SOS
« présente coppie estre et demeurer près led. « notaire en son escriptoire pour registre pour « y avoir recours si besoing est par quil appar- « tiendra. Faict au chasteau de Tancarville le « dimenche douziesme jour de juing mil Ve un" « et quatorze.
« Queswe. »
Le même jour, le commandeur, qui ne voulait point rester à Tancarville pour en faire lui-même la remise, fit rédiger la procuration suivante par le même notaire :
« Du dimenche aprez mydy douzième jour de « juing mil vcc mi" et quatorze a Tancarville au a chasteau dud. lieu par devant Jehan Quesne « notaire royal a Sainct Romain de Collebosc et « maistre Jehan Lorin greffier au conté de Tan- « carville prins pour adjoint.
« Fut présent led. sr commandeur lequel vollon- « tairement a passé la présente procuration a « Francoys de Breton escuier son nepveu cappi- « taine de cinquante chevaulx légers de la com- « paignie dud. sr constituant et auquel sieur Breton « par especial led. sr constituant a donne plain « pouvoyr puissance et aucthorité de, pour et en « son nom a son absence faire delaiz et remise a de la place et chasteau de Tancarville entre les
« mains de celluy qui se présentera ayant pouvoir « de mon seigneur de Montpencier dicelle remise « accepter scavoir ce en acceptant par led. sr Breton « son procureur la somme de six mil escus qui a se doibvent paier comptant par mond. seigneur a le duc de Montpencier du nombre de quinze « mil escus par lui donnez et promys payer aud. a sr constituant pour la capitulation faicte avec « mond sr de Montpencier dicelle place et dicelle « somme bailler par led. sieur Breton aquit et ft descharge vailiable et generallement a toujours, etc., faict présence de Pierre Moris este cuier sr de Sainct Martin de la ville de Tournon « sur le Rosne cappitaine dune compaignie de a gens de pied pour le service du roy en sa ville « de Quillebœuf et Pierre de Lachappelle escuier « de la ville de Bourges en Berry lieutenant de la « compaignie de monsr de Crillon maistre de « camp du régiment des gardes du roy.
« Saint Martin. Pre Morice.
« De Chappelle.
« Quesne. Lorin. »
Il est rare que le séjour de troupes armées dans une habitation considérée comme ennemie, ne soit pas marqué par des excès et des dévasta-
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tions plus ou moins grandes. Le château de Tancarville en fournirait, au besoin, la preuve, par Pétat dans lequel le laissèrent les soldats de la Ligue , et dont il n'était pas relevé dix-huit ans encore après , ainsi que le démontre une information manuscrite du comté de Tancarville, dressée en 1612, que j'ai découverte dans ses anciennes archives. On lit dans cet acte :
« Led. chasteau est fort ruyné de couverture, « fenestres et vittres. Il ny a que quattre ou cinq « chambres ou Ion puisse habiter telles quelles. « Et y en a eu jusques au nombre de trante ou « quarante, mesmes de grandes salles et la chap- « pelle qui est dans led. chasteau , que Ion tient « estre paroissiale dud. lieu. Lesquelles sont en- « tièrement ruynees de couverture et ne reste « plus que les murailles. »
Ces désastres furent, en grande partie , réparés.
Les guerres de religion nous ont conduits aux guerres de la Ligue. Il nous faut maintenant franchir près d'un demi-siècle pour retrouver le nom de Tancarville dans nos annales ; nous allons entrer dans les guerres de la Fronde.
Henri IV avait fait taire les partis et avait gouverné en maître; Richelieu acheva son ouvrage. Ce roi-ministre n'était plus. La minorité de Louis XIV parut une occasion favorable aux
grands du royaume pour disputer de nouveau le champ à l'autorité souveraine. C'était le même esprit aristocratique qui vivait encore ; mais le temps avait marché. Ces mêmes hommes , si vains et si fiers, pour jouer un rôle, se virent obligés de se mettre à la suite du peuple , et de se faire ses serviteurs. Leur chef, pour être quelque chose, fut obligé de sortir de son palais, où il n'était rien, et d'aller aux halles et dans la rue, s'y faire couronner roi Au surplus, ce devait être là le dernier soupir de cette féodalité depuis long-temps blessée au cœur, et que Louis XIV, pour dernier outrage, avant de la faire passer dans ses antichambres, allait frapper au visage de son front insolent *.
Henri d'Orléans II, duc de Longueville et comte de Tancarville, que sa naissance et ses préjugés entraînaient naturellement dans la nouvelle ligue, se fit un des chefs du parti de la Fronde ; mais , d'un caractère faible et indécis, il se trouva bientôt effacé, au milieu du mouvement de la guerre civile, par sa femme, la fameuse duchesse de Longueville, sœur du grand Condé. Le duc de
* Le duc de Beaufort , surnommé le roi des Halles.
» Tout le monde connaît le trait de Louis XIV entrant au Parlement son fouet à la main.
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Longueville était un des chefs de la Fronde; la duchesse de Longueville en fut le héros.
Le duc , qui était gouverneur de la Normandie et qui disposait de cette province , fit déclarer le Parlement de Rouen contre la cour, et livra, en même temps, aux princes son château deTancarville et ses autres forteresses.
Mazarin, fidèle à sa maxime favorite, pour mieux le diviser et l'anéantir, fit la paix avec le parti de la Fronde. Bientôt, enhardi par le succès, de la timidité il passe à l'audace ; le 18 janvier il fait arrêter, au Palais -Royal, le grand Condé, le prince de Conti et le duc de Longueville, et les envoie sous bonne escorte dans la citadelle du Havre.
Le duc de Longueville put apercevoir, en passant, les tours de son château de Tancarville. Il dut soupirer en voyant les riants ombrages qui les couronnaient, et qui allaient bientôt disparaître à ses yeux pour faire place aux murs d'une prison. De ce jour il sentit tomber en lui ces bouffées de révolte et d'ambition guerrière, qui l'avaient un moment enivré. Il redevint ce qu'il était , bon , paisible, sans rien perdre de son esprit et de ses grâces habituelles. La duchesse de Longueville, loin de se laisser abattre, plus ardente et plus impétueuse, s'évade de Paris et court se
jeter en Normandie, jurant de soulever cette province. Elle la trouva froide et désarmée. Chassée, pour ainsi dire , de Rouen , et obligée de se réfugier à Dieppe, elle s'embarqua bientôt, préférant s'exiler à subir le joug de Mazarin. Celui-ci la suivait de près. A l'approche du ministre et du jeune roi , qu'il traînait à sa suite , la Normandie tout entière posa les armes. « Sitôt que la cour « y fut arrivée, dit la tille du duc de Longueville 1 » dans ses Mémoires, toutes les places de M. de « Longueville se rendirent. » Tancarville ouvrit ses portes.
Le duc de Longueville, étant sorti de prison en i65i , après neuf mois de captivité, rentra en grâce auprès de la cour. On lui rendit Tancarville et ses autres places.
Ce prince, renonçant désormais aux intrigues et aux orages politiques, pour lesquels il n'était pas né, vécut dans ses domaines, et s'y fit aimer. Peut-être était-il à Tancarville lorsque, pressé d'interdire la chasse sur ses terres aux gentilshommes du voisinage, il fit cette réponse, qui peint à la fois la bonté de son cœur et la finesse de son esprit : « J'aime mieux des amis que des m lièvres. »
* La duchesse de Nemours.
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La duchesse de Longueville, rentrée enfin dans sa patrie, n'ayant plus de frondeurs à gouverner , se mit , faute de mieux , à la tète des beaux-esprits. Ne pouvant plus conspirer contre Pétat , elle se mit à conspirer pour le sonnet d'Uranie : c'était tomber de haut ; mais il fallait un aliment à cette ame ardente , et quelque chose à agiter.
Elle s'abaissait cependant quelquefois aux détails domestiques, témoin ce billet qu'elle écrivit, au château de Tancarville, le \i octobre i665:
« Le receveur de Tancarville payera au nommé « Nicolas Lequesne cy devant greffier de la justice « de Tancarville et Halbosc la somme de six livres « pour un registre et plusieurs papiers qu'il nous « a remis entre les mains qui concernent les « droitz de la justice des d. lieux, et en rapportant « la présente avec quittance, la de somme de « six livres sera desduitte aud. receveur sur le « prix de son bail par le ier trésorier gênerai de « nostre maison et a luy allouée dans la despence « de ses comptes. Faict au chasteau de Tancarville « le xue octobre vic soixante-cinq. »
Il y avait loin de là aux billets qu'elle adressait au prince de Condé et au cardinal de Retz, lorsqu'elle soulevait Paris ; mais son règne était passé.
Le duc de Longueville avait deux fils. L'un , jeune , impétueux , Charles-Paris d'Orléans , au moment où les Polonais lui jetaient une couronne, se fait tuer au passage du Rhin ; l'autre , Jean- Louis-Charles , faible et imbécile , va mourir au fond d'un monastère. Avec lui s'éteignit l'illustre lignée des Dunois. Tant de gloire devait-elle s'évanouir dans l'ombre d'un cloître ?
fflouUloit, Sam, ÛXontmormcy.
Il ne restait du sang des Longueville, qu'une fille, Marie d'Orléans, duchesse de Nemours. Héritière de l'esprit et des qualités de son père, elle avait refusé de suivre dans le champ des intrigues politiques la duchesse de Longueville, qu'elle n'aimait ni n'estimait. La fille et la bellemère ne se rencontrèrent qu'en un seul point, l'amour des lettres; mais la duchesse de Nemours les aimait pour elles-mêmes , et non pour se faire un parti. Les Mémoires qu'elle a laissés prouvent qu'elle aurait pu les cultiver avec succès.
Peut-être est-ce inspirée par la solitude et les ombrages de Tancarville ( car on sait qu'elle visitait tour à tour ses terres ) , et en présence de ces lieux témoins d'une partie des événements
qu'elle avait à raconter, qu'elle écrivit ces Mémoires , dans lesquels elle mit en scène , avec autant d'esprit que de sagacité, les principaux personnages de la Fronde, et qu'elle peignit cette époque singulière de troubles, d'intrigues, de plaisirs, de vertus et de vices, où les siens avaient joué un si grand rôle.
La duchesse de Nemours , héritière , par la mort de ses frères , de l'immense apanage de la maison de Longueville, qui s'était accru par tant d'alliances accumulées , ayant déjà touché l'âge où la culture des lettres a perdu une partie de son charme et devient presque une fatigue , s'adonna tout entière à l'administration de ses biens. 11 était si rare de voir les grands seigneurs, et surtout les femmes s'occuper de leurs affaires , que le soin qu'elle donna aux siennes la fit passer pour avare. Tout porte à croire qu'elle était simplement économe.
Le domaine de Tancarville était resté , durant une suite non interrompue de sept cents ans, de père en fils , d'alliance en alliance , dans des mains aristocratiques. Il devait en sortir pour tomber dans des mains plébéiennes. L'héritage des Tancarville, des Melun, des d'Harcourt, des Longueville , passa à un financier.
La duchesse de Nemours, quelques mois avant
de mourir 1 , par suite de dispositions dont le motif est resté inconnu , vendit les comté , terre et seigneurie de Tancar ville , compris la baronie de Hallebosc et tous les droits y appartenant, à Antoine Crozat \ Le contrat fut passé à Paris , le 37 décembre 1706. Le prix de la vente était de 35o,ooo livres, savoir: 4^,908 1. 5 s. payables comptant, en espèces de huis d'argent, et le surplus en billets de monnoje 3.
Le même jour, Antoine Crozat, qui n'était que prête-nom dans cette affaire , passa une décla-
1 Elle décéda le 10 juiii 1709 , à l'âge de quatre-vingt-deux ans.
' Ce financier, qui s'était enrichi dans les dernières années du règne de Louis XIV, et qui augmenta sa fortune sous la régence , demeurait à Paris , dans un hôtel de la place Vendôme, qui, depuis , a passé dans la famille de l'auteur de cet ouvrage , et où lui-même est né. On y montrait encore la galerie dans laquelle ce financier, ami des arts, avait réuni une magnifique collection de tableaux, dont plusieurs ont été gravés comme appartenant à sou cabinet.
Antoine Crozat avait été grand trésorier des ordres du Roi , et receveur des finances de Bordeaux. Il possédait les terres du Chat cl , de Mouy, de Vaudreuil , de Blainville, et autres.
3 Les droits de vente , qui devaient être payés dans les trois mois , s'élevèrent à 3,850 livres, savoir :
Pour le centième denier , 3,500 livres.
Plus , les deux sous pour livre 350
Total 3.850 livres.
Les droits de vente , pour le fisc, au moment où j'écris, monteraient à 27,750 francs.
ration au profit du comte d'Evreux , fils du duc de Bouillon; reconnaissant, dans Pacte de déclaration, « qu'il n'avait fait que prêter son nom au « comte d'Évreux, en acceptant ledit contrat « de vente, à sa prière et pour lui faire plaisir.» Le financier prêtait au grand seigneur , avec son nom , les trois cent cinquante mille livres du prix d'acquisition; mais il avait soin de prendre hypothèque sur tous les biens de son créancier.
Le comte d'Évreux , charmé de la beauté du sitedeTancarville, mais peu jaloux de demeurer dans l'ancien manoir à demi ruiné des chambellans, prit la résolution de bâtir, dans l'enceinte même du château, une nouvelle habitation plus en harmonie avec ses goûts et avec les habitudes nouvelles.
Depuis long-temps les vieux castels allaient périssant. Les descendants de ces fiers barons du moyen-âge qui ne sortaient de leur tannière féodale que pour s'escrimer en champ clos ou sur le terrain des batailles , avaient déserté l'antique moutier et les donjons, pour aller peupler les antichambres des rois. La métamorphose du châtelain avait réagi sur sa demeure : autres mœurs , autres besoins. Eh ! quelle figure pouvaient faire ces comtes emplumés et enrubannés de Louis XIV, ces marquis à talons rouges de la régence, au
milieu de ces murailles noires et épaisses, derrière ces herses de fer , ces ponts-levis , sur ces tours crénelées et menaçantes? Tout cela leur devenait, non-seulement inutile, indifférent, mais importun , odieux , antipathique.
Le vieux séjour des Tancarville ne pouvait convenir au comte d'Evreux : il construisit le bâtiment dit depuis le Château Neuf*.
A peine ce bâtiment était-il achevé , que , soit inconstance de goût , soit plutôt l'appât d'un bénéfice, ainsi que sa famille le lui reprocha plus tard , le comte d'Evreux se décida à revendre le château et la terre de Tancarville. Un autre financier , le fameux Law , s'en rendit acquéreur.
Voici le préambule et les principales dispositions de ce nouveau contrat de vente, qui fut passé à Paris , le 3o juin 1 7 1 8 :
« Louis de La Tour d'Auvergne comte
« d'Evreux et de Tancarville colonel général de « la cavalerie tant françoise qu'étrangère vend au « sieur Jean Law directeur de la banque generalle « de France et a dame Catherine Knowles son
« épouse le comté terre et seigneurie de
« Tancarville et baronnie de Hallebosc, situés
Voir Description , pages 73—76.
« au pays de Caux , vicomté et près Montivil- « liers, consistant en un chasteau que mondit « seigneur comte d'Evreux y a fait nouvellement « construire , et bastimens en dependans , etc. « et tous les droits y appartenans... à commencer « la jouissance du premier jour de juillet de la « présente année mil sept cent dix-huit 1 »
Passons aux conditions de la vente :
i° 65o,ooo 1. en espèces ;
a0 6,oool. de rente viagère au comted'Evreux,
payables par trimestres; 3° i,4 iol. de pension viagère au bailli, au
capitaine et aux autres officiers
du château.
Sur la somme principale, Law se remboursait de 85,ooo livres qu'il avait prêtées précédemment à son vendeur, et gardait entre ses mains 363,2 5ol., montant de la dot de la comtesse d'Evreux, jusqu'à sa majorité, dont il devait payer les intérêts au denier vingt \
• Anciennes Archives de Tancarville.
* Outre les sommes que nous venons de mentionner, il parait que Law donna au comte d'Évreux cinquante mille livres , et un pot-devin de douze mille autres. C'est ce qui résulte d'un mémoire produit par le comte lui-même, lors d'un procès qu'il eut à soutenir au sujet de son acquisition.
Law, outre Tancarville , avait encore acheté, du comte d'Évreux ,
Au moyen de cette vente, Jean Law , qui héritait de tous les droits attachés à la terre de Tancarville , devint seigneur et comte de Tancarville, chambellan et connétable héréditaire de Normandie. C'est ainsi qu'il est qualifié dans les actes auxquels son acquisition donna lieu.
En achetant le comté de Tancarville , Law , dont le crédit à la cour était tout puissant , et qui n'avait qu'à parler, fit ratifier l'acte de vente par le régent , au nom du jeune roi (au mois de juin 1718), et fit prononcer, par les mêmes lettres patentes, la désunion du comté de Tancarville d'avec le duché de Longueville. Ces lettres furent enregistrées à la Cour des Comptes de Normandie, le 18 novembre 1719, et le même jour, au Parlement de Rouen , qui eut soin , tout en donnant son assentiment , de stipuler que c'était sans tirer à conséquence
le marquisat d'Effiat, qu'il lui paya , comptant , deux millions trois cent mille livres. Le comte d'Évreux avait fait l'acquisition de cette propriété quelques mois auparavant, pour sept cent cinquante mille livres. La diminution extraordinaire , produite sur l'intérêt de l'argent par l'émission toujours croissante des billets de banque, à l'époque du fameux système , explique en partie l'énorme bénéfice que fit le comte dans cette affaire.
• Mémoriaux mss. de la Cour des Comptes de Normandie , et Registres du Parlement de Rouen , aux Archives du département et de la Cour royale.
Peu de jours après, Law obtint la remise des lots et ventes , quint , requint , treizième , et autres droits et devoirs seigneuriaux et féodaux. Elle lui fut accordée avec la même facilité l.
Le nouveau seigneur de Tancarville , désirant augmenter sa terre , ne tarda pas à acheter celle d'Orcher, qui lui était , pour ainsi dire , contiguë. Ce fut le 12 décembre 17 19, que le président Potier de No v ion , qui en était propriétaire , lui vendit Orcher moyennant quatre cent vingt mille livres , payables , deux cent vingt mille livres comptant, le reste à un an , à l'intérêt du denier vingt-cinq
Law , dont le génie avait su devancer son siècle , avait conçu le projet , dit un factum du temps 3 , de transformer le manoir féodal des Tancarville en une vaste manufacture. Il n'eut pas le temps de mettre à exécution cette idée aussi hardie qu'extraordinaire pour l'époque.
1 Les lettres-patentes sont du 9 juillet 1718. ( Mémoriaux de la Cour des Comptes de Normandie. )
» Après la déconfiture de Law , les commissaires royaux chargés de la liquidation de ses biens , adjugèrent la terre d'Orcher , le 21 juin 1723, au sieur De Vitry , pour le prix de trois cent une mille livres. Les héritiers de ce dernier la revendirent , en 1735 . trois cent soixante-dix-huit mille. ( Archives de Tancarville. )
3 Archives de Tancarville.
Déjà, de toutes parts, s'écroulaient ses plans de finances et de commerce ; à tant de rêves décevants, succédait la froide réalité : le fameux système venait de tomber, écrasant dans sa chute et son auteur et les milliers de victimes de tant d'illusions.
Law était sorti de France le 10 décembre 1720. Trois mois avant son départ , le comte d'Évreux , qui n'était pas encore rentré dans les 363,2 5o livres de la dot de sa femme , restées entre les mains de Law , voyant grossir Porage sur la tête de son débiteur , avait obtenu de lui la résiliation de la vente de Tancarville. L'acte de désistement fut passé le 9 septembre 1720.
La prévoyance du comte d'Évreux le servit doublement. Cinq ans après l'acte de résiliation, le 19 décembre 1725, il revendit Tancarville au duc de Luxembourg 1 , moyennant neuf cent mille livres. En sus de cette somme , le duc faisait une pension viagère de 1410 livres aux officiers du château , telle qu'elle avait été stipulée lors de la vente passée avec Law , et payait une somme de 1 8,000 livres pour les fermages échus et les fruits pendants.
1 Charles-Frauçois-Frédéric de Montmorency-Luxembourg, fil* du fameux duc de Luxembourg
Dans le prix de la vente était compris tout le mobilier du château , à l'exception du lit et du grand miroir , et des tableaux , que le comte d'Évreux s'était réservés par le contrat.
Le duc de Luxembourg ne jouit pas long-temps de sa nouvelle propriété. Il mourut le 4 août 1 726, neuf mois après avoir acheté Tancarville.
L'année suivante, son fils, Charles-François de Montmorency-Luxembourg , prétendant que son père avait été trompé, par le comte d'Évreux, sur l'estimation des revenus de la terre de Tancarville, qui ne s'élevaient , toutes les charges déduites , qu'à vingt mille livres environ , au lieu de trente-cinq mille qu'on avait accusées , intenta un procès à ce dernier en résiliation de bail , s'appuyant sur l'omission d'une formalité exigée par la Coutume de Normandie. Il fut débouté de sa demande.
Ch*-F°is de Montmorency-Luxembourg mort , je trouve, pour propriétaires de Tancarville, ses petites-filles , M*11" de Montmorency-Luxembourg, Anne-Françoise-Charlotte et Magdelaine- Angélique , sœurs du jeune enfant dont Jean-Jacques Rousseau , dans ses Confessions , a peint la fin d'une manière si touchante. L'une d'elles, Anne- Françoise-Charlotte , mariée à Anne -Léon de Montmorency , marquis de Fosseux , resta pro-
priétaire de Tancarville jusqu'à Pépoque de la révolution.
Le château de Tancarville avait vu plus d'une infortune : le désastre et les malheurs de Law devaient se renouveler , mais sous un autre nom et dans des circonstances autrement terribles, en la personne de cette illustre héritière d'un si grand nom et de si grands biens , comme s'exprime Jean-Jacques. Madame de Montmorency- Fosseux , qui , avant les événements de 1 789 , jouissait d'une fortune immense ^ se trouva tout-à-coup réduite à quelques cents livres de revenu. Ses biens ayant été confisqués 4 comme biens d'émigré, le gouvernement se mit en possession du château de Tancarville. Livré à des mains indifférentes ou spoliatrices , le noble manoir des Tancarville tomba dans un vil abandon. Des soldats furent logés dans ses murs. Des militaires français auraient dû respecter la demeure de tant de braves; ils la mirent, pour ainsi dire, au pillage. Trouvant que les troncs des énormes tilleuls, qui ombrageaient la terrasse du château et qu'ils avaient abattus, ne brûlaient pas assez vite , ils arrachèrent les poutres de la tour Carrée , encore entière à cette époque, pour faire du feu. Le plancher de cette salle, diaprée de l'écusson des Tancarville, et où Charles VII s'était assis
entre Agnès et Dunois , s'écroula sous leurs mains. Des vainqueurs montant à l'assaut , et ivres de sang et de poudre , n'auraient pas fait pis.
Le a4 floréal an iv ( i3 mai 1796 ), le château des Tancarviile, des Melun, des d'Harcourt, des Dunois , des Montmorency , fut donné à loyer à un sieur Nicolas Duglé , moyennant cent francs par an.
Le 11 germinal an vu ( 1 1 avril 1799 ), le gouvernement le mit en vente : « A scavoir, disait la <« pancarte d'adjudication , le ci-devant château de « Tancarviile, situé dans la commune de Saintce Nicolas-de-la-Taille, consistant , au rez-de-chaus- « sée, en superbes salles lambrissées et parquetées, a surmontées de douze chambres, avec un corridor « régnant d'un bout à l'autre sur le devant 1 ; plus « un ancien château, quatre écuries, une tour et « tourelles, distribuées en plusieurs appartements ; « une autre tour, dite la tour à l'Aigle , distribuée « aussi en plusieurs appartements lambrissés; un « beau puits ; et enfin un terrain , sur lequel sont a construits tous ces bâtiments, contenant en viron « 4 hectares 5o ares (neuf arpents) dont un tiers
1 II s'agit de la partie bâtie par le comte ri'Évreux.
« en cour plantée de pommiers , un tiers en bois « taillis et l'autre tiers en bois de haute-futaie « et broussailles. »
Le même jour , après quatre enchères successives, le tout fut adjugé à un sieur Viard , de Rouen, pour la somme de deux millions deux cent mille francs l.
Cette somme, avec raison, paraît énorme, surtout quand on se reporte à la location de cent francs, ci-dessus relatée. Mais Pétonnem-nt cessera, lorsqu'on apprendra qu'elle était payable en bons de remboursement des deux tiers de la dette publique, ou effets équivalents, et que l'acquéreur, d'après la loi du 27 brumaire an vu ( 17 novembre 1798 ), s'il voulait payer en numéraire, n'avait à verser que 1 franc 90 centimes par 100 francs de la somme due en bons de remboursement. Ainsi , les deux millions deux cent mille francs pouvaient être payés avec 4 1,800 francs en argent, et peut-être moins encore, en se procurant des bons au cours du jour.
L'acquéreur n'ayant pas rempli les conditions de la vente, l'adjudication fut déclarée nulle.
' Registres des Domaines nationaux , vol. xx , n° 102 , aux Archives du Département.
Une adjudication ayant été vainement tentée les 22 pluviôse, 11 et 27 floréal an vin ( 1 1 février, 11 et 17 mai 1800), le château de Tancarville resta définitivement dans les mains du gouvernement.
En 1804, le chef de l'état , voulant réorganiser les hôpitaux en France, et remplacer ceux de leurs biens qui avaient été aliénés , donna , le 20 juillet, aux hospices de la ville du Havre, remplacement et les restes du château de Tancarville , sur l'estimation de trois cents livres de rente.
Les hospices en étaient propriétaires depuis une vingtaine d'années , lorsque Charles X , le 29 juin 1825 , rendit une ordonnance pour faire rentrer en possession madame de Montmorency- Fosseux , moyennant une indemnité de six mille francs au profit des hospices; ce qui fut exécuté
C'est peu de temps avant cette transaction, qu'un jeune poète', charmé de la beauté admi-
• A l'heure où j'écris , le château de Tancarville est encore dans les mains de la famille de Montmorency. Madame de Montmorency - Fosseux étant décédéc en 1828, il est passé à son petit-gendre, M. de Lambertye , qui en est aujourd'hui propriétaire.
• M. Pierre Le Brun , auteur du /te tour tV Ulysse , de Marie Stuart, du Voyage de Grèce , et de plusieurs autres poésies. 11 composa sa tragédie de Marie Stuart au château de Tancarville.
rable du site et de la majesté tranquille du vieux manoir des Tancarville , y était venu évoquer l'ombre de Marie Stuart. C'est au sortir de la tour de l'Aigle ou des débris de la tour du Lion , au bruit des vents qui cbassaient les nuages sur sa téte, et les yeux levés sur cette vaste mer que domine l'antique manoir, qu'il s'écriait avec l'infortunée Marie :
« A mon cachot obscur suis-je , en effet , ravie ? Suis-je de mon tombeau remontée à la vie ? Ah î d'un air libre et pur laisse- moi m' enivrer !
Vois-tu cet horizon qui se prolonge immense ? C'est là qu'est mon pays ; là 1' Ecosse commence. Ces nuages errants qui traversent le ciel Peut-être hier ont vu mon palais paternel. Ils descendent du nord ; ils volent vers la France. Oh ! saluez le lieu de mon heureuse enfance ! Saluez ces doux bords qui me furent si chers Hélas ! en liberté vous traversez les airs » . »
Le poète si bien inspiré, ne se croyait pas aussi près qu'il l'était des souvenirs de Marie Stuart. Il ignorait sans doute que , avant lui , un homme avait habité ces lieux, qui avait été
* Marie Stuart , acte IIIe , scène Ire.
le conseiller , Pami de Marie , et qui avait pu confier aux murs de Tancarville les secrets et les douleurs de cette reine infortunée1. « Tous les « pays et royaumes du monde, lui avait-elle dit, « ne me touchent au cœur tant comme la France, a où j'ai eu toute ma nourriture et Phonneur « d'en porter la couronne \ » En reproduisant ces mêmes sentiments avec tant de bonheur , le poète n'avait-il pas eu quelque secrète révélation? L'écho de Tancarville avait parlé.
M. Le Brun avait reçu l'hospitalité au château de Tancarville du maréchal Suchet, duc d'Albuféra. Le maréchal , qui était devenu propriétaire des bois de Tancarville, avait loué le château, des hospices du Havre , moyennant cent écus par an , afin d'y loger la personne chargée de ses intérêts et de pouvoir s'y arrêter lui-même lorsqu'il visiterait ses propriétés. L'illustre maréchal y vint deux fois. Ces nobles ruines reçurent avec orgueil le digne lieutenant de Napoléon; si grand capitaine , tant de gloire , n'étaient pas
• Michel de Castelnau , gouverneur du château de Tancarville en |563.(re/rci-dessu8, page 284, et Mémoires de Castelnau, année 1564.) Il avait été envoyé plusieurs fois , comme ambassadeur , par Charles IX , auprès de Marie Stuart , qui l'honorait de son estime et de sa confiance particulière.
9 Mémoires de Castelnau, collection de Petitot , p. 345.
encore entrés dans leurs murs. Un jour , le maréchal , se promenant au pied du château , rencontra un homme revêtu de la blouse et tenant une bêche à la main. «Salut, mon général, lui dit « le paysan. — Tu as été militaire , répondit le « maréchal , en lui rendant son salut. — Oui , « mon général; je me suis battu à Pultusk, à « Tarragone, à Sagonte; nous y étions ensemble. « — C'est vrai! Tiens, prends, mon brave. » Et deux doubles napoléons coulèrent dans la main du soldat laboureur. « Vive mon général ! Vive « la France ! » s'écria-t-il. Vive la France ! répondirent les échos deTancarville. Puissent-ils répéter long-temps encore le cri du vieux soldat !
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|)iecc ô iustifteatived.
Nw 1. Pancarte des droitures de la comté de Tancarville , relevée en 1510.