailles. « Le roi, après son souper, se trouva seul avec M. du Maine, parce que Monseigneur, Monsieur et les princes sont tous à Meudon ou à Paris », écrit Dangeau le 18 février 1697. La cour de Monseigneur est rarement aussi nombreuse. À l'instar de son oncle, quand celui-ci réside à Saint-Cloud, il s’entoure d'ordinaire d’un certain nombre de

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familiers que nous voyons toujours graviter autour de lui, Ce sont Mlle Chouin, la princesse de Conti « la veuve », Mme la Duchesse, les princesses lorraines, le prince de Conti, le duc de Vendôme, sans compter naturellement les enfants du dauphin et les personnes de sa domesticité. Rapidement, nous allons passer en revue les principaux personnages de cette petite cour, nous réservant de parler plus tard des jeunes princes, fils du dauphin : ceux-ci n’ont pas encore acquis leur personnalité en 1695, époque à laquelle Meudon devint la propriété de Monseigneur.

Marie Joly de Choin, fille du baron de Choin, gouverneur et grand baïlli de Bourg-en-Bresse, appelée par simplification Mlle Chouin, était d’une famille dauphinoise honorable mais peu fortunée. Amenée à la cour par sa tante, la comtesse de Bury (20), dame d’honneur de la princesse de Conti, elle était devenue fille d'honneur de cette dernière ; « elle voyoit sans cesse Monseignéur qui ne bougeoït de chez Mme la princesse de Conti. Elle l’amusa, et sans qu’on s’en aperçut se mit intimement dans sa confiance ». Néanmoins, courtisée par le chevalier de Clermont-Chattes, enseigne des gens d'armes de la garde, Mlle Chouin, heureuse de trouver un épouseur de qualité, échangea avec lui pendant la campagne de 1694 une correspondance où la princesse de Conti était cavalièrement jugée et Monseigneur lui-même traité sur un grand pied de familiarité. Ces lettres, tombées entre les mains du roi, valurent à la princesse de Conti une verte réprimande et à Clermont la perte de sa charge. « Cependant, comme l'amitié de Monseigneur pour la Chouin avoit été découverte par ces mêmes lettres, la princesse de Conti n’osa pas garder quelques mesures, Elle envoya Mlle Chouin dans un de ses carrosses à l’abbaye de Port-Royal de Paris, et lui donna une pension et des voitures pour emporter ses meubles » (21).

Le dauphin était resté en correspondance secrète avec Mlle Chouin ; mais, si désolé fût-il de sa disgrâce, il n’osait

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plaider sa cause auprès du roi. « Monseigneur la vit toujours, et la vit tant et si bien, d’abord en profond mystère, et puis en mystère moins ténébreux (22)», qu’il l’'épousa secrètement. Pour certains contemporains peu ciairvoyants, ce mariage comme celui de Mme de Maintenon, resta un problème malgré un ensemble de preuves morales entraînant l'évidence. Des documents imprimés au xixe siècle rendent à présent la chose certaine (23).

C'était, nous dit Saint-Simon, «une grosse camarde, fraîche, réjouie, fort laide, mais plaisante, hardie et de beaucoup d’esprit » (24). «Elle avoit, selon Madame (25), de gros yeux à fleur de tête, étoit courte et grosse, mais très intelligente » ; « Sans ambition, ni intérêt quelconque, poursuit Saint-Simon (26), ni désir d'être ni de se mêler, fort décente, mais gaie, naturellement libre, et qui aimoit la table et à causer». « Il est inconcevable, écrit ailleurs (27) Saint-Simon, combien peu Monseigneur donnoit à la Chouin, si fort sa bonne amie. Cela ne passoit point quatre cents louis par quartier, en or, quoiqu'ils valussent, faisant pour tout seize cents louis par an. Il les lui donnoit lui-même, de la maïn à la main, sans y ajouter nis’y méprendre jamais d’une pistole, et tout au plus une boîte ou deux par an, encore y regardoit-il tort. Il faut rendre justice à cette fille etconvenir aussi qu'il est dificile d’être plus desintéressée qu’elle étoit, soit qu'elle en connût la nécessité avec ce prince, soit plutôt que cela lui fût naturel, comme il a paru dans tout le tissu de sa vie. »

Mlle Chouin était allée diverses fois, secrètement à Choisy : l'acquisition de Meudon facilita ses relations avec le dauphin. « Elle passoit à Choisy, puis à Meudon tous les voyages y venant la veille en fiacre et demeurant seule dans une chambre, excepté les temps où Monseigneur y alloit. Dumont seul avec un ou deux valets en avoient le secret. Peu-à-peu, par pitié de cette solitude, Monseigneur la laissa voir à Sainte-Maure et à quelques courtisans très favoris, et de l’un à l’autre cela s’élar-

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git, enfin cela devint à Meudon ce que madame de Maintenon étoit à Versailles, excepté qu’elle ne sortoit point d’un appartement contigu à celuide Monseigneur qui se communiquoient par un degré, et les enfants de Monseigneur, madame la ‘ - Duchesse et beaucoup d'hommes et de dames sur le pied de privance l’alloient voir» (28). Saint-Simon précise encore, dans ses mémoires (29) le mé-anisme obscur de la vie de Mlle Chouin :«Toujours le pied à l’étrier, non seulement pour tous les voyages de Meudon, mais pour tous les dîners sans coucher que Monseigneur y alloit faire. — Ces diners (30) particuliers de Meudon s’appeloient des parvulo, et fourniroient une Jongue anecdote. — Elle alloit toujours la veille seule avec une femme de chambre dans un carrosse de louage, le premier venu, tout au soir, pour arriver de nuit la veille que Monseigneur venoit, et s’en retournoit de même à la nuit, après qu'il étoit parti. Dans Meudon, elle logeoïit d’abord dans les entre-sols de Monseigneur, après dans le grand appartement d’en haut, quand le roi faisoit des voyages à Meudon. Mais où qu'elle logeit, elle ne sortoit jamais de son appartement que le matin de bonne heure pour entendre la messe à la chapelle, et quelquefois sur le minuit l’été pour prendre l'air. »

On se souvient que Mile Chouin avait été attachée à la personne d’Anne-Marie de Bourbon, Mlle de Blois, fille du roi et de la duchesse de La Vallière, mariée en 1680, au Prince de Bourbon-Conti et devenue veuve en 1685. Cette princesse était pleine d'agréments, mais souvent aussi de hauteur et de malignité. La Fontaine, dans Le Songe, l’a peinte charmante :

Conti me parut mille fois plus légère Que ne dansent au bois la nymphe et la bergère ; L'herbe l’auroit portée ; une fleur n’auroît pas Reçu l'empreinte de ses pas.

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«Cette amie de Monseigneur, écrit la comtesse de Caylus, étoit belle comme madame de Fontanges, agréable comme sa mère, avec la taille et l'air du roi son père, et auprès d'elle les plus belles et les mieux faites n’étoient pas regardées. » Sa réputation était parvenue au bout du monde, au point que l'empereur du Maroc l'avait demandée en mariage.

Point de voyage, point de partie à Meudon sans la princesse ; cependant, depuis le renvoi de Mile Chouin, l'intimité detous les jours entre le dauphin et sa sœur légitimée était plus apparente que réelle ; « n’ayant pu rompre ce {charme, elle voulut au moins se conserver les dehors auprès de Monseigneur, qui les lui garda toujours assez bien, mais qui se trouvoit bien autrement à son aise avec madame la Duchesse» (31).

Celle-ci était encore plus capable de plaire. Fille du roi et de la marquise de Montespan, Louise-Françoise de Bourbon, dite MIle de Nantes, avait été mariée en 1685 à Louis de Bourbon-Condé, Monsieur le Duc, petit-fils du grand Condé. «Dans une taille contrefaite, mais qui s’apercevoit peu, dit Saint-Simon (32), sa figure étoit formée par les plus tendres amours, et son esprit étoit fait pour se jouer d’eux à son gré sans en être dominé. Tout amusement sembloit le sien ; aisée avec tout le monde,elle avoit l’art de mettre chacun à sonaïise; rien en elle qui n’allât naturellement à plaire avec une grâce non pareille jusque dans ses moindres actions, avec un esprit tout aussinaturel, qui avoit mille charmes.N'aimant personne, connue pour telle, on ne se pouvoit défendre de la rechercher ni de se persuader,jusqu'aux personnes qui lui étoient le plus étrangères, d’avoir réussi auprès d’elle. Les gens même qui avoient le plus lieu de la craindre, elles les enchaînoit, et ceux qui avoient le plus de raisons dela haïr avoient besoin de se le rappeler souvent, pour résister à ses charmes. Jamais la moindre humeur, en aucun temps ; enjouée, gaie, plaisante, avec le sel le plus fin. Avec ces qualités, beaucoup d'esprit, de sens pour la cabale et les affaires, avec une sou-

plesse qui ne lui coûtoit rien ; mais peu de conduite pour les choses de long cours, méprisante, moqueuse, piquante, incapable d'amitié et fort capable de haine, et alors méchante, fière, implacable, féconde en artifices noirs, et en chansons les plus cruelles dont elle affubloit gaiementles personnes qu'elle sembloit aimer et qui passoient leur vie avec elle. Les assiduités et l’attachement si marqué de Monseigneur pour elle, qu’elle avoit enlevé au peu d’esprit, auxhumeurs et àl'aigreur de Mme la princesse de Conti, la rendoient considérable. »

« Mde la Duchesse, écrit Madame (33), fait passer agréablement le temps et a de bien gentilles idées. Plaisante comme elle est, elle convenoit bien à Mr le Dauphin. Tous les matins il alloit chez elle prendre son déjeuner ;' toutes les aprèsmidi, y faire collation. Ses filles sont de son humeur, ainsi M. le Dauphin passoit tous ses jours en charmante compagnie. »

Des intimes de Monseigneur sont aussi deux sœurs, princesses étrangères : Béatrice de Lorraine, Mile de Lislebonne, et Elisabeth de Lorraine, mariée en 1691 au prince d’Epinoy. « Ces deux sœurs n’étoient ensemble qu'un cœur,qu’une âme et qu’un esprit. La dernière étoit une personne douce, belle, qui n’avoit d'esprit que ce qu'il falloit pour aller à ses fins, mais qui l’avoit au dernier point ; et qui ne faisoit jamais rien que par vues, d’ailleurs naturellement bonne, obligeante et polie. L'autre avoit tout l'esprit, tout le sens et de toutes les sortes qu’il est possible, sous un extérieur froid, indolent, paresseux, négligé, intérieurementdédaigneux.Le désordre des affaires et de la conduite de leur père avoit tellement renversé leur marmite, que très-souvent elles n’avoient pas à dîner chez elles. M. de Louvois leur donnoit noblement de l’argent que la necessité leur faisoit accepter. Cette même nécessité les mit à faire leur cour à Mme la princesse de Conti, d'avec qui Monseigneur ne bougeoit alors ; elle s'en trouva honorée, elle les attira fort chez elle, les logea, les nourrit à la cour, les combla

de présents, leur procura tous les agréments qu'elle put. Monseigneur les prit en affection, puisen confiance. Tous les matins il alloit prendre du chocolat chez Mlle de Lislebonne. Là se ruoient les bons coups : c’étoit à cette heure là un sanctuaire où il ne pénétroit personne que Mme d’Espinoy. Toutes deux étoient les dépositaires de son âme, et les confidentes de son affection pour Mlle Chouin, qu’elles avoient eu garde d’abandonner, lorsqu'elle fut chassée de la cour, et sur qui elles pouvoient tout. A Meudon, elles étoient les reines : tout ce qui étoit la cour de Monseigneur la leur faisoit presque avec le même respect qu’à lui ; ses équipages et son domestique particulier étoient à leurs ordres. Jamais Mlle de Lislebonne n’a appelé du Mont monsieur, quiétoit l’écuyer confident de Monseigneur et pour ses plaisirs et pour ses dépenses et pour ses équipages, et l’appeloit d’un bout à l’autre d’une chambre de Meudon, où Monseigneur et toute sa cour étoit etavec qui tout le monde jusqu'aux princes du sang comptoit à Meudon » (Saint-Simon, 34). |

Ainsi, des filles de Lorraine revenaient à Meudon, dans le château qu'avaient possédé leurs pères, et, certes, elles ne l'avaient pas oublié, car, nous dit Saint-Simon (35), « à qui avoit du nez, l'odeur de la Ligue leur sortoit par les pores. Leur vertu et leurs figures étoient, d’ailleurs, imposantes ; l’aînée très simplement miseet sans beauté, inspiroitle respect ; la cadette, belle et gracieuse, attiroit ; toutes deux fort grandes et fort bien faites ».

Parmi les familiers de Monseigneur, deux sont considérables : le prince de Conti et le duc de Vendôme.

Le premier, beau-frère de la princesse de Conti, fille du roi, est le seul des privilégiés de Meudon qu'’apprécie le duc de Saint-Simon. Aussi en fait-il un agréable portrait (26) : « Sa figure avoit été charmante, et jusqu'aux défauts de son corps et de son esprit avoient une grâce infinie; ses épaules trop hautes, une tête un peu penchée de côté, un rire qui auroit

tenu du braire à un autre, une distraction étrange, non-seulelement galant avec toutes les femmes etamoureux deplusieurs mais coquet avec tous les hommes, et prenant à tâche de plaire au cordonnier. au laquais, au porteur de chaise comme au ministre et au général d’armée,et cela si naturellement que le succès en étoit certain. 11 étoit aussi les délices de la cour, du monde et des armées, l’idole des soldats, la divinité du peuple, le héros des officiers. Il étoit encore l’espérance de ce qu’il y avoit de plus distingué à la cour, l'ami avec discernement des savants de tous genres et des évêques les plus illustres ; M. l’évêque de Meaux, Bossuet, qui l’avoit vu élever auprès de Monseigneur, et le duc de Montauzier l'avoient toujours aimé avec la dernière tendresse, et luieuxavec confiance- Il étoit intime des ducs de Chevreuse et des Beauvilliers, des cardinaux d’Estrées, et de Janson, de Fénelon, archevêque de Cambrai... Jamais homme n'eut tant d’art caché sous une simplicité si naïve; tout lui couloit de source, rien ne lui coùûtoit. — Monseigneur (37), auprès duquel il avoit été élevé, conservoit pour luiautant de distinction qu'il en étoit capable, maisiln’en avoit pas moins pour M. de Vendôme, et l'intérieur de sa cour étoit partagé entre eux : la rivalité étoit grande.»

La personnalité de Louis-Joseph duc de Vendôme, prince légitimé, arrière-petit-fils de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, fils de Louis de Vendôme et de Laure Mancini, est trop connu pour qu'il soit nécessaire d'en parler. D'ailleurs, nous le retrouverons plus d’une fois à Meudon et même dans des circonstances décisives pour sa fortune.

Tous les princes de la maison royale, tous les grands personnages sont tour à tour les hôtes du dauphin. A plusieurs d’entre eux un appartement ou une chambre est réservé, même s'ils ne séjournent pas à Meudon: du nombre est Monsieur, frère du roi. L'affection du dauphin pour son oncle, le duc d'Orléans, la proximité de Meudon et de Saint-Cloud,

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l'amour des spectacles qui les amène tous deux à Paris contribuent souvent à les réunir.

Dans le personnel servant du dauphin se distinguent deux personnages. Le plus considérable est Hyacinthe de Gauréal,seigneur du Mont, d'Anneville,etc..,écuyer du prince. « C'étoit, dit Saint-Simon (28), un gentilhomme de bon lieu: son père fut sous-gouverneur du roi. C’étoit un grand homme, bien fait et de bonne mine, extrêmement court d'esprit, mais qui, né et élevé à la cour où il avoit passé sa vie, en savoit la routine et le manège, fort homme d'honneur et bienfaisant, mais avec des fantaisies et des manières comme les gens de fort peu d'esprit et gâtés par la faveur. Il posséda toujours celle de Monseigneur, sa plus intime confiance sur tous les chapitres; gouvernoit sa bourse particulière et ordonnoit ses plaisirs; fort honnête homme pourtant et qui eut le sens de se maintenir fort bien avec le roi. »

L'autre homme, que diverses fois nous voyons figurer au cours de ces chapitres est Joyeux, premier valet de chambre de Monseigneur et, pendant quelque temps, gouverneur de Meudon : « Ce Joyeux étoit une espèce toute singulière et très dangereuse, avec qui Monseigneur se mesuroit fort et avec qui sa cour intérieure étoit en grand ménagement et fort en contrainte. Il avoit été à la reine-mère, puis au roi, et dans toutes les intrigues serviles de ses amours. Bel homme et fort bien fait, dansant mieux qu homine de France, et avoit été de tous les ballets du roi avec les meilleurs danseurs. Le dos lui étoit resté fort plat, mais il s’étoit comme rompu par le bas il faisoit une pointe,et Joyeux marchoit presque ployé en deux. Son vêtement étoit rare et toujours le même : grande perruque et grand rabat, habit brun fort ample, culottes très larges, d’ailleurs bien chaussé. Il avoit de l’esprit beaucoup, et de cet esprit de cour et de remarque, de l’emportement, de la malignité, de l’entêtement, quelquefois serviable et bon homme par fantaisie. Le roil’avoit mis auprès de Monseigneur

déplaire. mou n avoit osé é lui HAT le ue de Choisy quand il l’eut, puis de Meudon, où il no à tout » FREE 30).

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