LA SUCCESSION DU GRAND DAUPHIN
La succession du grand dauphin n’est détaillée dans aucun document officiel. Le journal du Garde-Meuble, où le sort du mobilier de Meudon a été évidemment consigné, est très incomplet en ce qui regarde la fin de l’année 1711 et toute l’année 1712 : beaucoup de pages ont été arrachées, fes autres sont muettes sur le sujet. Les archives de Madrid et d’Alcala, qui auraient pu, semble-t-il, nous renseigner à leur défaut,ne contiennent aucun texte qui ait trait à cette succession. Les mémoires et les lettres du temps nous en informent seuls ; mais il faut contrôler avec soin leurs assertions,
L'opinion publique, d’ailleurs mal renseignée, se trouve exprimée dans une lettre de Mme du Noyer (1): « Le Dauphin a fait en mourant un testament verbal, c’est-à-dire qu’il a prié le roi de partager sa succession entre les trois princes ses fils, voulant que le roi d'Espagne, qui avoit toujours été son enfant chéri, ne fût pas exclu du partage. Son intention a été exécu-
tée; on a envoyé un million à Philippe, il y en a eu un pour le duc de Berry, et le Dauphin, qui, en faveur de son droit d’aîné, eut le choix des portions, a pris pour sa part Meudon et toutes les terres qui en dépendent. Voilà à quoi s’est monté l'inventaire du fils unique du roi et l'héritier présomptif de la couronne. Je crois que la dépouille de Bourvalais ou de quelque autre maltotier seroit plus considérable. C'étoit un prince accompli, vertueux, équitable.» L
En réalité, les biens de Monseigneur étaient moindres encore, et le partage ne se fit pas tout-à-fait de la sorte. Le 17 avril, Dangeau écrit : « À l'égard du bien que laisse Monseigneur, qui est Meudon et Chaville, ses pierreries qui sont fort belles, et pour plus de 200.000 écus de bijoux qui sont dans son cabinet à Versailles, on ne règlera rien qu'on n'ait eu des lettres du roi d'Espagne là-dessus. On lui en a écrit, et, dès qu’on aura sa réponse, les lois règleront la part que chacun des trois enfants de Monseigneur doit avoir. L’aîné a de grands avantages sur les terres; Meudon et Chaville valent environ 40.000 livres de rente; les pierreries sont fort belles, car, outre les pierreries de la reine, il en avoit encore acheté. »
Le 22 juin, le duc de Bourgogne, ou plutôt M. le Dauphin, écrit à son frère Philippe V (2) : « Sur la réponse que vous aviez faite au Roy en vous remettant à luy de tout ce qui . regardoit feu Monseigneur, il a pris le party de vous donner la part qui vous appartient par les lois, et je puis dire que l'on n’en pouvoit prendre d'autre, car l’on doit toujour aller au plus avantageux pour ceux qui se remettent entièrement entre les mains des autres. C’est monsieur le Chancelier qui est chargé de toute l'affaire ; elle ne pouvoit estre mieux qu'entre ses mains. Il y a cependant des effets dont j'ai déjà disposé, tels que du tabac et des vins de liqueur, ce qui m'a paru ne devoir point entrer dans un inventaire, et je serois même fort aise de vous parler de ces bagatelles, si je ne croyois pas que vous devez être informé de tout pour faire les choses
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dans la dernière exactitude, car, encore un coup, mon cher frère, soyez persuadé que vos intérêts me sont aussi chers que les miens propres, et que je déciderois sans hésiter pour vous contre moy en toutes choses, si j'y trouvois un petit doute ».
Au Conseil d'Etat du 6 juillet (3), le roi décide quelle part reviendra au duc de Berry, et le 9 juillet, il fait vendre à Marly une partie de bijoux de Monseigneur pour éteindre ses dettes. Ces opérations sont résumées dans une seconde lettre écrite le 13 juillet à Philippe V (4) par le jeune dauphin :... « Adieu, mon très cher frère ; j'oubliois de vous dire que je travaille au payement des dettes de feu Monseigneur, qui iront à cent mille écus ou environ avant que de faire le partage de sa succession ; il y à encore beaucoup de bagatelles, que l’on n’a pas fait entrer dans l'inventaire, et je crois que vous ne le trouverez pas mauvais. Quand au partage, le Roi a jugé que la renonciation de mon frère de Berry à la succession de feu Monseigneur était valable parce que, le domaine de la couronne étant substitué, Monseigneur avoit donné l’apanage aussi bien que lui, il lui a donc donné en augmentation d’apanage la portion qui revenoit à la couronne qui consiste environ en quatre cent mille livres de meubles, pierreries, etc..., et en deux cent mille livres sur Meudon, dont je lui ferai la rente au denier vingt, en retirant la terre, et pour votre part, elle sera entièrement en meubles, pierreries, etc., ce qui montera aux environs de six cent mille livres, et, pour la mienne, ayant Meudon et la moitié de la terre, et retirant le reste, il me restera encore environ deux cent mille livres de meubles, les deux cent mille étant employées à votre remplacement du quart de la terre de Meudon, Chaville, etc... Le tout sera les dettes non comprises, qui étant acquittées d'avance, il restera encore douze cent mille livres pour le moins d’effets mobiliérs »...
La conclusion de ce partage nous est relatée par Saint-
Simon (5): « Le roi d'Espagne témoigna qu’il préféroit des meubles pour ce qui lui devoit revenir; les plus beaux meubles et les cristaux furent pour le roi d’Espagne, et les diamants pour le duc de Berry avec un meuble. Tous les bijoux, et les moindres meubles, qui à cause de Meudon étoient immenses, se vendirent à l'encan pour payer les dettes. Du Mont et le bailli de Meudon furent chargés de la vente, qui se fit à Meudon de ces moindres meubles et des joyaux les plus communs. Le roi fit hâter le partage et la vente des meubles, dans la crainte que celui de ses petits-fils à qui Meudon reviendroit n’en voulût faire usage, et partageñt ainsi la cour en deux. »
Le tiers des gemmes de Monseigneur. dont une partie était exposée dans le cabinet de ce prince à Versailles et une partie dans ses appartements de Meudon, fut envoyé en Espagne, où ils constituent à l'heure présente la collection dite « El Tesoro del Delfin », au musée du Prado. Les pierreries du grand dauphin que la France possède encore sont exposées au Louvre dans la Galerie d’Apollon.
Quant aux meubles et aux tapisseries expédiés à Philippe V et représentant avec les gemmes la somme de six cent mille livres, ils semblent avoir disparu sans laisser de traces. Ceci pourrait s'expliquer de différentes manières : les principaux ameublements, lits et sièges, nous apparaissent à la: lecture des descriptions du temps, tout recouverts d'’étoffes précieuses ; rares sont les bois apparents. Il est probable qu'après usure de l’étoffe, ces meubles ont été supprimés des palais royaux, tandisque les tissus, les franges d’or et d'argent étaient envoyés à la monnaie. Les bureaux, cabinets, tables de marbre et bronze d'éclairage, s'il s'en trouvait parmi les meubles envoyés de France, ont pu disparaître dans l'incendie qui, en 1734, consuma le palais de Madrid. Du reste, il est assez douteux qu'un grand nombre d'objets d'art aient quitté la France. Nous retrouverons à Meudon au
xvie siècle — les inventaires en font foi — non seulement des tentures entières données par le roi à son fils, mais aussi des tapisseries, les mois grotesques d’Audran, le mobilier au point du Cabinet de l’Entre-Sol et des lustres en cristal de roche commandés par le dauphin en personne. Il faut, ici encore, se garder de prendre à la lettre l’assertion de Saint-Simon. Si tout le mobilier de Meudon est biffé dans le Journal du Garde- Meuble, la preuve n’est pas, non plus, concluante ; car des meubles attribués au duc de Bourgogne ou aù duc de Berry auraient pu être rayés de même.
La plupart des tableaux exposés à Meudon appartenaient à la Couronne à laquelle ils firent retour ; les autres étaient la propriété du dauphin, mais c’étaient des dessus de portes, des peintures de trumeaux ou des panneaux décoratifs. Ils faisaient partie de l'immeuble et y restèrent.