‹ Histoire du chateau et des sires de TancarvilleChapitre 34 sur 46 · MAISON D'ORLÉANS-LONGUEVILLE · texte numérisé non relu

MAISON D'ORLÉANS-LONGUEVILLE

« de la haulte justice de la comté de Tancarville, « la somme de xx l8 ts, pour ce xx 1.

« Au recepveur pour cinq cens escus au soleil « par lui achastés à Rouen deux deniers pièce, « pour ce un 1. m s. nu d.

Le duc de Longueville était mort en i5i3, sans laisser de postérité. Louis d'Orléans Ier, son frère, lui succéda.

Depuis long-temps les Français avaient transporté le théâtre de la guerre en Italie. L'empereur Maximilien, voulant opérer une diversion, engagea le roi d'Angleterre , avec lequel il s'était ligué, à se jeter sur le nord de la France. Henri VIII descendit à Calais avec trente mille hommes , auxquels ne tardèrent pas à se joindre vingt mille impériaux : l'alarme se répandit en France.

Les officiers du nouveau duc de Longueville mirent son château de Tancarville en état de défense, et s'empressèrent de l'approvisionner; je lis dans les comptes du château.

k A Martin Perdriel et Guillaume Perdriel son « filz serruries demourans à Bollebec pour avoir

« faict douze serreures pour mettre et assoir a « plusieurs huys du chasteau lesquelz avoient « esté ordonnés faire par le lieutenant de nions1" « le cappitaine du d. chasteau pour seurreté « dicelluy durant la guerre aux Angloys, et pour « avoir faict plusieurs clefz a autres serreures « semblablement plusieurs touroulx ( fournice quets) gontz, vertevelles (loquets) et penteures « et avoir baillé le clou pour assoir icelles pour « ce la somme de ex s.

a Autre mise faite par l'ordonnance et en ac- « complissant au mandement de noble homme « Adam Leclerc escuier sr d'EUebeuf maistre « particulier des eaues et forestz du duchié de a Longueville et bailly de Gournay par le quel « mandement donné à Rouen le xie jour de may a mil vc et xiiii mandoit au verdier et recepveur « faire provision au chasteau dud. lieu de Tance carville pour la munyssion dud. chasteau pour « obvyer aux inconveniens que eussent pu advenir « aud. chasteau a cause de la guerre aux Angloys « pour lors régnante ainsy que bien longuement « est contenu aud. mandement et mesmes en une « feuelle de pappier faisant mémoire des mises « faites par led. recepveur pour faire led. boys. »

En conséquence de ce dernier ordre, neuf mille mesures de bûches entrèrent au château. Il

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fut payé, pour les faire, huit livres douze sous six deniers, et pour les charier, dix-neuf livres. On ajouta à cette provision trois mille fagots.

« Pour faire les dis m mil fagotz, disent les « comptes, fu paié la somme de . . . nu 1. x s.

« Pour amener les d. fagotz au chasteau cent « xu s. vi d.

« Pour avoir arrimé les dites busches et « fagotz aux grands estables aux chevaulx , pour

a ce LXXV S. IX d.

Cependant, les Français s'étaient rencontrés à Guinegate (i5i3), avec l'armée anglaise unie aux Impériaux. Par une de ces terreurs paniques, si ordinaires à la guerre, les Français s'enfuirent épouvantés. Les gens d'armes eux-mêmes piquèrent des deux, et tellement à l'envi, que le nom en resta à cette rencontre; on la nomma la Journée aux Éperons. Quelques braves néanmoins y payèrent de leur personne; le duc de Longueville était du nombre. En vain se mit-il à crier aux fuyards, avec le brave La Palisse, qui combattait à ses côtés :« Tournez, hommes d'armes! tournez!...» les hommes d armes ne tournèrent point. Le duc de Longueville et La Palisse, laissés seuls et se battant en désespérés, tinrent longtemps l'ennemi à la distance de leur épée. Non loin d'eux combattait, non moins âprement, le

chevalier sans peur et sans reproche, le célèbre Bayard. Enfin, tous trois, succombant sous le nombre , furent faits prisonniers, c Et à ceste « affaire , dit Brantôme , Mr de Longueville fut « pris les armes au poing, en brave seigneur et « chevalier. Et il était impossible de voir prince « moins hypocrite en guerre, tant homme de « bien et d'honneur du reste. »

La prise était bonne. Le duc de Longueville fut mis à une rançon de cent mille écus. La nouvelle ne tarda pas à en parvenir à Tancarville. Les notables de lachâtellenie ne purent en douter, lorsqu'ils se virent convoqués à Saint-Romainde-Coibosc , chef-lieu de la justice seigneuriale , à cette fin de se concerter sur les moyens de tirer leur seigneur de captivité. Plus tard, le receveur fut autorisé à porter , dans ses comptes, une somme de huit livres treize sous six deniers , pour les frais de cette assemblée. Cette dépense y est ainsi motivée : « Pour dépens de la réunion « au bourgaige de Saint-Romain de grant nombre « de notables personnages pour regarder les voy es « et moyens de faire assiete sur les hommes et « tenans du conté et sur eulx lever les deniers « pour subvenir a layde de renchon de mon « seigneur le duc de Longueville. »

Pour distraire les notables pendant leur séjour

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à Saint-Romain, on leur réserva le spectacle d'une exécution qui eut lieu devers ce temps-là. Le dernier jour de juillet 1 5 1 4> un certain BertinFossier, accusé de plusieurs larrechins crismes et de/ictz, avait été condamné à Tancarville , par le bailli , « a avoir la tète couppée, après, les deux bras « couppés , la teste mise sur une coidompne, « ( colonne ) à Saint-Romain , l'un des bras au « carrefourg du chemyn prochain de la maison « Nicollas de Brey, l'autre bras sur le chemyn « près l'ostel à la damoy selle Dujardin , son corps « au gybet, ses biens et héritages confisqués. »

Ce qui divertit moins, probablement, les notables,ce fut, en rentrantdans leur manoir, d'avoir à compter les écus au porc-épic et les blancsd'argent , qu'il fallut apporter à la tour Collecte du château de Tancarville , pour la rançon de leur seigneur. Ils y reçurent bon accueil de révérend père en Dieu monseigneur l'archevêque de Toulouse , pour lors administrateur des biens de son frère prisonnier. Il est à croire que le prélat leur fit servir du cerf en pâtés , qu'on accommodait si bien à Tancarville. Que sait-on ? peut-être même du franc poisson; fût-ce marsouin ou esturgeon royal , ainsi que cela s'était pratiqué dans une circonstance semblable: on ne pouvait faire trop fête à ces dignes vassaux !

L'archevêque de Toulouse ne se contentait pas de représenter dignement le seigneur de Tancarville absent ; il étendait ses soins à tout ce qui concernait son château. En sa qualité de prêtre , il s'occupa d'abord de la chapelle. Il trouva qu'elle était mal entretenue, et se plaignit hautement de ce qu'on ne disait plus exactement les trois messes qui y avaient été fondées par semaine. Il ordonna, en conséquence, qu'elles fussent célébrées les lundi, mercredi et vendredi; « s'il ne appert par les chartes de la fondation , « disait le prélat , que lad. messe doive estre « célébrée a autres jours »; recommandant en même temps au lieutenant du château d'y tenir la main. Tout cela ne se passa pas sans une verte réprimande adressée au chapelain , maître Guillaume Riddet.

« Item , ajoute l'acte qui m'a fourni cesdétails « mond. seigneur a voulu veoir tout le meuble « de lad. chappelle ou il y avoit deux chasubles « de petite valleur lun de camelot violet et l'autre « de fustayne blanche ung calice avecque la « patène rompue que mond. seigneur a ordonne « au receveur de Tancarville de apporter à Rouen « pour les faire habiller.

• Anciennes Archives de Tancarville.

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« Item mond. seigneur a ordonné au d. recea veur acheter deux emictz ( amicts ) trois ou « quatre nappes a mectre sur l'autel deux estolles « et deux fanons deux choppinectes destain et <c ung messel.

« Item a ordonné aud. receveur faire mectre « ung coffre neuf en lad. chappelle pour mectre « lesd. choses et faire habiller une brèche de « muraille qui est ruynée en loratoire de lad. « chappelle du cote senestre.

« Item aud. receveur faire mectre une forme « ( châssis ) de bois et aussi faire refaire la vitre « de lad. chappelle le plutost que faire se pourra. »

La surveillance et les soins de Parchevêque de Toulouse ne se bornaient pas au meuble de la chapelle. Le meuble de guerre du château avait également part à son attention; témoin le chapitre suivant du registre que je viens de citer :

« Autre mise faicte en Tan de ce compte ( ï 5 1 8 ) « tant pour artillerie arbalaistres brigandines et « autres muny tions de guerre faictez au chasteau « audit Tancarville par le commandement de « très révérend pere en Dieu monseigneur larche- « vesqucde Thoulouze :

« Premièrement il a esté payé pour la façon « de cinq pièces d'artillerie nommées harque-

« bustes a crochet qu'il aconveneu faire de mestal « neuf chacune de pesant de trente six livres la « somme de xxvii 1.

« Item pour peine et sallaire dun homme et « dun cheval lequel a porte les dites pièces rom- « pues à Rouen distant dud. lieu de Tancarville « de douze lieues ou environ , mesmes rapporter « icelles pièces refondues pour ce xl s.

« A été paié pour la façon de douze arbalaistres « qui ont esté refïaitez de vielles arbalaistres « qui estoient aud. chasteau de Tancarville et « pour avoir faict les arbriers et autres choses « appartenantes à icelles arbalaistres et mesmes h pour douze bendaiges nommez vuidaz pour * bander les d. arbalaistres lesquelz y semblement « ont este faictz aud. lieu de Rouen, la somme « de xxxiii 1.

« A Jehan le Comte armurier pour avoir relliefvé « lescaille de traize bringandines 1 et icelles avoir « netoyées et reffaictez, mis la fustaingne (futaine) « toille clou et autres choses convenables pour « icelles bringandines remettre en estât , pour « ce xxii 1. xv s.

« Pour avoir faict fourbir une douzaine de « voulges ( épieux ) du chasteau dud. Tancarville

' Corselet de fer à écailles.

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« et les reclouer et rabillier en hauves ( cro- « chets) la somme de vingt et quatre soiz, pour « ce xxiiii s. »

Une ancienne coutume en Normandie, non écrite il est vrai , mais consacrée par le temps , voulait que, quand le duc ou le seigneur était captif, tout privilège entraînant délivrance de prisonnier fût suspendu 11 paraît que cette coutume était comme vivante , à cette époque , à Tancarville; car, Tannée de la captivité du duc de Longueville , je vois beaucoup de prisonniers entrer dans la geôle du château , et pas un en sortir, si ce n'est pour subir sa peine. C'est ainsi que , durant ce temps , y entrèrent un Jean Chevalier , un Jean Dorenge , dit Vaultrien , un Regnault J-«esueur , tous à la ration de six deniers par jour ; pour y rester , le premier , quarantequatre jours ; le second , soixante-treize jours ; le troisième, plus long-temps encore. Ce dernier « avait été appréhendé et mis ès prisons du chastel « de Tancarville, pour plusieurs larcins et malé- « fices faits par lui tant aux églises que autres

* C'est ainsi que, l'année de la captivité de Richard-Cœur-de- Lion, le privilège de Saint-Romain, autrement dit de la Fierté, ne reçut point d'exécution à Rouen. Ce privilège consistait dans le droit qu'avait le Chapitre métropolitain de délivrer, le jour de l'Ascension , un prisonnier condamné à la peiue capitale.

« lieux. Le lieutenant du bailli , Jehan Hacquet, « écuyer , l'avait condamné à estre fustigué par « troys jours au cul de la chareste , ayant ung « mytre à sa tète, tant aux lieux de Saint-Romain , « Bollebec que Tancarville , et avoir le bout de « l'oreille incisée , et bany hors du royaume de « France. » Cette sentence reçut son exécution.

Le duc de Longueville , après avoir engagé plusieurs de ses domaines pour pouvoir parfaire sa rançon , était sorti à temps de captivité pour combattre à Marignan. Il y donna de ces grands coups d'épée , qui , bien que jeune encore , le firent mettre au rang des braves vieux aventuriers de guerre , comme disait Brantôme.

A son retour d'Italie , tombé malade à Beaugency-sur-Loire , il y dictait son testament le 3i juillet i5i6. Il mourut le lendemain.

Nous glisserons sur les faits et gestes de ses trois fils, en même temps ses héritiers successifs , Claude , Louis II , et François III d'Orléans ; le premier tué glorieusement au siège de Pavie, en i5ti4; le second , mort peu de temps après son frère; le troisième, ayant prolongé sa carrière jusqu'en i55i , et tous trois décédés sans postérité. En cherchant à les suivre, nous nous trouverions entraînés trop loin de la Normandie. « Et cy me tays de leurs guerres , »> pour parler

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comme le naïf auteur des Chroniques de Normandie, « car i'hystoire en racompte assez : » Restons dans les murs du château de Tancarviile.

Vers ce temps, était à la tète du bailliage de Tancarviile noble homme Girard Blancbaston. Jamais bailli plus sévère n'avait figuré dans les annales judiciaires du comté ; à moins qu'on n'admette que les crimes allaient croissant au bon pays de Caux; ce que les moralistes du temps n'auront pas manqué de proclamer ; car c'est là vieux refrain. Quoi qu'il en soit, les comptes du château ne sont remplis, pour cette époque, que de mises /x>ur Justice.

C'est ainsi qu'un nommé Guillaume Heliez, accusé d'avoir robé ( volé ) une pièce de toile et une mante, après avoir été enfermé dans les prisons du château, est condamné par maître Blancbaston « a estre fustigé de fouetz jusques a « effusion de sang par deux jours de marché « assçavoir est au d. lieu de Saint Romain et « d'illec mené envyron la justice et patibullaire « la corde au col et de rechef batu des dis fouetz, « et le dernier jour au marché de Bollebec par les « carrefourlz ordinaires et au dernier carrefourt « merché ( marqué ) entre deux espaulles dung « fer chault en quel estoit impressionné un fleur « de liz. »

Sept sous six deniers furent comptés au maréchal « pour avoir faict, ajoutent les comptes, « la fleur de liz par lui impressionnée en fer « quil a convenu suyvant la dite sentence, » et cinq sous pour avoir ferré et déferré le prisonnier.

Un nommé Louis Gouys, natif delà paroisse de Saint-Laurens, auprès de Bayeux, pour avoir robé deux moutons, est mis dans la geôle seigneuriale, et fessé aux agneaulx.

Deux autres, pour avoir pris un peu de bois dans la foret, sont, après délibération prise en la Chambre de la Question, condamnés au pain et à Peau « par l'espase de quatre jours au fond de « la fosse et banys hors de la forest. »

Un autre, accusé d'un semblable délit, est fustigé la corde au cou

Un dernier, pour larcins réitérés , est condamné à être pendu et étranglé. Mais il échappa au supplice qui l'attendait, au grand regret de noble homme Girard Blancbaston; car, s'étant porté pour appelant, disent les registres, « dudepuis « par ses pratiques il a gaigné l'immunité de a l'église à laquelle il a este envoie en forvoiant « le pays. »

Un autre pauvre diable, ayant nom Lecourt, condamné également à la peine capitale , fut

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moins heureux. Les articles suivants du compte du receveur en fournissent la triste preuve :

a Au menucier pour avoir faict et mis une sca- « belle de boys pour descapiter le dit LecourA., « la somme de x solz vi deniers.

« Pour le sallaire de maistre André Cardot « exécuteur des sentences cryminelles davoir « mys led. arrest a exécution la somme de dix « livres tournoys.

« Item pour une chaine de fer, coulomne de « boys et choses nécessaires a pendre le corps « dud. Lecourt et mectre sa teste selon lad. sen- « tence paie xvn s. vi d. »

Maître Girard Blancbaston était tout-à-fait en odeur de sainteté au Parlement de Rouen. Étaitce à raison de sa sévérité dans l'exercice de ses fonctions? Aucuns ont dit oui. Un petit article des comptes du château de Tancarville me ferait soupçonner que notre bailli avait devers lui d'autres moyens de capter la bienveillance de Messieurs ; or , ce petit article , le voici :

« Paié la somme de lxviii s. t8 pour ung petit « marsouyn lequel a esté envoyé à Rouen à noble « homme Girard Blancbaston bailly le xie jour « davril vcxxi et depparty a messieurs les prési- « dens et conseillers à Rouen. »

Mais laissons-là le justicier de Tancarville , ses pendus et son marsouin. Transportons- nous un instant sur les champs de bataille ; nous n'aurons pas même besoin, pour cela, de fermer les registres de Tancarville.

François Ier était descendu en Italie , ce théâtre de tant de triomphes et de tant de désastres pour les armées françaises. Un nouveau revers, plus funeste que tous ceux dont il avait été le témoin, les y attendait. François Ier assiégeait Pavie. Les Impériaux s'approchent de ses lignes; le monarque français marche à l'ennemi, lui présente la bataille , et la perd. Après des prodiges de valeur , lui-même tombe prisonnier dans leurs mains. A la nouvelle de la perte de la bataille et de la prise du roi , un sentiment de douleur et d'effroi se répandit sur toute la face de la France; ce ne fut qu'un cri pour répéter avec le monarque : « Tout est perdu fors l'honneur '!»

■ François 1" ne s'est pas exprimé tout-à-fait ainsi. On regardait comme perdue la lettre du roi-chevalier à sa mère. La voici, telle que je la lis dans un manuscrit de l'époque, qui est conservé a Rouen :

« Pour vous faire assavoir madame corne se porte le reste de « mon infortune , de toutes choses ne mest demoure que Ihonneur « et la vye qui est saulve. Et pour ce que vostre adversité a este « nouvelle vous sera quelque confort ay précé ( prié ) que Ion me « laissast vous escripre ceste lettre que ma souvent accorde vous

MAISON D'ORLÉANS-IvONGUEVILLE.

Le contre-coup retentit dans les provinces les plus éloignées; on croyait voir déjà l'ennemi à ses portes. Aussi, de toutes parts, les villes, les forteresses, furent-elles mises en état de défense. Le château de Tancarville se ressentit de ce mouvement général; ses comptes en font foi. C'est ainsi que le nom de Tancarville se trouve lié à ce grand événement historique.

Voici quelques-unes des précautions qui furent prises, à cette occasion, par les officiers du château; je transcris les comptes :

« Paié à Jacquet Gouel pour sa paine et sal- « laire davoir faict et livré au chasteau pour la « mugnition dicelluy deux douzaines de fustz de « picque et une douzaine de bastons de halle- « barde lesquelles picques au prix de trente solz « la douzaine vallent soixante solz , et la douzaine

« supplie ne prendre lextremite de vous mesmes en usant de rostre « constinuc prudence car j'ay espérance a la fin que Dieu ne me « habandonnera point vous recommandans voz petitz enffantz et r les miens en vous supplie faire doner sceur passage pour aller et « retourner en Espaigne ce porteur. Car il va devers lempereur « por scavr corne il veult que je sois traicté. Et sur ce vostre très « humble recommander a vostre boue grâce vostre très honorable « et obéissant fllz François. »

« Le roy a envoyé ces lettres à sa mère estant prisonnier dedens Pavye luy et tous ces gentilz homes toutteffois il y a ung petit nombre deffaietz. »

254 RI^CTT HISTORIQUE.

« de bastons de hallebarde dix solz vault le « tout lxx s.

« Paie à cordier pour cinquante troys

« paires de cableaux (cordes) à bender arbalestres « vallent douze deniers la paire, la somme de on s.

« A Toussainctz Hautot tonnellier pour troys « petitz barilz quil a convenu avoir pour mectre et « enfoncer la poudre à canon pour la mugnition « dud. chasteau, vallent la somme de. . . xn s.

« A armuryer demourant à Harfleur pour

« sa paine et sallaire davoir remonCté de neuf « six paires de brigandines, la somme de trente « sept solz six deniers pour pièce , pour les six « paires aud. prix , la somme de . . . vm L v s.

« Paie à Jehan la Votte mareschal pour plu- « sieurs gondz pentures et aultres ferailles de « son mestier quil a convenu aux huys du d. « chasteau , la somme de xi s.

« A manouvrier pour sa paine et sallaire

« davoir faict h milliers et demy de boys de « busche pour la provision dud. chasteau à xx s. « chacun millier pour fachon vallent. ... l s.

« Au charpentier pour avoir racoustré de son « mestier les moulins a bras du chasteau , pour « ce vu s.

« Paie pour douze hacquebustes à main quil « a convenu avoir et achapter pour la mugnition

MAISON d'oRLÉANS-LONGUEVILLE. 2S3

« du chasteau , icelles garnies de cornes et charges « a ce convenables qui vallent au pris de l solz « pièce la somme de xxx 1.

« Pour six hacquebustes de fer à crochet garnye « chacune de troys boettes lesquelles il a convenu « achapter pour la seuretté et garde dicellui chas- « teau qui vallent au prix de cent dix solz pièce « la somme de xxxiii s.

a Paie à mareschal pour avoir faict et

« ferré le pont levys du chasteau par marchié « faict , pour ce vi 1. »

La fortune de la France ne devait pas l'abandonner; les craintes qu'on avait conçues ne se réalisèrent pas. Aussi les officiers du château de Tancarville purent-ils se livrer à d'autres soins et à leurs occupations ordinaires.

En 1 53o , le jeune comte de Tancarville ( il était alors âgé de vingt ans), Louis d'Orléans II, était attendu à son château. Depuis long-temps le vieux manoir féodal n'était plus habitué à voir ses seigneurs ; ils habitaient Châteaudun , résidence ordinaire des Dunois. Aussi fut-on obligé de préparer les lieux , et de faire des provisions pour la circonstance. Une espèce d'abandon pesait déjà sur le manoir des Tancarville. Point de râteliers, point d'avoine pour les chevaux du maître;

pas de vin pour le maître lui-même et pour sa compagnie. Les officiers du château , assemblés extraordinairement , délibérèrent sur ce grave sujet. Il fut décidé qu'on ferait acheter dix-huit ou vingt poinçons de vin « pour subvenir » , dit le procès-verbal de la délibération , « à la despence « de nostred. seigneur et de ses officiers pour « ledict voyage à raison que aud. lieu de Tancar- « ville il ny avoit point de vin et quil estoit requis « en avoir pour distribuer a ceulx qui debvoient v suyvre la compaingnie de nostredit seigneur. »

Quatorze livres tournois furent consacrées à cette dépense.

En même temps, le charpentier reçut Tordre « de faire plusieurs râteliers et auges aux estables « servans aux chevaulx pour la venue de monte seigneur. » Deux cent cinquante boisseaux d'avoine furent achetés pour leur nourriture.

Le jeune duc de Longueville ayant fait un séjour moins long qu'il ne se l'était promis au château de Tancarville , et en étant reparti au mois d'août , on revendit la plus forte partie des avoines ; mais le vin resta dans le cellier. Les officiers du château en firent leur profit.

On ne dit point si les caves et les greniers de Tancarville étaient mieux approvisionnés lors de la première visite que fit au château , en 1 549 »

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le frère et l'héritier de Louis d'Orléans II , François d'Orléans III , surnommé le petit Duc. Il est certain , du moins , qu'on fit provision de poudre pour les canons ; qu'on mit l'artillerie en état , pour son arrivée, et qu'on en augmenta le matériel. Peut-être le petit Duc tenait-il moins à la table et plus au bruit que son frère. Je lis dans les comptes :

« Paié xxvn 1. vu s. vi ds tant pour achapter de « la pouldre à canon que pour aultre despense « faicte pour nectoyer et monter Partillerye qui « est de présent au chasteau et aultre qu'on y « avoit faict apporter attendant la venue de mon- « seigneur. »

Les habitants du bourg de Tancarville profitèrent peut-être de la présence de leur seigneur au château pour renouveler la demande qu'ils avaient faite inutilement à l'un de ses officiers ( au vicomte ) , d'un chêne pour la fête du Saint- Sacrement. « Ils lui remonstrèrent , dit une note « manuscrite de l'ancien chartrier seigneurial , « que de tout temps il leur estoit donné un arbre « chêne pour planter au bourg de Tancarville « pour la solemnité de ce jour. » La note ne dit point si leur demande leur fut accordée.

Les habitants du bourg murmuraient depuis long -temps contre Ténor mi té des taxes de la

vicomté de Tancarville qui pesaient sur eux. Osèrent-ils s'en plaindre, dans cette circonstance, à leur seigneur ? C'est ce que j'ignore. Quatrevingts ans étaient écoulés depuis que le lundi vingt-deuxième jour de mai, l'an de grâce mil quatre cent soixante-neuf, il avait été crié à haute et intelligible voix , dans le bourg et à la porte du castel : « De par mon seigneur , le comte de « Tancarville , savoir faisons que , en la prevosté « de Tancarville les demourans et habitans de la « ville et parroisse dudit lieu doibvent paier au « fermier prevost, au terme de Sainct-Jean-Bap- « tiste , c'est asscavoir , pour chascune vache « douze deniers, pour chascnn veau six deniers, « et pour chascun mouton et porc ung denier, « pour estre herbagez ès mettes (limites) con- « tenues en leurs chartes et lettres.

« Item. Lesdiz habitans doibvent audit prévost, « c'est asscavoir pour chascun feu au terme de « Noël , cinq deniers tournoys pour leur ardoir a (pour se chauffer), ainsi qu'il est conteneu en « leurs dittes lettres et chartes *. »

Gela avait été enregistré au greffe de la prévôté ; depuis quatre-vingts ans on payait : comment se soustraire à ces taxes ? Heureux si on ne

1 Arrimes de Tancarville.

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les augmentait pas. Les habitants du bourg se contentèrent donc de réclamer leur chêne, et probablement ils firent aussi bien.

Plus d'un siècle était passé depuis que le château de Tancarville n'avait été le théâtre d'événements militaires. Les Anglais, chassés de la Normandie par Charles VII , en étaient sortis en i449- Quoique toujours en état de défense depuis cette époque et quelquefois même menacé, Tancarville n'avait point eu d'attaques à soutenir. -Les années 1 56s et 1 563 revirent des bataillons armés sous ses murs.

Charles IX venait de monter sur le trône. Ce prince, encore enfant, était gouverné par sa mère, la trop fameuse Catherine de Médicis, et par les Guises. Deux partis divisaient l'état; celui des catholiques et celui des protestants. Les Guises étaient à la tète du premier, le plus fort et le plus nombreux ; le prince de Condé se fit le chef du second, qui était le plus remuant et le plus hardi. La France se sépara en deux camps. Chacun se rangea suivant sa conviction , ses préjugés , ou plus encore suivant son intérêt particulier ou de caste : nous touchons à une époque fertile en événements pour le château de Tancarville ; par un heureux hasard , les documents vont nous arriver en foule.

Les religionnaires s'étaient rendus maîtres des principales et des plus fortes villes du royaume. Lyon , Orléans , Tours , Angers , Poitiers , La Rochelle, etc., étaient tombés dans leurs mains. Les villes de la Haute-Normandie , Rouen , Dieppe , le Havre , entraînées par cet exemple , leur avaient ouvert leurs portes.

Soit que le nouveau duc de Longueville, Léonor d'Orléans, qui était uni aux chefs du parti protestant par les liens du sang et par les mêmes intérêts aristocratiques, eût donné secrètement des ordres , soit , ce qui est moins probable , que les officiers du château de Tancarvtlle , ainsi que le prétendit plus tard le duc, eussent simplement donné asile dans ses murs aux religionnaires du pays qui s'y étaient , dit-on , réfugiés pour se mettre à l'abri du pillage et des persécutions et non dans le dessein de lever l'étendard de la révolte , le château de Tancarviile , aux mois d'août et de septembre de l'année i56i , se trouva dans les mains d'hommes appartenant au parti religionnaire. Ils y étaient en armes et prêts à se défendre.

Jean d'Estouteville , sire de Villebon, qui commandait en Normandie pour Charles IX, résolut de les en déloger. 11 mit le siège devant Tancarviile. Les religionnaires, qui étaient maîtres

MAISON d'oRLÉàNS-LONGCEVILLE. Î64

de Rouen , en ayant été instruits , se hâtèrent de secourir les assiégés.

« Le lundy i4 septembre i56a, dit un manus- « crit de l'époque, se partit la gallère de devant « Rouen , avec le cappitaine Conflan et plusieurs « soldatz pour aller vers le Hâvre et secourir le « chasteau de Tancquarville assiégé et battu d'ar- « tillerie par monsieur de Villebon. Et , le lende- « main , se partirent plusieurs compaignies par « terre pour aller donner ayde à ceulx qui estoient « dans ledit chasteau. La gallère tira droict à « Caudebec , où elle passa sans grande résistance « de ceux de la ville , qui la laissèrent passer « tout aisément , comme Ton estimoit , pour la « retenir et garder de ne retourner plus avant la « rivière, ou par advanture , ilz craignirent qu'ilz « ne feussent assailliz lorsque la ville n'estoit pas « garnye de gens suffisamment. »

Villebon, étonné de la résistance qu'il éprouvait , et instruit , sans doute , de l'arrivée du secours , leva le siège1.

* « L'armée du Roi , dit De Thou , marcha , le 11 septembre , à grandes journées vers la Normandie , où Villebon assiégeait Tancarville ; mais les secours que cette place reçut du Havre et de Rouen l'obligèrent de lever le siège. »

( 7//-4° , t. IV, p. 424.)

« Le mercredy 16, ajoute le manuscrit dont « je viens de parler, comme advertissement fut « venu aux gouverneurs de Rouen , que Mr de « Villebon avoit levé le siège de devant Tanc- <( quarville , et s'en revenoit au Pont-de-PArche , « avec quelque nombre de gens de cheval, sur «les ii heures de soir, 5 cornettes de gens de « cheval , sans ceulx de la ville de Rouen , qui « les renforceoient avec trois compaignyes de « soldatz sous les cappitaines Monnet, Bonnevie « et Baumelles , se partirent de Rouen , pour « aller au-devant du sr de Villebon le quel ilz « pensoient surprendre ou rencontrer; et sorti- « rent par la porte Martinville. Delà ilz tirèrent « à Darnétal , etc. »

Ils se perdirent; « tellement qu'après grand « travail , sans faire aultre chose , pour doubte « de tomber en quelque embûche, s'en retource nerent à Rouen où ilz arrivèrent sur les n « heures avant midi , le lendemain »

Le siège de Tancarville était levé depuis plus de quinze jours , lorsque le duc de Longueville, sur l'avis du sire de Villebon , et d'après l'ordre

• Je dois la communication de cet extrait, et de celui qui le précède , à l'obligeance de mon savant confrère M. Floquet fils.

MAISON D'oRLÉANS-LONGUEVILLE. f63

de Charles IX , écrivit la lettre suivante à ses officiers du château de Tancarville , qui avaient aidé à le défendre contre les troupes royales :

« A nos chers et bien amez les cappitaine « bailly gruyer 1 leurs lieutenans advocat pro- « cureur receveurs et aultres nos officiers de « nos conté place et chasteau de Tancarville « ( estans dedans icelluy). A Tancarville.

« Chers et bien amez nous avons entendu que « vous et aucuns du Havre tiennent forts dedans « nostre place et chasteau de Tancarville ce que a trouvons bien estrange attendu que nous vous « avons mande et au cappitaine des le commence- « ment du mois daoust la guerre estant ouverte « que eussiez à le mettre es mains du Roy nostre « souverain seigneur ou de ses lieutenans au pais « de Normandie vous ayant mande que ne faiciez « faulte de le faire et de nous obéir en nostre cornet mendement après lavoir receu lequel aussi tpst « vous envoyasmes par le sieur Dumesnil lun de « nos gentilzhommes et nostre argentier pour « le vous porter et faire entendre nostre volonté « qui estoit de rendre et mettre nostre place et v chasteau de Tancarville es mains des lieutenans

• Sergent , garde forestier.

« du Roy qui viendroient devant ce que navez « faict comme bien avons sceu depuys deux jours « et que tenez fort dedans qui est une faulte que « nous trouvons bien fort mauvaise qui nous « a faict incontinent vous escripre la présente « par laquelle nous voulons vous mandons et « enjoignons quayez a rendre et mettre nostre a place et chasteau de Tancarville entre les mains « de ce gentilhomme porteur de la présente que « nous envoyons dedans nostre chasteau par le « commendement du Roy pour le nous garder « et pour en ordonner pour le service de SaMageste « et le nostre ainsi quil en advisera en nostre « absence et jusques ad ce que aultrement il en « ayt esté ordonne et nous a plain confiant de « luy et nous en asseurant luy en avoir donne « toute charge pouvoir auctorité et commission « soubz le bon plaisir du Roy et ne ferez aulcunne « difficulté de lui rendre et mettre nostre d. place « et chasteau de Tancarville entre les mains en- « semble la garde de tous nos meubles tittres et « pappiers et de nos subjets manans et habitans « qui les y auroient retirez craignant destre pillez « le tout sans y faillir et sur peine de nous en « prendre a vous de la faulte quen cela nous feriez « de nexecuter nostre volonté et commendement « faict soubz nostre seing et cachet de nos armes

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