‹ Histoire du chateau et des sires de TancarvilleChapitre 36 sur 46 · MAISON D'ORIJSA.NS-LONGUEVILLE · texte numérisé non relu

MAISON D'ORIJSA.NS-LONGUEVILLE

temps de l'instruire de tout ce qui se passerait. « Et vous recommandons, en oultre, ajoutait-il, « d'ayder et soulager tousjours noz pauvres « subietz en ce que vous pourrez, lesquels je « masseure que vous aurez en aussi bonne recom- « nia ii dation que nous mesmes l. »

La recommandation n'était point inutile ; car on verra plus bas, par le témoignage d'un témoin oculaire, à quel état misérable la guerre avait réduit les habitants du pays de Caux. La lettre de Léonor de Longueville peint la bonté de son ame. On est heureux de rencontrer de pareils traits au milieu des ordres souvent si sanguinaires échappés à la plume ou à la bouche des hommes puissants de cette époque. Honneur au bon seigneur de Tancarville !

Le parti des religionnaires , pour s'assurer l'appui et l'argent de l'Angleterre , avait livré aux ennemis de la France la place du Havre. Le comte de Warvick y était entré à la téte de six mille hommes, au nom d'Élisabeth. Charles IX, après la prise de Rouen, forcé de marcher audevant du prince de Condé qui s'avançait sur la Normandie , avait confié à un corps de lansquenets, alors à la solde de la France, le soin d'ob-

» Cette lettre est datée de Hambye, du 21 novembre 1562.

server le Havre. Ce corps était commandé par le Rhingrave, qui avait établi son quartier-général et son camp à Montivilliers. Ce pays était tellement ruiné et appauvri par le passage des troupes et les désordres de la guerre civile, que les lansquenets étaient obligés de parcourir tout le pays de Caux pour trouver à fourrager et à s'approvisionner. Le comte de Rhingrave , à la sollicitation des officiers du duc de Longueville renfermés dans le château deTancarville, fit expédier l'ordre d'épargner les paroisses dépendantes du château. Cet ordre était ainsi conçu :

« De par le compte de Ringrave chevalier de « l'ordre du Roy cappitaine de vingt lances de « ses ordonnances columnel des Allemantz et « lieutenant général pour sa maistre en son camp « estant au pais de Caux.

« Il est deffendu au commissaire ou autre ayant « charge de lever sildre et pein ( cidre et pain) « pour la munition des villes de Monstrevillier et « Harfleur lever aucune chose sur les parroisses a de Tancarville la Cerlangue Saint -Anthoine « Forest S* Jehan des Essarts et Abbetot parroisses « du sr duc de Longueville pour ce que les dictes « parroisses sont par nous réservés pour la four- « niture et subvention de la garnison et chasteau « de Tancarville nécessaire destre tenu et garde

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« pour la seureté et deffense de ce pais donne a a Monstre v illier le cinqme de décembre en lan de « grâce mil cinq cens soixante deux.

« Reingroff 1 . »

Les Anglais n'étaient pas tellement resserrés dans la place du Havre par les troupes allemandes, qu'ils ne pussent en sortir et se répandre dans la campagne. Le comte de Warwick, instruit, sans doute, de la faiblesse de la garnison qui était renfermée dans le château de Tancarville, résolut de s'en emparer par surprise. Quatre cents hommes se mirent en marche. Le 9 décembre, les Anglais arrivent, à la pointe du jour, sous les murs du château, sans être aperçus; ils escaladent sans bruit, à l'aide d'échelles appliquées contre la muraille, le rempart du Sud, courent à la porte Coquesart, en baissent le pont-levis; les troupes ennemies se précipitent dans la place, font mettre bas les armes à la garnison , et plantent sur les tours le drapeau d'Angleterre.

Pendant que cet événement se passait en Normandie, l'armée royale se rencontrait, dans les

Cette lettre , ainsi que toutes les précédente*, m'a été fournie par les anciennes archives du château.

plaines de Dreux, avec l'armée des religionnaires. Tout le monde sait comment le duc de Guise , qui ne commandait point en chef, gagna la bataille; comment les généraux des deux armées opposées, Anne de Montmorency et le prince de Condé, furent faits en même temps prisonniers. Coligny , un des plus grands hommes qu'ait produits la France et qui était digne d'un autre rôle et d'une autre fin , se mit à la tète du parti protestant. Les événements se pressent. Le duc de Guise, i'ame et le chef des catholiques, tombe assassiné devant Orléans. Ce boulevard des Calvinistes n'en est pas moins emporté. Catherine de Médicis , dont on ne saurait trop admirer , dans cette circonstance , le coup-d'œil et la fermeté , ordonne à l'armée royale de marcher sur le Havre pour en chasser les Anglais , qui se flattaient d'en faire un autre Calais. Tandis que les troupes royales se rassemblent sous le commandement du maréchal de Brissac et se disposent à entrer en Normandie , le sire d'Estouteville , plus connu sous le nom de Viilebon , qui avait été laissé dans Rouen comme gouverneur, sous l'autorité du maréchal de Vieilleville qui commandait pour le Roi dans la province, conçut, avec ce dernier, le dessein de reprendre Tancarville. La position cle cette forteresse sur la Seine , et

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sa proximité du Havre, rendaient son occupation de la plus haute importance pour l'expédition qui se préparait. Mais, comme Villebon et Vieilleville manquaient d'argent et d'artillerie pour mettre leur projet à exécution , ils écrivirent la lettre suivante à Catherine de Médicis :

« Madame , estant moi Vieilleville , arrivé en « ce lieu 1 , nous avons regardé ensemble ce qui « nous est besoin pour l'exécution de l'entreprise « du château de Tancarville : et quant à l'artillerie « nous en envoyons l'état à Votre Majesté : quant « aux gens de guerre, il y a dix-huit enseignes « de François, comprenant celles des capitaines « de Sainte-Colombe et Labarre , desquelles moi « Vieilleville pourray faire la revue et en réduire a une partie : mais Votre Majesté sçait qu'il faut « de l'argent pour les licencier , et semblablement a pour entretenir celles dont on veut se servir; « qui nous fait vous supplier très humblement , « Madame, d'y vouloir donner ordre; car, si nous « sommes secourus diligemment, nous espérons « faire quelque chose de bon.

« Nous ne parlons point aussi à Votre dite « Majesté de chevaux pour mener l'artillerie ,

1 A Rouen

a parce que moi Villebon y pourra y donner « ordre en envoyant quelque peu d'argent , qui « sera pour éviter la dépense d'en faire venir de « plus loin, et pour accélérer les choses, esquelles « généralement Votre Majesté ne peut être servie « selon son intention , si Ton n'est secouru d'ar- « gent à mesure que la dépense se présentera. « Madame , nous prions le Créateur de vous « donner , en très bonne et très parfaite santé , « très longue vie.

« De Rouen ce 29 décembre i562.

« VlEILLEVILLE , D'EsTOU TE VILLE. »

Aussitôt après avoir reçu cette lettre, Catherine de Médicis écrivit à l'intendant des finances :

« Monsieur de Gonnor1, je vous envoyé une « lettre que le mareschal de Vieilleville et le s. de « Villebon m'écrivent de la résolution prise par « eux pour recouvrer le chasteau de Tancarville, « en quoy ils ont besoin d'estre secourus de « quelqu'argent pour fournir aux fraiz qui y sont « plus que nécessaires, mesmement pour faire « la réduction des bandes dont sa lettre fait men-

1 Ainsi appelé du nom de sa femme ; connu depuis sous le nom de maréchal de Cossé. Il était frère du maréchal de Brissac.

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« tion ; à quoy je vous prie faire tout ce que vous a pourrez, de façon que la chose ne soit aucune- « ment retardée. Ils demandent aussi quelque « chose de Partillerie dont je vous envoyé Testât, « faites venir à vous le commissaire la Treille « lieutenant du s. D'estrée à Paris, auquel j'en « escris, et avec luy avisez sommairement de ce « qu'il leur faut, que vous leur ferez quant et « quant envoyer, et de tout les avertirez par ce « dit porteur que j'y envoyé; désirant que cela « se puisse avancer, afin que tant plustost on « puisse s'attacher à Dieppe, où j'entens que « Montgommery est entré: priant Dieu, mon- « sieur de Gonnor, vous donner ce que desirez. « De Chartres le i. jour de janvier i56a ( i563).

« Catherine. »

Et plus bas ,

« De l'Avbepine. »

Après, était écrit, de la propre main de la reine : « La paix est faite 1 , mais n'en dites rien, a et fournissez-vous de cent mille escus dans trois « jours pour en renvoyer le Reistre. »

' Catherine de Médicis voulait°parler de l'édit de janvier, qui accordait aux Calvinistes le libre exercice de leur religion.

RÉCIT HISTORIQUK.

Puis, de la main du même De L'Aubépine, secrétaire d'état :

« Pour ce que les choses arrestées icy , il faut « aller en Normandie, je vous prie de donner « de faire provision de vingt-mille boullets et « trois ou quatre cens milliers de poudre. »

Quelques jours après, une seconde lettre suivit cette première. Elle était ainsi conçue :

« Monsieur de Gonnor à ce que j'ay veu par « vostre lettre du 4 de ce mois, il n'y a pas « grande apparence que le mareschal de Vieillece ville et le s. de Villebon ayent grand secours « de vous, sur ce que je vous avois escrit pour « l'exécution des entreprises qu'ils avoient en « main pour le regard de Tança rville et Dieppe : « et toutefois y voy is pourront-ils rien faire s'ils « ne sont aidez de vostre costé , tant pour le fait « de l'équipage que pour payer leurs François et « en faire réduction. A quoy il est plusque neces- « saire pourvoir, et si vous avez moyen ou que « vous le puissiez trouver, je vous prie que pour « chose de telle importance vous faites tout ce « que vous pourrez. Il me souvient bien que je « vous escris de plusieurs dépenses et provisions « d'argent, mais c'est selon le besoin que j'en voy; « dont je vous laisse la discrétion à faire qui doit

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a aller devant ou derrière , mais ce sont choses « forcées que vous connoissez aussi bien que « moy , et je sçay comme vous qu'en cela ne « pouvons nous pas tout ce que nous voudrions, a néantmoins il ne faut pas demeurer en si beau « chemin , mais au contraire que vous tendiez « tous vos sens pour nous ayder à sortir de « Pabisme où nous sommes , etc.

« De Chartres ce 9. jour de janvier 1 56a ( 1 563) 1 . »

Tandis que le maréchal de Vieilleville faisait ses préparatifs, Michel de Castelnau , que la reinemère avait dirigé sur le Havre à la tète d'un régiment de lansquenets pour renforcer le blocus , servi par un de ces heureux hasards si fréquents à la guerre , mais dont il sut tirer parti avec autant d'habileté que de présence d'esprit , eut la gloire d'ouvrir les portes de Tancarville à l'armée royale. Laissons parler le héros de l'entreprise lui-même :

« Comme je passois, dit-il, au pays de Caux, « avec ledit régiment de lanskenets , et près du « château appelé Tancarville , que tenoient les « Ànglois sur la rivière de Seine, ils eurent quelque « espouvante, pensans que ce fust toute l'armée

1 Additions aux Mémoires de Castelnau.

« du Roy , dont je leur fis courir le bruit , et a « l'instant loger là auprès et au village dudit Tan- « carville les lanskenets , qui fut cause de faire « parlementer ceux du chas t eau: ce que je manday « incontinent au comte de Rhingrave , qui estoit or à Montiv illier ; lequel partit à l'heure mesme « pour voir cette composition avec son régiment : « le mareschal de Vieilleville partit aussi an mesme « temps de Rouen , et le jour mesme qu'ils arri- « verent la place fut rendue des François et des « Anglois qui estoient dedans 1 . »

Écoutons maintenant le secrétaire du maréchal de Vieilleville rendre compte du même événement:

« Or Mr le mareschal se faschant de demeurer (f si longtemps oisif et inutile au service du Roy, « fist entreprise sur Tancarville , plus pour attirer « l'admirai a à la deffence de la place que pour « l'importance d'icelle. et en moins de deux jours « fist sortir six canons et deux grandes couieu- « vrines , avec tout l'attirail de pionniers , chevaulx « et aultres choses nécessaires , pour tirer quatre « mille coups , n'estant son armée, pour le plus, « que de quatre mille hommes , que de cheval

• Mémoires de Castelnau , Collection des Mémoires relatifs h l'Histoire de France , t. xxxm , p. 254.

' Coligny.

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« que de pied ; car il en falloit laisser à Rouen , « où il establit M. D'espinay , son gendre , son « lieutenant.

« Marchants doncques en campaigne avec ce « camp -volant , nous arrivasmes au troisiesme « jour devant Tancarville, mais ceulx de dedans, « saichant Mr le mareschal y estre en personne, « et advertis au double faulsement de nos forces « et artillerie 1 , prindrent de telle frayeur l'espa- « vente , quils se retirèrent tous la nuict devant « le jour de nostre arrivée , et abandonnèrent la a place ravissants et emportants tout ce qui estoit « dedans , hormis ce qu'ils ne purent trainer ; « tant les contraignoit la peur de desloger. De « quoi M. le mareschal fust autant fasché que « esbahy d'une si honteuse poultronnize; mais, a adverty de la qualité de tels soldats , qui n'esv toient que gens incogneus et estrangiers , il ne « le trouva plus estrange.

m Estant dedans Tancarville, il trouva les habi- « tant s du bourg fort désolez et appouvris, et ne « peust jamais sçavoir le nom de celluy qui y « commandoit; mais il luy fust répondu qu'ils « commandoient à tour de roolle, huict jours

1 Le maréchal de Vieilleville ne cite pas , dans tout ceci , Castelnau ; il n'aurait pas dû passer son nom sous silence.

« durant chacun , et qu'ils ne pouvoient estre en « plus grand nombre que de quatre cents , des- « quels iesdicts habitants ne sçavoient ny les noms « ny le pays : bien avoient-ils oppinion , attendu « leur langaige , qu'ilz estoient de Languedoc et « Limousin , que le prince de Gondé et Padmiral « y avoient laissez à leur retour du Havre-de- « Grâce et de Dieppe.

« Et leur demandant M. le mareschal pource quoy, veu ce petit nombre , ils ne les avoient « pas combattus tues ou jectez dehors, qui res- « pondirent que tous les grands de la ville , « juges et aultres aisez , avoient depuis long- « temps abandonné la ville, et emporté tous leurs « moyens , et n'y estoit demeuré que les povres « qu'il voyoit. Qui fust cause qu'ayant mis en « leur garde la place , il s'en revint à Rouen. «Mais avant partir, il fist publiquement crier « que chacun eust à payer son hoste: ce qui fust, «à leur contentement, exécuté. Et n'y laissa « aucune garnison pour les secourir davantaige, « avec exprès commandement de le tenir adverty « de ceulx qui s'y présent eroient et y feroient a entreprise , affin de les secourir : ce qu'ils luy « promisrent, et en firent serment de fidélité, « qu'il print par acte authentique ; qui ne fust « sans le remercier , en toute humilité , d'ung si

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« gracieulx traictement et très-charitable courte toisie : qui fist revenir bientost les autres habi- « tants qui s'estoient réfugiez aux villes voisines « de quoy la ville fut bientost renforcée , vivants « en l'asseurance de la protection de M. le ma- « reschal.

« Mais estant adverty Mr le mareschal que « tous les estats de Rouan se préparoient pour « luy faire une brave entrée , en resjouissance « de la reddition de Tancarville , qui leur estoit « fort dommageable à cause des courses que « faisoient ces estrangiers incessamment par les o villaiges et grands chemyns , donc leurs com- « merces et traffics estaient merveilleusement « troublez; il fist telle diligence avec sa cavalerie, « laissant le reste de l'armée derrière , qu'il se « présenta ung dimanche à cinq heures du matin « aux portes de la ville. Tous les habitants de « laquelle , en général , en furent estrangement « esbahys , jugeants bien , par ce traict , qu'il « n'avoit pas l'affection ny le cueur tendu à la « gloire et ambition : aussi n'y avoit-il seigneur « en France à qui plus despleussent telles vanités « et applaudissements populaires. Et sur la de- « mande que luy firent à son arrivée les présidents « et aultres des principaulx , pourquoi il n'avoit « voulu recevoir cest honneur , auquel tous les

« estats de la ville , petits et grands , povres et « riches , s'estoient si cordialement submys et « accordez, et pour une victoire tant signalée « qui leur redondoit à ung mervielleux advantaige « et prouffict , il respondit qu'il falloit attribuer « toute Pheureuse yssue de ceste prise à Dieu « seul ; car elle estoit plus divine que humaine , « (Tau 1 tant qu'après avoit bien recogneu la place, « il trouva que la garnison de dedans , si Dieu « ne leur eust osté l'entendement et refroidy le « cueur de recourir au secours , pouvoit endurer « le siège contre six mille hommes plus de deux « mois; et cependant si l'admirai eust dressé quelce que entreprise , il les eust tous ruinez. Ce qui a fust trouvé fort bon et merveilleusement chrétien; et le rendit admirable ceste réponse a « toute l'assistance et à tout le reste de la ville , « de toutes qualités , quand elle fust publiée \ »

Catherine de Médicis , pour reconnaître le service que Castelnau avait rendu à l'état par la prise de Tancarville , lui confia le commandement de cette forteresse , qui devenait un point important tant que les Anglais étaient en possession du Havre.

1 Mémoires de Vieilleville , Collection des Mémoires relatifs à « Histoire de France , t. xxvhi , p. 103-107.

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« Le Roy , dit Castelnau dans ses Mémoires , « estant adverty de la prise de Tancarville, m'en- « voya une commission pour y mettre quelques « gens de pied et de cheval , afin de tenir les « Anglois resserrez de ce costé là , et asseurer la « rivière de Seine jusques au Havre de Grâce , et « pour faire le magasin de vivres et toutes choses « nécessaires audit Tancarville pour assiéger ledit « Havre. Car en toute la Normandie il y avoit « eu tel désordre par les armées qui y avoient « passé et séjourné, que toutes choses y estoient « désolées , et tous les pauvres peuples au désesa poir ; où les catholiques ne faisoient pas moins « de mal que les Anglois et les huguenots : de « sorte qu'il ne se trouvoit rien par les villages « ny par les maisons qui ne fust caché et retiré « dedans les carrières longues et profondes qu'ils « ont en ce pays là , où ils sauvoient tous leurs « hiens et hestail et eux mesmes , comme gens « sauvages désespérez ; de façon que les reistres « du comte de Rhingrave battoient ordinaire- « ment sept ou huit lieues de pays, pour y « trouver des vivres et aller aux fourrages. >»

Cependant on poursuivait le siège du Havre. Le comte de Warwick , qui y commandait à la tête de six mille hommes , pressé par les assiégés d'une part , et , de l'autre , par les maladies qui

décimaient la garnison , après une résistance opiniâtre, se rendit le 27 juillet i563. Charles IX, alors âgé de quatorze ans , fit son entrée dans la place, accompagné de sa mère. Heureux, si elle ne lui eût jamais inspiré d'autres desseins , si elle ne Peut jamais mené à d'autres victoires !

Michel de Castelnau n'eut pas plutôt appris la reddition du Havre, qu'il demanda à sortir de Tancarville et à passer sur un théâtre plus digne de son courage et de ses talents.

« Le Roy et la Reine mere , dit-il dans ses « Mémoires , ayant quitté le Havre , s'en allèrent « à Sainct-Romain 1 , puis à Estellam", où j'allay « les trouver , pour les supplier d'avoir agréable a que je leur remisse le chasteau de Tancarville, « qu'ils m'a voient baillé en garde , et licenciasse « quelques quatre-vingts chevaux légers que « j'avois de reste dedans le pays de Caux , et des « gens de pied qui n'estoient plus nécessaires « d'y estre entretenus, me voulant retirer de ce « pays là le plustost qu'il me seroit possible et me « descharger des grandes despenses que j'y faisois,

1 Saint-Romain-de-Colhosc , entre le Havre et Lillcbonne.

* Saint-Maurice-d'ftteîan , entre Lillebonnc et Caudebec , sur le bord de la Seine.

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« pour lesquelles je me voyois beaucoup endebté, « n'estanz mes gens trop bien payez. »

Catherine de Médicis se rendit au désir de Castelnau, et le rappela à la Cour; d'où elle l'envoya en Angleterre , auprès de la reine Elisabeth , avec laquelle la paix venait d'être conclue ».

Aussitôt que la paix eut été rendue à la Normandie, le duc de Longueville, dont le château de Tancarville avait été dévasté et comme mis au pillage par les Anglais , lorsqu'ils s'en étaient emparés et au moment d'en sortir , s'en prit à son vassal le sire de Crasmesnil du malheur et des pertes qu'il avait essuyés. Les Anglais avaient pénétré dans le château par la porte de Coquesart : si le sire de Crasmenil , qui avait la garde de cette porte, et qui avait été sommé de faire son service , était venu occuper son poste , la place n'eût point été surprise; « l'ennemi, écrivait le

' Le négociateur dut être un peu embarrasse de sa mission , car il ne s'agissait de rien moins que de proposer à Elisabeth d'épouser Charles IX. Or, elle approchait de la trentaine , et le prince n'avait que quatorze ans. Élisabeth eut le bon esprit de rejeter la proposition. «Je ne suis qu'une vieille, répondit-elle à Castelnau, et « votre prince est trop grand et trop petit. » Voulant faire entendre par-là , dit l'envoyé , que Charles IX était trop grand prince pour quitter la France et venir s'établir en Angleterre , et trop petit , c'est-à-dire trop jeune , pour se marier.

« duc , n'eust pas mis en proye et pillé tous mes « meubles , armes , artillerie et munitions ; saisi « mes escritures 1 ; prins prisonniers le sieur Date mesnil gouverneur mon lieutenant et les autres « officiers et gentz qui estoient dedens le chasteau « pour le roy et pour moi ; mis à rançon et mené « ledit cappitaine qui est vaillant et prudhomme , « au Havre de Grâce , mis en obscure prison , « condamné à souffrir la mort , et passé en Angle-

■ Le chartrier n'avait pas été, eu effet, épargné, comme le prouve le passage suivant d'une lettre de la veuve de Léonor de Longueville, Marie de Bourbon:

« Les quels Angloys et perturbateurs auroient possédé

<e nostre d. chasteau quelque espasse de temps , tellement que pour « les en depulser , le redimer , et mettre entre nos mains , il avoit « convenu à Sa Majesté envoyer son camp et armée , pendant 1ère quel malœur et désastre la pluspart de nos tittres et enseigne- « mentz auroient esté pillez , gaistez ( gâtés ) , bruslez et gestez « à la mer comme il est notoire a ung change faict tant par les ditz « Angloys que aultres personnes du pays de Caux de la livrée et « enfedeodation des d* Angloys. » Cette lettre , qui porte la date du 28 novembre 1578, avait été motivée par le refus que faisaient , de payer leurs redevances, plusieurs vassaux de la terre de Tancarville , qui profitaient de la disparition des titres pour s'en affranchir.

Il paraîtrait , au surplus , que les Anglais n'auraient pas seuls dévasté le château , et que les troupes françaises , qui les y remplacèrent immédiatement après, sous les ordres de Castelnau, n'en seraient pas sorties sans y commettre aussi quelques dégâts ; la pièce suivante en fournirait , au besoin, la preuve :

« Je soussigné Estienne Le Délié certifie que depuis que la garée nison est hors du chasteau de Tancarville il est arrivé plusieurs

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ic terre , rachepté par moi grosse somme d'argent; « les povres habitants de Tancarville n'auroient « pas perdu tous leurs biens, qui consistoient en « navires , bateaulx , marchandises , bestiaux et « aultres choses; que aussy ils n'eust pas esté « brullées envyron quatre-vingts maisons qui est « presque tous le bourg de Tancarville 1 ; mes « subjectz et fermiers n'auroient pas esté ruynez « et distraictz , mes herbages pillez , mes boys a gastez , et mon revenu diminué de mille livres « de rente. Bref le dommage qui en est adveneu , a ajoutait le duc en terminant , est si grand que a est inestimable. »

En conséquence,' le vassal du duc fut ajourné, pour répondre sur sa conduite, aux assises de Tancarville. Le bailli Payant vainement attendu ;

« ruynes on a rompu un plancher d'une des chambres du logis « des princes et le piastre dud. plancher de plus il est arrivé que « l'on a pris deux chevilles de fer de viron ( d'environ ) de cinq « pieds de long chacun qui tenoient la montée qui est hors œuvre >< pour monter aus dites chambres et grenié du logis des princes , ■ et il est nécessaire dy en remettre des autres a cause que la « montée s'eschappedud. logis qui causeroit une grande ruyne. Ce « que je certiffle estre véritable. Fait le huiti* jour de septembre « vic soixante trois.

« E. Le Deme. »

1 Tancarville ne compte pas, aujourd'hui , plus d'une trentaine de feux. On voit combien il a perdu.

290 R^Cn* HISTORIQUE.

sentence provisoire fut rendue contre noble homme Nicolas Mallet sire de Crasmenil , comme convaincu de forfaiture de fiefs, et ses fiefs nobles de Crasmesnil , Bolleville et Perchehaye relevant de Tancarville, confisqués au profit de la comté.

Le sire de Crasmesnil ayant répondu plus tard, par écrit , pour prouver qu'il n'avait, ni pu, ni dû se rendre à la semonce, et ayant fait appel, l'affaire traîna en longueur. Quelques années s'écoulèrent ainsi.

Dans l'intervalle, les religionnaires ayant repris les armes (en 1 567 ) , le gouverneur de Tancarville , alors absent , craignant un mouvement sur le pays de Caux, écrivit au procureur du château ce qui suit :

« Monsieur le procureur pour ce que jay ente tendu que se doibt remuer quelque rumor « et entreprises au pais de Caux jay commande « a mon lieutenant que lors quil aroit affere « dhommes pour luy aider a conserver et garder « le chasteau et les tittres de Tanquarville , il eust « a vous en advertir affin que incontinent vous * ne failliez de faire adjorner le sieur de Cras- « mesnil pour venir aider conserver et garder « se quil doibt au chasteau de Tanquarville et en

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« ce qu'il vous requerra et demandera pour le « servise de monssr de Longueville et se faisant « me feres bien grand plaisir et qui me donnera « grand plaisir de me contenter qui sera fin priant « Dieu de vous tenir en sa garde me recomman- « dant bien à vous. De Gaillon le xxxeme jour de « septembre.

« Vostre bon amy « François Dorléans , bâtard de Rotelin. »

En vertu de cet ordre , semonce fut faite au sire de Crasmesnil. Celui-ci, averti parla première sentence rendue contre lui , bien qu'il n'eût pas passé condamnation, répondit à l'appel ; mais, peu jaloux de faire un service auquel il ne se soumettait qu'avec répugnance, au lieu de venir en personne , ainsi qu'il y était obligé , il envoya un cavalier qui se présenta en sa place , armé d'une mauvaise petite lance et d'une épée. Quant aux deux hommes d'armes , pour lesquels il devait les dix jours réunis de service, ils arrivèrent, montés sur des chevaux de charrue, comme il apparoissoit par les marques du collier, dit le procès-verbal qui en fut dressé- Quand on demanda à ces derniers où était leur équipage d'hommes d'armes , auquel ils étaient tenus selon la coutume

de Normandie, leurs coutelas , masse, selles d'armes , bardes et armes compétentes , ils montrèrent deux coffres qu'ils avaient apportés avec eux. On les ouvrit , dit le procès-verbal , et on n'y trouva « qu'armes à l'antique, une arquebuse « longue seulement de deux pieds , et une seconde « si détraquée, qu'il étoit impossible de tirer avec. » Le procureur de Tancarville verbalisa , et ne crut pas devoir accepter le service d'hommes en pareil équipage. On leur refusa l'entrée du château.

Ces détails ne m'apprennent point ce qu'il advint de ce nouveau procès-verbal , ni de l'ancienne sentence rendue contre le sire de Crasmesnil. On ne dit pas non plus s'il s'acquitta mieux de la redevance à laquelle il était tenu pour le marais de Grasmesnil , et qui consistait en un épervier sor , estimé quatre livres : les archives de Tancarville se taisent.

Le ferment des guerres religieuses avait jeté de profondes racines en Normandie. En 1570, cinq individus de la religion réformée assassinent le capitaine du château de Tancarville , le sieur de Claville. Cet acte de fanatisme serait probablement resté ignoré , s'il n'avait donné lieu à des récusations , pour cause de religion , dans le sein même du Parlement de Rouen, qui était saisi de l'affaire. Les registres de cette compagnie

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durent en faire mention : c'est là que j'ai trouvé le fait consigné.

C'est vers ce temps que la terre de Montville , qui était entrée dans la maison de Tancarville , vers la fin du xie siècle , par le mariage de Mathilde d'Arqués avec le chambellan Guillaume Ier, en sortit , après un laps de près de six cents ans. Léonor de Longueville l'aliéna en 1570. Le duc de Nemours, fils de sa sœur Charlotte d'Orléans, réclamait , du chef de sa mère, le tiers de la terre de Montreuil -Bellay. Le duc de Longueville le désintéressa, en lui cédant la baronie de Montville.

Le comte de Tancarville ne survécut que trois années à cette transaction. Il mourut au mois d'août 1573, âgé de trente-trois ans. Sa veuve, Marie de Bourbon 1 , prit la garde noble de ses enfants mineurs et l'administration de leurs domaines. Sa nombreuse correspondance , encore existante aux anciennes archives du château , prouve qu'elle s'occupait particulièrement de

« Mariée en troisièmes noces. Jean de Bourbon ducd'Enghien , et François de Clèvcs duc de Nevers, avaient été ses premiers maris. Elle était fille unique de François de Bourbon comte de Saint-Pol, et d'Adrienncd'Estouteville. Elle mourut en 1601 , âgée de soixante-deux ans , et fut inhumée à l'abbaye de Valraont , qui avait été fondée par ses pères.

Tancarville. Jalouse d'en maintenir les droits, elle fit replacer plusieurs fois la Pierre du Figuier, que le seigneur d'Orcher avait fait arracher en secret. Elle fit aussi rétablir l'inscription de la Pierre d'Acquit, qui avait été enlevée. « Il est né- * cessaire , écrivait-elle à cette occasion à son «intendant le a 5 novembre i584, que celui « qui sera chargé de réparer la pierre d'acquit , « aille visiter les lieux et endroitz qu'il convient « refaire pour en prendre la longueur et largeur « du cuyvre et escripre les motz qu'il est besoing « de engraver. » Soit que cet ordre n'eût point été exécuté, ou que les lames de cuivre eussent disparu de nouveau , elle écrivait , encore de sa main , le 10 mars i586 :

« Il faut que les lames de cuyvre qui doibvent « estre remyses au circuit de la table de pierre « a poisson de la court du chasteau de Tancarville « le soient ». »

Il paraît que Marie de Bourbon n'entendait pas raillerie sur tout ce qui concernait la Pierre d'Acquit et les droits qu'elle était destinée à rappeler. De pauvres pécheurs s'en aperçurent. Ayant été trouvés en faute, ils furent jetés, par ses ordres, dans les prisons du château. L'intendant, ou pour

• Voir Description, p. 81 et suivante*.

MAISON d'oRLÉANS-LONGUEVILLE. 29S

me servir du mot du temps , l'avocat de la princesse ayant paru s'attendrir sur le sort de ces malheureux, elle lui écrivit cette lettre, aussi dure que hautaine :

« Ad vocat , vous scavez l'exprès com manderaen t « que je vous ay faict de poursuivre a toute rigueur « ceulx qui ont esté constituez prisonniers par « mes gens que javois envoyez exprès a cet effect. « Parquoy vous empescherez formellement quilz « ne soient eslargis nonobstant toutes les cautions « quilz vouldroient fournir car silz estoient hors « des prisons celuy qui les a contrainct de faire « ce quilz ont faict les forceroit de se desdire et « denieroient les confessions quilz ont faictes « estanz en prison. S'il en arrive aultrement je « m'en prendrai a vous seul car je veulx que la « justice men soit rendue pour servir d'exemple « a ladvenir a ceulx qui vouldront usurper les a droictz des princes et princesses par telles voies , «je mattens donc que men rendrez contente. « Priant Dieu vous donner advocat sa sainte et « digne grâce.

« De Paris ce xxic jour daoust 1 584-

« Vostre bien bonne maitresse.

« Marte de Bourbon. »

Et par post-scriptum :

« Advocat je ne voudrais pas pour mil escuz « que la dite prinse de faulx pescheur neust este « bien faicte mais je ne puis estre parfaitement « contente que une bonne et exemplaire justice « n'en soizt faicte et quen aye un bel arrest donné « contre les usurpateurs. Regardez ou la pour- « suite en doit estre faicte soit à Tancarville ou a « Rouen et que rien ny manque car je nen auray « le cueur deschargé sans arrest. »

Parmi les lettres de Marie de Bourbon, il en est une étrangère aux détails de l'administration et de la justice de Tancarville, qui mérite d'être mentionnée. Elle est relative à une entreprise nocturne qui devait avoir lieu sur cette forteresse. Cette lettre est conçue en ces termes :

« A mon advocat en mon duché de Touteville « mtre Jehan Cabot a Tancarville.

« Advocat , parceque dessus ung ou deux jours « vous aurez plus amplement de mes nouvelles « cestecy ne sera plus longue, tenez vous donq « près sans bruit et parceque on arryvera de « nuict devers vous, on vous enverra un garson « lapresclinee pour vous advertir de lheure de « larryvee qui sera a mon advis vers les xi heures « ou mynuict, pour faire retourner le portéur

MAISON d'oRLJSANS-LONGUEVILLE. 297

« allègrement la présente ne sera plus longue. « Priant Dieu vous avoir en sa très sainte garde « de Trye ce xxir2 jour de juing 1 58o.

« Vostre bien bonne maistresse.

« Marie de Bourbon.

« Jespere que on arryvera devers vous la nuict « dentre samedi ou dimanche ou celle dentre « dimanche et lundi au plus tard et sera par le cloz « de coquecsard et sera geste une pierre a vostre « fenestre. »

Le sens mystérieux de cette lettre ne se trouve expliqué par aucune autre pièce des archives qui me Pont fournie ; mais tout porte à croire que l'entreprise sur le château de Tancarville, qui s'y trouve indiquée, se rattachait à la nouvelle levée de boucliers du parti protestant et des princes, qui éclata en effet cette année-là, et à la téte de laquelle se trouvaient le roi de Navarre et le prince de Condé. On voulait renouveler le mouvement de i56a, et s'emparer, dans les provinces, des places et des châteaux forts. Marie de Bourbon, liée à ce parti, mais ne voulant pas se déclarer ostensiblement, aurait préparé et peut-être indiqué elle-même cette surprise de nuit. Le plan des religionnaires ayant avorté presque partout, Marie de Bourbon n'aura probablement pas

donné suite à son projet, dans la crainte de se compromettre inutilement. C'est ce qu'il ne m'est pas possible, au reste, d'affirmer, ne trouvant nulle part de document qui me permette de suivre la trace de cet incident.

Des guerres de religion, nous allons entrer dans les guerres de la Ligue : le château de Tancarville y joue un rôle.

Henri III meurt assassiné à Saint - Cloud , le ln août 1589. Les principaux chefs de l'armée reconnaissent Henri IV; mais la couronne était dans Paris; il fallait la conquérir. Après cinq années d'efforts et de combats, le Béarnais victorieux entre dans Paris : le coup de mort avait été porté à la Ligue.

La Normandie tenait encore. Rouen bientôt ouvrit ses portes. Henri IV marche en personne sur cette province pour achever de la soumettre. Il s'empare de Verneuil, de Caudebec, de Quillebœuf, de Pont-Audemer, et vient investir Fl ou fleur

dans les derniers jours du mois de mai de l'année i5g4.

Tandis que le brave Crillon, fidèle au parti de Henri IV, combattait sous les drapeaux de ce prince; son frère, le commandeur de Crillon, s'était rangé sous l'étendard de la Ligue. C'était lui qui commandait dans Honneur, qu'il avait

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surpris sur les troupes royales. En même temps qu'il occupait cette place , il tenait garnison sur la rive opposée de la Seine, dans le château de Tancarville, qui était tombé dans les mains de la Ligue, et où il avait placé, comme capitaine, son neveu, François Debreton.

Malgré la supériorité numérique de l'armée royale, le commandeur de Grillon espérait tenir long-temps dans Honfleur, car il avait une bonne garnison, et il pouvait recevoir à volonté, par eau, du Havre et de Tancarville, des munitions et des renforts ; mais Henri IV, dit un contemporain1, ayant fait battre la place de furie , et en même temps ayant fermé l'entrée du port avec un grand vaisseau qu'il y fit couler bas, le commandeur, après une résistance de huit jours, demanda à entrer en composition. Henri IV, sûr d'obtenir la place, partit aussitôt avec huit cents chevaux et mille arquebusiers à cheval, pour voler au secours de Meulan, qui était menacé par les ligueurs, laissant au duc de Montpensier le soin de régler les articles de la capitulation et de lui ramener le reste de son armée \

■ Palm a Cayet.

* J'ai retrouvé l'acte de capitulation dans les anciennes archives du château de Tancarville. Il porte en substance :« que la place sera « remise dans quatre jours ; que la garnison sortira avec armes ef

->oo

Le commandeur de Crillon, qui regrettait sans doute que le sort des armes lui eût enlevé sa place de sûreté, et que, à l'exemple de tant d'autres ligueurs qui s'étaient vendus à beaux deniers comptants, il n'eût pas été à même de faire aussi son marché, résolut de tirer au moins parti du château de Tancarville, qui était encore à sa disposition. En conséquence, des ouvertures furent faites au duc de Montpensier : marché fut passé pour quinze mille écus, dont six mille étaient payables comptant, le reste à deux mois. Voici la teneur de l'acte qui intervint :

« Articles accordez par mon seigneur le duc de

« Montpencier au sieur commandeur de Grillon1

« pour la réduction du chasteau de Tancarville

« en r obéissance du Roy.

« Le sr commandeur de Grillon remettra dens six « jours le chasteau de Tancarville entre les mains « de mon seigneur ou de celluy quil ordonnera ic qui est le sr Delierville quil nomme des apresent.

" bagages , mèche allumée , tambours battants et enseignes déve- < loupées; et que la tour Carrée de la ville sera livrée de suite à . a l'armée royale. » La capitulation porte la date du 5 juin 1594.

' Le nom , que nous prononçons aujourd'hui Crillon , est écrit indifféremment, dans les mémoires et dans les pièces du temps, par un C ou par un G, Crillon, Grillon , et plus souvent même , de cette dernière manière.

MAISON D'ORLiANS-LONGUEVILLE. 301

« Moyennant ce mon d* seigneur luy fera délice vrer comptant la somme de six mil escus sol a et neuf mil escus dont il sera baillé les srs « de Laholle et de Labarre pour respondans « les paier dens deux moys entre ses mains ou de « celluy auquel il baillera permision les recepvoir « et quil sera fourny tant de la sollicitation et « recouvrement de seste partye que pour en re- « tirer les deniers et passeports suffisans pour « luy en establir seureté.

« Pourra le dit sr commandeur et ceulx qui sont « apresent dans le dl chasteau emporter et faire « emporter touttes leurs hardes et esquipaige et « ne seront aulcunement recherchés de tous les « actes d'hostilité quilz ont faietz estans dans « ladc place.

« Ceulx qui des apresent vouldront prester le « serment de fidélité au service du Roy seront « maintenus et conservez en leurs maisons , non « obstant arrestz et jugemens qui peuvent avouée esté donnez contre eulx.

a Et ceulx qui désireront le temps de troys a moys avant faire le dl serment et déclarer leur « intention leur est permys de demeurer en leurs « maisons sans entreprendre ny faire aulcuns acte « d'hostilité, et a la fin des d. troys moys sils « ne satisfont à la de prestation , avant reprendre

« les armes pour le party contraire feront scavoir « leur intention à mon d* seigneur ou ses lieu- « tenans prenans passeport pour se retirer en lieu « tenant le party du quel ils feront élection.

« Le d. sr commandeur yra avec vingt che- « vaulx au d. chasteau pour y estre les six jours « et ce pendant baillera son nepveu le sr de Cau- « mont et le sr de Bethelaye pour austaige de « l'effect de ce traité.

« Fait au camp de Honneur le huictieme de « juing mil vcc nu" et xiiu ( 1 594).

« Henry de Bourbon.

« Lomeny 1 . »

Le 8 juin, le duc deMontpensier avait signé l'acte de reddition de Tancarville; le 12, le commandeur de Grillon était dans le château, où il faisait prendre copie notariée de cet acte , pour pouvoir l'invoquer sans doute en cas de besoin. Je lis au bas de cette copie :

« Collation faite sur l'original porte par led1 1 sr commandeur de Grillon et aluy présentement « rendu par moy Jehan Quesne notaire royal en « la viconté de Monstrevilliers en siège et sergen- « therie de S* Romain de Collebosc pour icelle

• Ancienne* archives de Tancarville.

MAISON d'oRLÉANS-LONGUEVILLE.

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