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CHAPITRE TROISIEME

Les Cabinets de Louis XV

L'histoire anecdotique de la Cour au dix-huitième siècle exige, pour être suivie avec clarté, une connaissance exacte des intérieurs royaux. Ce qui en reste à Versailles permet, par bonheur, de reconstituer avec une entière précision le cadre de la vie intime des princes, lorsqu'on peut fixer la destination des pièces principales et les distributions nouvelles qu'ils ont ordonnées. Nous avons sous les yeux, pour cette partie du Château, l'état où la Révolution l'a trouvée. Ces appartements, qui marquent nettement les variations du style français au cours du siècle, ne sont pas seulement un charmant musée de la décoration française ; c'est le lieu où s'évoquent tous les souvenirs de Louis XV et de Louis XVI. Le successeur de Louis XIV en a établi la disposition générale, après des modifications fréquentes, dont il était difficile de se faire une idée sans avoir retrouvé les ordres datés, reconnu les désignations, superposé les plans, et dont les traces se devinent encore dans les détails de ce bel ensemble. Louis XV, par son désir de changement et les nécessités diverses de son service, a imposé à ses architectes un remaniement continuel de ses intérieurs; dès 1738, il a commencé la destruction de ceux de Louis XIV, et cette destruction une fois

entreprise a fait disparaître en quelques années tous leurs vestiges. Nous nous figurons à grand peine les «Cabinets» fameux du Grand Roi; pour les souverains du dix-huitième siècle, au contraire, nous trouvons dans Versailles le témoignage de leurs goûts personnels et le décor presque intact de leur existence.

L'origine des premiers travaux, qui allaient si vite entraîner la transformation complète des pièces au nord de la cour de Marbre, est indiquée par quelques passages du journal du duc de Luynes, source de renseignements abondante et fort mal utilisée sur cette époque de Versailles. Le mari de la dame d'honneur de Marie Leczinska écrit, le 26 novembre 1737 : « On ne peut trop parler des marques de bonté qui viennent du Roi.. . Il y a quelques jours que le Roi, parlant à son souper du grand froid qu'il faisait ici dans sa chambre à coucher, qui l'obligeait même de passer quelquefois dans son Cabinet, lorsqu'il se lève le matin avant que l'on soit entré chez lui, j'eus l'honneur de lui dire que, puisqu'il trouvait son Cabinet plus chaud, il me semblait qu'il en pourrait faire usage plus souvent. C'est sur cela qu'il me répondit : « Lorsque je me lève avant que l'on soit entré, j'allume mon feu moi-même « et je n'ai besoin d'appeler personne. Si je passais dans mon Cabinet, il faudrait « appeler ; il faut laisser dormir ces pauvres gens, je les en empêche assez souvent. » Le duc de Luynes revient, le mois suivant, sur les inconvénients de la chambre à propos d'un rhume de Louis XV : « Comme sa chambre est extrêmement froide, on a tendu un lit dans le Cabinet de glaces [Cabinet du Conseil] et c'est là qu'il couche ; il entend la messe dans le même cabinet, l'autel entre les deux croisées » '.

La chambre où mourut Louis XIV était donc aussi incommode que majestueuse, et il n'est pas surprenant que son successeur, après une longue expérience, ait songé à s'en assurer une plus habitable et plus aisée à chauffer en cas de maladie. Tel est au moins la raison officielle ; la raison secrète pourrait être de rapprocher le Roi de ses « Petits Appartements » et de Madame de Mailly, dont la faveur commence précisément à cette époque. En tout cas, après l'installation d'une chambre à coucher nouvelle faisant partie de l'appartement privé, Louis XV dut continuer à remplir dans l'ancienne toutes les obligations royales imposées par l'étiquette. Celles des audiences publiques n'avaient rien de gênant, ni celles du petit couvert, tant qu'il consentit à manger dans la chambre ; tous les courtisans y entraient pour le voir dîner et souper, et il se retirait ensuite dans son Cabinet, où ne le suivaient que les « entrées particulières » 2. Il n'en était pas de même pour le lever et le

coucher ; pour la première fonction notamment, il devait être fort incommode au souverain de quitter en robe de chambre la pièce où il avait dormi, pour gagner, en traversant le Cabinet du Conseil, celle où allaient se présenter les entrées successives. On ne croirait pas à tant de rigueur, si l'on n'en trouvait la mention dans nombre de récits. Le plus piquant est sans doute celui où Dufort de Cheverny, introducteur des Ambassadeurs, conte un tardif coucher de Louis XV après une heure du matin : « Le Roi, après avoir fait son coucher en public, se relève, passe par son Cabinet, entre dans sa vraie chambre et referme la porte... 3.» Il y a donc quelques confusions à éviter, si l'on veut se figurer exactement les scènes. Dans les relations postérieures à 1738, la désignation « chambre du Roi » s'applique presque toujours à la « chambre de Louis XIV », qu'on appelle aussi de ce dernier nom ou encore « chambre parée », « chambre de parade » et « grande chambre du Roi », tandis que la chambre de Louis XV est ordinairement désignée comme la « nouvelle chambre » ou la « petite chambre »4.

L'emplacement choisi pour établir cette nouvelle chambre à coucher du Roi fut le Cabinet du billard, où l'on exposait encore, comme sous Louis XIV, de précieux tableaux de la collection royale et qui servait aussi aux petits chiens de Sa Majesté +. Il donnait accès à un salon carré servant d'antichambre pour l'escalier privé qui prenait jour sur la cour des Cerfs ; à ce salon faisait suite une pièce divisée en deux parties, dite Cabinet des Agates, éclairée par les dernières fenêtres de la cour de Marbre. Piganiol, dont les diverses éditions subirent au cours du règne, pour les Cabinets du Roi, de grandes révisions de texte, marque la destination nouvelle du Cabinet du billard : « Toute cette décoration a été changée en 1738, par le dessein que le Roi Louis XV a pris de faire de ce cabinet sa chambre à coucher. Dès le mois de février de cette année, on a commencé à l'agrandir, en le poussant en saillie sur la petite cour qui sépare l'aile du vieux Château d'avec celle du nouveau, qui sont l'une et l'autre du côté nord »5. Le mur de la pièce était encore ici celui de Louis XIII ou bâti sur le même emplacement; la création de l'alcôve et d'une petite garde-robe attenante le reporta plus loin dans la cour des Cerfs, et lui donna des proportions assez spacieuses pour faire une chambre à coucher commode et propre à recevoir une décoration importante.

L'usage des Bâtiments était d'exécuter les grands travaux pendant les voyages de la Cour. Elle fit séjour, cette année-là, à Compiègne, à Marly et à Fontainebleau,

d'où le Roi revint le 21 novembre. Dès le printemps, il couchait dans la « chambre neuve ». Les comptes de 1738 font connaître l'auteur des boiseries de la pièce; un seul sculpteur y tient une place suffisante pour qu'on puisse les lui attribuer; c'est Jacques Verberckt, qui reçoit plus de 17.000 livres pour divers ouvrages non détaillés6. On peut croire que son œuvre a subi quelque altération, car la Chambre de LouisXV, telle qu'elle est venue jusqu'à nous, diffère un peu de la description faite par La Martinière. Il montre l'alcôve « ouverte entre deux pilastres, aux angles du flanc desquels on remarque des palmiers qui s'élèvent et se recourbent en cintre, en s'étendant le long de la traverse d'en haut ; cette traverse est chantournée et les armes du Roi sont sculptées dans son milieu... Le reste de la chambre est décorée de lambris qui montent jusque sous la corniche..., [qui] sous le plafond se contourne en cintre et s'unit à un cadre qui forme des milieux et des angles, avec des chantournements dans lesquels sont placées des manières de cartouches, qui renferment des chiffres et de petits bas-reliefs assortis aux autres décorations 7. » A plusieurs reprises, les ornements de plâtre du plafond subirent des retouches ; en 1755, la construction du Cabinet du Conseil entraîna la réfection du mur contenant la cheminée ; on déposa le balustre de l'alcôve, le parquet et une partie des boiseries, qui furent d'ailleurs, exactement reposées 8. Est-ce en ce moment ou plus tard que disparurent les tiges de palmier et la traverse chantournée de l'alcôve? Ces détails ajoutaient à la beauté de la pièce, meublée avec la plus grande richesse et où se trouvaient placés, au-dessus des quatre portes, de précieux tableaux « renfermés dans de riches cadres,... le portrait de François Ier par le Titien », ceux de Catherine de Valois, par Rubens, « de Marie de Médicis, par Van Dyck, de Don Juan d'Autriche, par Antoine More 9. » Ces tableaux, dont le premier seul s'identifie aisément, se voyaient encore, au moment de la Révolution, au-dessus des portes de la pièce où Louis XV était mort. Louis XVI y coucha jusqu'au 6 octobre, fit refaire la garderobe voisine et songea à remettre au goût moderne la chambre de son grand-père ; la pénurie du trésor royal paraît avoir sauvé l'ouvrage de Verberckt.

L'art de ce maître triomphe avec plus d'éclat dans les Cabinets qui suivent la Chambre du Roi. Ils ont été transformés en même temps qu'elle, et le plan général des travaux exécutés en 1738 montre que leur forme définitive est arrêtée et ne changera plus que pour des détails I0. Le premier cabinet sur la cour de Marbre

reçoit alors une disposition qu'il gardera jusqu'en 1760 et qui lui fait donner pendant longtemps, dans l'usage de la Cour, le nom de « Cabinet ovale ». Le 28 décembre 1744, par exemple, lors du contrat de mariage du duc de Penthièvre que le Roi signe dans l'Œil-de-Bceuf, la Reine et les princesses arrivent par la Galerie, tandis que seules pénètrent parla Chambre du Roi Madame et Mademoiselle de Modène : « Elles attendaient, dit Luynes, dans le Cabinet ovale du Roi, qui est avant sa nouvelle chambre du côté de dégagement. » Le 16 juin 1746, « M. et Madame de Machault présentèrent au Roi, dans son Cabinet ovale, la layette de Madame la Dauphine »".

Le Cabinet n'était ovale que d'un seul côté et La Martinière le décrit ainsi : « On continue de parcourir l'appartement par un grand cabinet, éclairé de trois croisées ouvertes sur la cour de Marbre : la cheminée est dans le milieu du côté opposé ; elle est ornée de glaces, qui sont au-dessus du chambranle de marbre de brèche violette avec des ornements travaillés dans le marbre même. Dans la face de l'entrée, il y a un pareil trémeau de glaces. Il y a plusieurs portes entre deux; on en voit une d'une partie circulaire arrêtée par des pilastres aux angles à celles des croisées ; quatre trémeaux garnissent les espaces entre les chambranles ; toutes les décorations sont aussi richement ornées que celles de la chambre d'où nous sortons. Sur les cinq portes vraies ou fausses, il y a cinq tableaux, dont quatre sont du Poussin et le cinquième est le Mariage de sainte Catherine, par Alexandre Véronèse. Dans les deux parties circulaires aux côtés du fond, il y a une curiosité particulière dans son espèce, qui consiste dans des cadrans ingénieusement ajustés dans les ornements; ces cadrans marquent par des mouvements placés derrière les lambris, l'un le lever et le coucher du soleil, l'autre le lever et le coucher de la lune de tous les jours. Ils sont du prieur de Saint-Cyr, qui a fait plusieurs beaux ouvrages de cette nature pour le Roi » I2. Derrière les riches panneaux où s'ajustaient ces cadrans, se dissimulaient deux placards profonds, qui contenaient les mouvements ; l'un deux s'éclairait par une barbacane encore existante, ouverte sur la cour de Marbre.

Le Cabinet ovale de Louis XV, appelé aussi « Grand Cabinet » '3 et « Cabinet des pendules », porta le nom de Cabinet de la Pendule, qui lui est resté, lorsqu'on y plaça, au mois de janvier 1754, l'horloge astronomique conçue par Passemant, ingénieur du Roi, exécutée par l'horloger Dauthiau et dont le bronze est signé de Caffiéri. Elle fut présentée au Roi à Choisy, le 10 octobre 1753, et le duc de Luynes

la décrit au moment de son installation à Versailles : « J'ai vu aujourd'hui chez le Roi la pendule de Passemant... Elle est dans une boîte de bronze doré très riche et bien travaillée; elle est surmontée d'un globe de cristal contenant le soleil et toutes les planètes comme dans une sphère, suivant le système de Copernic. Les planètes font toutes leur mouvement régulièrement, comme elles le font dans le ciel. Vers le milieu de la boîte sont des ouvertures où l'on voit l'année, le jour de la semaine, le mois et le quantième dudit mois et le quartier de la lune. Cette pendule est placée dans le Cabinet ovale après la chambre à coucher, auprès de la ligne méridienne » '4. Elle fut posée en 1760 sur le massif revêtu de marbre, où on la voit encore.

Le cabinet préféré de Louis XV faisait l'angle de la cour de Marbre et de la cour Royale, et sa double exposition lui procurait une jolie vue. Sa Majesté, écrit Luynes en 1 741 , se tient « presque toujours dans le cabinet qui est au bout du Cabinet ovale ». Il est indiqué au premier plan de Blondel comme ayant servi, à un certain moment, de salle à manger des Cabinets, avant que la pièce à cet usage fût. établie sur la cour des Cerfs. Blondel dit, dans le corps de sa description, qu'il est devenu ensuite un « Salon de jeu » ; plus tard encore, ce sera le « Cabinet de travail », et le grand bureau de Riesener y sera placé. Le Conseil s'y tint en 1755 et 1756 ; de là vient que Bernis le désigne, en 1727, comme « ancien Cabinet du Roi » '5. Sa proximité de l'escalier intérieur le rendait commode pour les réunions du Conseil, quand le salon habituel ne pouvait servir; ce fut le cas pour le moment où, Louis XV .gardant le lit après l'attentat de Damiens, le Cabinet du Roi n'était qu'un passage et se trouvait encombré par les services médicaux et les entrées.

Au temps où Dufort de Cheverny était introducteur des Ambassadeurs, il désignait toujours la pièce d'angle comme le « Cabinet intérieur » ou le « Cabinet intime » ; il donne ce dernier nom en deux anecdotes, que leur intérêt topographique permet de rapporter ici et dont la seconde révèle la vérité sur l'attitude du Roi à la mort de Madame de Pompadour :

Un jour, à Versailles, Villepail [écuyer de la Petite Ecurie] accompagnait le Roi à son débotter; lorsqu'il fut fini, le Roi se leva et traversant son Cabinet, sa vraie chambre à coucher, passa dans la pièce avant son Cabinet intime et descendit chez Madame de Pompadour. Dès qu'il fut parti, l'intérieur devint une arène de polissonneries entre Bon temps et Villepail ; ce dernier, qui avait son fouet de poste, s'en servit et, voyant Bontemps le fouet de chasse du Roi, s'enfuit par l'escalier. Bontemps se poste derrière la porte de la vraie chambre à coucher et s'enveloppe dans la portière, le fouet sur l'épaule. Il n'est pas un quart

d'heure en faction que le Roi, qui avait donné rendez-vous à M. d'Argenson pour travailler, arrive précipitamment. Cet étourdi de Bontemps ne reconnaît pas la marche du Roi, se développe de la portière, le fouet en l'air, et reste pétrifié. Le Roi le devine, le prend par l'oreille et le traîne ainsi deux ou trois pieds.... [Il] ne le laissa que quand il fut las de le secouer et de rire.

[1764] Champlost, premier valet de chambre, était alors de service et couchait dans la même chambre que le Roi. Un cordon de sonnette, passé dans son bras et tenant au lit du Roi, était le signal si dans la nuit le Roi avait besoin de lui. Le Roi dormait peu et se levait aussitôt éveillé, pour se dérober même à son intérieur et passer dans son Cabinet. Enfin, le jour de l'enterrement de la Marquise arriva. Le Roi, par les ordres de qui tout se faisait, savait l'heure. Il était six heures du soir, en hiver, et par un temps d'ouragan épouvantable. . . Le Roi prend Champlost par le bras ; arrivé à la porte de glaces du Cabinet intime (donnant sur le balcon qui fait face à l'avenue de la cour), il lui fait fermer la porte d'entrée et se met avec lui en dehors sur le balcon. Il garde un silence religieux, voit le convoi enfiler l'avenue et, malgré le mauvais temps et l'injure de l'air auxquels il paraissait insensible, il le suit des yeux jusqu'à ce qu'il perde de vue tout l'enterrement. Il rentre alors dans l'appartement ; deux grosses larmes coulaient encore le long de ses joues, et il ne dit à Champlost que ce peu de mots: « Voilà les seuls devoirs que j'aie pu lui rendre ! » I6.

Le Cabinet intérieur du Roi a eu, au cours du règne de Louis XV, plusieurs formes différentes. La première description date de 1741 : « Rentrons dans le grand Cabinet [Cabinet ovale, salle 127], pour en sortir par une porte prise dans la ligne circulaire du fond, afin d'en examiner un second qui est à l'encoignure du pavillon du bout de l'aile sur la grande cour. Ce cabinet a une croisée en face de la porte et une autre dans le retour. Il y a deux pans...; c'est dans l'un de ces pans qu'on a placé la cheminée de marbre de gruyote, laquelle est ornée de sculpture comme les autres ; les glaces qui en font un des ornements sont renfermées dans de riches bordures. L'autre pan est décoré d'un trémeau de glace avec une magnifique commode dessous. Ces pans sont coupés par une grande porte qui entre dans le Salon ovale. Ce second cabinet n'a que des lambris d'appui, ornés de pilastres et de panneaux richement sculptés... Au-dessus des lambris... on tend des tapisseries de damas cramoisi bordé de galons d'or, sur lesquelles on met des tableaux des plus grands maîtres. On les arrange par symétrie ; ils sont au nombre de vingt-sept, dont six du Guide » '7. Nous connaissons quelques-uns des tableaux maintenus dans ce salon sous Louis XV et le beau meuble qui l'ornait; c'est le médailler.en forme de commode, du Cabinet des Médailles de Paris. Les étoffes qui tendent ce riche cabinet disparaissent en 1753 pour faire place à des panneaux de boiserie de Verberckt. M. de Vandières écrit à Portail, garde des tableaux du Roi, le 24 juin : «J'écris, Monsieur, à M. Lécuyer

de faire travailler pendant le voyage de Fontainebleau à la boiserie du Cabinet à pans du Roi et d'en faire transporter les tableaux au Cabinet de la Surintendance. Vous aurez agréable de vous transporter sur les lieux, lors du déplacement de ces tableaux et de donner toute votre attention à ce qu'ils soient transportés avec toutes les précautions possibles ». Gabriel avait fourni, à l'occasion de ce travail, un premier devis mis sous les yeux du Roi '8. Les travaux de menuiserie et de sculpture commencèrent aussitôt, mais sans qu'on pût prévoir l'achèvement dans le délai fixé : « La sculpture qu'on y fait, écrivait le contrôleur Lécuyer, demande du temps pour la bien traiter ». Bien d'autres travaux se poursuivaient à cette date dans le Château, et peu d'années donnèrent plus de besogne intérieure au service des Bâtiments. Parmi les installations faites pour la famille royale, la principale était celle de l'appartement de Madame Adélaïde, joignant celui du Roi et pris sur l'Kscalier des Ambassadeurs récemment détruit '9. Les lambris du Cabinet d'angle, posés pendant le voyage de Fontainebleau de 1 753, furent terminés pendant celui de 1754 : « Le sieur Pollevert, dit un rapport d'octobre au directeur général, travaille avec toute la diligence possible à la dorure du Cabinet à pans du Roi et à rechampir celui en deçà, ainsi qu'à sa chambre à coucher. Au moj^en de 10.000 livres, Monsieur, que vous venez d'avoir la bonté de lui ordonner, il est en état de répondre avec vivacité aux ouvrages qui lui sont ordonnés ». « La dorure du Cabinet à pans, dit le rapport de novembre, sera entièrement achevée demain, et lundi messieurs du Château pourront y mettre les frotteurs et les meubles ensuite ». Enfin, le 11 décembre : « Le Roi ayant trouvé, en arrivant de Fontainebleau, que les bras de son Cabinet à pans ne répondaient pas à l'éclat de la dorure neuve des lambris de cette pièce, je les ai fait dorer et Sa Majesté en a paru contente » 20.

La première modification que subit ce cabinet entraîna la suppression des pans coupés, l'installation de la cheminée à la place de la porte donnant sur l'arrièrecabinet et l'établissement de la communication par une porte prise dans la boiserie. C'est l'état qui existe encore; les plans de 1785 ne l'indiquent point, mais il figure sur ceux de 1760. A cette date, une autre transformation s'accomplit; elle se lie aux travaux du grand Cabinet des Pendules, qui perd alors sa forme ovale et prend, ainsi que le Cabinet d'angle, sa disposition définitive. Marigny, qui donne l'ordre des travaux le 5 mai 1760, et les fait poursuivre jour et nuit pendant le mois d'octobrer a décidé « d'employer tout le vieux », c'est-à-dire de conserver le plus possible des

panneaux anciens. Au Cabinet d'angle, on n'a qu'un côté à refaire; pour le Cabinet des Pendules, l'ouvrage est plus considérable. A la place de la porte est une glace devant laquelle est mise l'horloge de Passemant ; les placards-cabinets disparaissent en même temps que les cadrans et sont remplacés par des portes de glaces. On a eu sous la main, pour diriger les raccords et exécuter la sculpture nouvelle, l'artiste qui avait décoré en 1738 le « Cabinet ovale ». Verberckt reçoit, pour ce travail et celui qu'exige le Cabinet d'angle, la somme de 5.5oo livres. La frise a été nécessairement refaite, mais en maintenant avec habileté le style ancien ; c'est une suite élégante de rocailles, guirlandes, envolées d'oiseaux, où des amours se groupent deux à deux; aux cartouches des coins, sont des figures allégoriques, dont l'une tient un caducée et un livre avec les mots : Vive le Roi!

Au Cabinet d'angle, un autre artiste a travaillé en 1760, à côté de Verberckt. Les deux bas-reliefs au-dessus des portes neuves présentant les attributs des Arts, une palette, un chapiteau, etc., révèlent la main d'Antoine Rousseau ". Le reste de la boiserie est parfaitement homogène et d'une exceptionnelle beauté. Les glaces sont encadrées de tiges de palmier enguirlandées et de montants, où la fleur de lys à mi-hauteur est accompagnée de petits trophées pacifiques et rustiques; ces motifs s'équilibrent, sans se répéter, et sont surmontés d'enfants tenant des guirlandes. Les enfants font, d'ailleurs, le sujet général de la décoration; on les retrouve dans les médaillons du centre des neuf panneaux, dont les sept plus grands sont d'importants bas-reliefs. Ils jouent à la bascule, aux bulles de savon, tressent des guirlandes, vendangent, s'amusent avec un dauphin ou un petit chien ; une des plus jolies scènes traite avec originalité le motif classique du « Bouc aux enfants ». C'est l'enfance déjà qui anime les panneaux du Cabinet de la Pendule et ceux, plus étroits, de la Chambre du Roi; mais les ouvrages du Cabinet intérieur sont beaucoup plus intéressants, d'une invention plus délicate, d'une facture plus large, et l'on peut mesurer les progrès accomplis par l'atelier de Verberckt, depuis l'époque où ce genre de travail lui était confié pour la première fois à la Chambre de la Reine.

Le Cabinet intérieur se complétait par un « arrière-cabinet ou « cabinet particulier du Roi » [salle i3i,]. II contenait le grand et le petit bureau, où Louis XV avait pris l'habitude de travailler, et il remplaçait le Salon ovale de Louis XIV, disparu après 1752 avec la Petite Galerie. En 1755, s'acheva la dorure de ce « petit cabinet à pans sur la cour »; la partie à gauche de la fenêtre fut occupée par un

réduit contenant la chaise percée. Le remaniement du cabinet voisin, en 1760, changea l'entrée de l'arrière-cabinet ; c'est alors que Louis XV fit établir dans la profondeur de la boiserie une série de tablettes destinées à supporter des cartons. Elles ont survécu aux remaniements ultérieurs de cette petite pièce 22 et attestent l'exactitude des renseignements de Blondel, indiquant ici « un arrière-cabinet servant de retraite à Sa Majesté, où elle tient ses papiers et où elle écrit, ordonne et reçoit ses dépêches ». C'est donc le siège mystérieux du « secret du Roi » et de son travail, continué pendant tant d'années, avec le prince de Conty et le comte de Broglie.

Louis XV a, dans ses Cabinets, une salle à manger, qu'il ne faut pas confondre avec celle des Petits Appartements au second étage et que les mémoires mentionnent de façon distincte. C'est là qu'ont lieu, pendant la première partie du règne, les soupers qui suivent le retour de la chasse et qui seront transportés dans l'autre salle à manger au temps de la faveur de Madame de Pompadour. Ces soupers procurent une faveur très recherchée; on regarde « l'honneur de souper dans les Cabinets comme égal à celui de monter dans les carrosses ». C'est après avoir donné l'ordre que le Roi fait faire la liste des privilégiés appelés dans ses Cabinets. Le duc de Luynes note, en février 1737, un souper du Roi : « Il y soupe presque toujours au moins une fois la semaine. Ces soupers commencent ordinairement à sept heures ou sept heures et demie. Ceux qui veulent se présenter pour avoir l'honneur de souper avec Sa Majesté entrent dans le Cabinet [salle 125], s'ils ont les entrées, sinon demeurent dans la Chambre à la porte du Cabinet. Le Roi sort un moment de son Cabinet, regarde ceux qui se présentent et rentre aussitôt pour faire faire la liste. L'huissier nomme ceux qui sont sur cette liste, lesquels entrent à mesure qu'ils sont appelés et vont se mettre à table aussitôt. Ces soupers durent ordinairement jusqu'à minuit ou environ; ils ne se font presque jamais que les jours de chasse »23. Voici l'étiquette qui règne aux soupers de Louis XV et au jeu qui les suit : « Les jours que les dames soupent avec le Roi, Sa Majesté après souper joue dans son Cabinet ovale. Les dames qui n'ont pas l'honneur d'y souper viennent après, en grand habit. Les dames mangent en grand habit avec le Roi. Toutes les princesses toujours; une dame d'honneur pour toutes les princesses, quatre dames et huit hommes. La table de vingt couverts. M. le duc de Gesvres laisse entrer tous les hommes connus dans le Cabinet, en le faisant demander. Tous ceux qui veulent jouer, jouent. Il fait don-

ner des tables, fait les honneurs, fait asseoir les dames qui ne sont pas titrées. Les officiers des gardes du corps, ni des gardes françaises, n'y entrent pas » 24.

La salle à manger des Cabinets change plusieurs fois d'emplacement. Elle occupe encore le cabinet d'angle, lorsque le Roi, en 1750, ordonne à Tournehem des travaux qui ont pour objet de la déplacer, mais sur lesquels il ne donne pas d'abord d'indications précises : « Le Roi me dit dimanche, écrit le directeur-général à son agent, qu'il n'y avait qu'à défaire ses bains à Versailles; à quoi lui ayant demandé s'il n'en aurait plus, et m'ayant répondu qu'il ne se baignerait pas, sans doute il a besoin de cette pièce pour autre chose dont il ne m'a pas parlé. Ainsi il faut s'en tenir à ses ordres et à faire défaire lesdits bains; c'est ce que je vous prie de faire au plus tôt ». Ces bains particuliers du Roi étaient dans le petit bâtiment de la cour des Cerfs; on construisit à la place une salle à manger, avec une antichambre pour les buffets. Le travail préparé en novembre 1760 s'achevait en octobre 1751, en même temps que l'appartement neuf de Madame de Pompadour. Un ordre de Tournehem du mois d'août de l'année suivante, établit la distinction entre la salle à manger des Petits Appartements, où auront lieu plus tard les soupers les plus intimes, et celle d'en bas ou des Cabinets : « Vous ferez, Monsieur, pendant le voyage de Fontainebleau, mettre en couleur de vernis (le fond blanc et les moulures en petit vert tendre) le nouveau cabinet du Roi près la salle à manger des Petits Appartements, rétablir les menuiseries défectueuses de la salle à manger et nettoyer les vernis. Vous ferez faire aussi, dans la petite salle à manger du Roi neuve en bas, deux bas d'armoire, avec leur dessus de marbre pareil à celui de la cheminée, dans les deux écoinçons de la. croisée qui donne sur la petite terrasse ». La pièce ainsi créée est agrandie dès 1754; en août, on y travaille « jour et nuit », afin qu'elle soit prête pour le retour de la Cour en même temps que les ouvrages pour Mesdames ; suivant l'habitude des travaux d'alors, la dorure n'est terminée que l'été suivant25. Située au cœur de l'appartement royal, cette salle à manger donnait aux invités de Louis XV une flatteuse impression d'intimité; on le devine dans les souvenirs du duc de Croy, qui s'étend toujours avec complaisance sur les soupers de son maître. Voici, par exemple, comment il narre la faveur qu'il a reçue en février 1736, c'est-à-dire à l'époque où Madame de Pompadour, nommée dame du Palais de la Reine, se convertissait et se mettait à faire maigre. On assiste vraiment à la scène, tant le narrateur met de précision aux détails, tous importants à ses yeux :

Le 21 au soir, Madame de Pompadour devant avoir parlé au Roi pour me faire souper sans chasser (comme étant plus occupé à travailler pour son service), je me présentai à l'ordre [dans le Cabinet du Roi]. Le prince de Soubise avait promis d'en parler aussi à la marquise, ainsi que le prince de Tingry, qui me fit tenir auprès de lui, parce que le Roi perçant la foule venait toujours lui dire un mot et cela pour voir tout le monde, M. de Tingry se mettant exprès bien loin. Il y avait un monde affreux et bien des chasseurs. Je fus appelé et nous nous trouvâmes trente-trois au souper. Il fallut deux petites tables. . . Je remarquai que la marquise était à l'ordinaire auprès du Roi, fort parée et comme à l'ordinaire fort gaie. L'on ne s'apercevait d'aucun changement dans l'extérieur, hors que c'était un samedi et qu'elle faisait maigre. On soupait alors dans une nouvelle salle à manger de niveau à l'appartement du Roi [salle 129], et l'on se tenait dans son dernier cabinet [salle i3o], qui faisait le bout de la petite galerie [salle 127], et contre son dernier arrière-cabinet [salle i3i], qui était ouvert et où on voyait son bureau et tous ses répertoires et catalogues sur tous les états et grades ou charges, et tout rempli de livres et d'instruments, surtout la belle pendule. Il y avait aussi de belles fleurs. J'aurais bien voulu fouiller dans tout cela quelques heures. Mes connaissances dans les arbustes, qui étaient ma folie du jour, me servirent. On en parla et je me trouvai fort libre et badinant avec la marquise. Enfin, j'étais parvenu à une des choses que je désirais, qui était de souper là sans chasser et avec liberté, sans être tout à fait confondu dans la foule des chasseurs, et étant bien et librement avec tout le monde26.

On voit par ce récit ce que sont devenus les anciens soupers des Petits Cabinets donnés auparavant au second étage ou dans l'appartement des maîtresses. Le changement introduit dans les intérieurs de Louis XV par le nouveau rôle de Madame de Pompadour explique ces arrangements beaucoup plus décents. La salle à manger du Roi est, dit Blondel, « décorée à la moderne et ornée de tableaux relatifs à Cornus, nouvellement exécutés par nos plus habiles peintres ». A la place de ces tableaux, Louis XVI fera plus tard accrocher des plaques peintes de Sèvres, d'après les chasses royales d'Oudry. Ce sera toujours la salle à manger particulière, et l'on y verra, « sous des tables vitrées,... les pièces de la vaisselle d'or du Roi, aussi précieuse parle travail que par la matière ». Mais il existe alors, depuis 1769, une autre salle à manger royale au même étage des Cabinets; c'est celle des « salles neuves » reprises par Louis XV sur Madame Adélaïde, et elle sert, pendant la fin de son règne et le règne suivant, aux soupers de chasse, dont l'usage n'est jamais interrompu.

A côté de la salle à manger est aujourd'hui une pièce carrée, dite « cabinet des Chiens», qui a servià loger,sous Louis XV, les « petits chiens de laChambre duRoi». Elle a une délicieuse frise représentant des chasses et des bordures de dessus de porte qui datent de Louis XIV. Cette pièce est seulement de 1738 et occupe l'ancienne place de l'escalier des Cabinets, dont elle est devenue l'antichambre. On y entre du

Cabinet de la Pendule; elle est revêtue, dit Blondel, « d'ancienne menuiserie, qui encastre plusieurs tableaux et dans laquelle sont pratiquées plusieurs loges et banquettes pour les chiens du Roi ». Le cabinet ou antichambre des Chiens ouvre « sur un degré particulier, qui monte depuis le bas et qui a son entrée par le vestibule qu'on prend sur la cour de Marbre. Cette antichambre est éclairée sur la petite cour intérieure et sa croisée sort sur un balcon autour de cette petite cour, pour la commodité du service et afin d'éviter de passer par le grand Cabinet et par la Chambre du Roi. C'est parce degré que le Roi sort ordinairement pour monter en carrosse dans la grande cour, sans traverser tout l'appartement pour venir au degré de la Reine. Il y a même une petite salle des gardes au bas, près le vestibule, pour que les deux côtés par lesquels on entre chez le Roi soient gardés» 27.

Le « degré du Roi » que Versailles a conservé sous sa dernière forme a une extrême importance dans la journée royale. C'est celui que prend Sa Majesté pour presque toutes ses sorties officielles ou privées, l'escalier de Marbre ou « degré de la Reine » étant beaucoup trop éloigné des cabinets qu'il habite. On reconnaît encore, sur la cour de Marbre, la fenêtre qui a remplacé la porte où débouchait le passage de l'escalier privé; mais, quand il allait en voiture, le Roi traversait plutôt la petite salle des gardes, placée sous le Cabinet d'angle, et sortait par la porte donnant sur la cour Royale, où son carrosse était rangé au bas des degrés. Un récit de Luynes nous fait assister à une sortie exceptionnelle de Louis XV; il s'agit de son départ pour l'armée, le matin du 29 mai 1747, à l'insu de Marie Leczinska : « Le Roi a donné l'ordre que ses carrosses n'entrassent point dans la petite cour du Château, pour ne point éveiller la Reine, qui couche dans un appartement dont les fenêtres donnent sur cette petite cour [appartement de Madame de Maintenon]. A quatre heures et demie, le Roi s'est habillé dans le Cabinet du Conseil, a descendu l'escalier de derrière de son appartement et traversé la nouvelle salle des gardes, près la voûte de la Chapelle; il a été dans la grande cour qu'on appelle cour des Ministres, qu'il a traversée presque tout entière à pied... » En octobre de la même année, un mémoire du duc de Gesvres, premier gentilhomme en exercice, mentionne tous ces dégagements ; il s'agit d'une audience exceptionnellement privée, et comme secrète, accordée dans le Cabinet de la Pendule au prétendant Charles-Edouard, peu de mois avant son arrestation et son expulsion de France :

Audience particulière du prince Charles-Edouard d'Angleterre, fils aîné du roi Jacques Stuart. — Ce prince me fit avertir. J'allai le recevoir à la porte sur l'escalier du cabinet des Chiens. Il était suivi de MM. de Bouillon, de Turenne, et de trois de ses grands officiers. Le Roi était dans son grand Cabinet. Je marchais devant le prince. Tout ce qui l'avait suivi ressortit et resta dans le cabinet des Chiens. Le premier valet de chambre garda la porte de ce côté là et ne resta pas dans le grand Cabin.'t. Je restai dans le Cabinet à la porte, du côté de la Chambre, où il n'y avait personne. La conversation finie, j'ouvris la porte que gardait le premier valet de chambre et je conduisis le prince jusque l'escalier. — Le même jour, ce prince alla chez M. le Dauphin. Je le fis entrer par les derrières. Mgr le Dauphin lui donna audience dans son cabinet. Tout ce qui l'avait suivi chez le Roi, qui n'était pas resté, resta à l'audience de M. le Dauphin. Je reconduisis le prince jusqu'à la porte de ces derrières, qui donne dans la galerie et par laquelle il était entré 2*>.

C'est à la sortie de la petite salle des gardes de la cour de Marbre que Louis XV a été frappé par Damiens. La narration de Croy, moins connue que celles de Luynes et de Bernis, enlève toute incertitude aux circonstances de cet épisode :

Vers six heures du soir, par un temps assez clair quoique couvert, la lune étant pleine et y ayant des flambeaux qui éblouissaient, le Roi voulait retourner à Trianon où tout le monde était resté. Comme il descendait la dernière marche de la petite salle des gardes pour monter en carrosse, étant appuyé sur son grand et premier écuyer le duc d'Ayen, et M. le Dauphin le suivant, et le capitaine des Cent Suisses marchant devant, la garniture bien faite, un homme s'élance entre deux gardes qu'il fait tourner, l'un à droite, l'autre à gauche, fait tourner aussi un officier des gardes en le poussant vivement, et vient un peu par derrière frapper de toute sa force le Roi au côté droit, avec un couteau à canif, et si fort que le bout du couteau fait pencher le Roi en avant, et lui fait dire : « Duc d'Ayen, on vient de me donner un coup de poing. » L'homme exécute cela avec tant de promptitude qu'il rentre par la trouée qu'il a faite avant que ceux qu'il a presque culbutés soient remis, et personne ne voit le coup, tant à cause des flambeaux, que parce qu'on regardait à ses pieds à la dernière marche. Sur le propos du Roi, le maréchal de Richelieu, qui était aussi derrière, dit : « Qu'est-ce que c'est que cet homme avec son chapeau? » Le Roi tourna la tète, et voyant que c'était du côté où il avait senti le coup, et y ayant porté la main qu'il avait retirée pleine de sang, dit : « Je suis blessé 1 Qu'on arrête cet homme et qu'on ne le tue pas. » Un valet de pied, qui tenait la portière, voit couler du sang et s'écrie : « Le Roi est blessé ! » On saute au collet de l'homme et le Roi retourne sur ses pas. On>eut l'emporter, il dit : o Non, j'ai encore la force de monter »; et il remonte effectivement son escalier, ayant jusque-là marqué beaucoup de courage et de présence d'esprit29.

L'escalier à rampe de fer au chiffre du Roi, qui rappelle ce dramatique souvenir, en évoque beaucoup d'autres dans la vie de Louis XV. Il suffira de dire qu'il donne accès aux Petits Appartements du second étage, qui devinrent à la fin du règne

LOUIS XV REÇOIT L'AMBASSADE TURQUE DANS LA GRANDE GALERIE DE VERSAILLES

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