CHAPITRE XII
Histoire de la production du Chêne.
Rien n'arrête un seul Jour ce xiëcle audacieux : Les chênes sont tombés sous un fer sacrilège, Le même dont il frappe et les rois et les dieux.
Db Lafuadb (Symphonies)*
L'histoire de la production du chêne n'est pas seulement rétude des procédés de sylviculture qui sont employés pour obtenir cette essence ligneuse ; elle comprend encore l'exposé des vicissitudes de cette production à travers les temps et les systèmes. Le fracas de toutes les commotions sociales a reveillé l'écho des vieilles futaies, et leur prospérité ou leur décadence a toujours fidèlement représenté l'état moral et politique des sociétés.
Ce fut d'abord sous la garde du sentiment religieux que les chênes furent placés par l'institution Druidique. Le culte des arbres, nous l'avons dit ailleurs, était commun à toute l'antiquité païenne, du Gange à l'Armorique. Aujourd'hui même, chez les peuplades océaniennes, lorsque le Tabou est mis sur les bois par les prêtres, ils deviennent sacrés, nul n'oserait y toucher.
Sous l'influence de cette législation sacerdotale, la Gaulé conserva longtemps ses immenses forêts, dont les Pho-
céens de la Provence avaient seuls entamé la masse imposante, t Les forêts qui existent aujourd'hui en France, même les plus vastes ne représentent, que d'insignifiants débris des imposantes masses boisées qui, un siècle avant rère chrétienne, couvraient notre pays, t (1)
La conservation des forêts, pour les bois, de chêne qu'elles produisent , n'était pas le but des prescriptions druidiques; la forêt était alors le meilleur rempart de la Gaule contre l'invasion ; et nos pères dont la chasse et le bétail constituaient les seuls moyens d'existence, trouvaient, sous ces abris profonds, la sécurité d'abord, et ce qui était nécessaire à leurs besoins.
Lorsque l'incendie, les cultures autour des villes naissantes, l'exploitation des mines du centre, eurent produit de vastes lacunes dans l'immense forêt, ses masses principales restèrent encore unies par des zones boisées nommées Marches : sortes de terrains neutres dont les populations riveraines respectaient les vieux chênes.
Vint la conquête romaine : les routes stratégiques éventrèrent la forêt, et l'incendie allumé par le vainqueur en diminua l'étendue ; la culture de la vigne et du blé se répandant partout , de vastes espaces couverts de chênes retentirent du bruit de la hache sur les troncs séculaires.
' Dès lors, un principe nouveau de conservation remplaça la législation druidique ; la fiscalité romaine créa de telles charges pour la propriété, que de vastes étendues boisées, délaissées par les particuliers, retournèrent au domaine public ; les défrichements se trouvèrent ainsi arrêtés pour un temps.
L'invasion des barbares fut aussi profitable au maintien
des fbréts : la misère des hommes faisait en ces temps la prospérité des chêaes ; et , de nos jours encore , on retrouve des débris de la civilisation gallo-romaine av milieu d'antiques futaies reparues sur le sol d'où on les avait chassées*
Les nouveaux venus, issus de contrées encore plus boi-
rées que la Gaule , avaient , comme leurs ancêtres des
plateaux de la haute Asie , la passion de la chasse et le
respect des arbres ; aussi la forêt fut sauvegardée, pendant
la durée des J;emps Mérovingiens, par une législation plus
soucieuse de la protection des arbres au point de vue du
sgibier, auquel ils servaient d'abri et de retraite, que pou
leur utilité intrinsèque. La forêt resta domaine public, ce
. qui la préserva des dévastations. Le bois, d'ailleurs, avait
gi peu de valeur, bien que l'on commençât à remployer
à la fabrication des tonneaux , que nulle exploitation
n'était possible. La loi Burgonde autorisait tout individu
qui avait besoin d'un chêne à le couper «dans n'importe
quelle forêt, sans que le propriétaire pût s'y opposer.
Les chefs conquérants s'étaient particulièrement réservé le droit de chasse sur des espaces déterminés, forêts ou plaines, qui furent désignés sous le nom de For^stœ (d'où est venu plus tard Foresta, synonyme de Sylva). Les chefe concédèrent ensuite aux leudes, aux nobles, aux abbayes, des parts de ces fore$tœ. L'afforestation et la conservation des arbres fut ainsi assurée par une foule dédits, d'arrèta, àô défenses, de privilèges locaux, autant que par les lois Salique, Ripuaire, Gombette et Visigothe.
Le roi et les leudes déléguèrent sur leurs forêts certains droits d'usage, tels que affouage, glandées, panaisons, etc., qui girèvent encore certains domaines forestiers.
Sous Charlemagne (1) des agents , nommés forestarii, avaient charge, sous la surveillance des missi dominici, de régir les terres afforestées.
Après la dissolution du grand empire d'Occident , les grands seigneurs féodaux conservèrent leurs droits- sur la forêt, que les routes, les défrichements plus considérables avaient déjà morcelée en parties bien distinctes. Sauf les droits aux produits secondaires, auxquels vint se joindre le droit de garenne , la population fut exclue de cette propriété, sur laquelle l'interdit féodal avait succédé à rinterdit sacerdotal. Ce fut une période de tranquillité pour les vieilles futaies de chênes.
L'affranchissement des communes , en augmentant la liberté et l'étendue du domaine particulier, donna à la population un essor qui , se traduisant par des besoins nouveaux, inaugura l'ère des déboisements qui ne s'est pas ralenti depuis. Les droits de fouage, marronnage, ramage, glandée, panage, paisson, etc., concédés par les seigneurs dans les bois de chênes aux populations croissantes, les ouvrirent à toutes les dévastations. L'industrie des forges, l'immensité des âtres, la grosseur des poutres, les proportions massives des charpentes, consommèrent d'énormes quantités de bois de chêne. Dans certaines provinces, d'après M. Alphonse Maury, le droit de ramage , entr'autres , avait amené de tels abus que , dès le XP siècle, les Chartes défendaient d'enlever le bois de chêne.
Heureusement que, sous la dynastie capétienne , le domaine de la couronne absorba les forêts de tous les grands territoires de la France féodale , qui successivement, ve-
(i) A cette époque, la conservation des forêts suffisait ; on eo défeadait la création. Un capilulaire de Charlemagne disait : Ut ubi locus fuerit ad stirpandum stirpare facient indices»
Un autre capiiulnire de Louis le Débonnaire disait: Ut comitibus dênnncient ne allam forestam noviter instituant, et ubi noviter instituU^s sine nostra j%issi(mne invrnerint dimittere prœcipiant.
naient se fondre dans la France royale. Un des plus beaux fleurons de la couronne fut ce domaine forestier , que remplissaient des chênes plusieurs fois séculaires.
L'intervention du pouvoir central dans la conservation de ces futaies presque uniquement composées d'essence quercienne, s'ouvre par deux édits : Tun de Philippe-Auguste, en date de 1219, l'autre de Louis VIII, en date de 1223 : tous les deux concernent les attributions des gardes forestiers.
Ces gardes, chargés d'empêcher le mal, en furent souvent les auteurs, ainsi que le prouvent les peines édictées contre eux par Saint-Loiiis et ses successeurs. Ce ne fut qu'en 1280 qu'une ordonnance de Philippe-le-Hardi, précisant leurs fonctions, posa les bases d'une administration forestière sérieuse, que deux ordonnances de Philippe de Valois agrandirent, et que le règlement des eaux et forêts de Charles V compléta (1). Ces dernier roi prescrivit le premier, en 1376, la réserve de huit baliveaux de chêne par arpent à chaque retour de coupe ; en outre, une juridiction spéciale nommée Tables de marbre, eut connaissance de tous les délits forestiers.
Le règne désastreux de Charles VI, pendant lequel les bois des particuliers furent affranchis de toute réglementation, détruisit l'effet de ces sages prescriptions. On n'était plus au temps où la chasse et le bétail faisaient vivre des populations sylvestres, le besoin de bois était déjà considérable, les forêts furent de nouveau dévastées. Le mal dura jusqu'en 1528, où François P' voulut y couper court par une ordonnance royale, où il était dit entre autres choses : • Pour obvier au grand dégât et destruc-
(i) Les forêls ont été grandement foulés et endommagés, écrivait ce roj en 1338.
ëon de bois <[tti advient sa moyen de jeunes cbéoes eft autres arbres qu^on prend en noe forêts, tant pcMtf nopces, banquets, festins, des paroisses, eonfraîries, tave^ 0€iS# qu'autreioieati etc» » Uœ autre ordonannce du même Toi étendit la compétence des Tables de marbre à toutes les Xoréts sans exioeption (1^
Chartes ÎX, en 1580, défendit aux gens d'église de vendre leurs futaies. Celtes de la Couronne furent déclarées inaliénables en 1566, et Fédit de 1573 enjoignit aux ecclésiastiques de réserver le quart de leurs forêts. En 1583, Henry II -voulut €[ue l'empreinte d'un marteau fut appliquée à tous les arbres de réserve. Malheureusement Henry III, en multipliant les hautes charges forestières « 6t en les Vfmdant, fit naître de grands désordres^ Les agents , pour rentrer dans leurs déboursés, ooncédèrent une foule du* sages qui firent le plus grand mal aux forêts. U n'était que temps de porter un remède à cet état de choses » lorsque, en 1597, Henry IV ordonna le rachat dfis usages onéreux et la suppression de ta vénalité des offices. Il étendit à tous les particuliers , détenteurs de boi$ , r<Ali* gation d'élever des futaies de chênes , en fixant an tien dû leur3 forêts la surface qu'ils seraient tenus d'y employer. Ce grand roi, auquel Sully, dans un jour de pénurie ir avait sacrifié les belles futaies de Moret» qui étaiwt sa propriété * savait quels trésors une sage administraUQn fore^ièr^ ^it produire.
Sous Louis XIV, la oélèbre ordonnance de 1660, résultat de longues et minutieuses informations ^ tira la propriété
(I) f>Ue orddoaaace de François ÎV^ dalâe de man 1515^ Ljfon, disait : « Nous deuement adverlis et inform^^ des pilleries, larcins et i^U9 qui sa font aux eam et forèta de notre royaume, au (^rond dé^ et destruction dicelles, tant par nos officiers qu'autres «
forestière de sa décaddoce, xmifia Taibniaistration qui en a^t la garde* et ûi disparaître la confusion ti. l'incertitude do la 1^6lation précédente.
Tous les propriétaii^es de bois de chênes, sans exception^ forent obhgés de laisser les taillis sur pied, au moins ju8«qu'ft dix ans, et d*y réserver seize baliveaux par arpent Dis brins de réserve par égale surface devaient être main^ tenus jusqu'à iSO ans dans les bois traités en futaies. Cette dernière clause n'était peut-être pas ce qu'il y avait dô mieux dans Tordonnance^ car les baliveaux de chênes ne se développent pas également bien sur tous les terrains. Quoi qu'il en soit, cette réglementation nouvelle, inspirée par Colbert» sauva d'immenses quantités de bois de chênes et prépara pour la marine française^ qui venait de se r^ lever glorieusement , de grandes ressources pour l'avenir.
Il Alt dii&cile de faire ployer tous les détenteurs de bois sous cette législation, et Ton vit le clergé consentir une amende de quabre millions pour éviter Timpôt d'une plstole par aipent de ses bois indûment coupé.
L'ordonnance de 1669 était encore en vigueur en 1791. Le 29 septembre de celte année , une loi de l'Assemblée constituante rendit aux particuliers la pleine indépendance de leurs propriétés forestières. On a beaucoup reproché depuis cet acte à la Constituante : elle ne flt cependant que se conformer aux vo^ix de la plupart des Gahiersw Les formalités et les ennuis par lesquels un propriétaire était obligé de passer, quand il voulait abattxre ses bois» éiaient tels que des plaintes avaient éclaté dans tout le royaume. On peut dire cependant avec M. JBonnard : « Su stipulant pour la liberté, on oublia de stipuler pour le boa ordre, au point de ne rien articuler contre les défriche^ menti : la France portera à Jamais les stigmates de cette , omission, i
La destruction qui en suivit fut telle, que M. Michelet^ assez indulgent pour la Révolution, décrit ainsi la dévastation des forêts par les hommes de cette époque : t Us escaladèrent , le feu et la bêche à la main , jusqu'au nid des aigles ; cultivèrent Tabîme , pendus à une corde : les arbres furent sacrifiés aux moindres usages. > L^aliénation de plusieurs forêts de FEtat vint encore aggraver le mal.
Le Consulat fut une époque de réparation. La loi du 6 janvier 1801, et l'arrêté du 26 janvier de la même année réorganisèrent l'administration forestière : les défrichements sans autorisation furent de nouveau interdits.
Mais que peuvent des décrets pour une production qui demande des siècles dans un pays sans stabilité politique: L'empire ne suivit pas les errements du Consulat, les forêts périclitèrent de nouveau.
En 1824, M. Bonnard, ingénieur de la marine et l'un des directeurs-forestiers de ce département, jeta un cri d'alarme. Son grand mémoire inséré en 1822 dans les Annales maritimes, et son ouvrage publié en 1826 à la veille d'une nouvelle législation. forestière, sont d'éloquents plaidoyers en faveur des débris des antiques forêts de chênes de la France.
Depuis 30 ans une immense quantité de futaies avait disparu. « Nos succès, nos discordes, nos malheurs ont également pesé sur nos forêts pendant cette orageuse période.... Quand on réfléchit que ces choses se sont passées dans cinq fois moins d'années qu'il n'en faut à un bon sol pour perfectionner une futaie , et que la plupart des terrains déboisés ont été ou défrichés ou tout à fait abandonnés à la stérilité, on croit être loin de l'exagération en estimant qu'il ne reste pas actuellement en France un dixième de la quantité de hautes futaies en bois de chênes qu'elle possédait au commencement de la révolution. » (Bonnard) •
Ecoutons encore le savant ingénieur, quand il apprécie l'influence de l'état social nouveau sur les forêts et les bois. « Les titres et les privilèges affectés à certaines terres, le droit d'aînesse et les autres principes de stabilité qui prévenaient le morcellement des héritages, et rendaient les domaines moins mobiles, devaient porter à la conservation par la religion des souvenirs et celle des espérances. C'était un bois sacré que celui qu'avaient soigné des ancêtres dont on recevait l'illustration , et dont jouiraient les successeurs du nom et du rang. Ils étaient sacrés ces parcs, ces avenues qui formaient l'aspect seigneurial du manoir > et ces illusions aussi légtimes qu'utiles de la classe élevée, s' étendant par imitation à une multitude de moindres propriétaires, mettaient de toute part les beaux arbres sous la protection d'une sorte de culte. »
Mais, quand l'art de faire produire les capitaux, fut devenue la passion et l'œuvre du siècle, dans toutes les classes ; quand la puissante sollicitation des intérêts composés vint ruiner les combinaisons forestières réellement fécondes, les vieux chênes gémirent de nouveau sous les coups redoublés de la hache.
Deux propriétaires A et B possèdent X hectares de chênes. A les coupe à 100 ans, B fait 4 coupes dans cet intervalle. A retire 4 fois plus de bois que les coupes de.B n'en produisent : mais B a joui des intérêts composés de la première petite coupe pendant 75 ans, de la deuxième pendant 50, de la troisième pendant 25 ; sa plantation lui a rapporté 4 fois plus d'argent que celle de A.
Ainsi donc à 100 ans, et surtout à 150 ans, le chêne a sa plus grande valeur, maïs à 50 ans, il peut déjà fournir aux constructions civiles des matériaux de prix. Il faudra donc que pendant un siècle une famille résiste à la tentation de réaliser la npiine d'or que recèle unç vieille futaie : il
iGiudra peat-fitre qu'elle vive de eamlices pour des héritiers lointains auxquels ^'incertitude des temps ne laissera peut* èke pas ce bien parvenir. Souvent euoore le père de fa- Diille hôsite à laisser ces belles coupes & Fun de ceâ fils prodigi^s dont le poète a dit :
Tu songes, calculant le taillis qui s'accroît Que Paris, ce vieillard qui Thiver a si froid,
Attend »)us ces vieux quais, percés de rampes neuves,
Ces longs serpents do bois qui descendent les âeuvieB,
St ta changes œs bois oà ramont s'enivra,
Toute cette nature, en loge d'opéra.
V, HuQO. -^ il un riche.
La production des chênes de futaies pour les particuliers est donc un rêve à l'heure actuelle ; ce qui le démontre outre mesure, ce sont les chiffres suivants relevés par M. Bonnard, dans sa circonscription forestière du bassin de la Loire, à une époque déjà éloignée, mais où les con* ditîons sociales étaient les mêmes qu'aujourd'hui.
De 1818 à 18S1, le martelage produisait annuellement 4,500 stères de bois de chêne dans les propriétés particulières: en 1824, ce chiffre était monté à 17,000 stères: ainsi la destruction des chênes avait quadruplé.
Une autre tendance &tale aux ehénes, et dont Tintérét est encore la oause, c'est le remplacement de cette essence par le pin, aussi bien dans les forêts de l'Ëtat que dans led propriétés particulières. C'est que les plus beaux pins vivent à Taise à 10 pieds les uns des autres, tandis qu'il faut au chêne un ècartement définitif de 26 pieds. Le pin demande 100 p. carrés, le chêne 676. La supe^^Acie qui contiendra 676 pins, ne renfermera que 100 chênes* Les pins seront mûrs à 120^ ans^ les chênes à 150 ou 1€0. On récoltera 4 fois les conifères, quand on coupera 3 fois seulement lee chênes.
La erêatian forestière en chêne ceûûe plus que celle en résineux. Il ne feut que 6 kilog. de graines de pin par hectare; îl font 960 kilog. de gîands pour la môme superficie. Le prix de récolte et de transport des premières est infiniment moins considérable que celui des seconds.
Les communes ne sont pas plus aptes à produire les chênes propres aux grands travaux, surtout pour les constructions navales, que les particuliers. L'Etat se pose bien en teteur de leurs forêts, il les^sfurveille comme les siennes^ mais cette tutelle ne leur ealàve paa le droit commua de la propriété, droit, inviolable.. L'Etat m peut empêcher une commune de trouver, dans ses bois, l'argent népeasaire à des» besoins, urgents: il ne peat la forcer à contracter des emprunts onéreux pour réserver des futaies de chênes. On sait dans quel tourbillon de dépenses utiles ou luxueuses les communes sont emportées, depuis un demi-siècie, et les vieux chênes ont payé pluôieur^ fois le faste des dtés.
L'Etat reste donc,, par ses forêts, le seul productenr de chênes sur lequel on puisse compter, oa du moins il devrait rétra A lui les longs espoirs, à Itrî le soin paternel de préparer, pour les générations à venir, ou de leur réserver une richesse dont il ne doit être que l'psufruîtrer.
Malheureusement, chez nous, TEfat, nous Tavons vu et dit, est encore plus besoigneux que les particuliers et les communes : et son économie forestière, diaprés les écrivains les plus compétents, est incompatible avec Téducation de chênes.
<. L'administration foafestiè^e, rouage engagé dans le mouvement général d'un ministère, sur lequel pesa îk tâ^be îHimenae de pewirvoip à tous les besoins d'argent,
détenteur de la matière la plus souple aux promptes réalisations financières, et qui, pour cette raison, fut toujours le point de mire des chercheurs d'expédients, pour solder nos malheurs ou nos fautes, cette administration ne peut répondre, du succès d'aucun plan. Il suffit d'un ministre sur dix qui, poussé par les incidents politiques, porte sur elle le tranchant d'un système divergent du sien, pour briser la série, de ses combinaisons d'un siècle, mettre à néant de longs efforts. » (Bonnard).
Ainsi, dès 1824, il devenait évident que les forêts de l'Etat par la diminution de leur superficie, par leur méthode d'exploitation, étaient de moins en moins propres à Ja production des bois d'œuvre en essence de chêne.
Cette conviction généralement sentie amena, en 1824,1a création de l'école forestière de Nancy, pépinière féconde de savants forestiers entre les mains desquels les forêts, cette portion si intéressante de la fortune publique, se relèveraient certainement si les raisons d'Etat ne venaient pas à chaque instant déranger leurs travaux.
Les préoccupations publiques au sujet de la production des bois se firent jour de nouveau en 1827, époque à laquelle fut publiée la législation forestière qui nous régit encore.
Le législateur voulut mettre un obstacle légal à l'absorption des richesses forestières léguées par les siècles passés à une génération pressée de jouir; il entendit l'en rendre seulement usufruitière. Pour cela , il donna à l'administration forestière un point d'appui légal, qui l'aidât à résister aux communes et aux établissements publics dont elle régit les bois.
Ce point d'appui existe dans Tarticle 70 de l'ordonnance royale du 1®' août 1827, imitée de l'ordonnance de 1669. Jl prescrit de réserver 50 baliveaux de l'âge de la coupe
par hectare, et enjoint de n'abattre les baliveaux modernes et les anciens qu'autant qu'ils seront dépérissants ou hors d'état de prospérer jusqu'à une nouvelle révolution.
De savants sylviculteurs, tout en reconnaissant l'esprit conservateur de cette législation, en contestent les béné: fices au point de vue cultural. Ils n'admettent pas que le taillis sous futaie qui résulte de ces prescriptions soit partout possible. Ils signalent l'inconvénient de fixer uniformément le nombre des réserves sans égard aux conditions de la végétation. Ils regrettent que la loi ne se soit occupée que du nombre des baliveaux de l'âge. Ils montrent enfin que le chêne ne dépérissant souvent qu'audelà de 180 ans, il faudrait attendre six révolutions de 30 ans du taillis pour l'atteindre, ce qui amènerait une telle proportion de grands arbres dans là forêt, que le taillis, trop couvert, disparaîtrait bientôt, ne laissant plus qu'une futaie bâtarde, où ni les souches, ni les semences ne seraient fécondes ; les premières ne pouvant se reproduire de jets, épuisées qu'elles sont par la création d'un arbre de 180 ans; les secondes étouffées sous l'ombrage. « Le balivage selon l'ordonnance, exécuté à la lettre, ne saurait aboutir qu'à de mauvais résultats. »
Les auteurs que nous venons de citer, tout en demandant le maintien de l'article 70 de l'ordonnance réglementaire du code de 1827, pour son esprit conservateur, expriment le vœu que conformément à l'article 15 du code forestier, des ordopnances puissent régler les aménagements , en raison des besoins et des circonstances locales ; la production des chênes en tirerait un grand avantage.
L'âge de la coupe des taillis pour les chênes était fixé à 25 ans.
A titre de dispositions transitoires, pendant 20 ans à par- Ur de la promulgation du décret» aucun particulier n^
pouvait arraciier ni défricber ses bàb^ sans en W(Ar ehtenu l^utarisatioQ. K2 cas de eontraiTSatlon, après a^voir subi une amende pouvant s^élever & l.MTO £ir., le propriék taire était tenn de rétablir «en bfÀSf par semis <m plasita-
tfOD.
Il était même interdit d*abatb*e des bois de très peu d^étendue ^4 hectares}^ placés sur le sommet ou la petite d'une montagne.
Les semis ou plantations sur les montagnes étaient affrancbis^ d'irnpM pendant 30 ans.
Toutes ces clauses et la suppression du martelage dans les bois des particulier» étaient assurément bien faîtes pour amener un arrêt dans la destruction des futaies de chênes, et même pour en encourager la culture.
Une ère de calme et de prospérité apportai! aux forêts ce qui leur manqfoait depnis si longtemps ; les vieux: chênes, symboles de la paix, allaient pouvoir pouTOuivre letirr carrière. Hélas f ITiorizon politî(jue se couvrit de nuages, soudain le sol trembla et la révolution de 1830 éclata. Cet ébranlement social allait à bref délai retentir dans îes bois. Dès 183f , une loi présentée par M. Lafttte înàuguraft un nouveau système financier et aliénait 1 19,000 hectares de forêts^ Combien de belles futaiesy Gombiea de beaux chênes fment encore les victimes à^ nos &>lles agitations.
Lorsqu^en i848,r le peupte eut jeté bas rédffîce élevé par lui en 1830, noi^elte révolution,, nouveau sacrifice ; en I9iùr M. Pontd propose et ftdt acoept» à l'Âssembiae législative ime vente de 5e^000 hectares de bois doost te moyenne partie était comme toupoura des bois de chênes; c& sont ceuQC qui rappoortent le plusl
Des décrets de 1852 et une loi de 1855 porterez cette dernière aliénation à 70,000 hectares.
Une» loi du tS juin 1858 modiflar diverses dispositions du
code forestier de 1 827, en précisant les cas dans lesquels rautorisation du défrichement ne serait pas acct)rdée aux particuliers. Ces cas étaient ceux où la conservation des bois était reconnue nécessaire :
1« Au maintien des terres sur les montagnes ou sur les pentes ;
2° A la défense du sol contre les érosions des fleuves, rivières ou torrents ;
3^ A l'existence des sources ou cours d'eau ;
4^* A la protection des dunes ou des côtes contre les érosions de la mer et Tenvahissement des sables ;
5** A la défense du territoire dans la partie de la zone frontière qui sera déterminée par un règlement d'administration publique ;
6* A la salubrité publique.
Cette même loi prescrivait au propriétaire qui aurait défriché sans autorisation, de rétablir les choses dans un délai de trois années.
L'opinion publique se montrait reconnaissante en France de toutes les mesures qui pouvaient sauver quelques-unes de nos vieilles futaies de chênes, intéressantes à tant de titres, et dont les bienfaits avaient une autre portée que celle de la création de bois d'œuvre.
En 1865, lorsque l'Etat demanda aux chambres rautorisation d'aliéner, dans l'espace de 6 ans, des bois du domaine, jusqu'à concurrence de 100 millions de francs» il dut y renoncer devant les manifestations du sentiment public.
A chaque besoin d'argent la hache se lève sur les vieux chênes"; l'année suivante, une loi du 11 juillet affectait les
forêts à la caisse d'amortissement; en vertu de cette loi» des
aliéo^tJiop3 de bois domaniaux et des venties extraordi* jiaires enlevaient encore, de 1866 à 1868, 3,600 hectare$ de forêtsy.
Au mois de juillet 1860' fut publiée une loi très imporlante qui avait pour but le reboisement des montagnes. Il fallait des ressources pour une œuvre aussi considérable ; naturellement les forêts existantes durent en faire le^ frais, et la moitié de la somme nécessaire dut être réalisée par •des aliénations partielles du domaine forestier.
Cette loi associait cependant deux intérêts puissants, la conservation du sol et la production du bois. De 1861 à 1868, 79,000 hectares furent reboisés. Dans le rapport du directeur général des forêts au ministre des finances, nous remarquons que dans les plantations de diverses essences faites dans le département de l'Isère, ce sont celles de chêne rouvre qui ont le mieux réussi avec celles de frêne. Jjes semi9 dans le n>ême département ont aussi donné un avantage au chêne.
Lorsque les plants doivent subir un long transport, les chênes remportent encore, pour ces opérations de reboisement, sur les résineux proprement dits, qui ne supportent pas de longs déplacements.
Dans les Pyrénées, à Baréges, menacés par tes torrents ^'eat surtout le chêne, seul ou mélangé, qui a été employé ; ^ul au39i le chêne a réuasi de semis, Los résineux, 3W pe^ pentes exposées m sol^l, imt teurs radioules hori»©tales atteintes par la dessiccation, tandis que le chêne qui enfonce son pivot ne craint pas cette action. Les semis <ie oette essence ont surtout du suecèa, quand, en enrobant lies glandô de plâtre, on le^ iff éserve ainsi 4es cprneill«5 ^t des mulots*
Yoid les proportioQà des diverses ëseenceB qui ont réosËi de plantaticm ou de mrsm daxiis les mantâgnes d^ risèrè :
IPlaittatioD. àéafts.
Ohêtie. -0,9 0,8
Frêne 0,» 0,8
MelèaB 0,^8 •— •
Pia sylvestire. 4),'2 0,7
Kû ûoir . '. * 0,1 -^
Robinier ... * 0,1 fc—
Sapin *— 0,7
Epicéa » — 0,4
Sur les plateaux élevés et battus des veats , le chêne doit céder la place au hêtre pour les reboisements.
Dans le département des Landes on semble préfér-er les résineux au chêne pour le reboisement. Le càêne, .cependant, y prospérerait. En 1822, M. de Serigny mesura à Saiat-Jean-de-Marsan (Landes), un chêne qui» planté depuis 68 ans^ avait 3™,70 de tour, et en 1825, le successeur de M- de Sérigny signalait encore les Landes comme très-favorables au développement du chêne.
La loi de 1860 n'était votée que pour dix ans^ son action devait être renouvelée en 1870. Dieu sait ce que coûteront, 4 ce qui reste de nos forêts, les malheurs nouveaux qui nous accablent. ^ La main qui donne t la conservation ou A la régénéi:ation du sol forestier est avare, mesquine, parcimonieuse; larges au contraire, ouvertes et avides soat les mains qui lui prennent, b M. Ch. de Eirw^aji éûrivait ^es paroles en 1869, alors que le budget de la France ét^t de deux milliards.
Depuis le commencement du siècle^ plus de 400,000 heo- •tares de forêts ont été aliénés. Le défrichement de %WfiQQ lieetareB ^ été autorisé, et la |^rte d-e TAlsao^-
Lorraine nous a coûté 500,000 hectares de nos meilleures forêts, dont 150,000 était la propriété de l'Etat.
A l'heure actuelle, le domaine forestier de la France, c'est-à-dire 1? superficie couverte de végétation ligneuse, peut être évalué à 7,500,000 hectares ; c'est le reste des 40,000,000 d'hectares qui, il y a dix générations de chênes, couvraient la Gaule à l'époque de la conquête romaine. Sur cette proportion la contenance en bois de chêne est tout au plus de 2,000,000 d'hectares.
Les malheurs de la guerre contre l'Allemagne, la lourde rançon à payer pouvaient faire craindre encore pour nos forêts. On semble heureusement les avoir oubliées , ou plutôt, comme l'a dit M. Léon Say à la tribune, la science du crédit est trop avancée pour que l'on s'adresse à de si faibles moyens.
L'inquiétude sur le sort de ce domaine n'en a pas été moins vive parmi les hommes soucieux de cette richesse nationale, et elle s'est traduite par une proposition portée devant l'Assemblée nationale, afin de transférer la direction des eaux et forêts du ministère des finances au ministère de l'agriculture.
Les orateurs qui ont soutenu ce projet ont remis sur le tapis les arguments formulés depuis longtemps sur les dangers de laisser entre les mains du fisc une matière à argent aussi souple, aussi maniable que les forêts.
M. Corne, qui veut remettre les forêts au ministère de l'agriculture, se base sur ces aliénations si fréquentes et si facilement consenties depuis le commencement de ce siècle, lesquelles ont diminué de 358,000 hectares nos forêts de plaines, et ne nous ont laissé, pour ne parler que de celles-là, que 326,000 hectares de futaies propres à la production du chêne ; surface boisée avec laquelle pous devons pourvoir la marine^ les travaux publicsi et
satisfaire à la fabrication des merrains pour le commerce des vins.
Dans un éloquent discours, M. Cézanne plaida aussi
pour nos derniers chênes, et, dans l'intérêt de leur
sécurité future, demanda que leur sort fût séparé de
celui des finances. — Il est très probable que le ministre
des finances viendra dire encore, il faut que les forêts
donnent 100 millions; mais le ministre de Tagriculture se
lèvera, ayant à ses côtés le directeur général des forêts,
d'accord avec son chef, et fera appel à ses collègues.
Le ministre de la marine dira : ne touchez pas aux forêts,
elles sont nécessaires à la marine, c'est pour la marine
qu'ont été faits tous les règlements relatifs aux forêts.
C'est pour la marine que Charles V a édicté les premiers
règlements forestiers que nous connaissons. C'est pour
elle que Henri IV et Sully ont rédigé l'édit de Rouen.
C'est pour la marine que Louis XIV a rendu la grande
ordonnance de 1669, en tête de laquelle Colbert mettait
cette éloquente action de grâces : • A la Providence, qui
a béni les premiers efforts du roi et fait refleurir le
domaine forestier de la couronne. • Le ministre de la
guerre dira que les forêts sont nécessaires à la défense
du territoire, et celui des travaux publics réclamera aussi
en faveur des forêts pour les constructions, les usines et
les chemins de fer. — *
M. Paul Jozon parla dans le même sens, mais ne sut pas taire la seule chose qui pouvait faire échouer le projet, la facilité avec laquelle le ministre de l'agriculture pourrait autoriser, dans les années sèches, l'entrée du bétail dans les forêts, entrée désastreuse quelles que soient les précautions, et qui, en 1870, a causé tant de mal à nos jeunes peuplements de'^chênes.
La conclusion: (fe ee^ tféftat fût Ite maîiïtieii des' fbrêlîs au ministère des finances. Dieu veuille qu'on n'ait pas â s'en repentir ! Que les futaies et les beaux chênes soient respectés, que le reboicement de nos montagnes se continue. Les conditions sociales dans lesquelles nousiontrons^ et qui ont amené la doublement du prix de la houille,, appellent toute notre sollicitude d^ ce côté.
Au commencement de ce siècle,, Sonnini, comparant la situation forestière de la France de 1789 avec celle que lui avaient faite quelques années de révolution , s'écriait : ^ € Dépositaires sacrilèges, nous avons dévoré une propriété |)récieuse dont nous n'étions que conservateurs passagers. Ce délit public n'est pas de nature à s'effacer avec le temps : la postérité en conservera le souvenir et l'horreur',, et toutes les fois qu'elle portera les yeux sur la pénurie que nous lui avons transmise en place des richesses léguées par nos ancêtres , elle vouera notre mémoire à ta honte et à la malédiction. »
Lojfsque Ler xix^ siècle tonch^ax aui seuit é^ son étenûtév B'^estrit pas à eraindreque lia même ma/têdd^tion n'diccom-« p,gûe> sûF le^ chemin de la postérité les hommeiï qui^ pra^ dant vingt ïtistres , auront , d'expédients ^^ expédients ,. tfétruit le domaine» forestier' de ïa Praû€e,
^ force semble liée cepe^idanti à^ ces gï^ndes ftttaies de chênes , exubérante et splendide ehevelure de soâ aol fécond. Mais quand, nouvelle Dalila, la politique aventu- Wu^ auta» éoupé ce& dfei'niers bois, pauvre» pays, pouf ra«-tu dto moins, c©mjme Samson^ ton imiage^ sôisfô les ruines-ctett'nières, écr&ser les vendeurs;!