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LA VIE MONDAINE A MEUDON SOUS LE GRAND DAUPHIN

Le dauphin, aussitôt installé à Meudon, cherche à se créer, dans sa résidence nouvelle, la vie la plus facile et la plus brillante ; il partage son temps entre Meudon, Versailles et Marly. Grâce au journal de Dangeau, aucun de ces déplacements n’est ignoré. Mais Meudon reste pourtant le centre d’où Monseigneur rayonne, tantôt entraîné à la chasse à la poursuite d’un loup, tantôt appelé à Paris par la représentation d’un nouvel opéra, ou par quelqu’autre distraction, Louis XIV vient, chaque saison, passer trois ou quatre jours auprès de son fils ; son principal divertissement consiste à se promener dans les jardins, à pied, en chariot, à cheval ou en calèche ; ou à tirer dans le parc.

Le Mercure Galant (1) nous conserve le souvenir de la première solennité qui eut lieu à Meudon: ce fut une fête religieuse en l’honneur de saint Martin, patron de la paroisse : « Ainsi le jour de la Feste de ce Saint (11 novembre 1605), ayant esté choisi pour cela, ce Prince ordonna que l'Eglise, qui est considérablement grande, fust tenduë haut & bas des Tapisseries de la Couronne. On tendit en haut la tapisserie des Actes des Apostres, du dessein de Raphaël, & cette Tenture est estimée l’une des plus précieuses et des belles. Le bas de l'Eglise & les piliers furent ornez d’une autre Tenture du travail des Gobelins, & du dessein du Poussin, laquelle con-

tientÿ'Histoire de Moyse. Sur les neuf heures du matin, jour

P. Biver 15

de la Feste, plusieurs des cent Suisses du Roy apporterent du Château à l'Eglise six grands Pains benits. Ces Suisses avoient leurs Toques de velours, leurs Fraises et des banderolles à la main. Les tambours, les trompettes et les Hautbois précédoient leur marche, & M Langlois, Maistre d'Hostel chez le Roy, avec M' l'Abbé Turgot de Saint-Clair, Aumônier de quartier de Monseigneur, suivis deM'le Trésorier des Offrandes, & de plusieurs autres Officiers de Sa Majesté, marchoient à la teste, & presenterent à l'Offerte de la Grand’Messe les six Pains-benits, tout couverts de Banderolles. Il y eut une affluence extraordinaire de monde. M' l'Abbé Gallyot y prê- cha...»

Le dauphin visite quelquefois ses voisins : il veut, par ses prévenances, leur faire oublier Louvois, son prédécesseur, dont l’amitié ou les bienfaits les a attirés et fixés à Meudon. Il rend ainsi visite au chevalier de Nogent, accompagné de la princesse de Conti (8 mai 1696). C’est cette même année 1696, que la jeune Adelaïde de Savoie, fiancée au duc de Bourgogne, fait son apparition à Meudon; elle devait, dans la suite, résider souvent auprès de son beau-père. Elle anime de sa grâce, de sa jeunesse, les réceptions de Meudon; mais nous sommes en droit de penser que son devoir plutôt que son goût l'y retient; car la jeune princesse sent bientôt une certaine gêne auprès de Monseigneur qui, de ses trois fils, préférait justement les deux cadets. «Le duc de Berri, le dernier, le plus beau et le plus accueillant des trois (2) étoit le fils favori de Monseigneur par goût, par le naturel du sien pour la liberté et pour le plaisir, par la préférence du monde, et par cette cabale (du duc de Vendôme) qui étoit si intéressée et si appliquée à éloigner et à écraser Mgr le duc de Bourgogne. »

L'année 1697 voit de grandes fêtes à Meudon :

Le 18 janvier, « il y eut grand jeu à Meudon », écrit Dangeau ; les tables sont couvertes de jolies médailles en cuivre

frappées à l'effigie du dauphin et portant, au revers, l’inscription : JETON DE MEUDON. M.DXCVI.

Peu après, Monseigneur, grand amateur de musique, fait chanter (3) « Le petit opéra nouveau du jeune Lully ». La princesse de Conti, la princesse d’Epinoy, la comtesse et Mlle de Lisbonne, Mlle de Melun et la marquise de Villequier composent l'auditoire.

Le prévôt des marchands de Paris, Claude Bosc d'Ivry, et les échevins de la capitale, en somptueuses robes de velours rouge et de velours violet, apportent solennellement au roi, à Meudon, la médaille que la ville de Paris fait frapper tous les cinq ans au jour anniversaire de sa naissance (5 septembre 1697). Largillière a immortalisé le cortège des échevins dans le tableau votif de sainte Geneviève * ; quant à la médaille offerte au roi, elle à été gravée par les soins du maréchal de la Feuillade.

C’est peu de temps après ces événements que le prince de Conti, revenu de Dantzig après son échec au trône de Pologne, s'établit aux portes mêmes de Meudon ; encouragé par Louis XIV, il achète à Issy le domaine du président Talon qui venait de mourir (1698).

Dangeau note, le 22 avril 1698, que le duc et la duchesse de Bourgogne, venus à Meudon, « ne sortent point de chez madame de Maintenon ». Cette brève remarque nous permet dès lors d’entrevoir les deux partis qui, les années suivantes, se disputeront le terrain aux « Marlys » et aux « Meudons ». La duchesse de Bourgogne et le prince son mari, trop bon et trop généreux, appuyés en haut lieu par toute l'influence de Mme de Maintenon, feront face à la cabale des deux Vendôme, Louis-Joseph, duc de Vendôme et son frère, Philippe, grand prieur de France, soutenus par Madame la Duchesse et par la princesse de Conti, files du roi. Dès la fin de mai, le

* Aujourd’hui exposé dans Saint-Etienne du Mont.

second des deux frères, se sentant bien en cour à Meudon, y fait montre d’une audace déplacée : le « Lundi 26, milord Portland alla trouver Monseigneur à la chasse et au retour soupa avec lui à Meudon. À ce souper, M. le grand prieur se mit au-dessus de milord Portland, dont il fut très fâché; il a dit même qu'il étoit résolu de s’en plaindre au roi. Il prétend qu'un ambassadeur ne doit céder qu'aux princes du sang, et il croit même que M. le grand prieur a eu de l’affectation à prendre cette place. » (4)

Saint-Simon, outré du rang que les bâtards royaux s'arrogent, raconte, avec beaucoup moins de retenue que Dangeau un autre incident provoqué à Meudon deux mois plus tard par l’attitude du grand prieur (5} : « on jouait après souper et Monseigneur s’alla coucher ; assez de courtisans demeurèrent à jouer ou à voir jouer » ; une dispute s’éleva entre M. le prince de Conti et le grand prieur ; ce dernier s'emporte, jette les cartes et demande satisfaction, l'épée à la main ; Conti, d’un sourire méprisant, l’avertit qu'il lui manquoit de respect ; alors Monseigneur, qu'on étoit allé avertir, arriva en robe de chambre et mit fin à l'incident. Le grand prieur fut envoyé à la Bastille.

L'accès de Meudon était facile aux visiteurs et même aux inconnus ; le dauphin, comme Louis XIV à Versailles, ouvre ses jardins et même ses appartements au public ; avec un peu d'insistance, on pénètre jusque dans les chambres superbes où sont réunis tant de bibelots précieux; il arrive même qu’on dérange le prince.

Voici une aimable anecdocte qui prouve ce que nous venons d'avancer : « Le mardi 15 (juin 1700), écrit Dangeau, Monseigneur se promena tout le jour dans ses jardins à Meudon. Le soir, madame la princesse de Conty y alla déguisée avec mesdames d'Epinoy, de Villequier et de Rouvroy. On vint dire à Monseigneur, comme il étoit à table, que des dames de | Paris le prioient de permettre qu'elles entrassent pour voir son

appartement ; Monseigneur le refusa d’abord, mais enfin y consentit. Il ne reconnut point d’abord madame la princesse de Conty ni les dames quoiqu’elles n’eussent point de masques ; les blondes avoient des tours de cheveux noirs, les brunes en avoient des blonds ; mais quand Monseigneur les eût reconnues cela le divertit fort et il les fit mettre à table. »

Ces entrées faciles ne sont pas sans inconvénients : Dangeau nous conte encore que Monseigneur, à Meudon, allant souper, laissa son chapeau dans son cabinet ; «il y avoit dans ce chapeau une boucle de 1.000 pistoles, qu’on lui vola durant qu'il étoit à table ; le voleur n’osa prendre le bouton qui étoit au retroussis du chapeau et qui valoit 4.000 pistoles, jugeant bien qu’un diamant de cette grosseur-là seroit reconnu partout où il le voudroit vendre (6)».

La plus grande émotion, que semble jamais avoir éprouvée le dauphin, fut causée au mois de novembre 1700 par l’élévation de son fils préféré, le duc d'Anjou, au trône d'Espagne. Aux deux réunions du conseil où il fut décidé d’accepter le testament de Philippe IV, « Monseigneur, dit Saint-Simon (7), tout noyé qu’il fût dans la graisse et dans l’apathie, parut un autre homme à la grande surprise du roi et des assistants. Quand ce fut à lui de parler, les ripostes finies, il s’expliqua avec force pour l'acceptation du testament, et reprit une partie des raisons du chancelier. Puis se tournant vers le roi d’un air respectueux, mais ferme, il lui dit qu'après avoir dit son avis comme les autres, il prenoit la liberté de lui demander son héritage, puisqu'il étoit en état de l’accepter; que la monarchie d’Espagne étoit le bien de la reine sa mère, par conséquent le sien, et pour la tranquillité de l'Europe celui de son second fils, à qui il le cédoit de tout son cœur, mais qu'il n’en quitteroit pas un seul pouce de terre à nul autre ; que sa demande étoit juste et conforme à l'honneur du roi et à la grandeur de la couronne, et qu'il espéroit bien aussiqu'elle ne

lui seroit pas refusée. Cela dit d’un visage enflammé lsurprit à l'excès ».

Le 16 novembre, le nouveau roi d’Espagne alla voir Monseigneur à Meudon : celui-ci lui donna le titre de « majesté », le fit passer devant lui; il exultait, et, comme dit Dingeau (8), «il croyoit que jamais homme ne s’étoit trouvé en état de pouvoir dire comme lui : le Roi mon père et le Roi mon fils ».

Les événements se déroulent avec rapidité et le jeune Philippe V part, le 4 décembre, prendre possession de son royaume.

« Versailles, Marli, Trianon Voyant le grand Roï d’Ibérie Regretter leurs attraits et ceux dulbeau Meudon, Lui crioient d'une voix de respect attendrie : Prince ne vous affligez plus; Vous trouverez dans l’Hespérie De quoi vous consoler de nous avoir perdus :

Elle aura ses beaux lieux, comme votre Patrie. Que l’on seroit heureux, si, pour charmer l'ennui Où vous nous laissez aujourd'hui, Chacun pouvoit bâtir dans sa propre campagne Des Châteaux de même beauté Et de même solidité Que seront désormais vos Châteaux en Espagne (9). »

Monseigneur, très attendri et très affligé par le départ de son fils pour l'Espagne, le fut encore par la mort soudaine du duc d'Orléans, de cet oncle aimable, ce voisin qui, de son domaine de Saint-Cloud, le plus proche de Meudon, avait fait « le palais des délices » (8 juin 1701).

En 1702, année jubilaire, Monseigneur va faire ses dévotions à Paris: sa belle chapelle de Meudon, qui s'élève sous la direction de Mansart, n’est point encore achevée.

L'année suivante (1703), les travaux de Meudon sont terminés : la chapelle est prête, l'aile des Marronniers permet à Monseigneur de recevoir un plus grand nombre d'invités. On

frappe en bronze et en argent une médaille qui reproduit l'intérieur de la chapelle, et l’abbé Boutard immortalise en vers latins « ce Palais délicieux, ses charmans etsuperbes Jardins ». L'abbé du Jarry, traducteur de ce poème (10) évoque assez bien à nos yeux, malgré la platitude de ses vers, la présence de Monseigneur dans ses parterres de Meudon :

« La, suivi par la fleur d’une brillante Cour, Nostre DAUPHIN, des Peuples l’esperance, Digne objet des vœux de la France,

Vient goûter les douceurs d’un champestre séjour Peindrai-je dans ces lieux la Déesse des fleurs ? Qui des vens parfume l’haleine,

Et porte le tribut des plus douces odeurs,

A mon Prince qui se promene:

Les Orangers fleuris avec ordre rangez,

De pommes d’or toujours chargez ?

Des berceaux enfoncez la retraite tranquille, Ou la vigne à ployer docile

Courbée en cent replis de feuillages couverts, Contre l'Eté brûlant présente un seur azile Sous le rempart de ses ombrages verts ? »

L'année 1704 est fertile en événements à Meudon: c'est d’abord l'affaire du prétendu trésor, caché soi-disant par Louvois dans un petit caveau du jardin de Meudon: un invalide, ancien charpentier, vient raconter qu’il a aidé à descendre le

trésor contenu dans un tonneau : on creusa longtemps dans

les jardins; mais on ne trouva rien.

C’est ensuite un grand dîner offert par le dauphin au duc de Mantoue ; le Mercure Galant du mois de juin nous conte, avec grands détails, cette magnifique réception. Cette même année encore voit la naissance de l’arrière-petit-fils du roi, célébrée à Meudon le 27 août. Le Dauphin, avec le duc et la duchesse de Bourgogne et le duc de Berry se promènent dans les jardins ; le soir, on tire un feu d'artifice qui, avec les décorations et les illuminations, était préparé par Claude Andran, dessinateur préféré de Monseigneur (11).

Louis XIV vieillissait ; depuis soixante ans passés il occupait le trône ; et, bien que rien ne fit encore prévoir un changement de règne, à partir de 1705, les courtisais commençaient à voir dans Monseigneur l'héritier imminent de la couronne ; un épisode, rapporté par Saint-Simon (12), nous montrant dans son Cabinet à la Capucine, le dauphin fort appliqué à regarder un grand livre d’estampes du sacre et expliquant à Mile Chouin et à quelques dames les diverses cérémonies qui se déroulent à cette occasion, nous prouve que le dauphin, comme tous les courtisans, ne croyait pas le roi immortel! Ces considérations étaient bien faites pour rendre les réceptions de Meudon plus brillantes que jamais.

Le Mercure de janvier 1706 note un dîner de gala donné à Meudon à Sa Majesté Britannique, Jacques il.

Le 22 avril de la même année, meurt le vieux Joyeux, gouverneur de Meudon et de Chaville, ce singulier petit vieillard, que nous avons vu circuler partout, habillé de brun, redouté de tous et du dauphin iui-même. « Monseigneur, écrit Dangeau, a donné ce gouvernement à Dumont, son écuyer, qui l'en est venu remercier ce matin ; et quand il a fait son remerciement au roi il lui dit qu’il approuvoit le choix qu'avoit fait Monseigneur et qu’il ne pouvoit lui donner un meilleur conseil que de faire à Meudon comme Blouin fait à Versailles. Blouin, qui étoit présent à la conversation, a dit au roi : — Sire, je me trouve mieux récompensé que M. Dumont. — Le roi donne 2.000 écus de pension d’appointement pour le gouvernement de Meudon ; je ne sais point ce que Monseigneur en donne, ni ce que cela peut valoir d’ailleurs ; mais on a toujours compté que cela valoit beaucoup à Joyeux, quoiqu'il ne fût pas intéressé ».

À la fin de l'été, un beau-frère de Monseigneur, Joseph- Clément de Bavière, électeur de Cologne, détrôné par le parti impérial, va rendre visite à Louis XIV ; il vient aussi voir son beau-frère à Meudon, sous le nom de marquis de Franchi-

mont. Un grand dîner lui est offert, après lequel Monseigneur le promène dans ses jardins. Le Mercure Galant d’octobre nous à conservé l'impression qu'ils firent sur Joseph- Clément : «illes trouva si beaux aussi bien que les Appartements qu'il dit : Qu'un Prince privé de ses Etats trouveroit une espece de consolation à estre simplement Concierge d’une si charmante et si belle Maison ». Compliment hyperbolique r Non point : les années passeront, et cette visite à Meudon restera dans le souvenir de l'électeur. Quant l’ère des flatteries aura été close parla mort du roi de France et du dauphin, onze ans plus tard, le souverain allemand rétabli sur son trône, écrira au neveu de Mansart, Robert de Cotte (13).

« Bonn le 30° octobre 1717.

«A la fin, Monsieur, la massonnerie du Buen-retiro de mon Palais de Bonn est achevéeil est a la hauteur qu’il doit être, êt l’on travaille actuellement à le mettre sous toit. Il s’agit donc presentement de songer aux decorations dudedans, et c'est à quoi je vous prie instamment de donner attention tout le plûtôt que vos grandes occupations vous le pourront permettre.

« Je voudrois, Monsieur, que ce nom de Buen-retiro, denotant un lieu de retraite, où l’on va se trâquilliser, et se delasser l’esprit des-affaires, sans être importuné par la foule des courtisans, je voudrois, dis-je que les Peintures le denotassent allegoriquement par tout ce que l'imagination d’un Peintre habile et inventif pourroit trouver à ce sujet, sans pourtant y mêler de l'amour, ni de choses saintes ; et que le tout fût, a peu près, comme éloient les appartemens de feu M. le Dauphin à Meudon. Je croi que les Peintre Audran assisté de vos bons conseils, me pourroit donner de grandes lumières là-dessus, et comme il excelle en grotesques, me faire des desseins tels que je les souhaite. Vous aurez donc la bonté de lui en parler, et de me dire ensuite si vous trouvez plus convenable de

les faire executer à Paris, ce qui couteroit beaucoup, tant pour l'ouvrage que pour le port, ou s’il ne seroit pas mieux de les faire peindre sur le lieu par mon Peintre La Rocque…

« L'antichambre n° 16 doit être boisée, et peinte en brun et or, avec quelques glaces et quelques Portraits (L’électeur, peu au courant malgré tout des raffinements du dauphin, a cru décorées de peinture brune et or les boiseries cirées aux reliefs dorés). De même que la Chambre du Lict n° 17 à peu pres dans le goût des petits appartemens de Meudon ».

Ainsi donc, les raffinements de Meudon ont ébloui le prince allemand et l’ont convaincu de la supériorité de l’art français. Il imite les décors créés par le dauphin et orne son palais de bronzes d'ameublement, de lustres, de tables, de commodes. de cheminées qu’il commande aux ateliers parisiens par l’intermédiaire de Robert de Cotte.

La quiétude de Meudon est troublée en 1707 par un parti ennemi, commandé par le colonel Van Growestein, qui s'embusque dans les environs pour se saisir du dauphin. Les cavaliers aperçoivent un carrosse à la livrée du roi, qui, sorti de Versailles, semble se diriger sur Meudon ; ils pensent tenir lhéritier du trône et enlèvent seulement le premier écuyer. « M. le Premier, écrit Dangeau (14), qui avoit suivi le roi à Marly et qui étoit parti d’ici (de Versailles) pour Paris à sept heures fut arrêté entre la ferme qui est à MM. de Saint- Victor et le cabaret qu’on appelle le Point-du-Jour. Il étoit dans son carrosse ; on le fit monter sur le septième cheval de son attelage, sur lequel étoit monté le valet ou cocher qui lui portoit son flambeau. Le carrosse revint ici, et l’on apprit par le cocher et les valets de pied qui le suivoient que M. le Premier avoit été enlevé par douze ou quinze hommes à cheval. » M. de Béringhen et ses ravisseurs furent arrêtés à quatre lieues au delà de Ham. « Le roi, conclut Saint Simon, en fut piqué à l’excès, et toutefois Guestein (Growestein) en fut traité avec des faveur » et gracieusement reçu à Marly.

Le roi, venant à Meudon, amène toujours Mme de Maintenon ; cette dernière y rencontre Mlle Chouin qu’elle ignora longtemps; mais, en 1708, les historiens du temps nous racontent une entrevue qui eut lieu entre les deux épouses morganatiques : Mme de Maintenon veut faire donner à Mile Chouin un logement à Versailles, l’inviter à Marly, etc. Un si grand changement dans l'attitude officielle de l'épouse du roi flatte Monseigneur sans griser Mile Chouin, Qui persiste dans son existence simple et effacée.

Tandis que s'achève le Château Neuf, nous arrivons.à la période sombre du règne de Louis XIV ; Monseigneur, allant à Paris, à l'Opéra, est assailli par des femmes qui crient : « du pain ! »; le président Rouillé s'efforce de négocier la paix, mais n’y réussit pas. Le trésor est épuisé; les armées françaises continuent la lutte avec peu d’espoir ; Chamillart, ce ministre tant aimé du roi, « l’honneur, la bonté, la probité même » (Saint-Simon, 14), succombe sous le double fardeau de la Guerre et des Finances. Les malheurs du royaume sontils dus à l'incapacité du ministre ou à la décision prise en 1700 et si fortement appuyée par Monseigneur de placer le duc d'Anjou sur le trône d'Espagne ? Le dauphin n’envisage même pas la seconde hypothèse et juge pleinement responsable le ministre favori de son père. De concert, dit-on, avec Mme de Maintenon, et poussé par Mlle Chouin, il va travailler à la perte de Chamillart.

« Mademoiselle Chouin (15) avoit un frère dans les troupes qui servoit avec réputation et qui étoit ancien; elle désira l’avancer et ne doûta pas du succès de cette bagatelle de médiocres emplois dont Chamillart étoit le maître. La Feuillade lui en parla, et Mademoiselle de Lislebonne aussi, son amie intime et son conseil; il les refusa l’un et l’autre. Les vapeurs qui lPaccabloient lorsqu'il quitta les finances et les malheurs continuels lui avoient donné quelque humeur ; il s’en trouva ce jour-là. Ils insistèrent ; cela dura plus de six

semaines suspendu de la sorte, lui persévérant au refus sans nulle raison, et eux n’osant rendre réponse et amusant mademoiselle Chouin, espérant le gagner. A la fin, ils firent un dernier effort et lui remontrèrent avec force ce que c’étoit que : mademoiselle Chouin qu’il avoit toujours trouvée favorable

auprès de Monseigneur, et ce que ce seroit de s’en faire une

ennemie pour une bagatelle. Il fut enfin inflexible. Mademoi-

selle dé Lislebonne ne put passer plus loin la chose, elle ren-

dit réponse à mademoiselle Chouin et la rendit en personne offensée. Mademoiselle Chouin outrée le conta à Monseigneur,

sans l’aveu duquel elle n’entreprenoit pas les plus petites

choses, et Monseigneur le trouva très mauvais. On a vu que

Madame de Maintenon et Mademoiselle Chouin, sans se voir

presque jamais, étoient fort en mesure ensemble. Chamillart

tenoit si fort au roi que madame de Maïintenon crut avoir

besoin de tout, et qu’elle eut recours à mademoiselle Chouin,

pour parler à Monseigneur sur l'extrémité des affaires, qui ne

se pouvoient sauver qu’en perdant Chamillart… tout s’unit,

tout se concerta ». Le 23 mai 1709, le dauphin, faisant mine

de vouloir montrer à Chamillart son Château Neuf, profita du

tête-à-tête pour faire les reproches les plus violents au

ministre sur sa politique (16).

Telles sont les intrigues des « Meudons s. C'est de même au « Meudon » du 3 au 10 avril que se décide la disgrâce de Vendôme, cet illustre bâtard que Saint-Simon exècre ; exclu de l’armée, Vendôme cède ses équipages et se retire dans son domaine d’Anet ; mais il n'en continue pas moins à fréquenter Marly et Meudon. Bientôt il est éconduit de Marly par la duchesse de Bourgogne ; mais il est de plus en plus assidu à Meudon. « Il passoit à Meudon tout le temps que Monseigneur y demeuroit, lui qui, dans sa splendeur lui donnoit à peine un jour ou deux, et de Meudon retournoit droit à Anet. Il nese faisoit point de voyage à Meudon queMme la duchesse de Bourgogne n'y allât voir Monseigneur, et que Vendôme

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ne s'y présentât audacieusement devant elle, comme pour lui faire sentir qu’au moins chez Monseigneur il l’emportoit sur elle... M. de Vendôme, qui, à l’ordinaire, étoit à Meudon, eut le peu de sens de se présenter des premiers à la descente de son carrosse. Mme la duchesse de Bourgogne, qui en fut très blessée, s’en contraignit moins qu’à l'ordinaire, et détourna la tête avec affectation après une apparence de révérence. Vendôme, qui le sentit, n’en poussa que mieux sa pointe et fit la folie de la poursuivre l’après-dînée à son jeu. Il en essuya le mème traitement, et encore plus marqué. Piqué au vif, et à la fin embarrassé desa contenance, il monta dans sa chambre et n’en descendit que fort tard. Pendant ce temps là, Mme la duchesse de Bourgogne fit sentir à Monseigneur le peu de ménagement que Vendôme avoit pour elle ». Ce soir-là, la princesse porte au roi ses doléances, regrettant « que M. de Vendôme se fit ouvertement contre elle un asile de Meudon ». Réciproquement « le lendemain du jour que le roi avoit dîné, M. de Vendôme se plaignit aigrement à Monseigneur de l'étrange persécution qu'il souffroit partout de Mmela duchesse de Bourgogne ».« Vendômejouoit l’après-dinée (du lendemain)à un papillon en un cabinet particulier lorsque d’Antin arriva de Versailles. Il s'approcha de ce jeu, demanda où en étoit la reprise avec un empressement qui fit que M. de Vendôme lui en demanda la raison. D’Antin lui dit qu’il avoit à lui rendre compte de ce dont il l’avoit chargé. — Moi! dit Vendôme avec surprise, je ne vous ai prié de rien. — Pardonnez-moi, répliqua d’Antin : vous ne vous souvenez donc pas que j'ai une réponse à vous faire ? — A cette recharge M. de Vendôme comprit qu’il y avoitquelque chose, quitta le jeu et entra dans une petite garde-robe de Monseigneur avec d’Antin, qui là, tête àtête, luiditquele roi lui avoit ordonné de prier Monseigneur de sa part de ne plus le mener à Meudon » (17)... Là-dessus la fureur transporta Vendôme et lui fit vomir tout ce qu'elle peut inspirer. Îl reparla le soir

à Monseigneur, qui ne s'en émut pas davantage, et qui, avec le même sang-froid qu'il lui avoit montré, l'éconduisit entièrement. Le peu qui restoit du voyage s’écoula dans l’embarras et dans la rage qu’il est aisé de penser, et le jour que Monseigneur retourna à Versailles, il s'enfuit droit à Anet.

En 1709, notons encore un fait plus considérable, le procès d’un petit-fils de France. Philippe V n’a plus ni armée nitrésor. Louis XIV, vaincu, va devoir, semble-t-il, l’abandonner: le duc d'Orléans commandantles troupes françaises en Espagne, forme le projet de se substituer au duc d’Anjou si celui-ci renonce au trône. Le projet est découvert et l'affaire, amplifiée, fait grand bruit à la cour de France. Monseigneur veut sévir contre le duc d'Orléans ;les cabales redoublent à Meudon et le prince n’est sauvé que par Saint-Simon et d’Argenson qui arrivent à convaincre le roi du néant de toute cette affaire.

Après cet événement, qui aurait songé que l’année suivante (1710), le duc deBerri, le second fils préféré du dauphin, épouserait Mademoiselle, fille du duc d'Orléans ? C’est encore Saint-Simon, fidèle ami du prince, qui prépare de longue main et avec beaucoup d’habileté cette union faite pour réconcilier tous les membres de la famille royale. La coalition contre la France rend difficile le mariage du duc de Berri avec une étrangère ; la naissance et la grande fortune de Mademoiselle la rendent digne du frère de Phéritier du trône. Louis XIV, ayant approuvé le projet, le fait accepter par ledauphin qui, le 2 juin 1710, reçoit le duc et la duchesse d'Orléans. L’entrevue est des plus cordiales ; Monseigneur,pour plaire au roi qui en avoit ainsi décidé, se montre gai et plein de bonhomie , il présente à ses cousins le duc de Berry comme leur gendre, embrasse la duchesse d'Orléans, boit à la santé de tous.

À partir de cette époque, Louis XIV se rend peu chez son

re

“fils; on or Etalerent la venue du roi à Meudon le 19 septembre: 1710 ;il y trouve le duc de Bourgogne, le duc et la duchesse de Berri; il descend au Château Neufet va, vers les quatre heures, tirer dans le parc.

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