LE 24 FÉVRIER
Dessin de Cochin
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LES APPARTEMENTS HISTORIQUES io5
fallut satisfaire coûte que coûte, et malgré l'humidité que ce jardin allait procurer aux pièces voisines39.
Ces appartements virent exécuter plus tard, en 1755 et 1756, des travaux de quelque importance, auxquels les Bâtiments consacrèrent une somme de 23.204 livres. C'est alors que le « cabinet en bibliothèque » du Dauphin fut peint par Martin et orné de dessus de porte par Boucher, et que les bains de Marie-Josèphe furent lambrissés de stuc par Chevalier, stucateur du Roi, dont les délicats ouvrages, aujourd'hui disparus, étaient alors à la mode40.
Dans l'automne de 1765, le rez-de-chaussée du Dauphin et de la Dauphine fut redoré et remis à neuf41. Le prince ne jouit point de ce travail, puisqu'il mourut le 20 décembre de cette année, à Fontainebleau, sans être revenu à Versailles. Gabriel fit remettre aussitôt un rapport au Roi, établissant qu'il serait fâcheux de disposer d'un appartement aussi complètement réparé, et qu'il valait mieux le réserver en cet état pour le jeune duc de Berry (Louis XVI), lorsqu'il se marierait. Le 3i décembre, à son travail, le Roi décida qu'il « ne serait accordé à personne ». Au même moment, Marie-Josèphe quittait son appartement pour un autre plus voisin du Roi.
Quand on visite aujourd'hui les pièces occupées par le fils de Louis XV, on y rencontre aisément son souvenir. A partir de 1747, on entrait chez le Dauphin par la cour de Marbre, presque en face de l'entrée particulière du Roi. La porte était la troisième ouverture à partir de l'angle et donnait dans la salle des gardes [salle 34], à l'intérieur de laquelle il fallait descendre quatre ou cinq marches. Le niveau intérieur était alors sensiblement plus bas que celui de la cour de Marbre, qu'on a baissé sous Louis-Philippe. De cette salle, dit Luynes, « on entre dans une antichambre, qui n'est pas fort grande, à droite de laquelle est le logement de Binet, et à gauche la porte qui donne dans l'escalier nouveau, lequel rend dans l'Œil-de-Bœuf ». C'était la partie méridionale de la salle 33; le valet de chambre en occupait le reste et une partie de la Galerie Basse. Quant à l'escalier montant à l'Œil-de-Bceuf, il venait d'être fait sur la cour du Dauphin pour l'usage du Roi et de son fils. Le Roi le prenait au lieu du degré tournant très incommode, qui lui avait servi jusqu'en '1747. On le trouve souvent mentionné; il sert, par exemple, à Louis XV pour se rendre auprès
Io6 VERSAILLES AU DIX-HUITIEME SIECLE
de la Dauphine Marie-Antoinette, le jour de son mariage; après le cérémonial du coucher, « les princes ont reconduit le Roi chez lui par un petit escalier particulier, qui conduit de son appartement à celui de Madame la Dauphine »42. La deuxième antichambre [salle 5o] s'éclairait par deux fenêtres sur la terrasse. La pièce n'a pas été tout à fait modernisée. Les chambranles, d'un modèle fréquent dans le Château, sont encore tels qu'au temps du Grand Dauphin ; la corniche de pierre sculptée présente des enfants sur des lions, des fleurs de lys et de singuliers écussons à figures d'animaux. Rousseau a eu ici l'entreprise de la sculpture. La chambre à coucher [salle 49], que décora Verberckt, est un des trois cabinets de Monseigneur sous Louis XIV ; la salle 48 et la salle 5o, qui ouvrait directement sur la Galerie Basse, étaient les deux autres. Lors de la première installation du Dauphin, leur disposition fut maintenue, la chambre à coucher occupant l'emplacement des petites salles 46 et 47. Les textes de Luynes distinguent nettement les trois cabinets dans l'appartement : « Il y eut hier (ier mars 1740) un bal en masque chez M. le Dauphin, qui commença à sept heures. On dansa dans le cabinet de M. le Dauphin [salle 48] jusqu'à ce qu'il se couchât ; à dix heures et demie, il s'en alla et l'on dansa dans le cabinet d'études [salle 49] et dans le cabinet de glaces [salle 5o]. Le buffet pour la collation était dans la salle à manger de M. de Châtillon »43.
Le cabinet d'études, où mourut le Régent, garda sa disposition au temps de M. le Duc et lors de la première installation du fils de Louis XV. Il fut agrandi et entièrement refait en 1747, pour devenir la chambre à coucher. Portes dorées, volet6, panneaux d'angle, large frise où des divinités mêlées à de petits amours s'ébattent dans les rocailles, tout cela est intact. Huit cartouches à bas-reliefs coupent cette frise, dont quatre sont soutenus par des coqs dorés. Trois grandes glaces étaient dans la pièce, le quatrième côté ayant le lit derrière son balustre. La bordure de la glace demeurée entre les fenêtres est une des plus belles de Versailles-, avec ses roseaux, ses dauphins et sa guirlande. Les bordures au-dessus des portes sont celles qui encadraient les mythologies de Pierre44. La cheminée de marbre campan a été faite sur un modèle de Verberckt, chargé de le fournir avec le reste de la sculpture, et tire une rare valeur de ses bronzes dorés : aux montants s'attachent deux termes, dont la gaine fleurie enserre à mi-corps une jeune figure tenant des fleurs ; à
droite est Zéphyre, la joue légèrement gonflée par le souffle; à gauche, Flore, qui de son bras levé semble s'abriter en souriant. Leur auteur est Jacques Caffiéri45. Versailles a perdu beaucoup d'ouvrage's du maître ciseleur, si souvent appelé sous Louis XV à l'ornementation des appartements et qui avait placé ici même des bras de lumière. La cheminée de Flore et Zéphyre est une de ses œuvres importantes, qu'il est agréable de retrouver à son ancienne place.
Le grand cabinet du Dauphin [salle 48] est à l'angle du Château, sous le Salon de la Paix. Il a été de tout temps, depuis Monseigneur, le cabinet principal de l'appartement et Mignard en a peint le plafond ; il n'a d'abord été décoré « que de lambris très riches, dorés en plein, qui renferment en symétrie des tableaux originaux des différents maîtres anciens, le tout mêlé de consoles qui portent aussi des porcelaines »46. Quand le duc de Luynes, en 1747, écrit qu'on n'a « rien changé dans cette pièce x>, il veut dire que la disposition générale est restée la même, tandis que la nouvelle chambre, transportée dans l'ancien cabinet de travail, s'est trouvée élargie et rendue carrée. Il ajoute, d'ailleurs, qu'on a orné le cabinet « par une belle cheminée et beaucoup de dorures ». La seule sculpture sur bois y était, en effet, évaluée à la somme de 6.525 livres. Au-dessus des quatre portes, le Dauphin désira voir les portraits de ses sœurs par Nattier. Au mur du côté de la chambre, un trumeau de glaces, semblable à celui de la cheminée, reflétait la vue du parterre du Midi; entre les croisées, quatre autres plus étroits étaient surmontés d'un miroir ovale47. Cette belle pièce, qui servit de cabinet à Louis XVI comme Dauphin «t après lui au comte de Provence, a dû se conserver à peu près intacte jusqu'à la Révolution. C'est Louis - Philippe qui a sacrifié l'œuvre de Verberckt. L'ébrasement des fenêtres, les volets, les chambranles, quelques beaux cuivres, dont ceux qui sont de modèle Louis XV doivent être attribués au ciseleur Le Blanc, voilà les seuls restes d'autrefois. Les travaux du nouveau musée ont permis d'utiliser une cheminée et des cadres de dessus de porte conservés dans les magasins. On y a aussi rétabli une frise de plâtre d'un bon style, qui est un moulage pris à l'angle symétrique du Château, et dont le sculpteur fut justement Verberckt.
La pièce délicieuse qui terminait l'appartement, en retour sur la terrasse du Midi, et qui est d'une conservation presque entière [salle 45], fut sculptée par
Poullet, en 1747, mais ne prit qu'à partir de 1755 la disposition de « cabinet en
bibliothèque ». Elle fut refaite alors et, tandis que l'on commandait à Boucher
quatre paysages pour y placer, Martin était chargé d'en vernisser les boiseries. A
la frise, aujourd'hui surchargée d'or, des enfants musiciens, des anges jouant de
l'orgue et du violon rappellent les goûts connus du Dauphin. L'or n'apparaissait,
hors des bordures des glaces, qu'aux encadrements des dessus de porte et des
vitrages d'armoires à livres. Marie-Josèphe passait une partie de ses journées dans
ce cabinet particulier de son mari : « J'ai vu la Dauphine, dit Dufort de Cheverny,
assise devant un métier, travaillant au tambour dans une petite pièce à une seule
croisée, dont le Dauphin faisait sa bibliothèque ». Le prince entrait chez la
Dauphine par le cabinet voisin, dont plusieurs panneaux conservés font connaître
une sculpture fort originale, due à Maurisant. L'artiste a fait les plus belles
bordures de tableaux du temps de Louis XV; cette spécialité ne l'a point empêché
d'essayer à Versailles la décoration de certaines pièces de petites dimensions. Le
seul débris de ces ouvrages est dans le cabinet de Marie-Joscphe de Saxe, que
Martin revêtit de ses vernis48. Il n'y a presque rien, dans le reste de l'appartement,
qu'on puisse rattacher à l'époque de Marie-Josèphe, sauf quelques volets et les
bronzes des fenêtres. Ces pièces comme celles du Dauphin reçurent, lors de la
création du Musée, des portraits d'amiraux, connétables et maréchaux, images
pour la plupart apocryphes, qui ont cédé la place, dans le remaniement récent, à
des œuvres du dix-huitième siècle. La destruction du décor a été opérée en i833
par la volonté personnelle de Louis-Philippe; l'architecte Nepveu, observant que
tout ce rez-de-chaussée « avait été fort bien restauré en 1816 et en 1820 », proposait
sagement d'y mettre des tableaux sans procéder à une démolition générale des
boiseries ; ses conseils ne furent pas mieux écoutés que pour la chambre de la
Reine, et Versailles subit encore ici une irréparable perte.
La première antichambre de la Dauphine [salle 42] servait de passage entre le péristyle de l'escalier de la Reine et les jardins, grâce à un perron descendant au parterre. Une lettre de la duchesse de Brancas, dame d'honneur de Marie- Josèphe, donne une idée de la vie et du mouvement dans cette partie du Château. Elle est adressée au Directeur général des Bâtiments : « Madame la Dauphine se trouvant l'hiver incommodée du froid, et toujours importunée de ce que sa première antichambre sert d'asile à tous les mendiants, de passage à tout le monde, même
aux chaises à porteurs, qu'elle a vu sous ses yeux traverser ladite pièce avec la livrée et les flambeaux de celles qui étaient dedans, m'a ordonné, Monsieur, de faire fermer la porte de cette antichambre qui donne sur le jardin, de la faire garder par l'huissier de l'antichambre, pour n'être ouverte que pour la famille royale, voulant que la viande et les officiers de sa Bouche et autres fassent le tour par la cour pour n'entrer que par la porte du péristyle... s49 La seconde antichambre [salle 43] ouvrait au bas de l'escalier de la Reine, sous l'arcade aujourd'hui condamnée. Le grand cabinet [salle 44] n'a pas changé de forme, non plus que la chambre à coucher [salle 45], qui est celle où sont nés Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. Ces pièces avaient depuis 1747 une décoration de bois sculpté fort importante 5°. On a retrouvé dans la seconde quelques panneaux anciens à moulures dorées et sans sculpture, probablement d'époque Louis XVI, qui ont inspiré les dernières installations. Derrière les deux cabinets voisins, est conservé un passage étroit qui mettait en communication directe cette chambre avec le cabinet du Dauphin. Il en est question dans un récit inédit du coucher de Marie-Antoinette, au soir de son mariage ; Louis XV amène par là le Dauphin, avant de lui donner la main pour se mettre au lit51. C'est, en effet, dans cet appartement que la jeune archiduchesse fut reçue à son arrivée à Versailles, et cette chambre resta la sienne, jusqu'au moment où elle put occuper, après les réparations nécessaires, les grandes pièces royales du premier étage.
Marie-Josèphe de Saxe habita à Versailles deux autres appartements. Aussitôt après la mort du Dauphin, elle souhaita quitter le rez-de-chaussée, qui lui rappelait trop péniblement des années heureuses et brillantes. Le rang qu'elle devait désormais tenir à la Cour ne lui permettait plus de conserver son installation de Dauphine; Louis XV décida qu'elle en aurait une autre, et se plut à la rapprocher à la fois de Mesdames et de lui-même. Sa confiance était grande en Marie- Josèphe; les facilités qu'elle eut de le voir à toute heure l'aidaient alors à combattre le mariage projeté de son fils avec l'archiduchesse Marie-Antoinette, au bénéfice d'une princesse de Saxe; sans la mort qui l'emporta au milieu de la lutte, elle aurait sans doute obtenu que le Dauphin ne fût pas marié contre le gré maternel. Lors de son veuvage, dit un chroniqueur, Louis XV « ne voulut pas qu'elle s'aperçût de son changement de sort ; il lui donna un appartement
qu'elle parut désirer au-dessous du sien et l'on y pratiqua, par ses ordres, un
escalier de communication; il y mit toutes les recherches de la galanterie et,
pour épargner à la princesse la fatigue de l'escalier, il ordonna de poser chez
lui une sonnette qui répondait à la chambre qu'elle occupait »52. Ce logis
privilégié était l'ancien appartement de Madame de Pompadour. La princesse
Christine de Saxe l'apprend à son frère Xavier, à la date du 12 février 1766 :
« Je ne saurais assez vous dire combien il [le Roi] s'occupe et a soin de notre
chère Pepa ; il n'y a sorte de bonté qu'il n'ait pour elle. Vous savez déjà qu'elle
occupe l'appartement de Madame de Pompadour, ce qui donne encore beaucoup
de facilité au Roi d'aller chez elle ; aussi y vient-il trois ou quatre fois par jour
et y reste assez longtemps ». A ce témoignage on en peut joindre d'autres, par
exemple un mot de Madame du Deffand écrivant à Walpole, le 26 avril 1767,
un mois après la mort de Marie-Josèphe : « C'est une espèce d'événement
pour nous que l'appartement à Versailles de feu Madame la Dauphine, qui
était vacant depuis sa mort et qui précédemment avait été à Madame de
Pompadour, vient d'être donné à Madame Victoire ». En réalité, la Dauphine
avait encore une fois changé de logis ; car c'est aux Petits Cabinets du Roi
qu'elle mourut, dans la partie du second étage qu'occupa après elle Madame du
Barry 53. Elle y restait toute voisine du Roi, qu'elle avait entrepris de convertir,
et pouvait s'y défendre, par l'accès facile et quotidien, contre les intrigues du
parti Choiseul. Ainsi ces observations anecdotiques rejoignent et parfois éclairent
la grande histoire.