DÉCRET DU 16 OCTOBRE
— Considérant que les lois et ordonnances sus-énoncées entourent l'exercice de l’ancien droit de martelage possédé par l4 marine de difficultés pratiques telles que ce département a cessé de faire usage de ce droit, se réservant d'y recourir si cela devenait nécessaire ;
Considérant qu'il est aujourd’hui démontré que, même dans les circonstances ordinaires, les marchés de bois par adjudication ne suffisent plus pour assurer à la marine des approvisionnements bien assortis ;
Considérant enfin que les forêts domaniales contiennent un grand nombre des arbres spéciaux que le département de la marine ne réussit pas toujours à racheter des adjudications des coupes vendues par l'administration des forêts, et qu’il importait par conséquent à l'État de ne pas aliéner ces arbres ;
Art. {%, — Notre ministre des finances est autorisé à faire réserver et livrer directement chaque année par l’administration des forêts, à la marine impériale, les bois extraits des forêts dépendant du domaine de l’État et propres aux constructions navales.
Les articles suivants réglaient le mode de cession des arbres. Chaque année la direction des forêts devait faire connaître à la marine le lieu des coupes. La marine indiquait les coupes sur lesquelles elle désirait qu’on lui réservât les arbres dont elle fournissait le nombre et les signaux. Ces arbres dès lors n'étaient compris dans les ventes que pour les houpiers, etc. Les adjudicataires étaient chargés de l’abattage et du transport hors de la forêt sur un point déterminé. C’est alors seulement que les ingénieurs devaient intervenir pour choisir les arbres. La marine ne devait que le prix des pièces équarries admises pour son service; mais elle était tenue à des
indemnités pour le dépérissement causé par le sondage des pièces rebutées.
Cette dernière clause, qui rendait pour la marine lacquisition des bois de l'Etat très-onéreuse, ou l’exposait, faute d'examen suflisant, à de graves mécomptes, indique bien l'esprit nécessairement fiscal d’une administration ressortissant du ministre des finances
C’est cependant à elle seule qu'était dévolu désormais le soin de choisir dans les forêts les arbres propres aux constructions navales. S'il s'était seulement agi de bois de mâtures, cela eût été possible, mais il était surtout question de bois de chêne, celle de toutes les essences ligneuses qui importe le plus aux constructions. « Le décret du 16 octobre 1858, écrit M. Burger, inspecteur des forêts, ne s'occupe que de l'arbre propre à la formation de la coque d’un navire et non de l’arbre propre à sa mâture ; par conséquent, l'arbre propre au service de la marine, dans l'esprit du décret, est uniquement l'arbre essence chêne, ou celui essence orme, mais plutôt la première de ces deux espèces. »
L'incompétence des agents forestiers, en pareille matière, était évidente ; rien ne le prouve mieux que la nécessité où fut conduite l’administration forestière de remplacer l’action du génie maritime et de ses agents par une instruction technique.
En 1859 parut en effet une instruction sur les bois de marine et leurs applications aux constructions navales, publiée par ordre du ministre de ce département.
« Un décret du 16 octobre 1858, disait cette instruction, a autorisé l’administration des forêts à livrer directement, à l'avenir, à la marine impériale, les bois extraits du domaine de l'Etat, .et reconnus propres à entrer dans la construction des vaisseaux. Aux termes de l’article { de ce
décret, les agents forestiers étant chargés du choix de ces arbres sur pied, une instruction technique leur était nécessaire. »
L'administration forestière était donc devenue maîtresse absolue dans son domaine. Cette nouvelle situation lui créait des obligations envers la marine. On ne saurait dire si la responsabilité qui allait lui incomber la préoccupa beaucoup ; marquer et réserver les chênes que ses agent;, guidés par l'instruction dont nous venons de parler, croiraient pouvoir contenir les pièces demandées par les ports. Voilà peut-être à quoi, dans sa pensée, se borneraient désormais ses rapports avec la marine.
Personne n’a mieux compris et mieux exprimé ce que l'État entendait exiger désormais des forêts domaniales, que l’un des ofliciers de cette administration, M. Burger. Il est nécessaire de placer ici les observations de ce savant forestier. Elles montreront combien l'État se trompait en pensant que le décret de 1858 allait faire arriver les belles pièces de chênes de ses forêts dans nos arsenaux ; elles montreront encore que, pour atteindre ce but, la conservation forestière avait à modifier profondément ses méthodes. Nous allons donc suivre cet excellent juge dont personne ne récusera la compétence ({).
En affectant dorénavant les forêts domaniales au service de l’approvisionnement de nos ports, et en chargeant directement le forestier de choisir et de fournir les arbres qui y sont propres, c'est une source normale que le gouvernement met en présence d'une consommation normale, c'est une fourniture régulière, soutenue, progressive, en rapport avec les besoins de la flotte, qu'il demande à nos forêts maintenant et pour toujours.
(4) Le travail de M. Burger a été publié par ordre du ministre dans la Revue maritime et coloniale.
Il devient donc nécessaire, pour que les forêts domaniales puissent donner une certaine quantité de bois propres aux constructions navales, que ie forestier y cultive spécialement le chêne dit de marine.
La culture du chêne de marine n'est donc plus facultative et accessoire, mais obligatoire et principale; jamais le problème sylvicole, que cette création entraîne, n’a été posé aussi nettement au forestier.
Dans les forêts actuelles, le chêne de marine est représenté par quelques arbres d’un avenir douteux, éparpillés cà est là dans les coupes définitives, pour parcourir une deuxième révolution, par quelques chênes oubliés sur les lisières ou sur le bord des routes, dans un petit nombre de forêts seulement. Telles sont, disait M. Burger, inspecteur des forêts, telles sont les traces que j'aie jamais trouvées de nos préoccupations -à l'endroit du type d'arbres dont nous nous occupons
Le chêne de marine est un arbre d’une forme toute particulière ; cette forme, il faut la trouver, il faut la produire.
On pourrait se demander si c’est bien l'affaire du forestier, si ce n’est pas plutôt l'office de l’arboriculteur. Le forestier élève des massifs et non des arbres; son idée dominante est d'arriver à la plus grande somme de production utile dans le plus petit espace et le moins de temps possible. C’est la forme élancée qui réalise le mieux ces combinaisons, c’est elle qu’il favorise dans les massifs.
Aujourd’hui on laisse la question économique de côté, on lui demande un arbre d'une forme, d’un volume et d'une constitution toute particulière, et dont l'introduction dans ses massifs contrecarre radicalement ses idées. Nous croyons qu’en distribuant inégalement l'air et la lumière, on pourra créer dans les forêts un grand nombre d’'accidents de formes, car ces situations génératrices du chêne
de marine existent déjà dans les forêts, seulement elles n’y sont que des anomalies fort rares et fort combattues.
Avant d'indiquer comment on produira un chêne de marine, M. Burger le décrit ainsi :
C’est un arbre de semis; il.tire de cette bonne origine ses qualités de durée et de solidité.
C’est toujours un arbre vieux, entre 150 et 200 ans ; c’est un arbre de l’autre siècle, le produit d’errements forestiers autres que les nôtres. C’est un étranger dans nos forêts modernes (1).
La grosseur est de 1", 80 au moins, 4 mètres de tour au plus à 1",33 du sol.
La hauteur du chêne de marine est faible par rapport aux arbres du même âge élevés dans nos massifs.
Sa forme est trapue et irrégulière, sa tige est droite ou courbe jusqu'aux premières branches.
Il a communément un fort houpier. Quand il arrive que ce houpier est fortement membré, c’est-à-dire qu’il offre des branches assez grosses pour pouvoir faire avec une portion de la tige ce que la marine appelle une courbe, alors cet arbre est une bonne fortune en raison de la rareté de pareils accidents.
D’après tout ce qui précède, le chêne de marine a bien l'aspect d'un végétal vigoureusement constitué, il donne bien l’idée de la force, de la résistance et de la durée. Voilà pour l'extérieur. Quant à l’intérieur, la marine n'est pas moins exigeante. Le chêne ne doit pas avoir de défauts capitaux. Comme tissu, sa fibre doit être résistante et élastique. Comme produit de culture, le chêne de marine est plutôt un arbre d'isolement qu’un arbre de massif.
De ces qualités résultent des conditions de culture spé-
(4) C'est un enfant du hasard, disait M, Bonnard.
ciales. D'abord il lui faut un sol fertile et profond. Il n’est pas de développement complet de cette belle essence sans sol en dehors d'un massif serré. Il est vrai qu’on peut citer de belles futaies, telles que celles du Spessart, du Tronçais, de Blois, qui prospèrent sur des sols de peu de profondeur ; ces exemples prouvent seulement que la fertilité peut être créée par le couvert permanent du sol. Il faut au chêne de marine de l’air et de la lumière : de l’espace en bas pour que ses racines puissent s'étendre, de l’espace en haut pour que la cime s’accroisse en proportion des racines et qu'il y ait corrélation entre les organes de la succion et de l'élaboration.
Quand au mode de traitement qui conviendra le mieux au chêne de marine, M. Burger consulte la marine ellemême. Son expérience est incontestable, dit-il, son jugement doit être décisif.
On. lit dans l'instruction du ministre de la marine, publiée à l’occasion du martelage des chênes dans les bois de l'État, et de leur emploi dans les constructions navales :
« Les chênes peuvent vivre en futaie pleine ou isolée, et placés sur le bord des héritages ou en taillis sous futaie.
Dans le premier cas, le besoin d’air les force à filer ; leur bois est franc de droit fil, éminemment propre à être débité à la scie ou à la fente. Comme ils ne portent de branche qu’à l'extrémité de leur tige, ils ne sont point sujets aux maladies qu'’entraine la rupture desdites branches.
Dans cet état, ils sont propres à toutes les pièces droites ou légèrement courbes de la coque des ‘vaisseaux, ou à être débités en planches ou bordages. Mais ayant végété constamment dans un air froid ou humide, n’ayant reçu que fort indirectement l'impression des rayons solaires, leur bois est presque toujours tendre et durerait peu de
temps, si, comme les pièces de la membrure, il était exposé à des causes actives de destruction.
La membrure se travaille presque en entier avec des arbres de la seconde catégorie, qui croissent sur le bord des héritages ou en simples bouquets, et qu'on désigne pour cette raison sous le nom de bois champêtres et de bois de fossés.
L'isolement de ces arbres, auxquels des produits similaires ne disputent pas la nourriture, fait qu'ils prennent un développement énorme, en même temps que leur bois acquiert des qualités tout à fait supérieures. La constance et l'intensité des vents régnants leur communique dès leur naissance des courbures extrêmement précieuses pour la marine. Enfin les grosses branches, qui peuvent se développer sans obstacle sur leurs tiges, procurent les courbes de liaison si recherchées et devenues si rares aujourd’hui.
Malheureusement ces arbres qui possèdent tant de précieuses qualités, sont soumis à de nombreuses causes d’avaries. Sans défense contre l’intempérie des hivers, la gelée, la pluie, l’impétuosité des vents, les changements brusques de température, surchargés de branches souvent énormes, étêtés la plupart du temps, sans soins ni discernement, ils contractent les maladies les plus variées, qui en rendent la recette extrêmement difficile.
Quant aux arbres extraits de taillis sous futaie, on concoit qu’ils doivent en quelque sorte participer de la nature des deux premières catégories, mais on ne peutse dissimuler que la suppression périodique du taillis protecteur ne leur soit préjudiciable. »
Des trois modes, c’est celui de la futaie en massif qui concorde le moins avec la culture du chêne de marine, et celui du taillis sous futaie qui s'en rapproche le plus.
Quant aux arbres isolés, leurs forêts sont possibles. Ce sont des forêts d'isolement ayant pour but utile et tout spécial la production marine : c’est l’antipode de la forêt en massif. Si la forêt en massif serré nous donne une production maxima sur une surface donnée, et par groupes d'arbres, la forêt d'arbres isolés procurerait une production maxima sur le sujet pris isolément, des formes ramassées courbes et droites, la dimension grosseur poussée aussi loin que possible. c
M. Burger, après avoir démontré la possibilité de futaies-d’arbres isolés, cherche comment on pourrait modifier les modes de culture des forêts domaniales, pour se rapprocher le plus possible des conditions de la production du chêne marine.
Dans le système de la futaie pleine, les arbres sont de semis, ce qui assure leur longévité; ils sont en massif serré, ce qui détermine leur forme. Ils sont exploités au point de vue de leur maxima de rendement pris en bloc.
Le point de départ est bon pour le chène marine, mais l'éducation ne le réalisera jamais; il n’en résultera que des bois droits ou courbauts de la hauteur desquels on n'a jamais besoin, et dont les diamètres sont insuffisants. Les bois à courbures n’y viendront pas ; les lisières même n'en pourront fournir, les arb:es y étant mutilés par un élagage vertical exigé par les voisins: il en sera de même sur le bord des chemins.
Le chêne de marine s’obtiendra dans les grandes futaies de plaines, sur de bons fonds. De fréquentes éclaircies améneront l’air et la lumière dans la futaie ; l’accroissement en hauteur se ralentira au bénéfice de l’accroissement en diamètre. Lors du balivage on réservera de préférence les brins courbes, fourchus et branchus.
Voilà, avoue M. Burger, tout ce que le forestier pourra
faire. Quant aux autres circonstances qui déterminent la forme spéciale du chêne marine, on les fera naître, quand cela pourra se. faire sans sacrifices marqués, à défaut du hasard des clairières et des lisières.
On arrivera ainsi à un type d'arbres qui aura déjà des qualités propres au service de la marine, mais qui souvent encore pêchera par la principale, celle de la grosseur voulue : 1,80 est la grosseur minima demandée par la marine. Les chênes des futaies pleines donneront rarement, dans les bons sols, de 160 à 180 ans, les pourtours moyens et maxima de la marine, 2", 2",50, 3" et 4",
Peut-être en abandonnant le principe économique de l’exploitabilité composée, admis dans les forêts domaniales, pour les futaies pleines, et en adoptant une exploitabilité correspondant à l’apogée de la puissance végétative, on y arrivera.
Le taillis sous futaie ou composé s’agençant mieux que celui de la futaie en massif avec les exigences culturales du chêne de marine, ainsi que le reconnaît la marine ellemême, ses produits sont préférés.
Le taillis composé a deux éléments qui se contredisent, ce sont deux forêts enchevêtrées l’une dans Pautre, le taillis et la futaie. La futaie procède du taillis, dont les brins sont presque tous des rejets de souche. C’est fâcheux pour l’avenir du chêne de marine, type d'arbre dont la bonne origine est la condition sine qu non de la longévité et de la saine croissance. Ce n'est pas une des moindres causes de la rareté de cette sorte dans les forêts où elle devrait être abondante.
Sur 50 baliveaux réservés au moment de la coupe du taillis, 10 au plus sont destinés à parcourir une carrière plus ou moins longue. Telle est la ressource fortuite en chêne de marine du taillis composé : et encore il faut
supposer que ces 10 baliveaux se soient trouvés placés dans la forêt de manière à ne pas contrecarrer la règle d’espacement.
Aïnsi sur 50 arbres choisis, 10 arrivent à 150 ans, limite de l’exploitabilité forestière. Ces arbres ont donc été élevés dans de toutes autres conditions que dans le régime précédent. À partir de 30 ans, âge auquel ils ne sont plus taillis et sont devenus futaies, ces arbres ne croissent plus en massif : placés de 8 à 20 mètres les uns des autres, la situation de chacun, par rapport à ses voisins, est l’état d'isolement.
Le taillis qui se reformera sous ces arbres devenus futaie, sera protégé par eux. Chaque 30 ans, les troncs de la futaie seront de nouveau découverts, mais la cime ne sera plus ni pressée ni gêènée. L'effet périodique de la croissance du taillis sur les troncs de la futaie sera de les isoler et de les pousser en grosseur.
Il résultera de ce mode d'éducation, à cause de la plus large part donnée à l’action de l’air et de la lumière, que le chêne de marine y trouvera plus que dans la futaie pleine en massif ses principes de calture.
Malheureusement, dans les forêts de l’État, à 150 ans a lieu la coupe définitive. et le chêne ainsi élevé n’a guère à cet âge, dans les taillis sous futaie, que 2? mètres au plus de grosseur, et le plus souvent 1m,60. La marine se voit donc enlever, par le terme de cette exploitabilité, 20 ans, 60 ou 90 ans trop tôt, les chênes qui, à 180, 210, 240 ans, lui eussent donné des pièces de 2,50, 3 mêtres, et même 4 mètres de tour. Il faut donc substituer à l’exploitabilité ordinaire l'exploitabilité physique, qui consiste à laisser les arbres sur pied jusqu'aux premiers signes de dépérissement.
L'espacement des arbres, règle uniforme suivie par les
forestiers sans tenir compte de la nature du sol, produit partout des formes régulières. C’est un obstacle à la production du chêne de marine qui croît surtout sur les lisières dans les clairières , dans les situations anormales, en un mot.
Il faudrait donc créer dans les taillis sous futaie, dit M. Burger, les mêmes contrastes : opposer le vide au massif et rapprochant, si le sol le permet, les arbres les uns des autres pour former des groupes, accouder l’obstacle au libre essor, la lumière à l'obscurité, contrastes d'où pourraient sortir les formes contournées, les courbes si variées dont a besoin la marine.
M. Burger établit sur ces données un ensemble de modifications au traitement du taillis sous futaie, d’où devra sortir pour lui le chêne de marine.
Quelques temps après le décret du 16 octobre 1858, M. Clavé estimait à 40,000 mètres cubes de chêne équarri les besoins annuels de la marine militaire, ou si l’on veut 80,000 mèêètres cubes de bois de chêne en grume.
Le même auteur, dans ses études forestières, dit: « Dans la situation où se trouve aujourd’hui le domaine forestier de l'État, on estime qu’il peut fournir annuellement 10,000 mètres cubes équarris de bois propres à la marine. » C’est le quart de ce qui serait nécessaire.
En 1859, 1860, 1861, on martela pour la marine dans sept forêts du bassin de Paris, d'une contenance de 5,767 hectares, et où l'étendue des coupes annuelles était de 242 hectares. Sur cette dernière contenance, il a été trouvé par an en moyenne 265 chènes propres aux constructions navales; 5 pour cent environ des arbres marqués a été rebuté par la marine. En somme, 679 mètres cubes de chênes en grume ont été livrés à la marine par ces 5,767 hectares, ce qui fait 2,80 mètres cubes par hectare.
Cette superficie en taillis sous futaie présentait des forêts irrégulières et des forêts régulières. Les premières ont. fourni à la marine 2,49 arbres par hectare et les secondes 0,53, ce qui fait 1,03 chêne par an sur l’ensemble.
Ainsi donc la pénurie à cette époque était grande ; forestiers et agents de la marine s’accordaient à reconnaître que, dans 30 ans, à la révolution suivante, elle serait encore plus considérable. ,
Ce sont les forêts irrégulières, celles où la futaie l’emporte sur le taillis, et où les arbres ne sont pas tous par groupes réguliers au point de vue de l’âge, qui produisent le plus de chênes de marine : cette remarque est une leçon pour le forestier.
Les bois fournis par ces forêts domaniales du bassin de Paris ont offert à la marine, en bois droits, d'excellents chênes comme tissus et comme longueur ; et parmi, on trouvait les neuf dixièmes en plançcons ou bois de bordages.
Les bois courbants n'étaient que dans la proportion de un trentième, et encore composés des signaux les plus communs.
Les bois courbes ont totalement fait défaut.
Dans l'état actuel de notre matériel futaie, M. Burger, dans le travail que nous analysons, se proposait de savoir sur quelle étendue de forêts pareilles à celles dont il vient d’être question, il faudrait chaque année exercer le martelage de la marine pour réaliser 40,000 stères équarris.
Ce calcul conduit à une impossibilité.
En effet, ces 40,000 stères correspondent à 80,000 stères en grume, qui représentent 29,411 chênes !
Dans les forêts types précédentes, la production moyenne à l’hectare de chênes reçus par la marine a été 1,03, et si l'on veut 1,09, en y ajoutant les 6 pour cent qui, bien que martelés, ont été refusés par la marine.
À 1,09 chênes par. hectare, les 29,411 seront donc un choix fait parmi 31,175 chênes, lesquels se rencontreront sur une superficie de 28,600 hectares. Cette superficie serait la possibilité ou la coupe annuelle d’une forêt de 681,554 hectares.
C'est cette étendue que, dans l’état actuel de nos forêts, il faudrait affecter aux martelages de la marine.
Mais sur les 1,077,046 hectares de forêts gérées par l’administration forestière, au moment où ces calculs étaient faits, on trouvait seulement :
FATE NTIEIB 2e imac cu=pn ie 193,091 hectares
Taillis sous futaie en conversion..... 96,528
Ta SOUS - MATAIE FLE NU OUEN 493,874 « Moral. “HUE. 783,493 hectares
de forêts feuillures.
Dans cette étendue, la proportion de l'essence chêne ne pouvait être évaluée qu’à 38 pour cent au plus.
En réfléchissant, en outre, à liuégalité de la croissance du chêne, suivant la -nature du sol, on réduisait tellement le chiffre de 783,493 hectar s, qu'on n'y trouvait même plus les 661,554 hectares indiqués plus haut.
Il faudrait donc, au moins, affecter toutes les forêts à la marine.
Ainsi, de l’aveu même d’un officier de la conservation forestière, la marine ne saurait trouver sur le domaine de l'État les chênes nécessaires à la construction de ses vaisseaux, nien quantité ni en qualité. Ce qu’il y a surtout -d’intéressant dans le débat, c'est de voir um esprit aussi pratique et aussi judicieux que M. Burger amené aux mêmes conclusions que celles de M. Bonnard, l'affectation à la marine d’une certaine étendue de forêts aménagées spécialement.
Voici, d’après le savant forestier, sur quelle étendue de . forêts il y aurait lieu d'exercer le martelage, en admettant que ces forêts aient été aménagées comme il l’a indiqué pour la production du chêne marine, et amenées à leur maximum de production ; il arrive par le calcul à fixer à 176,000 hectares de taillis sous futaie aménagés à 30 ans : et, sur cette étendue, 5,800 hectares fourniraient . annuellement les 29,411 pieds nécessaires à la marine.
Il faudrait 120 ans pour créer, sur cette superficie, cette possibilité annuelle qui affranchirait la marine du recours à l'étranger et aux particuliers.
120 ans! « C'est long pour une individualité, dit M. Burger, ce n’est pas long pour une société, c’est une phase de sa vie, c’est le temps d'une expérience. Prenons ce chiffre sans effroi, habituons-nous à cette pensée de prévoyance, réalisons-la sans plus tarder, et nos petits-neveux, maitres de leur flotte, seront dégagés d’une idce qui n’aura cessé d’être, penlant des siècles, la préoccupation .et le souci de leurs aaicêtres. »
M. Burger demande une affectation double de celle que M. Bonnard jugeait nécessaire : c’est que ce dernier choisissait les fonds de cette affectation , et en raison de sa fertilité, pouvait en réduire l'étendue.
Qu'importent d’ailleurs ces différences le jour où l’on sera d'accord sur la nécessité d'une affectation, le reste sera réglé expérimentalement.
Un jour peut-être, lorsque la succession des sottises politiques, qui est le mal chronique de la France, aura réduit plus qu’il ne l’est encore le domaine de l'État; lorsque le morcellement des héritages aura fait disparaître les bois des particuliers, peut-être le dernier lambeau de notre richesse forestière sera donné à la marine pour y produire le chêne, symbole disparu de notre force et de notre puissance !
Nous avons démontré que le décret du 16 octobre 1858 laissait la marine à la merci de l'administration forestière, et n’améliorait pas beaucoup la situation précaire où elle se trouvait quand il s'agissait pour elle de trouver du bois de chêne.
L’instruction qui devait servir de guide aux forestiers fut complétée par un nouveau tarif pour le bois de chêne, qui modifiait celui du 2 juin 1852 dans le sens des corrections qui se trouvaient déjà insérées dans les cahiers des charges pour les fournitures de bois. Ce nouveau tarif et l'instruction furent adressés aux ports le 19 décembre 1859.
On entend par tarif des bois de marine la dimension de chaque pièce et la a AL qu'elle doit avoir après la mise en œuvre.
La marine admet trois catégories de bois de chêne : les bois droits, les bois courbants et les courbes.
Les bois droits peuvent avoir une légère courbure, comme les demi-baux, les barrots de gaillard, etc.
Parmi les bois courbants, les uns ont une seule courbure dans un même plan, les autres en ont deux (genoux de revers, alloñges de revers). Un petit nombre est courbe dans deux sens, ce sont les bois dits à deux bouges. Tous ces bois, quelle que soit leur destination, sont astreints à un minimum de flêche qui, tantôt placée au milieu de la pièce, entraîne la symétrie des courbures, comme dans les varangues plates, mais qui le plus souvent peut être située en un point variable entre le milieu et les extrémités.
Les courbes peuvent être considérées comme des pièces droites qui en un certain point de leur longueur se releveraient brusquement, et dont les deux parties, à l’intrados
seulement, seraient raccordées par un congé. Plus eclui-ci a d'étendue, plus la courbe a de force et se trouve dans de bonnes conditions. Les courbes provenant en général de l'union d’une branche maîtresse avec l'extrémité du tronc de l'arbre, on a été conduit à distinguer le pied de la courbe de la branche.
Dans chacune des trois catégories précédentes, il y a plusieurs genres de pièces au point de vue de leur configuration et de leur emploi. Dans les bois droits par exemple, la quille, l’étambot, etc, sont des pièces de même catégorie, mais de genre ou, comme on dit, de signal différent. Dans les bois courbants on distingue aussi plusieurs signaux, varangues, allonges, genoux, etc. Dans les courbes, celles d’étambot et de pont constituent également des signaux différents.
L’assortiment du bois de chêne nécessaire aux constructions serait composé d’un certain nombre de pièces de chacun de ces signaux, si les navires avaient tous les mêmes dimensions. Mais il n’en est pas ainsi: l’étambot ou la quille d’un vaisseau n’auront pas les mêmes proportions que celles d’une frégate ou d’un brick ; il faut done, dans chaque signal ou dans chaque genre de pièce, des dimensions très-variées , correspondantes à la taille des navires que l’on est appelé à construire. C’est ce que l’on nomme espèces ; la marine en admet sept. Cela veut dire que l’approvisionnement d’un port, en pièces pouvant fournir des étambots, devra comprendre sept dimensions . différentes.
Le tarif des bois de chêne en usage dans la marine indique les flêches de courbure des bois courbants, la forme des pièces de chaque signal et les dimensions des sept espèces de pièces du même signal. }
Dans la charpente humaine , qui à bien des analogies
avec celle d’un vaisseau, nous trouvons aussi des catégories, des signaux et des espèces.
Les fémurs el les tibias sont des pièces droites, de même catégorie ; les côtes sont des pièces courbantes ; le maxillaire inférieur est une courbe. Les tibias et les fémurs sont de signaux différents. Le fémur d’un enfant et celui d’un adulte sont de même catégorie, de même signal, mais, d'espèce différente, de même que l’étrave NE chaloupe et celui d’un vaisseau.
Les fournitures de bois de chêne à la marine se font conformément au tarif dont nous venons de parler.
Dans ses marchés, la marine à abandonné l’ancien système , d’après lequel les différentes espèces de chaque signal et de chaque catégorie étaient payées suivant un prix déterminé. Aujourd’hui elle fixe les assortiments qui doivent constituer une fourniture et achète en bloc, à un prix unique, le stère de chêne de chaque adjudication.
Pour encourager cependant la recherche des pièces hors ligne, telles que les quilles et élambots de vaisseaux, les courbes de première et de deuxième espèce, recherche qui demande du temps, pièces dont l’acquisition est onéreuse, la marine établit des primes rémunératrices. Ainsi elle accorde 15 pour cent en plus des prix généraux aux quilles, étambots de 1" espèce, 30 ou 40 pour cent aux courbes de 1° et de 2° espèce, enfin 15 à 20 pour cent à celles de 3° espèce.
On voit qu'en admettant, par exemple, un prix moyen de 140 fr., le stère des pièces de choix peut s'élever à près de 200 fr.
Nous avons déjà dit que le prix du bois de chêne avait beaucoup varié en France ; la marine l’a toujours payé fort cher. Aux époques où sa valeur n’était pas très-élevée, les transports étaient onéreux, ce qui établissait une sorte de compensation.
Au prix de 130 fr. le stère des marchés les plus récents, comparons celui du même volume de chêne, en 1784. Telles d’Acosta, grand-maître des eaux et forêts, disait que le roi payait au moins 4 livres 10 sols de prix commun le pied cube de chêne rendu dans tous les ports de construction de l’Océan et de la Méditerranée. Ce prix ajoutait-il, qui paraïîtrait exorbitant par la suite n’est cependant pas suffisamment rémunérateur pour les fournisseurs. Cela lenait aux mauvaises conditions d’exploitation des bois, et il croit qu’on aurait pu avoir le chêne à 30 sous le pied cube; ce qui, sur un approvisionnement annuel de 120,000 pieds cubes (environ 5,000 mètres cubes), coûtant 5,400,000 livres, ferait 3,600,000 livres d’économie. Voici le calcul du savant forestier :
20 chênes produisant 300 pieds cubes, ou un cent de bois,
sont évalués, avec les frais d’ad)udication à... 300 liv. Exploitation, déduction des copeaux... ..... 10 Transport de la Champagne à Brest....... 192 Frais de régie à 1 sul 6 deniers par p. cube. 22 10 sols MTAIS PIE VUS Lane ee ee nds + 0 POUIE 5 10 530 Liv. »
A déduire lé TONDIEr 1... um... 80 »
Voilà le prix de 300 pieds cubes, ce qui fait 30 sols le pied cube. Dans ce total il n’est pas tenu compte du droit que les bois de chêne de la marine payaient alors en traversant Paris, et dont le chiffre s'élevait annuellement à 200,000 livres !
En 1784, au prix de 4 livres 10 sols le pied cube de chêne, cela faisait 110 Liv. 50 le mètre cube, prix qui se rapproche beaucoup de celui de nos derniers marchés, et lui est même supérieur, quand on tient compte de la valeur de l'argent.