‹ Histoire du chêne dans l'antiquité & dans la nature; ses applications à l'industrie, aux constructions navales aux sciences et aux arts, etcChapitre 123 sur 156 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Conservation du bois de chêne des constructions navales.

Si l’on pouvait assurer à nos vaisseaux l’âge dun MHontagu, on diminuerait de moitié les dépenses de notre marine,

United service magazine, mars 1843.

Au chapitre XI nous avons parlé de la durée du chêne et donné des exemples extraordinaires de l’inaltérabilité de son bois. Il ne faudrait pas en tirer la conséquence que la nature a doué cette matière ligneuse de propriétés qui lui permettront de résister au temps dans toutes les conditions, et qu'il est inutile de se préoccuper de sa conservation.

Le chêne est corruptible, comme toutes les substances d'origine organique, et c’est un art très-diflicile que celui de le conserver, surtout dans les arsenaux de la marine.

Là, il faut agir sur d'énormes masses placées dans des conditions très-diverses, soumises à des influences trèsvariées.

La conservation du chêne, pour les nations qui possèedent une marine marchande et militaire, est une question de la plus haute importance. La diminution de cette essence ligneuse, la rareté et la cherté des qualités supérieures obligent à une grande vigilance, pour faire durer le plus longtemps possible une matière si précieuse.

Ce n’est pas seulement une affaire de dépenses, des intérêts plus grands sont attachés à la conservation du chêne. La sûreté de nos armements, la sécurité même de l'État y sont liées. Combien de fois, dans nos guerres maritimes, les conceptions militaires les plus profondes n’ontelles pas été déjouées par des avaries dans la coque des vaisseaux construits avec de mauvais bois ? quelques bordages de chène à changer, temps perdu, occasion manquée, et souvent un désastre au lieu du succés |

La conservation des bois dans les ports de guerre a, depuis longtemps, attiré l'attention ; non-seulement, on s’est enquis des moyens les plus propres à l’assurer, mais on à recherché quelles étaient les conditions antérieures à la recette des bois qui pouvaient avoir une influence sur cette durée.

Nous allons donc diviser ce qui suit en deux parties :

1° Conditions antérieures à la recette du chêne dans les ports qui peuvent avoir une action sur sa conservation ;

2° Moyens employés pour conserver le bois de chêne de construction.

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Le bois de chêne n'est pas toujours une matière identique ; elle porte en elle-même, avant d’être mise en œuvre, les éléments de sa conservation ou les germes de sa décomposition.

Sa durée tient à deux ordres de circonstances, les unes physiologiques et les autres chimiques ; celles-là ont agi sur la matière ligneuse pendant la vie du végétal, cellesci aprés.

Il est bien entendu que nous ne parlons en ce moment que du bois de chêne qui sert ordinairement aux cons-

tructions navales des marines européennes , et qui provient soit du Quercus robur pedunculata, soit du Quercus robur sessiliflora (1).

Examinons d’abord les circonstances physiologiques qui peuvent influer sur la durée du chêne, en lui communiquant des qualités spéciales : elles tiennent aux influences de sol, d'exposition, de climat, etc.

« On sait, dit M. de Lapparent dans son Mémoire sur le dépérissement des coques, on sait que selon leurs qualités, les bois de chêne de construction sont classés en bois maigres ou rouvres, et bois tendres ou gras.

Les premiers ont leurs couches annuelles bien développées, très-serrées et très-dures ; l'enveloppe cellulaire qui entoure chaque couche est étroite et percée de trous très fins : leur densité, même après dessèchement, est considérable, et ce sont ceux qui résistent avec le plus d'énergie aux causes de dépérissement........

Dans les bois gras au contraire , les couches annuelles sont étroites, lâches et enveloppées d'un tissu cellulaire à pores très-ouverts. Enfin leur densité, quoique très-considérable à l’origine, devient très-faible après un dessèchement proiongé. »

Ainsi voilà des bois dont les tissus ligneux sont constitués différemment, quant à la proportion de leurs élé-

(1) En Italie on désigne sous le nom de Farnia, Ischia, Vera quercia, Cerro, différentes sortes de chêne de construction. Nous ignorons de quelles espèces botaniques proviennent ces bois. Le Farmia, dit M. Garraud, est bon pour la membrure, mais ses vices sont difficiles à extirper. L’Ischia, qui provient des Marennes, de Toscane, est préférable au précédent ; c’est un arbre de haute futaie, propre à fournir des bordages. La marine française l'emploie peu ; en Angleterre il est utilisé comme bordure: ses gournables sont excellents. Le Vera quercia est le meilleur chêne que l’on puisse employer pour membrure. Le Cerro fournit, en lialie, des pièces de quille ; il est repoussé par la marine française.

ments, et dont par suite la densité n’est pas la même : leur durée variera nécessairement.

« Ces bois, dit M. de Lapparent en parlant des premiers, proviennent presque en totalité d'arbres qui ont vécu isolément ou en bouquets. L'Italie produit les meilleurs. On en rencontre aussi d'excellents dans la Provence, le Midi et l'Ouest de la France : on les connaît sous le nom de bois de fossés. Les seconds proviennent de futaies pleines ou de futaies sur taillis. »

Les circonstances culturales ont effectivement cette action sur la qualité du chêne. Dans les sols maigres ou humides, la partie de la couche annuelle formée au printemps, et la plus lâche, reste prédominante. Dans les terrains fertiles et aux bonnes expositions, la zone du printemps est cernée par une zone automnale large, à tissu dense et résistant. Les chênes qui croissent le plus rapidement en diamètre sont donc les meilleurs pour les constructions navales ; ceux qui s’eflilent sous le couvert des futaies conviennent moins.

Les deux especes querciennes citées plus haut peuvent donner , suivant ces circonstances, des bois maigres ou gras. En général, le @.r. pedunculata, ou chêne blanc, est préféré au Q. r. sessiliflora, ou rouvre, parce que le premier croissant plus rapidement, la zone automnale, qui est proportionnelle à la rapidité du développement, est bien plus développée chez lui que chez le second.

Les qualités différentes des bois leur assignent des places distinctes dans la construction des navires. Les bois maigres forment exclusivement les pièces de membrures. Ces pièces sont aussi plus exposées à la pourriture, car elles sont renfermées entre deux plans de chêne. Or, les bois nerveux offrent sous une surface couverte de nœuds provenant des branches, une substance ligneuse très-dure,

élastique , chez laquelle la pourriture qui endommagerait la surface n’a pas de profondeur.

Convenable pour la membrure, ce chêne n'aurait pas la même valeur pour bordages. Sa longueur serait insuffisante, et le retrait considérable qu'il prend par la dessiccation aménerait une prompte détérioration de la coque du navire.

On trouvera au contraire les qualités nécessaires aux bordages chez les bois gras : grande longueur, changements de dimension peu considérable sous les influences d'humidité et de sécheresse. En même temps, les vices plus ou moins plongeants, provenant de frottures ou d’écorchures , auront moins d’inconvénients chez les pièces placées à l'extérieur, et dès-lors faciles à changer. Ils conviendront surtout pour les radoubs, leur durée pouvant égaler celle des anciens bois.

Des variétés intermédiaires nombreuses viennent se placer entre les bois nerveux et les bois gras. Le constructeur doit en faire usage avec intelligence pour réaliser la durée la plus considérable du navire.

Le choix du bois destiné à la marine doit donc être fait avec le plus grand discernement. En Angleterre, cette opération n'est pas abandonnée au hasard. En 1612, sous le règne de Jacques I”, une compagnie, désignée sous le nom de Maîtres gardiens et communauté de Part des constructions navales, était chargée de veiller au chêne employé dans les constructions. Plus tard, la surveillance de cette partie des approvisionnements revint aux chefs des constructions navales de chaque arsenal. En 1847, l’amirauté institua dans chaque port des inspecteurs des bois (timber inspector). Les bois ne pouvaient être admis que sur un certificat du timber inspector, qui, dans le cas d’une erreur dans les marchés, ou d’une tentative faite pour

introduire dans les arsenaux du chêne de mauvaise qualité, devait en informer le chef suprême du port et même l’amirauté, avec laquelle il correspondait sans intermédiaire.

On sait, en Angleterre, quelle est la valeur des chênes de tel ou tel comté, au point de vue de leur durée. Ceux de Sussex et de Kent sont les plus estimés; ceux de la principauté de Galles sont aussi très-durables, mais de faibles dimensions. Les chênes des mauvais terrains du Nord et ceux de l'Irlande sont de qualités inférieures, leur bois est rougeâtre et n’a pas la teinte jaune pâle, de plus en plus foncée, à mesure qu’on approche de l’aubier.

En France, aussi, on sait que le chêne de Provence a plus de durée, c'est pour cela que Colbert recommandait surtout ces bois pour la construction des vaisseaux.

Ces qualités et la durée qui en est le résultat sont en rapport intime avec la densité du -bois.

Ces densités changent, d’ailleurs, pour une même localité, avec le mode de culture; elles varient, comme nous l'avons dit, du centre à la périphérie, de la base au sommet. Deux bordages sortis du même chêne pourront donc avoir des durées différentes.

ABATTAGE DES CHÈÊNES.

La conservation du chêne tient encore à une autre cause d'ordre physiologique ; nous voulons parler de l’époque de l’abattage.

La question est irès-controversée : les uns, et c’est le plus grand nombre, pensent que la saison la plus convenable est celle qui, suivant la chute des feuilles, correspond au temps où la sève cesse de circuler ; d’autres, et Duhamel particulièrement, ayant fait en Espagne et en Italie

l’observation que les bois coupés en été durent longtemps, pensent que l’époque de l'abattage est au moins indifférente.

En Amérique, dans quelques États de l'Union, on a reporté de mars en juin l’époque de l'abattage, et l’on obtient, dit-on, des bois plus durs et plus durables. Sur les bords du Delaware, d’après le capitaine de frégate Garraud (1), des clôtures, faites avec du bois de chènes abattus en mai, durèrent 22 ans, tandis que celles faites avec des bois abattus en février durèrent seulement 12 ans. Enfin, le docteur Raiïinn affirme que sous le climat de Dresde, c’est au commencement de juin quil faut abattre, quand on veut avoir des bois de longue conservation.

Cette dernière observation peut faire penser qu'il existe pour chaque climat une saison favorable à l'abattage : on comprend que dans les pays très-secs, très-chauds, où les ‘ arbres sont entrés en végétation dès février, la sève, d'’ailleurs peu aqueuse, ait suspendu presque complètement son mouvement en juin. Ets

Si l’on voulait cependant tracer une règle applicable à toutes les localités ou au plus grand nombre , il faudrait reconnaître que c'est à la fin de l’automne ou en hiver que les chênes destinés aux constructions doivent être abattus.

Hésiode recommandait d’abattre en cette saison. Columelle, Caton, Vitruve, Palladius, conseillaient de ne porter la hache sur les chênes avant l'automne, et d'attendre plutôt en décembre. Jules César se plaignait de la mauvaise qualité des vaisseaux construits avec des bois abattus au printemps.

Plott, devant la Société royale de Londres, insistait pour que les forêts ne soient exploitées que l'hiver, et que pour

A) Vi: Études sur les bois de construction. — Artus BERTRAND, Paris.

quelques tanneurs on ne sacrifie pas la qualité des bois de construction. (Le Parlement avait ordonné de couper les chênes du 1° avril au dernier jour de juin).

Leuvenhæck soutenait la même opinion; mais pour lui les arbres abattus l'hiver se conservaient mieux parce que l'écorce durcie n’était pas aussi facilement attaquable par les vers. Evelyn, Hunter, étaient du même avis.

Le savant physiologiste Knight, écrivant dans les Transactions philosophiques, attribuait la durée des arbres abattus l'hiver, non pas à la moindre quantité de la sève, mais à quelque substance conservatrice déposée pendant l’été dans les cellules ligneuses.

Knowles, imbu des idées de Buffon et de Duhamel, à l'erreur desquels il avait peine à croire, reconnaît cependant la supériorité des bois abattus l'hiver. Il assure toutefois que l’amirauté anglaise ne fait aucune différence entre les bois de chêne d'hiver ou d'été, quand on a pu les maintenir quelque temps sous des hangars avant l'emploi.

Il sera peut-être plus difficile de comprendre qu'on ait attaché une grande importance à la concordance de l’abattage avec certaines phases de la lune.

Hésiode prescrivait d'abattre le 14 jour de l’âge de la lune.

Caton fixait cette opération au 4° jour, par tous les vents, sauf ceux du nord.

Pline recommandait le déclin de cet astre et les époques où soufflé le favonius.

Vegèce préférait abattre du 15° au 23° jour; sans cette précaution, dit-il, le bois pourrit dans l’année même.

L'empereur Napoléon I‘, dont le génie pénétrait dans les moindres détails, donnait ordre aux conservateurs des -forêts de ne faire abattre les chênes qu'au déclin de la lune et quand le vent est au nord : cette pratique a toujours été d’ailleurs observée en Corse.

« L'expérience a prouvé, écrit le commandant Garraud (loc. cit.), que les bois coupés de jeune lune sont plus sujets à la piqüre des vers que ceux qui ont été abattus pendant le décours de l’astre: ce que l’on appelle couper de vieille lune. Cela tient sans doute à l’état de la sève, sur les mouvements de laquelle on sait que les phases lunaires ont une grande influence. »

ÉCORCEMENT PRÉALABLE DES CHÈÊNES.

Knight se trompait quand il attribuait à quelque principe spécial, élaboré l’été, la conservation du chêne abattu en hiver. Cette conservation est due à la concentration de la sève, car tout ce qui peut diminuer son abondance ou augmenter sa densité, tend à donner de la durée au bois. Voilà pourquoi à la pratique d’abattre les arbres en hiver vint se joindre celle de les écorcer avant l'abattage.

Plott, en 1686, conseilla, pour ne rien perdre, d’écorcer au printemps et d’abattre en hiver. Sutherland proposa d’écorcer deux ou trois ans avant l'abattage : Buffon et Duhamel préconisèrent le même système. En 1770, les Hollandais commencérent à dépouiller leurs arbres avant l’abattage.

Dans une expérience de décortication, faite ainsi sur dix chênes, on constata que si l’aubier résistait à la hache et était sec, le plus souvent le cœur de l’arbre était encore très-humide et très-tendre.

Si l’écorcement durcit l’aubier, il ne saurait lui communiquer les qualités du bois parfait, et le chêne entier perd de son élasticité; comme chez les arbres sur le retour, le cœur devient aussi plus léger.

La perte d’élasticité due à l’écorcement provient de l’augmentation de dureté du bois ; la dureté à son tour engendre la résistance ; ces qualités peuvent avoir leur utilité

dans un grand nombre de circonstances, cependant, comme elles ne sont pas toujours accompagnées de la durée des bois qui les possèdent, les constructions navales peuvent y attacher moins d'importance.

On a cru pouvoir conserver les avantages de l’écorcement et en éviter les inconvénients par le procédé suivant, dû à M. Boullay. On enlevait au pied des chênes une couronne d’écorce, et par un trou de tarière pénétrant jusqu’à la moelle, on facilitait l'écoulement de la sève. Ces arbres, employés vingt jours après l'abattage, se conservérent bien, mais le chêne avait encore un peu perdu de son élasticité ; il était difficile de le courber par les moyens ordinaires. D’après l'observation du comte Gallawin, officier général de la marine russe, cet effet serait dù à la mort lente de larbre ainsi traité.

MM. Becker et Laurop, forestiers allemands, ont également condamné cette méthode. M. Baudrillart croit que les arbres, ainsi écorcés, doivent à la dureté de leur aubier une plus grande résistance aux vers, mais qu’ils pourrissent plus vite, l'opération ayant emprisonné la sève dans le cœur de l'arbre.

Enfin, pour tarir la sève on a encore proposé de pratiquer au pied des chênes une entaille circulaire de façon à ne laisser, entre l’arbre et la souche, qu’un très-court pivot. Il ya une déperdition considérable de sève, mais c’est une opération dispendieuse et qui très-souvent fait périr les souches, et par suite tout espoir de rejets. La perte d’élasticité qui en résulte encore rend ce procédé impraticable pour les chênes destinés à la flotte.

Cette expérience, tentée plusieurs fois sans succès, en Angleterre, est renouvelée de Vitrune.

Quelques faits, plus où moins bien établis, et gravés profondément dans le souvenir des constructeurs anglais,

assurèrent une certaine vogue aux méthodes d’abattage et d’écorcement citées plus haut.

On racontait, par exemple, que le Wontagu, de 74 canons, avait été construit avec du bois d'hiver à Chatam, en 1779 ; les bois, examinés en 1815, 35 ans après sa mise à l'eau, étaient encore d’une conservation parfaite. Le Royal- William, qui dura aussi fort longtemps, fut construit avec des arbres laissés sans écorce d'avril en décembre. La corvette Hawke recut, d’un côté, des arbres écorcés avant Pabattage, de l’autre des chênes ordinaires : l'expérience ne fut qu'imparfaitement concluante. Un autre vaisseau de longue durée, l’Achilles, fut construit sur les chantiers Barnald, à Harwick, avec des arbres abattus en hiver, et son constructeur préconisait beaucoup la décortication préalable.

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