‹ Histoire du chêne dans l'antiquité & dans la natureChapitre 48 sur 129 · V. Hugo · texte numérisé non relu

V. Hugo

Chez le végétal , le travail d'assimilation demeurant toujours supérieur au travail de désassimilation, la grandeur est toujours proportionnelle à la durée; cela est surtout vrai des arbres , et l'on peut dire que les chênes les plus développés sont les plus* vieux. Le plus souvent l'élévation des tiges, l'ampleur des cimes, la grosseur des troncs accusent l'âge de l'arbre ; dans des circonstances spéciales, c'est l'une ou l'autre de ces proportions. Dans les futaies, où les balivaux 'ont été serrés, les tiges on filé droit, et la matière attirée par les forces organiques, depuis la germination du gland", s'est dépensée en hauteur. Ailleurs le contraire se présente ; ainsi dans les montagnes du pays de Galles, on rencontre des {prêts de chênes dont les tiges énormes et trapues ont à

peine deux ou trois mètres d'élévation : cela tient à ce que les vents de la mer, les vents du sud-ouest, ont arrêté lé développement de leurs cimes.

Le chêne, d'ailleurs, ne saurait cacher son âge; le nombre de ses printemps ou de ses hivers est rigoureusement inscrit sur ses couches ligneuses, et quand les siècles accumulés n'ont pas détruit ces dernières , leur nombre révèle celni des années que l'arbre a vécu.

Cinq ou six cents couches ligneuses accusent donc cinq ou six siècles d'existence, et doivent donner ^u chêne des proportions considérables, malgré la minceur des zones.

Cette minceur des zones, ainsi que l'a observé Duhamel, rend compte de la lenteur avec laquelle les chênes s'accroissent en circonférence. Cet accroissement serait, d'après lui, de 0.025°*"° par année, ce qui ferait 3 mètres de circonférence à 120 ans.

Quelques auteurs portent la durée possible des chênes à 8 ou 9 siècles, 'quelques-uns même jusqu'à 10 ou 12.

Nous allons citer quelques exemples de chênes célèbres par leur antiquité et leur grosseur. Au temps de Pline , l'antiquité des chênes se perdait déjà dans la nébulosité des légendes : le naturaliste romain parle de deux chênes situés près d'Héraclie , dans le royaume de Pont. Sous leurs cimes se dressaient les autels de Jupiter Stragius, et la tradition voulait que ces arbres aient été plantés par Hercule.

Le même auteur rapporte qu'il y avait sur le Vatican une yeuse plus ancienne que Rome , et sur laquelle une inscription étrusque en caractères d'airain indiquait que, dès les temps reculés, elle avait été l'objet de la vénération des hommes (1).

(i) À. P. de CandoUe rapporte qu^en i8^ un bûcheroD avait abattu dans les Ardeunes un vieux chêne qui recelait dans son tronc des vas^

A lu mèm^ épQQW ^4 çitaU daoa les eiavironp de Tusculum « w vQWQAgQ d'un temple consacré à Diane , une yeuse dont le tronc avaU 34 pied3 de tour. Ce obêne donnait naiss^a^ce à si^ branchea; princlpalea q^, par leur mesure,» valaient ctiacune uq gros arbre.

PjQt, daia9 son Hisdaire naiweUe> d'Oxford ^ p^vle d'un f^êne de* 10 mètres de âropnfôrepce et de 43 mètres d'élévation > dont la large cime pouvait couvrir 300 cavaliers ou 4>000 piétoQS.

Pour construire le Royal-DoYerling» Charles I*' Ht transporter suf le3 cbantiers de constructioa un cbène d'où Ton put retirer quatre poutres chacune de 15 mètres de long sur plus d'un mètre de diamètre.

Du temps de Daiéciiamp, on allait voir dftns la forêt de Tronsac » en Berry^ un chêne giganteaque sous lequel François 1" se reposait, quand il chassait en cette régioji.

Le ohène d^ÀlloavilIe, et surtout celui de Déportai dans la Gharente-Inl^rieure, sont célèbre^ par leur^ propqr^ons; le dernier a 7 mètres de diaonél^re à hauteur d'homn^^t et une envergure de 40 mètres.

Des souvenirs historiques attachés à quelques vieux chênes de nos provinces en attestent rantiquité. Au pied des Vosges, près de Bourbonne» on voit encore le chêne des partisans , dont le nom rappelle qu'il servait; d'asile aux bandes du xiv^ siècle ; d'après M. Léonce de Lavergne» on lui attribue huit siècles.

Plus vieux encore est le ohône-chapelle dc3 eavirons

61 4es itloi|tiàii9d Samnll»9 c 6ti en Uia ifei cdnelti^fdA <tûe Tarfare devait ^vpir 3,Ç00 aufi ; Qour lai, il croit que ces qbjels furent cachés au temps de rinvasioQ des Barbares, ce qui dounail à ce chêne i5 ou 16 siècles d'antiquité. Cet âge donnerait au chêne le quatrième rang partm les dojens du règne végétal. Avant lui il faudrait placer le Taxodium, le Baobab et 1% le fireanier (lùuvaiit ji^im e^eoe ana, te d^ttxièm^ 5^000, te trwiièm. 8,âûa.

— ISB —

dTVetôt > À l^ohi<b^@ ûii^U GuillalUiQ&4)e<)(nsquérant et ses compagnons s'aprêtètidût, lofs^u'ils i^e dingedielat vei^ l'ÂBgleterre. La gmnde éKoaLXétioa ûé ison troao YéaéFaèie a reçu uii ê>\xièU et od y dit la taèsito : aû^diés&us b»| ujm ehambre ôdtitiBti'atit un lit (i);

Notre fbi'ét de Fontainebteau v si belle saalgré la perte de magnifiques futaies , telles que oelles de la Mare^u^^^ Ëvées, des Ënabl^s, et6.> renférmue deë chéo^ célèbres par leur majestueut^ beauté^ qud Ids pdysagistes eanuaâ^enJi bien.

€ Dans ia Tillaie, un chêne antique, surnonimê le PhH^ ramond, contrebouté d'énormes racines faisant saillie côiïime des contreforts, sillonné par la foudre, inutile, tnaî^ portant fièrement encore le poids des siècles, iïiipose ati plus haut degré ce sentiment de vénération que l'hommej rapide passager sur la terre, est toujours disposé à accorder aux choses qui ont résisté à l'action du temps (2). ^&

Ailleurs, dans la mêm-e forêt, c'est le Chch'lemagne, que piuB d'une toile a reproduit ; 1© Bouquet du roi^ deux foii^ brisé par les orages, et enfin, le Briarée dans le Bas-Bréau» le Superbe dans le Gros-Fouteau ^ le Jupiter de . la Vente des Charmes^ que ia fiatterie désigna sous les noms de bouquets de l'empereur, de l'impéapatrice et du prince impérial, et dont l'inconstance des teiîips fera demain le? bouquets de M* Thiers.

Lorsque le gland se détache du rameau qui l'a produit, le peu de substance qui le compose est le substratum d'une force immense; latente jusqu'au moment de la germination, cette puissance se réveille iin jour, entré eu

<i) Marquis^ Notice MsU^ique (RGruea>

(2j Du Pays : Histoire de la forêt de Fontainebleau.

action» et, poursuivant sans relâche son labeur à travers les siècles, réalise les colosses dont nous venons de parler. Cette énorme accumulation de matière, qui, pour quelquesuns de ces géants, atteint près de trois cent mille kilogrammes, s'est faite à travers les filtres les plus délicats ; pas un seul atome de cette masse énorme et compacte de substance ligneuse qui n'ait traversé , sous forme liquide ou gazeuse, les parois des cellules radicellaires ou les milliers de stomates de la face inférieure des feuilles.

Pour donner une idée plus frappante de la masse que présentent les vieux chênes, nous ne pouvons mieux faire que de citer ce qu'un auteur anglais dit de deux chênes qui croissaient dans la partie du comté de Monmouth, où les arbres de cette essence étaient si abondants que, pendant longtemps, on les avait désignés sous le nom de mauvaise herbe du sol (1).

Le premier de ces géants, nommé Bryngwyn-oak, ou chêne de la colline blanche, abattu en 1791, fut payé 1,060 francs, ce qui représente de nos jours plus du double de la somme. Il donna environ 4,000 kilogr. de tan, et 145 stères de bois de chauffage. On en retira des dosses, 628 pièces de bois de tonnellerie (douves, douvelles, fonçailles, etc.), enfin il fournit 34 stères de bois de construction navale, soit ensemble, y compris le bois de chauffage et de fente, plus de 200 stères. '

Cette quantité, déjà considérable, est bien inférieure en rendement au chêne de Golynos, paroisse de Bassaleg,

(1) Nous pourrions citer d'autres exemples de chênes célèbres : le cbèiie de Bentley, cité par Hunier, avait 33 pieds 8 pouces anglais de circonférence ; le chêne de Bordza, en Samogitie, avait 39 pieds de circonférence à la base ; le chêne de Welbeck-Laoe, cité par Evelyn, avait 33 pieds de tour à la base. Â.-P. de Gandolie estime leur Âge de 800 à iOOO ans.

près de Newport. Cet arbre fut acheté, en 1810, par Tamirauté, et payé 2,650 fr. Il donna 70 stères de bois de construction, étraves, courbes varangues, etc. ; toutes pièces de grandes dimensions pour navires de 50 à 100 canons. L'ébranchage et l'abattage durèrent 20 jours, et employèrent 5 hommes ; le sdage occupa 2 hommes pendant 138 jours, les seules dépenses d'exploitation s'élevèrent à 2,070 fr. Le diamètre de l'arbre était de 2 mètres 85 centimètres , il couvrait une superficie de 4 ares. Le rendement total fut de 400 stères.

La solidité réelle d'un stète de bois de chêne étant de 0,60 , • les 400 stères indiqués plus haut se réduisent à 240 stères pleins. Le poids du mètre cube de chêne rouvre étant de 1,225 kilogr. , l'arbre dont nous avons parlé pesait donc 294,000 kilogr. ! Admettons que ce chêne se soit accru pendant 400 ans : c'est une masse de 735 kilogr. de bois qui, chaque année moyenne, pénétrant à travers les orifices étroits qui filtrent sa substance, s'est fixée sur l'arb.re ; pendant les six mois de végétation, c'est un gain de 4 kilogr. par jour. Mais tout cela ne donne pas encore une idée complète du mouvement de matière dont l'humble gland, origine du chêne de Golynos, a été le point de départ, et le centre. Il faudrait supputer le poids des feuilles qui, chaque année (1), pendant son existence de plusieurs siècles, se sont détachées de ses rameaux, il faudrait également évaluer le poids des glands que chaque automne il portait ; enfin, à cette masse énorme, il faudrait ajouter les poids de Teau évaporée et des gaz

(4) M. Personnat a constaté que les feuiUes récoltées k la main sur QD taillis plein de 6 ans, et d'un are d'étendue, pesaient 6 kilogrammes, ce qui ferait 600 kilogrammes par an, par hectare.

Duhamel a calculé qu'un chêne, dans sa maturité et eu pleine végétation, exhale en 24 heures 10,000 kilogrammes.

exhalés. Cette statisti(|ue végàtâl6> poiir uîi être semblable au ohéne dB GolynoÈ^ Conduirait à des résultats fort curieux*

La longévité I9t lia grosseur du chêne le placent parmi des tégétaiix remarqtuaMes par ces (jualitéi^ Âu point de Vue de ses dimension^ en hauteui^, il est distancé pai^ beaucoup d'autres arbres^ et principalement par ceux qui appartiennent aux groupes des conifères et des palmier».

Les hauteurs dès difféi^entes espaces du genre Quérouà varient d'ailleurs considérablement ; entre les limitée de 40 oentimètred et de 40 métreô nous pouvons placer un grand nombre d'espèces. L'Buropè nous présente leâ deux extrêmes de la série, le Qv^etcuis humilis et le Qu^otêS peduncylada.

Dans ui;ie même espèce, la taille n'a rien d'absolu, ôt varie avec le sol, le climat, l'exposition. Il existe en Angleterre , sur les flancs de la vallée du Wèst-Dart -, dans le Dart-Moor> un bois de chênes dont la hauteur ne dépasse paa celle d'un homme; (^pendant ils portent tous les indices frappants d'un âge avancé. Leurfe membreâ noueux et contournés luttent contre lôs bloc^ dé gr&ttit qu'ils ne parviennent pas toujours & dépasser, leurs bran- (dies, couvertes de Èiousses épaisses et de lichens pendants, semblables à de longues barbes, leur donnent un aspect fantastique : ces chênes étranges sont cités danô des docu* iJàéûts qui datent de la conquête, et sur la secUon des plUfe gl*os on a compté plus de 600 cercles concentriques Gèâ chênôS appartiennent àùx espèces Q^ péàunO»hu^ et Q. sessiliflora.

Le tableati P d-^après Indique la hâtitfeûr maxfana des espèces les plus connues.

. Cette grandeur et cette antiquité des chênes qui frappent d'étonnement chez les arbres isolés, prend vai «aractère

plus grandîôàé ^ôn^ôté, Irtfàqufe ôes géante èouVrènt .de vastes étendu-eâ, et forment de majestueuses forêtâ î un sentiment de terreur s'imposait à ceux qui pénétraient sous ces voûtes -teombres.

Les descripteurs de la Germanie, Tacite et Pline, plus particulièrement, nous ont laissé un tableau de la forêt hercynienne, où cette impression se fait jour* Voici la description que le naturaliste romain fetisait de ces valléefe profondes où Tauroch et Télan erraient sous le dôme des vieux ehênes : ^

• La majestueuse grandeur du chêne, dans cette forêt, surpasse toutes les croyances imaginables. Cet arbre n'y a jamais été frappé par la coignée, il est contemporain de la création du mondé et semble être le symbole de Timmortalité. »

Les modetnes ont éprouvé la même impression *.

« Lorsque vous errez au milieu de la nuit, dans la sombre et sévère ceinture de l'Etna, l'imposante majesté de ses hôtes séculaires, les grandes ombres de leur^ cimes agitées et mugissantes, en vous pénétrant de respect et de terreur» vous révèlent que vous êtes en présence du roi de nos forêts. Pouchet (l't/niver^). »

Un grand poëte, en son temps, a magnifiquement exprimé la même sensation :

Alix boiâ, ainsi que toi, je n'ai jamais erré, Maître, sans qu'en mon cœur Thorreur ait pénétré^ Sans voir tressaillit l'herbe, et, par le vent bercées, Pendte à tous les rameaux de confuses prisées. Dieu seul, c© grand témoin des faits mystérieux^ Dieu seul le sait^ souvont, en de 4sauVmges Hettx,

J*ai senti, moi qu'échauffe une secrète flamme, Gomme moi, palpiter et vivre, avec une âme, Et rire et se parler dans Tombre à demi«voix, Les chênes monstrueux qui remplissent les bois.

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