EXPLOITATION DES CHÈÊNES-LIÉGES
Le liége est un produit naturel qui peut être modifié en quantité et en qualité par l’industrie de l’homme.
L'exploitation et la culture des chênes-liéges empruntent donc une grande importance à la valeur même de l’objet qui en est le résultat.
Il y a autant de différence entre le liége des chènes abandonnés au cours naturel de leur végétation et la fine écorce dont on pourra tirer de bons bouchons, qu'entre une poire sauvage et l’un des fruits exquis que la culture à multipliés.
La couche subéreuse externe des chènes non exploités se durcissant à l'air, apporte par sa résistance un obstacle insurmontable à l'expansion de nouvelles couches. On a prétendu, bien à tort, que les arbres se débarrassaient eux-mêmes de cette enveloppe externe, et pouvaient ainsi d'année en année, accroître la couche de liége, c’est une erreur : le liége des chênes reste limité dans sa quantité et vicié dans sa qualité.
Au contraire, si l'on enlève ce premier manchon subéreux, pourvu qu'on n'ait pas lésé les zones-mères de l'écorce, celle-ci sera reproduite par la végétation avec des qualités toutes particulières.
Voilà en quoi consiste l'exploitation des chênes subéreux. La première écorce se nomme liége mâle, l'enlever c'est l'opération du démasculage ou démasclage. Cette opération, qui met à nu, quand elle est convenablement faite, la zone corticale génératrice, détermine la formation, sur cette dernière, d'un nouveau liège qui porte le nom de liége femelle. Ce liège femelle, à son tour, pourra être de nouveau levé avant qu'il n'ait pris les qualités du liége mâle, et le chêne, devenu une véritable
matière subéreuse, en fournira ainsi pendant de longues années.
On le voit donc, l'exploitation s'ouvre par l'opération du démasclage. Deux questions se présentent ici :
1° À quel âge du chêne doit être fait le premier démasclage? — 2 Quel doit être son étendue ?
D’après M. Jaubert de Passa, le chêne-liége n'est démasclé, en Espagne, qu'après 20 ans , et son liége n'acquiert sa valeur maximum qu'à 40. C’est aussi l’usage en France : le cahier des charges de l'administration rend ce démasclage obligatoire sur les arbres ayant plus de 0,30 de tour, et ne le permet qu'à partir de 0,30 de tour et sur une petite hauteur. Si le démasclage n'avait pour objet que de raviver la surface corticale, il conviendrait de le faire beaucoup plus tôt; mais il ne faut pas oublier que le liége femelle, obtenu après le démasclage de très-jeunes arbres, serait très-difficile à redresser en planches; de plus, en appelant par un démasclage précoce la vitalité dans l'enveloppe subéreuse, on détournerait à son profit la sève qui doit tout d’abord être utilisée pour le développement normal des tiges.
L’étendue des démasclages peut occuper une partie ou la totalité du tronc et même comprendre les branches. Généralement on ne dépasse pas les premières branches, lorsque celles-ci ont moins de 0,30 de tour. Quelques forestiers pensent que le démasclage peut être poussé aussi haut que l'écorce se laisse enlever. Il est certain qu’il ne faut pas beaucoup plus de temps et de maind'œuvre pour un démasclage très-étendu que pour un enlèvement partiel du premier liége, et si l'épaisseur du premier liége femelle, réparti sur une grande surface, est moins considérable, l'étendue même de cette surface vient en compensation. à
Lorsque le liége mâle a disparu, le liége femelle se forme par couches annuelles; il arrive un momént où cette écorce réunit en qualité et en épaisseur une plusvalue qu’elle ne dépasse pas et qui suit une marche décroissante : c’est l'époque de l'exploitation. Combien d’années doit-elle se faire après le démasclage ?
L'emploi principal du liége est la fabrication des bouchons, c'est donc le diamètre de ceux-ci qui détermine celui de l'écorce subéreuse, dans l’épaisseur de laquelle on les découpe. Il importe donc à la fabrication de ne pas dépasser beaucoup cette limite, puisque cela augmenterait les déchets ; d'autre part, le liége doit réunir des conditions de souplesse, d’homogénéité, qui permettent de le faire servir à la confection des bouchons les plus fins, ceux à champagne, par exemple. Ainsi, faire produire aux chênes des liéges assez épais et assez fins pour qu’on puisse les transformer en bouchons à champagne, ce serait réaliser la perfection.
De ces deux choses, épaisseur et qualité, la première seule est au pouvoir de l’industrie ; la qualité variant avec le climat, le sol, l'exposition, etce.: un climat chaud, un sol sec donnent d'excellents liéges. La qualité des liéges se développant avec l’âge correspond toujours avec une certaine épaisseur d’écorce ; en prenant donc celle-ci pour base unique de lexploitabilité, on serait sür, en atteignant une des conditions commerciales du liége, le diamètre, d'atteindre les autres qualités du liége, celles-ci ayant pour facteurs l’âge et les conditions physiologiques de la végétation.
Cherchons donc quelle est l'épaisseur que doit présenter le liége pour qu’on puisse en tirer toutes sortes de bouchons, et à quel âge les chênes démasclés peuvent offrir des écorces de ce diamètre : ce sera là l’âge de l’exploitabilité.
Il résulte d'observations nombreuses que le diamètre supérieur des écorces, à 8 ans, ne dépasse pas 00275. Avec ce liége on pourra donc fabriquer la plupart des bouchons, sauf les champagnes, dont la longueur est de 27 à 33 millimètres.
A 10 ans, le liége acquiert une épaisseur de 00395 et peut dès lors convenir à la fabrication de toutes les sortes de bouchons. À
Il s’agit de savoir si l'intérêt du producteur est d'obtenir des liéges de 8 ans ou des liéges de 10 ans. Pour y arriver il faut connaître : 1° Le rendement en liége à ces deux époques. 2° La valeur des produits dans l’une ou l’autre circonstance. Le problème est complexe et demande une longue expérience. M. E. Lambert l’a résolu pour les grandes exploitations de l'Algérie, et ses calculs peuvent s'appliquer aux liéges de toutes provenances :
En tenant compte du nombre des chènes par hectare, de l'étendue moyenne des démasclages, on reconnaît qu’à 8 ans, { hectare produit par année 227 kilogr. 462 de liége, et à 10 ans 268 kilogr.
L'exploitation à 10 ans est donc plus avantageuse au point de vue du rendement en quantité; voyons s’il en est ainsi pour le rendement en qualité et en valeur.
Nous avons dit que les liéges de 10 ans conviennent comme épaisseur à la fabrication des bouchons surfins. Mais à l'épaisseur doit se joindre la finesse et l'absence de défauts : ces qualités ne se rencontreront que dans 30 0/0 du produit total ; 70 0/9 conviendront à la fabrication des bouchons fins (Bordeaux); mais comme l'épaisseur de ceux-ci est moindre que celle du liége de 10 ans, il y aura un déchet qui réduira à 56 0/0 de la récolte ce liége de 10 ans de 2° qualité. Mais la plus-value du liége surfin (champagne) suffira pour assurer au liége de 10 ans une
valeur de 79 fr. environ au quintal métrique, tandis que le liége de 8 ans, propre à la confection des bouchons inférieurs, ne vaut que 50 fr.
Dans les forêts de liéges de l'Espagne, on suit les préceptes de Jaubert de Passa, on fait la levée du liége femelle pendant le mois d'août pour deux raisons : 1° Parce qu’au printemps le liber ou mère du liége étant très gorgé de sève pourrait être lésé pendant l'opération. 2 Pour donner le temps à cette zone génératrice du liége de s’entourer de couches naissantes qui puissent la protéger contre les premiers froids.
Cette manière de faire, avantageuse en un sens, présente des inconvénients. En écorcant en aoït, on enlève le liége qui s’est formé depuis le printemps. Ce liége, trescelluleux, se réduit à peu de chose par dessiccation, il forme une bonne part du déchet de la récolte. C’est donc une couche annuelle que l’on perd ainsi. :
Dans les régions séches et dans les années chaudes, l’écorçage en août, exposant les tissus profonds à une insolation directe, détermine la mort des chênes. Le fait a été constaté en 1854, dans une forêt du district de la Calle en Algérie.
La levée du liége au mois d'août n’est done pas profitable et sans danger pour les arbres. Cette opération, pratiquée dès la première sève printannière et faite avec soin, pourrait, sans lever les couches mères, supprimer les inconvénients que nous venons d’énumérer. Toutes les formations de l’année seraient favorisées dans leur essor , le liége ancien ne s’opposant plus à leur expansion. Au mois d'août, les couches-mères seraient déjà à l'abri de l’insolation, et l’arrivée des froids les trouverait vêtues par une formation annuelle tout entière. Enfin le liége enlevé perdrait beaucoup moins à la dessiccation.
L'écorçage rencontre des diflicultés auxquelles les démascleurs doivent être habitués. Ainsi la gelée , l’insolation, des blessures amènent sur l'arbre des parties mortes que les liégeurs nommeut sèches. L’écorce, à ces endroits, se soulève difficilement, et l’ouvrier doit contourner ces parties afin de pouvoir les attaquer.
La levée du liége se fait, comme la coupe des bois, à époques fixes, suivant des révolutions. Une forêt de lièges pourra donc être aménagée comme une forêt ordinaire : si l’on adopte la révolution de 10 ans, on la subdivisera en dix sections, sur lesquelles l'exploitation reviendra tous les 10 ans. La science forestière peut ici introduire toutes les modifications que son expérience lui signale. Elle divise la forêt, non-seulement ef parts égales en étendue, mais encore en parts semblables au point de vue du rendement annuel qu'elle cherche à égaliser.
Les conditions de la végétation ont une telle influence sur le développement du liége, que, dans telle localité privilégiée, ce produit peut atteindre son épaisseur maxima en 9 années, tandis que plus loin il lui en faudra 12. La révolution pourra être modifiée sur ces indications. Le propriétaire peut même avoir intérêt à produire annuellement les différentes épaisseurs d’écorces ; il y arrivera en exploitant à révolutions différentes les séries en lesquelles la forêt est partagée. Enfin, si les circonstances du commerce du liége et des industries dont il est la base, rendaient plus avantageuse telle ou telle épaisseur d’écorce, il serait toujours facile de diminuer la révolution d’un certain nombre de sections.
Une exploitation réglée est surtout indispensable dans les grandes forêts. En France et en Espagne, où le plus souvent les surfaces sous chênes-liéges sont très-morcelées, cette méthode n’est pas suivie. On écorce cà et jià les
chènes dont le liége a l’épaisseur réglementaire : c’est ce qu’on appelle du jardinage. Mais lorsque les chênes couvrent, comme en Algérie, d'immenses étendues, ce système n'est pas praticable. En admettant une exploitation à la révolution de 10 ans, il faudrait donc que les liégeurs parcourussent chaque année toute l’étendue de la forêt pour inspecter tous les arbres qu’elle contient et opérer sur le dixième d’entre eux. Quelle augmentation dans les frais dé transport, de surveillance, etc ! M. E. Lambert estime que le jardinage ainsi pratiqué décuplerait ces frais.
Le prélèvement du liége à époques régulières est une cause de dépérissement pour les chênes. Comme le liége est d’une valeur supérieure à celle du bois, il faut aller jusqu’au terme de la production en écorces. Ce terme arrive plus ou moins vite pour les différents pieds ; aussi le renouvellement ne peut être simultané , et cette fois c’est par un véritable jardinage que l’on remplace les chènes épuisés. C’est d’ailleurs une circonstance heureuse que ce dépérissement des arbres n'ait pas lieu au bout de la même durée pour tous, car il permet d'assurer aux jeunes pieds l’abri nécessaire des plus âgés, et rend lexploitation continue.
Le liége est un produit d’une haute valeur industrielle, et notre consommation dépasse notre production. L'Algérie commençait déjà à nous expédier ces précieuses écorces : pendant les années 1866, 1867 et 1868, 10,000 quintaux métriques de liége brut ont été introduits dans nos fabriques et sont venus s'ajouter aux liéges récoltés dans le Var et les Pyrénées-Orientales. Malheureusement les incendies ont fait pendant la dernière insurrection d'immenses brèches dans ce domaine, et longtemps encore nous serons obligés de demander à l'Espagne le complément de notre consommation, c’est-à-dire 200,000 kilogr. de liége ouvré.
L'exploitation du liége en Provence est récente ; il y à 40 ans, les chères-liéges du Var n'avaient d'autre valeur que celle de bois à feu. Il n’en est pas de même aujourd'hui: des routes ont été ouvertes, et le Q. suber devient de plus en plus l'essence importante. « Si l’on réfléchit, écrivait en 1870 M. Charles de Kirwan, si l’on réfléchit que le sol des Maures et de l’Esterel est merveilleusement favorable à la croissance des chênes-liéges, à tel point qu'il suffit souvent de faire disparaître les broussailles pour voir surgir tout un peuplement de cette essence, on appréciera sans peine les destinées réservées à la culture du chêne-liége. »
Malheureusement, en Provence comme en Agérie, le chène-liége a un ennemi, c’est l'incendie. Il résulte des renseignements recueillis par le directeur général des forêts, que la valeur de l’hectare de bois exposé aux chances d'incendie est de 50 pour cent inférieure au prix de l'hectare qui s’en trouve affranchi : l’un vaut 400 francs, l’autre 800. La même enquête a constaté que les forêts de liéges se trouvaient dans un état d’entretien supérieur à celles des autres essences et soustraites en partie aux dangers du feu par l’enlèvement de la végétation parasite et du bois mort.
Une loi présentée le 9 avril 1870 devait assurer, par de sages mesures, la sécurité et l’avenir de nos exploitations de liéges, qu'un réseau de routes aurait garanties de la propagation de l'incendie; mais, quelques mois plus tard, il s'agissait de bien autre chose que de préserver quelques milliers d'hectares de bois !
Dans un travail de 1860, M. E. Lambert, inspecteur des forêts en Algérie, a estimé la richesse de cette contrée au point de vue de la production du liége. D’après lui, notre colonie possède environ 300,000 hectares, qui peuvent pro-
duire annuellement pour plus de 45 millions de francs d'écorces. Cette exploitation suffirait à faire vivre 150,000 personnes : plus de la moitié de la population européenne de lPAlgérie. Il faut en effet en France 500 ouvriers, femmes ou enfants, pour la récolte et la fabrication de 1,000 hectares de chênes.
Cest en 1858 et en 1859 seulement que les premieres récoltes régulières de liége ont été réalisées, sous la surveillance de l'administration, dans la forêt de l’Edough, 8 ans après le démasclage.
M. Lambert estime que l’hectare de chènes-liéges produirait, en Algérie, un revenu bien supérieur à celui de l’hectare des forêts, en France. Ce revenu pourrait s'élever jusqu'à 158 fr. à l’exploitabilité de 10 ans, tandis que l’hectare de forêts domaniales rend environ 35 fr.
Une valeur encore négligée pourrait s'ajouter au liège femelle, ce serait le liége mâle. Jusqu'ici cette écorce, abandonnée sur le plancher de la forêt, y devenait un embarras et un danger en propageant l'incendie. Ce liége mâle pourrait être utilisé pour la fabrication des conserves et des bondes, malgré ses fissures profondes et son peu d’élasticité. On pourrait même y tailler des bouchons en en prenant la longueur dans l'épaisseur de l'écorce.
L'opération qui avait pour but d'amollir les liéges de démasclages par des dissolvants des matières incrustantes, présenterait, je crois, peu de chances de succès et coùterait cher.
En Angleterre et en Russie, on à tenté d'utiliser les liéges de démasclage pour préserver de l'humidité les planchers et les tentures en étoffe ou en papier. Le liége ne charge pas les constructions, est mauvais conducteur du son et diminue la sonorité des maisons.
En Algérie, ce liége, coupé en petits morceaux et mé-
langé avec du mortier, à pu servir à la construction de murs que le soleil etila gelée ne pouvaient lézarder. Le facile transport de ces écorces les rendrait précieuses pour de légères constructions là où la pierre manque. Cet emploi n’est pas nouveau, puisque Dioscoride rapporte que l’on bâtissait avec les écorces de peïos aux environs de Lacedemone et d’Ellis.
Le liége n’est pas le seul produit du Q. Suber. Le bois du chêne-liége à sa valeur comme combustible et comme bois d'œuvre. Il est serré et présente une remarquable résistance aux frottements. Il convient à la confection de moyeux de roues, de poulies, de vis de pressoirs, et trouve son emploi dans les constructions navales et l’artillerie. Il est moins propre à la fente et à la résistance perpendiculaire, à la direction des cellules fibreuses. L’abondance des rayons médullaires lui donne un aspect agréable quand il est en œuvre.
On lui à reproché sa résistance à l'outil, la rapidité avec laquelle le fer est corrodé par les acides de son bois, enfin de jouer et de se fendre en séchant.
Les écorces du chêne-liége sont chargées de tannin. La proportion de principe astringent dans les jeunes écorces d'Algérie (Edough) a été trouvée égale à 7,18 0/9. On pourrait donc les utiliser pour la préparation des peaux.