‹ Histoire du chateau et des sires de TancarvilleChapitre 10 sur 46 · PORTAIL · texte numérisé non relu

PORTAIL

« de lui et de son varllet pour replancher tout « de neuf le pont du chastel devers la ville lequel « estoit depechié v s.

1 4 1 o — 1 4 1 1 • « Pour avoir deassise et rassise la « sareure de la herche dempres icelui pont et « icelle avoir remise a point et y avoir faict une « clef avec la queue du thourail de lad. sareure et « pour avoir rependu le guichet de lad. herche....

« Pour un crampon de fer pesant une livre et « demie qui fu mis et assis en la herche de dece vers la ville pour atachier lune des caennes « ( chaînes ) de lad. herche xv d.

« Pour un traversain aux caennes de la plan- « chete de devers la ville trois crampons pour « lad. planchete et pour une queville de fer four- « nie d'enche et desquetel 12 s. i d.

« Au charpentier pour avoir refait et mis sur « la herche de devers la ville qui cheue estoit « et en icelle avoir fait tout de neuf un post « {poteau) semblable de celui qui y estoit. Item « pour avoir fait tout de neuf la planchete du « pont de devers la ville xn L »

Cour.

Pénétrons dans l'enceinte du castel féodal.

Devant nous se déploie une vaste cour triangulaire, divisée comme en deux parties par un mur de terrassement , qui part de la porte d'entrée, et qui va joindre par une courbe la Grande Maison , autrement dite le Château Neuf, qui vous fait presque face. A droite, au fond de la cour d'honneur, se dessinent, sur une longue ligne , les ruines de l'ancien manoir seigneurial. A votre gauche , à la pointe du triangle de l'enceinte, derrière ces hauts peupliers, dont la brise de mer agite incessamment la cime , vous apercevez les sommets de la tour de l'Aigle.

C'est par cette tour que nous allons commencer notre exploration : nous suivrons successivement le développement de l'enceinte.

La tour de l'Aigle , ainsi nommée sans doute à raison de la grande élévation qu'elle offre à l'œil lorsqu'on la considère de la plage de Tancarville, bien qu'elle n'ait que soixante-quatre pieds de hauteur à mesurer de sa base à la naissance du toit , affecte, dans la partie qui regarde la Seine , à l'est , la forme circulaire , pour se terminer, vers le nord, en angle aigu.

Cette disposition angulaire et en saillie hors de la place, qui ne laisse pas d'avoir quelque chose de remarquable, et qu'on peut regarder comme la première pensée du bastion moderne, n'est point aussi nouvelle qu'on pourrait le supposer. En effet, j'en trouve un exemple dans une forteresse de la fin du xuc siècle : je veux parler de la tour du donjon du Château-Gaillard, bien que je pense qu'on doive hésiter à accorder à notre tour de l'Aigle un âge aussi reculé.

Un escalier, inscrit dans une tourelle octogone qui est appliquée à la tour , conduit aux divers

étages. Vers le haut de cette tourelle on voit, à l'extérieur, la place d'un ancien cadran, dont l'existence remontait au moins au xv« siècle : les registres du château parlent, sous la date de 1462, d'une fourniture de ferrements pour l'horloge 1 .

La tour de l'Aigle se compose de quatre étages, dont l'inférieur et le quatrième offrent seuls quelque chose à remarquer. Dans l'étage inférieur est une salle voûtée qui servait de chartrier. C'est là qu'étaient déposés les titres et les papiers du château, que la révolution de 1 789 a fait passer dans les archives du département, à Rouen, où un heureux hasard me les a fait découvrir. La voûte de cette salle a des arêtes à boudin , dont le point d'intersection est garni d'une clef sur laquelle est tracé un écusson enlacé d'une branche de chêne , mais sans armoiries. L'étage supérieur est évidemment moins ancien que le reste de la tour , à ne considérer que les matériaux qui entrent dans sa composition a. Il a été élevé en 1 548 , et couvert même un peu plus tard ; car , à cette époque, il était à ciel ouvert, et se termi-

• Les mêmes registres parlent aussi d 'une serrure en bois assise à la petite tour d'emprès la tour à l'Aigle.

3 Toute cette partie est en briques ; le reste de la tour est en pierre.

nait en terrasse : la tour, en 1 548, n'avait point encore reçu le double toit qui la couronne.

Nous ne quitterons point cet étage sans examiner un vieux coffre en bois de chêne , reste de l'antique mobilier de la tour de l'Aigle. Mais ce qui excitera plus vivement notre attention , ce sont deux pièces de l'ancienne artillerie du château, qui gisent dans cet étage. Nous donnons ici le dessin de l'une de ces couleuvrines, qui ne diffèrent entre elles que par les dimensions. ( Planche III.) Toutes deux sont en fer fondu.

On se demande, au premier coup-d'œil, si ces machines servaient à lancer des armes de trait , à l'aide d'un mécanisme particulier, ou si elles sont postérieures à l'invention de la poudre. La large ouverture que l'on remarque vers la culasse tendrait naturellement à faire pencher vers la première opinion, et, cependant, il est certain qu'elles servaient au moyen de la poudre. Voici de quelle manière. Un boulet en fer, ou en pierre, était placé dans la volée de la couleuvrine par Péchancrure a vers le point b. Une boîte en forte tôle c, chargée de poudre, était introduite dans l'échancrure, dont elle remplissait toute la cavité , et à laquelle elle s'adaptait parfaitement. L'anse de la boîte d s'enclavait dans l'ouverture inférieure de la couleuvrine

ene, et y était fixée en dessous par un ou plusieurs coins ou chevilles fj\ Après avoir mis le canon au point de mire au moyen des tourillons et du pivot g, sur lequel jouait la pièce, que l'artilleur gouvernait par la poignée h, on mettait le feu à la lumière de la boîte i, et le coup partait. La boîte était ensuite enlevée ; puis on en replaçait une seconde, après avoir mis préalablement un boulet; et ainsi de suite.

Ces sortes de canons devaient se charger avec une grande rapidité ; en même temps que leur mécanisme leur permettait de plonger sur l'ennemi, du lieu élevé où ils étaient placés. Réunissaientils à ces avantages la sûreté du tir? C'est ce que je n'oserais affirmer. Quoi qu'il en soit, il paraît que ces couleuvrines étaient encore en usage au commencement du dernier siècle : le père Daniel, dans son Histoire de la Milice J'ranvoise , a donné la description et la figure de pièces absolument semblables.

Celle que nous venons de décrire porte une espèce de marque ou de monogramme ainsi figuré :

On verra, dans la partie historique de l'ouvrage, que tout ce qui tenait à l'artillerie de Tancarville était anciennement fabriqué dans le château même. Ces deux couleuvrines y auront été bien certainement fondues ; mais il ne serait pas possible de dire à quelle époque précise.

De la tour de l'Aigle au Portail du château , régnait une courtine de cent trente pieds de long sur dix pieds d'épaisseur. En i4*8, cette muraille, aujourd'hui à raz du sol intérieur, avait été exhaussée de trois pieds et crénelée. Une galerie, ou chemin de ronde, prise à même l'épaisseur de son couronnement, conduisait d'une tour à l'autre. En cette galerie recevait une toi-

ture, ou mantelet destiné sans doute à mettre à l'abri des projectiles des assiégeants les hommes chargés de défendre la muraille :

« A ... , disent les comptes, pour avoir couvert « le comble des galleries d'auprez la tour de B l'Aigle xxxi s. vi d.

« A pour avoir coppé de petis cheve-

« rons et mis sur led. mur x s.

« A pour cinq cens de long feurre

« (chaume) emploiés à couvrir led. mur, lxxv s. »

Zonv* îm portail-

Nous avons examiné le Portail à sa partie extérieure ; pénétrons dans l'intérieur même de ses tours.

Là, au premier étage, étaient les prisons du château. La pièce qui séparait les deux tours recevait les malfaiteurs ordinaires. De là , un couloir étroit et obscur conduit au centre de la tour 2 ( planche II ) , et aboutit à un cachot dont les murs n'ont pas moins de neuf pieds d'épaisseur «. Ce cachot était destiné aux grands coupables. Un semblable cachot, mais un peu

* On nommait ce cachot X Arbalêtrière , sans doate à cause de l'ouverture, dite arbalêtrière, par laquelle il prend jour. Je lis ce qui suit dans un ancien compte.

« Pr deulx bendes de fer a mettre à la trape de la prison deulx « pannelles et deulx gontz pour mettre a luis par ou on va de lad. « prison a larbalestriere deulx touroulx lun a luis de larbalestriere « et lautre à la trape de la basse fosse cinq livres de grant clou « pour clouer les barres dud. huys le tout pesant liiiI. pesées par « led. de La Marcon au pris de xn d* pour livre .... lui s. >»

TOURS DU PORTAIL

plus éclairé, existe à la tour correspondante. Ce dernier est précédé d'une très petite salle , que je pense avoir été la salle de la Question , dont les archives du château mentionnent en effet F existence.

Ces lieux lugubres , témoins de tant de douleurs, de gémissements ou d'ennui, portent à Famé une profonde tristesse. On ne peut songer sans un serrement de cœur aux malheureux qui les ont habités, et dont plusieurs ont légué à la pierre un souvenir encore vivant. Voici quelquesunes des figures qui y sont tracées :

La main du prisonnier oisif retrace ordinairement de préférence les objets qui reparaissent le plus souvent sous ses yeux, ou qui sont l'objet de ses préoccupations habituelles : ici se trouvent

réunis la semelle du cordonnier, le blason du noble , la flèche du soldat : on voit que les prisons de Tancarville n'épargnaient personne.

Le second étage du portail était consacré au logement du capitaine du château, et, dans les temps plus rapprochés de nous, à celui du garde général de la terre.

Au-dessus règne une plate-forme d'où l'œil découvre au loin les points environnants, et plonge sur un paysage boisé empreint d'une majesté sauvage et rêveuse.

La plupart des voûtes et des murs du portail sont bâtis en brique, ce qui ne permet pas d'en faire remonter la construction plus haut que la seconde moitié du xve siècle, époque où l'on commença à revenir, dans nos contrées occidentales , à l'emploi de la brique, si long -temps oubliée. Cette donnée se trouve, au reste, pleinement confirmée par un écusson qui est sculpté à la clef de voûte de la pièce principale du deuxième étage , et qui porte les armes de la maison de Harcourt , qui posséda Tancarville de 1 4 1 5 à 1 488. Au surplus , les comptes manuscrits du château m'ont mis à même de préciser encore davantage l'époque de cette construction. J'y vois que ce fut dans l'année 1478 que le portail actuel fut substitué à une autre entrée, que son

TOURS DU PORTAIL

état de vétusté, ou tout autre motif, avait fait détruire, du moins en grande partie1. J'extrais des comptes quelques-uns des articles qui concernent ces nouvelles bâtisses :

1478. « A deux charpentiers xx journées pour « faire la charpente du portail du chasteau pour « couvrir les murailles d'icelle en pris de n s. « vi d iv 1. iv s.

« A Guillaume Heuzé charpentier pour un « charretées de solliveaulx et coulombes prinses « à la Genestaye et menées au chasteau qui ont « este emploiés aux planchiers du portail du « chasteau au pris de 111 s. chacune charretée « valent pour ce xu s.

« A pour ses gages de xxxv 1. ts par an

« pour faire la chaulx et bricque que conviendra « pour les ouvrages et édiffices du chasteau a esté « payéz es termes S1 Michiel Nouel Pasques et « Saint Jehan ci xxxv 1.

« A Robin de Fourmeville couvreur d'estrain « pour xvi journées par lui faites es moys doc- « tobre et novembre mil nnc lxxviii à couvrir

• U faut en excepter les cintres du porche et la muraille qui regardent la cour; le style de leur architecture leur assigne une date plus reculée.

« partie du portail en pris de n s. vi d. par jour « pour ce xl s.

1479. « A Pierre Bertran dit Leroy lx journées « qu'il a esté depuis les premiers jours de juillet « mil mi c lxxix jusques au der jour de septembre <r ensuivant a servir Richart Ogier et Quiffin « mâchons qui avoient prins a tache la vuis du « portail a parchever et aultres aggreemens....

« Aux charpentiers pour xxv journées de leur « paine et despens quilz ont esté a abatre et doler « le boys des solliveaux et coulombes pour les « planchiés du portail garderobes et retrais et « asseoir iceulx solliveaux et coulombes aud. por- « tail et aggreez par enchevestreure les d. retraiz a comme il appert les d. journées paiés au pris « de 11 s. vi d. , pour ce lxii s. vi d.

« Pour une barre de fer pour mettre à la che- « minée du portail pesant xx 1. au pris de xu d. « chacune livre , vallent xx s. »

Quelques années seulement auparavant , la tour de droite ( planche II , 1 ), que je trouve désignée, à cette époque, sous le nom de tour du Griffon , avait été refaite à neuf. Les comptes me fournissent la note suivante, sous la date de i473 — 1474 :

TOURS DU PORTAIL

«... Charriage de iiiic ( 4oo ) quartiers de « pierre de taille prins en la carrière et menés en « latellier des maçons de la grosse tour neufve « que Ion fait apresent près la porte , de depuis « le xve jour de mars mil mi c lxxiii includ juste ques au premier jour daoust mil 1111e lxxiiii. »

La brique employée à la construction de la tour était cuite au parc du Coquesart, au sud du château. Le briquetier recevait douze sous six deniers par mille, pour la façon; on lui fournissait la terre, le bois et remplacement :

« A Phelippot Lestourmy briquetier pour qua- « rente sept milliers de brique par lui baillés et « livrés par marchié fait audit briquetier pour « chacun millier de lad. brique rendre prest par « le pris et somme de xu s. vi d. pour chacun « millier moiennant que monsr sera tenu faire « livrer place et terre ou led. Lestourmy prendra « et tirera lad. terre pour faire lad. brique jouxte « ce que plus a plain est contenu en marchié sur « ce fait aud. pris de xn s. vi d. pour chacun « millier valent les d. xlvii milliers xxix 1. vu s. « vi d. l. »

1 A peu près yers le même temps, on tirait de la tuile du Lendic (sic) près Yville , qui coûtait trente sous le mille. Les faltiers étaient payés à raison de six deniers la pièce.

On fit faire au même ouvrier des carreaux vernissés, qui lui furent payés dix sous tournois le cent :

« Au d. pour faire et cuyre deux milliers de « carrel et icelui plomber jouxte le marchié sur « ce fait au pris de x s. t8 pour chacun cent dud. « carrel , vallent les h milliers x 1 pour ce x 1. »

Un rempart de cent soixante-cinq pieds de long, qui n'est interrompu, à sa partie extérieure, du côté de la campagne , que par une tour ( planche II, 4) aujourd'hui ruinée, lie le Portail à la grande tour 5, dite tour du Lion. Ce rempart avait également un chemin de ronde, dont une partie subsiste encore; on peut y accéder par la tour 3 du Portail.

Il est à remarquer que cette muraille , du côté de la cour, sur presque toute sa longueur, pose sur le sable sans aucune fondation , et cependant sa solidité ne paraît pas en avoir souffert : sa masse compacte brave depuis plusieurs siècles la main destructive du temps.

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