CHAPITRE QUATRIEME
Les appartements historiques
a cour de France a continué d'offrir, an dix-huitième siècle, les grands spectacles de représentation que Louis XIV, en ses beaux jours, se plaisait à multiplier. Certaines de ces brillantes journées ne le cédèrent point en éclat à celles du règne précédent; plusieurs même prétendirent les surpasser. Telles furent, à la fin du règne de Louis XV, les fêtes du mariage du Dauphin avec l'archiduchesse Marie-Antoinette et celles des mariages qui suivirent, où la nouvelle salle de l'Opéra permit un genre de magnificence qui avait manqué au Versailles de Louis XIV. Sans aimer autant que son aïeul le faste royal, le Roi comprenait ce qu'd ajoutait au prestige de sa couronne et savait choisir les occasions de le déployer. Les souvenirs en restèrent fixés dans la mémoire des contemporains, et les artistes des Menus furent plus d'une fois chargés, comme à l'ancien temps, de les perpétuer par le dessin et la gravure.
Parmi les cérémonies qui prirent le caractère d'un acte politique et servirent à rehausser en Europe l'autorité de notre cour, il n'en fut pas de plus singulière que la réception de l'ambassadeur du Grand Seigneur, le 1 1 janvier 1742, à laquelle on tint à donner plus d'importance encore qu'à celle de Mehemet-Effendi, reçu aux Tuileries en 1721. Il s'agissait de rappeler, dans le même décor de la Grande Galerie, la fameuse audience des ambassadeurs de Perse sous Louis XIV, et la
curiosité publique s'était fort excitée à des préparatifs magnifiques, où n'avait point manqué une contestation d'attributions entre les Premiers gentilshommes de la Chambre et les officiers des Bâtiments '. On lit avec intérêt la narration détaillée du duc de Luynes, où sont marqués les divers mouvements de la Cour et qu'illustre pour les yeux un précieux dessin de Cocliin.
Un récit d'un autre genre se rapporte à l'appartement de la Reine. Il y est question du Salon de la Paix, devenu le grand Cabinet de Marie Leczinska et qu'un châssis peint, accroché devant l'arcade de la Galerie des glaces, séparait de l'appartement du Roi. La Reine y avait longtemps donné des concerts de musique religieuse et profane2; mais il ne servait plus qu'à son jeu et à certaines audiences, et il complétait magnifiquement la suite des pièces qu'elle habitait et auxquelles les tentures des Gobelins récemment posées ont rendu de nos jours un peu d'éclat. Au mois de décembre 1 7 5 1 , le Roi résolut de célébrer la naissance du premier de ses petits-fils, le duc de Bourgogne, et d'ouvrir à cette occasion la Grande Galerie, comme aux journées du mariage du Dauphin. Pour les commodités de la fête, on déclara que le Salon « où la Reine joue » ferait partie de l'appartement du Roi, « comme il faisait autrefois, et cela pour les deux jours des illuminations et du feu seulement ». Ce salon, n'appartenant plus à la Reine, ne devait plus être gardé par son service, mais par les huissiers de la Chambre du Roi :
La Reine avait fait ôter dès samedi la porte de séparation de son Salon avec la Galerie, ne voulant pas que cet ouvrage, quoique peu considérable, lût fait le dimanche. Quoique ce changement ne fasse rien à la musique qui s'exécute, comme je l'ai déjà marqué 3, dans le cabinet avant la chambre [salle n6\ cependant la Reine aima mieux que le concert fût chez Madame la Dauphine [salle 44] et y descendit.
Hier [19 décembre] Madame la Dauphine, Mesdames et un grand nombre de dames se rendirent chez la Reine à six heures. La Reine attendit quelque temps. M. de Fleury [Premier geniilhomme de la Chambre] vint l'avertir que le Roi était dans la Galerie; elle y entra aussitôt ; il était environ six heures et demie. Le coup d'œil de la Galerie était admirable, fort bien éclairée, sans confusion, et de même tout l'appartement. Je n'ai pas compté les dames qui s'y trouvèrent, mais on m'a dit cent cinquante-deux. Il y avait, à ce qu'on m'a assuré, deux mille neuf cents et tant de bougies dans la galerie seulement4. Le Roi joua au lansquenet ; la table était au milieu de la Galerie ; il y avait dix-sept coupeurs. . . .A gauche, au bout, du côté du Salon de la Paix, était la table du cavagnole de la Reine, et à l'autre bout, du côté du Salon de la Guerre, était une autre table de cavagnole, pour Madame h princesse de Conty, et qui était fort remplie. On avait mis des barrières dans
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le salon au-dessus de la Comédie [salle 145], après l'escalier qui mène chez M. le Premier et M. de Gesvres, et à la porte de la salle des gardes appelée le magasin [salle 140], à la saile des gardes de la Reine [salle 1 18] (elles étaient gardées par les gardes du corps) ; on en avait mis aussi une à la porte du Salon d'Hercule, à gauche. Cette précaution est la seule qui puisse empêcher la foule; cependant il y en eut, parce qu'à la suite des gens connus et bien vêtus, il s'en giissa beaucoup d'autres qui n'étaient ni bien vêtus, ni fans pour y être ; de sorte qu'il y a eu des tabatières volées et que les mouches que l'on avait fait rentrer exprès ont fait arrêter deux ou trois personnes. Il y avait beaucoup de beaux habits, principalement ceux des femmes, un grand nombre d'étrangers... Tous les rideaux, dans la Galerie, furent fermés jusqu'à sept heures. . .; on les ouvi it, quand les illuminations furent achevées ; elles faisaient un très bel effit. Il eût été à désirer que le temps eût é:é plus favorable ; le vent éteignait une partie des lampions et des lanterne;-'. La Heine quitta son jeu un moment, sur les huit heures, pour aller voir les illuminations au milieu de la Galerie; elle le finit entièrement à neuf heures trois quarts. L'ordre pour le grand couvert était pour dix heures; mais le lansquenet dura assez longtemps, et il était près de dix heures et demie, quand le Roi se mit à table. La table était dans l'antichambre de la Reine [salle 117], à l'ordinaire, excepté qu'on l'avait placée faisant lace aux fenêtres. On avait aussi mis un gradin contre la muraille qui sépare l'antichambre de la Reine et la salle des gardes. On entrait... et on sortait avec beaucoup de facilité, et on approchait de la table du grand couvert plus aisément que lorsqu'elle est placée à l'ordinaire [auprès de la cheminée] et qu'il y a beaucoup de monde. Il faisait fort froid dans la Galerie, mais non pas également partout; à la table du lansquenet, par exemple, parce qu'elle était fort entourée, le vent des fenêtres s'y faisait moins sentir.
Hier [3o décembre], on tira le feu d'artifice... Les dames avec de beaux habits se rendirent presque toutes avant six heures dans le salon qui est avant la chambre. ...Pendant ce temps là, la chambre de la Reine était pleine de la famille royale, des princesses et de plusieurs dames, et il y en avait encore beaucoup dar.s le salon par delà la chambre. [On laissa entrer aussi dans le Salon de la Paix] les femmes de chambre de service chez la Reine, les garçons de la chambre, les valets de chambre de quartier et les autres femmes de la Reine, auxquelles on avait donné ia permission de se placer à une des croisées du salon. . Le Roi arriva chez la Reine à six heures un quart ou environ, et fort peu de temps après on entra dans la Galerie. Le Roi et la Reine se placèrent à la fenêtre du milieu de la Galerie; cette fenêtre était ouverte, le temps étant fort doux. On avait mis à cette fenêtre, en dehors, une espèce de grillage, avec une étoffe semblable à une cousinière fort claire, qui n'empêchait pas de voir l'effet du feu. Le Roi donna le signal avec une lance à feu, à l'ordinaire... et le feu commença. L'on devait tirer à la fin du feu six ou sept bombes de carton remplies d'artifice; mais, comme dans ce nombre il y en avait une fort grosse et que les femmes avaient répandu partout la frayeur qu'on leur pardonne, le Roi jugea à propos que les bombes fussent transportées au bout de la pièce des Suisses. Elles ne furent tirées qu'à dix heures passées, après le feu. Le Roi les vit de la chambre de la Reine, les fenêtres fermées... Malgré leur éloignement, l'ébranlement des croisées fut assez grand, surtout à la grosse bombe, pour croire qu'il aurait pu faire casser les glaces de la Galerie, si on l'avait tiré plus près5.
Lorsque le Versailles de Louis XIV commença d'être remanié, on a vu que l'un des premiers grands morceaux refaits p:ir les artistes nouveaux fut la chambre à coucher de la Reine. Gabriel le fils et Verberckt y travaillèrent ensemble pour la première fois et produisirent l'admirable pièce, dont le décor mutilé reste cependant un des plus parfaits du Château. C'était aussi la plus importante de l'appartement. Marie Leczinska y attacha la plupart des souvenirs de sa vie royale et maternelle. Elle y mit au monde ses dix enfants. Elle y posa, en 1740, devant Nattier, pour le célèbre portrait dont une copie est placée aujourd'hui au-dessus d'une Jcs portes donnant accès aux Cabinets6. Quand le Roi soupait au petit couvert chez la Reine, c'était dans sa chambre, et la dame d'honneur y servait Leurs Majestés. L'étiquette qui y régnait, particulièrement à l'heure de la toilette, fut la même au temps de Marie Leczinska et de Marie-Antoinette. Le président Hénault y peint l'aimable caractère de la première : « L'heure de la toilette est à midi et demi ; la messe et puis son dîner. J'y ai vu quelquefois une douzaine de dames tout ensemble; aucune n'échappe à son attention; elle leur parle à toutes; ...ce sont des choses personnelles, les seules qui flattent»7. Les audiences particulières étaient accordées dans la chambre, le plus souvent après la toilette; « la Reine était debout auprès de la table qui est dans le trumeau vis-à-vis du lit. » Les autres audiences pouvaient avoir lieu, soit dans la chambre, soit dans le cabinet qui la précède, soit dans le Salon de la Paix. A l'audience dans la chambre, le fauteuil était placé le dos tourné à la cheminée et, s'il s'agissait d'une présentation, les tabourets et les pliants pour la personne reçue et la dame d'honneur se trouvaient le long du balustre8. Nulle part à Versailles plus brillant théâtre pour les prétentions, plus passionné champ-clos pour les luttes de préséance ; et c'est là aussi que certaines dames du palais, trop particulièrement distinguées par Louis XV, ont rempli les obligations de leur charge, sous les regards d'une assemblée souvent malveillante.
La chambre de Marie Leczinska donna, de son vivant, peu de travail aux architectes. La Reine pouvait se plaindre d'être négligée, alors que tant de dépenses se faisaient chez Madame de Pompadour et chez Mesdames. La dorure surtout était fanée et demandait une réfection complète. Ce ne fut que trente ans après la création de la pièce, que la bonne Reine obtint les fonds nécessaires du Contrôleur général des finances : « Enfin, disait-elle avec son habituelle bonne humeur,
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j'aurai donc ma chambre dorée. » Il ne s'agissait pourtant que de 20.000 livres, plus 3.ooo livres environ pour la restauration de quelques peintures au plafond, qui fut confiée à François Vernet, frère puîné du peintre Joseph. Au retour de Fontainebleau en novembre 1764, la chambre était entièrement repeinte et redorée9. Marie Leczinska y mourut, le 24 juin 1768. On sait qu'il y avait un meuble d'été et un meuble d'hiver, alternativement placés. Le meuble d'été était « en taffetas chiné et autres étoffes de soie » ; c'est celui qui fut remis, suivant l'usage, à la comtesse de Noailles, dame d'honneur, avec le lit où était morte la Reine I0.
Les Cabinets de Marie Leczinska ont préparé ceux de Marie-Antoinette. C'est elle qui a créé ces petites pièces et en a établi la disposition générale. Il y avait auparavant, dans le bâtiment entre les deux cours, l'appartement de nuit fait pour le duc de Bourgogne et qui était sans communication avec les garde-robe dépendant de l'appartement de la duchesse, derrière sa chambre à coucher. De 1728 à 1730, tous ces locaux sont transformés; ce sont maintenant les Cabinets de la Reine, qu'on appelle aussi quelquefois son « petit appartement des bains » et que des entresols viennent compléter. Elle s'y retire pour lire, peindre, méditer, et y reçoit ses visiteurs les,plus intimes; elle s'y enferme notamment de quatre heures à six, et personne alors, sauf Madame de Luynes et seulement en cas urgent, n'o^e venir ' l'y déranger. Le duc de Luynes mentionne de temps en temps ces retraites ; il parle ■ de l'escalier tournant par où la Reine peut descendre chez le Dauphin; il indique son « grand cabinet vert », qui est celui où François Roumier a sculpté la boiserie d'une niche, et aussi un réduit qu'elle nomme son cabinet des Poètes : « La Reine a un de ses cabinets qui est extrêmement petit, où elle a rassemblé beaucoup de poésies; elle s'amuse volontiers de ce genre de lecture, indépendamment de beaucoup d'autres de piété et d'histoire... Madame de Luynes fit mettre dans ce cabinet appelé des Poètes, une petite écritoire de cristal de roche garnie d'or, sans que la Reine le sût » ".
L'art glane quelques renseignements sur ces premiers Cabinets de la Reine. Il y a une « petite galerie », où ont été placés en 1728 deux tableaux de Charles Coypel représentant la Nativité et un groupe d'anges musiciens; elle est mise en vernis par Martin en 1740 ,2. « Dans le renfoncement de la cham'-re de bains, « on voit les cuves environnées de compartiments, qui renferment des carreaux de
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faïence arrangés en panneaux. Ensuite on trouve un cabinet qui sert de retraite, lequel es; orne de riches lambris avec des fleurs taillées sur les moulures, peintes en coloris au naturel. Le plafond est cintré en calotte ; la peinture en est en manière de treillages en perspective, avec différentes fleurs et feuillages mêlés d'oiseaux » '3. La description de La Martinière est particulièrement intéressante pour ce qui regarde cette pièce, ancienne chambre à coucher du duc de Bourgogne, qui devait devenir, après tant Je changements de décoration, le salon de Marie-Antoinette que nous avons conservé.
C'est pendant le séjour de la Cour à Fontainebleau, en 1746, que commencent les remaniements d'ensemble chez Marie Leczinska. Les bains placés derrière sa chambre à coucher sont entièrement changés; au mois de décembre, elle ne peut encore s'en servir, les plâtres étant trop frais : « Elle a fait demander, dit Luynes, ou demandé elle-même au Roi la permission de se baigner dans ses bains. Le Roi a accordé cette permission de la meilleure grâce qu'il soit possible et a répondu : ,1 v consens et très volontiers ». A ces travaux s'en joignaient d'autres au rez-dechaussée, pour l'installation du Dauphin et de la Dauphine ; et la Reine, obligée de fiur son appartement privé, qui donnait sur des cours pleines d'ouvriers, voulut coucher dans celui de Maaame de Maintenon, qu'occupait le comte de Clermont. Luynes parle Je cet arrangement, dès le 9 novembre, à Fontainebleau : « M. de Tournehem vint rendre compte au Roi, il y a quelques jours, de l'état des bâtiments dj Versailles. La Reine pourra habiter son appartement le 25; cependant, comme on mettra encore du plâtre ce jour-là au bâtiment qui se fait derrière l'appartement Je la Rjine, on croit qui Sa Majesté ne pourra l'habiter que le jour; il n'est pas encore décidé dans quel appartement elle couchera. On lui avait proposé celui où Madame la Dauphine est morte; mais le souvenir de ce triste événement a empêché la Reine d'accepter cette proposition. Il est donc question de l'appartement de Mademoiselle de Charolais, dans la galerie d'en bas, ou de M. le comte de Charolais et de M. le prince de Condé , ou plutôt de l'appartement de M. le comte de Clermont, qui n'est séparé de celui de la Reine que par l'escalier de Marbre. La Reine paraît désirer celui-ci, parce qu'elle pourrait faire usage de son appartement toute la journée». On mentionne plusieurs fois «l'appartement à coucher », dont Marie Leczinska se servit tout l'hiver de 174.7; elle y reçut de son confesseur polonais la nouvelle de la mort de sa mère, la reine de Pologne: