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LA MORT DU GRAND DAUPHIN

Les débuts de l’année 1711 sont très calmes à Meudon. Aucun travail en cours, ni dans les châteaux, ni dans les jardins. Sur les cinquante milie livres qu'il touche tous les mois, le dauphin en réserve dix-mille au moins pour régler les mémoires relatifs au Château Neuf. Sa fantaisie. en ce nouvel an, se porte sur les dentelles ; il se fait faire en point d'Angleterre des peignoirs, des toilettes et des oreillers (1).

Le mercredi, 8 avril, Monseigneur se rend à Meudon, où il doit passer la semaine. (2) En route, il rencontre un prêtre portant le Saint-Sacrement ; il fait arrêter son carrosse, met pied à terre, s’agenouille et demande qui l’on va administrer. La malade, lui est-il répondu, se meurt de la petite vérole, qui sévit alors. Le prince, que ce nom seul suffit à alarmer, « dit le soir à Boudin, son premier médecin, qu’il ne seroit pas surpris s’il l’avoit. La journée s’étoit cependant passée tout à l'ordinaire » (Dangeau).

Le lendemain matin, tandis qu'il s'apprête à courre le loup, le dauphin est pris d’une faiblesse ; il se recouche (3), et toute la journée le pouls reste inquiétant ; dans l’aprés-midi, la fièvre augmente. Le duc et la duchesse de Bourgogne dînent à Meudon, et la gracieuse princesse, nous disent les narrateurs, « présente tout de sa main à Monseigneur » (Saint-Simon). Fagon a caché une partie de la vérité au roi. Celui-ci est allé

se promener à Marly, où à plusieurs reprises, lui-arrivent des nouvelles de Meudon. Il rentre à Versailles pour souper et commence à s’alarmer au récit que lui font ses petits-enfants.

Le vendredi, le roi, qui la veille, a donné des ordres précis à ce sujet, apprend enfin la gravité de l’état de Monseigneur. Au sortir de la messe, il quitte Versailles, défendant à ses petits-enfants de le suivre et « à quiconque n’avoit pas eu la petite vérole, et permettant à tous ceux qui l’avoient eue de lui faire leur cour à Meudon, ou de ‘n’y aller point, suivant le : degré de leur peur ou de leur coñvenance » (Saint-Simon). Pour lui, le roi n’écoute aucune prudence et loge au château, au-dessus de l’appartement qu'occupe le dauphin, toujours fièvreux et somnolent.

Du Mont a dû renvoyer plusieurs personnes amenées par Monseigneur pour héberger Madame la Duchesse, la princesse de Conti, les courtisans et les ministres venus à la suite du roi. La duchesse de Bourgogne est arrivée dans l'après-midi, avec Mme de Maintenon, pour repartir quelques heures plus tard sans avoir vu son beau-père. Mme de Maintenon, accompagnée de la marquise de Dangeau, reste à Meudon.

Le samedi 11, la petie vérole se déclare, entre six et sept heures du matin. Cette journée et la suivante se passent sans autres incidents. Il semble que la maladie suive un cours normal. Louis XIV s'organise à Meudon ; quand il ne demeure pas auprès de son fils, « il tient les conseils et travaille avec ministres comme à Versailles » (Dangeau). Les tapissiers du roi ont ordre de meubler Chaville. La, Mme de Maintenon, désireuse de solitude, se retirera une partie du temps. « Meudon pris en soi avoit ses contrastes, écrit Saint-Simon. La Chouin y étoit dans son grenier. Mme la Duchesse, Mlle de Lislebonne et Mme d’Epinoy ne bougeoient de la chambre de Monseigneur, et la recluse y entroit lorsque le roi n’y étoit pas, et que Mme la princesse de Conti qui y étoit aussi fort assidue, étoit retirée. Mme d’Espinoy portoit et rapportoit les

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compliments entre Mme de Maintenon et Mile Chouin » (Saint-Simon).

Le mardi quatorze au matin, tout danger paraît conjuré. Une députation des harengères de Paris vient trouver le dauphin et le féliciter bruyamment de sa guérison. Monseigneur leur répond : « Il n’est pas encore temps, mes pauvres femmes ». Bientôt, en eftet, l’état du prince est plus alarmant l’enflure augmente, ; le roi, pourtant maître de soi, « laisse échapper quelques larmes en sortant de la chambre » (Saint- Simon). Mais les médecins le rassurent si bien que, l’aprèsmidi, recevant la visite de Madame, il lui dit « en riant » : « Vous nous avez tant menacé des affreuses douleurs que Monseigneur softriroit lors de la Supuration ; il ne souffre point et les boutons commencent déjà à sécher. Je répondis à cela sans cacher mon effroi : Tant pis s’il ne souffre pas, son état n’en est que plus dangereux, et je souhaïiterois qu'il souffrit beaucoup. Sur ce, le Roi : Oui, vous en savez plus que les Medecins. Et moi : je sais ce qu'’est la petite vérole par ma propre expérience, qui est encore plus sure que la science des Medecins ; je souhaite de tout mon cœur me tromper » (4).

Tout à coup, dans la soirée, les symptômes s'aggravent, les médecins s’'affolent. « entassent remède sur remède » {Saint- Simon). Le curé de Meudon, venu prendre des nouvelles du prince, voit toutes les portes ouvertes et tout en désarroi. Il se hâte, il arrive au chevet du dauphin, qui répond à ses exhortations par des signes et des balbutiements. Fagon se précipite chez le roi, qu’il trouve au sortir de table, et «lui crie que tout est perdu ». Bouleversé, lé roi descend à l'instant auprès de Monseigneur, et, dans le cabinet qui précède la chambre du mourant, il se laisse choir, accablé, sur un canapé. À ses côtés, Mme de Maintenon « tâche de pleurer » (Saint-Simon).

L'agonie dure une heure environ. Mme la Duchesse et la princesse de Conti ne quittent pas Monseigneur. Vers onze

heures et demie, Fagon sort de la chambre: le prince est mort. Cédant à son entourage, le roi se décide alors à partir; une voiture, la propre berline du dauphin, l'attend dans la cour. Le roi la renvoie, et un autre carrosse l'emporte, lui, les princesses du sang et Mme de Maintenon. En route, Louis XIV rencontre la duchesse de Bourgogne; il arrive à l’improviste à Marly, où, jusqu’à trois heures et demie du matin, il reste dans l'appartement de Mme de Maintenon, sous le coup de cette douleur inattendue et violente.

Cependant, la panique règne à Meudon. Aussitôt après le départ du roi, tous les courtisans ont fui dans tous les carrosses disponibles. Mile de Lislebonne et Mile de Melun ont été chercher « dans son grenier » Mile Chouin, que personne n'avait songé à avertir, et l'ont emmenée à Paris dans une voiture de louage : elle est partie, comme elle était tant de fois venue à Meudon, discrète, ignorée.

M. de La Vallière est demeuré auprès du dauphin. Seul fidèle, il pense à faire venir des capucins pour la veillée funèbre et passe la nuit à prier avec eux et avec quelques valets sur la terrasse, à la porte de la chambre mortuaire, d’où l'infection a chassé tout le monde.

Le jeudi 16 avril, on procède à l’inhumation du dauphin. Contrairement à la coutume, le corps n’est ni ouvert ni embaumé, les apothicaires, qui sont partis en hâte à la mort de Monseigneur, s'étant cru autorisés par un mot du roi à ne pas remplir ce pénible devoir. Is n’assistent même pas à la mise en bière que font, à leur place, des sœurs de charité. Celles-ci remplissent le cercueil de son, faute des baumes et des poudres en usage. Le cercueil est de plomb et porte, gravée sur une lame de cuivre, l'inscription suivante : « Icy est le corps de tres haut, tres puissant et excellent prince Louis Dauphin, decedé en son chateau de Meudon le 14° auril mil sept cent onze. » Ce premier cercueil est enfermé dans un second « cercueil de bois couvert de velours noir croisé de moire d’argent

ds 248 ur avec pareille jnscription ». Le double cercueil est porté par les valets de chambre dans la salle des gardes, et, de là, dans la chapelle où il est recouvert d'un poële noir (5). Des prières sont dites par les capucins et le curé de Meudon.

A six heures, l’évêque de Metz, premier aumônier du roi, en camail et rochet, arrive pour la levée du corps. La glace d'avant d’un des carrosses aux armes du dauphin est retirée, et le cercueil glissé par cette ouverture. Un autre carrosse, conduisant l'évêque de Metz, le duc de la Trémoille, premier gentilhomme de la chambre, le grand maître des cérémonies, l'abbé de Brancas, aumônier du roi, et le curé de Meudon en étole et surplis, s'ébranle tout d’abord, escorté par deux gardes du roi et deux pages portant des flambeaux. Le char funèbre vient ensuite, entouré de vingt-deux pages et de vingt gardes porteurs de flambeaux que commandent deux officiers, MM. de la Billarderie et de Mazien. Le convoi évite Paris, car on craint les manifestations de la douleur populaire (6), et passe par «le pont de seure, le Bois de Boulogne et la croix de st. ouyn ». À chaque relai, on renouvelle les flambeaux de cire blanche; puis les carrosses, l’un suivant l’autre, repartent entre deux haies lumineuses. Tandis que le corps du dauphin roule vers Saint-Denis, le roi signe un titre de pension de douze mille livres pour Mile Chouin (7) et confirme à Du Mont ses gouvernements de Meudon et de Chaville, dont il relève les appointements (8).

« Mademoiselle Chouin, conclut Saint-Simon, ne demanda rien, et s’alla terrer chez elle à Paris, où elle vit ses amis; beaucoup la négligèrent tout d'abord et depuis un plus grand nombre s’en retirèrent peu à peu. Elle y parut peu sensible comme S'y attendant bien. Il lui en demeura plusieurs avec qui elle se consola des autres, et mena une vie retirée, honnête et modeste, sans presque plus sortir de chez elle. Elle fut toujours parfaitement désintéressée et ne regretta que Monseigneur. Mme d'Espinoy et sa sœur la virent toujours fort

ES assidäment et de en prirent un de soin jusqu'à Sa mort, qui “arriva en 1732, dans une maison près le petit Saint-Antoine,

où elle avoit toujours logé, et depuis longtemps dans une grande p piété. ARE RS SR

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