‹ Histoire du chêne dans l'antiquité & dans la nature; ses applications à l'industrie, aux constructions navales aux sciences et aux arts, etcChapitre 57 sur 156 · AUTRAN · texte numérisé non relu

AUTRAN

Mais relevons les yeux vers la cime des chênes, ne sommes-nous pas le roseau pensant? L'arbre n’a pas la conscience de sa grandeur, nous avons celle de notre misère, et c’est de nous que le poëte a dit :

Tout commence ici bas, et tout s'achève ailleurs. V. Huco.

Chez le végétal, le travail d’assimilation demeurant toujours supérieur au travail de désassimilation, la grandeur est toujours proportionnelle à la durée; cela est surtout vrai des arbres, et l’on peut dire que les chênes les plus développés sont les plus vieux. Le plus souvent l'élévation des tiges, l'ampleur des cimes, la grosseur des troncs accusent l’âge de l'arbre ; dans des circonstances spéciales, c’est l’une ou l’autre de ces proportions. Dans les futaies, où les balivaux ont été serrés, les tiges ‘on filé droit, et la matière attirée par les forces organiques, depuis la germination du gland, s’est dépensée en hauteur. Ailleurs le contraire se présente; ainsi dans les montagnes du pays de Galles, on rencontre des forêts de chènes dont les tiges énormes et trapues ont à

peine deux ou trois mètres d’élévation : cela tient à ce que les vents de la mer, les vents du sud-ouest, ont arrêté le développement de leurs cimes.

Le chêne, d’ailleurs, ne saurait cacher son âge; le nombre de ses printemps ou de ses hivers est rigoureusement inscrit sur ses couches ligneuses, et quand les siècles accumulés n’ont pas détruit ces dernières, leur nombre révèle celui des années que l'arbre a vécu.

Cinq ou six cents couches ligneuses accusent donc cinq ou six siècles d'existence, et doivent donner au chêne des proportions considérables, malgré la minceur des zones.

Cette minceur des zones, ainsi que l’a observé Duhamel, rend compte de la lenteur avec laquelle les chênes s’accroissent en circonférence. Cet accroissement serait, d’après lui, de 0.025"" par année, ce qui ferait 3 mètres de circonférence à 120 ans.

Quelques auteurs portent la durée possible des chênes à 8 ou 9 siècles, quelques-uns même jusqu’à 10 ou 12.

Nous allons citer quelques exemples de chênes célèbres par leur antiquité et leur grosseur. Au temps de Pline, l'antiquité des chênes se perdait déjà dans la nébulosité des légendes : le naturaliste romain parle de deux chênes situés près d'Héraclie, dans le royaume de Pont. Sous leurs cimes se dressaient les autels de Jupiter Stragius, et la tradition voulait que ces arbres aient été plantés par Hercule.

Le même auteur rapporte qu'il y avait sur le Vatican une yeuse plus ancienne que Rome, et sur laquelle une inscription étrusque en caractères d’airain indiquait que, dés les temps reculés, elle avait été l’objet de la vénération des hommes (1).

(4) A. P. de Candolle rapporte qu’en 1824 un bücheron avait abattu dans les Ardennes un vieux chêne qui recélait dans son tronc des vases

À la même époque on citait dans les environs de Tusculum, au voisinage d’un temple consacré à Diane, une yeuse dont le tronc avait 34 pieds de tour. Ce chêne donnait naissance à six branches principales qui, par leur mesure, valaient chacune, un gros arbre.

Plot, dans son Histoire naturelle d'Oxford, parle d'un chêne de 10 mètres de circonféresce et de 43 mètres d’élévation , dont la large cime pouvait couvrir 300 cavaliers ou 4,000 piétons.

Pour construire le Royal-Doverling, Charles Ier fit transporter sur les chantiers de construction un chêne d’où l’on put retirer quatre poutres chacune de 15 mêtres de long sur plus d'un mèêtre de diamètre.

Du temps de Daléchamp, on allait voir dans la forêt de Tronsac, en Berry, un chêne gigantesque sous lequel François I‘ se reposait, quand il chassait en cette région.

Le chêne d’Allonville, et surtout celui de Déport, dans la Charente-Inférieure, sont célèbres par leurs proportions; le dernier a 7 metres de diamètre à hauteur d'homme, et une. envergure de 40 mètres.

Des souvenirs historiques attachés à quelques vieux chènes de nos provinces en attestent l'antiquité. Au pied | des Vosges, près de Bourbonne, on voit encore le chêne des partisans, dont le nom rappelle qu’il servait d’asile aux bandes du xrv° siècle ; d’après M. Léonce de Lavergne, on lui attribue huit siècles.

Plus vieux encore est le chêne-chapelle des environs

et des monnaies Samniles : on en Lira la conclusion que l'arbre devait avoir 3,600 ans ; pour lui, il croit que ces objets furent cachés au temps de l'invasion des Barbares, ce qui donnait à ce chêne 15 ou 16 siècles d’antiquité. Cet âge donnerait au chêne le quatrième rang parmi les doyens du règne végélal. Avant lui il faudrait placer le Taxodium, le Baobab et l'If, le premier pouvant vivre 6,000 ans, le deuxième 5,000, le troisième 2,500.

d'Yvetot, à l'ombre duquel Guillaume-le-Conquérant et ses compagnons s'arrêtèrent, lorsqu'ils se dirigeaient vers l'Angleterre. La grande excavation de son tronc vénérable a recu un autel, et on y dit la messe : au-dessus est une chambre contenant un lit (1).

Notre forêt de Fontainebleau, si belle malgré la perte de magnifiques futaies , telles que celles de la Mare-aux- Évées, des Érables, etc., renferme des chênes célèbres par leur majestueuse beauté, que les paysagistes connaissent bien. -

« Dans la Tillaie, un chêne antique, surnommé le Pharamond, contrebouté d'énormes racines faisant saillie comme des contreforts, sillonné par la foudre, mutilé, mais portant fièrement encore le poids des siècles, impose au plus haut degré ce sentiment de vénération que l’homme, rapide passager sur la terre, est toujours disposé à accorder aux choses qui ont résisté à l’action du temps (2). »

Aïlleurs, dans la même forêt, c’est le Charlemagne, que plus d’une toile a reproduit ; le Bouquet du roi, deux fois brisé par les orages, et enfin, le Briarée dans le Bas-Bréau, le Superbe dans le Gros-Fouteau, le Jupiter de la Vente des Charmes, que la flatterie désigna sous les noms de bouquets de l’empereur, de l’impératrice et du prince impérial, et dont l’inconstance des temps fera demain les bouquets de M. Thiers.

Lorsque le gland se détache du rameau qui l’a produit, le peu de substance qui le compose est le substratum d’une force immense; latente jusqu'au moment de la germination, cette puissance se réveille un jour, entre en

A) Marquis, Notice historique (Rouen).

(2) Du Pays : Histoire de la forêt de Fontainebleau.

action, et, poursuivant sans relâche son labeur à travers les siècles, réalise les colosses dont nous venons de parler. Cette énorme accumulation de matière, qui, pour quelquesuns de ces géants, atteint près de trois cent mille kilogrammes, s’est faite à travers les filtres les plus délicats ; pas un seul atôme de cette masse énorme et compacte de substance ligneuse qui n’ait traversé, sous forme liquide ou gazeuse, les parois des cellules radicellaires ou les milliers de stomates de la face inférieure des feuilles.

Pour donner une idée plus frappante de la masse que présentent les vieux chênes, nous ne pouvons mieux faire que de citer ce qu'un auteur anglais dit de deux chênes qui croissaient dans la partie du comté de Monmouth, où les arbres de cette essence étaient si abondants que, pendant longtemps, on les avait désignés sous le nom de mauvaise herbe du sol (1).

Le premier de ces géants, nommé Bryngwyn-oak, ou chêne de la colline blanche, abattu en 1791, fut payé 1,060 francs, ce qui représente de nos jours plus du double de la somme. Il donna environ 4,000 kilogr. de tan, et 145 stères de bois de chauffage. On en retira des dosses, 628 pièces de bois de tonnellerie (douves, douvelles, foncailles, etc.), enfin il fournit 34 stères de bois de construction navale, soit ensemble, y compris le bois de chauffage et de fente, plus de 200 stères.

Cette quantité, déjà considérable, est bien inférieure en rendement au chêne de Golynos, paroisse de Bassaleg,

(1) Nous pourrions citer d’autres exemples de chênes célèbres : le chène de Bentley, cité par Hunter, avait 33 pieds 8 pouces anglais de circonférence ; le chêne de Bordza, en Samogitie, avait 39 pieds de circonférence à la base ; le chêne de Welbeck-Lane, cité par Evelyn, avait 33 pieds de tour à la base. A.-P, de Candolle estime leur âge de 800 à 1000 ans.

près de Newport. Cet arbre fut acheté, en 1810, par lamirauté, et payé 2,650 fr. Il donna 70 stères de bois de construction, étraves, courbes varangues, etc.; toutes pièces de grandes dimensions pour navires de 50 à 100 canons. L’ébranchage et l'abattage durèrent 20 jours, et employérent 5 hommes ; le sciage occupa 2? hommes pendant 1338 jours, les seules dépenses d'exploitation s’élévérent à 2,070 fr. Le diamètre de l’arbre était de 2 mètres 85 centimètres, il couvrait une superficie de 4 ares. Le rendement total fut de 400 stères. À

La solidité réelle d’un stère de bois de chêne étant de 0,60, les 400 stères indiqués plus haut se réduisent à 240 stères pleins. Le poids du mètre cube de chène rouvre étant de 1,225 kilogr., l'arbre dont nous avons parlé pesait donc 294,000 kilogr.! Admettons que ce chêne se soit accru pendant 400 ans : c’est une masse de 735 kilogr. de bois qui, chaque année moyenne, pénétrant à travers les orifices étroits qui filtrent sa substance, s’est fixée sur l'arbre; pendant les six mois de végétation, c'est un gain de 4 kilogr. par jour. Mais tout cela ne donne pas encore une idée complète du mouvement de matière dont humble gland, origine du chêne de Golynos, a été le point de départ, et le centre. Il faudrait supputer le poids des feuilles qui, chaque année (1), pendant son existence de plusieurs siècles, se sont détachées de ses rameaux, il faudrait également évaluer le poids des glands que chaque automne il portait; enfin, à cette masse énorme, il faudrait ajouter les poids de l’eau évaporée et des gaz

(4) M. Personnat a constaté que les feuilles récoltées à la main sur un laillis plein de 6 ans, et d'un are détendue, pesaient 6 kilogrammes, ce qui ferait 600 kilogrammes par an, par hectare.

Duhamel a calculé qu’un chêne, dans sa maturité et en pleine végétation, exhale en 24 heures 10,000 kilogrammes.

exhalés. Cette statistique végétale, pour un être semblable au chêne de Golynos, conduirait à des résultats fort curieux.

La longévité et la grosseur du chêne le placent parmi des végétaux remarquables par ces qualités. Au point de vue de ses dimensions en hauteur, il est distancé par beaucoup d’autres arbres, et principalement par ceux qui appartiennent aux groupes des conifères et des palmiers.

Les hauteurs des différentes espèces du genre Quercus varient d’ailleurs considérablement ; entre les limites de 40 centimètres et de 40 mètres nous pouvons placer un grand nombre d'espèces. L'Europe nous présente les deux extrêmes de la série,-le Quercus humilis et le Quercus pedunculata.

Dans une même espèce, la taille n’a rien d’absolu, et varie avec le sol, le climat, l'exposition. Il existe en Angleterre, sur les flancs de la vallée du West-Dart, dans le Dart-Moor, un bois de chênes dont la hauteur ne dépasse pas celle d’un homme ; cependant ils portent tous les indices frappants d'un âge avancé. Leurs membres noueux et contournés luttent contre les blocs de granit qu'ils ne parviennent pas toujours à dépasser, leurs branches, couvertes de mousses épaisses et de lichens pendants, semblables à de longues barbes, leur donnent un aspect fantastique : ces chênes étranges sont cités dans des documents qui datent de la conquête, et sur la section des plus gros on a compté plus de 800 cercles concentriques. Ces chênes appartiennent aux espèces O0. pedunculata, et Q. sessiliflora.

Le tableau F ci-après indique la hauteur maxima des espèces les plus connues.

Cette grandeur et cette antiquité des chênes qui frappent d’étonnement chez les arbres isolés, prend un caractère

ILEAU F.

DEUX CHÉÈNES

30 Wu pres | TanLeau F. TABIEAU DES HAUTEURS DES PRINCIPAUX CHÉÊNES

35 mètres.

33 mètres.

30 mètres.

27 mètres.

26 = £ H 5 2 : 25 mètres.

23 mêtres, ë : : : : 20 mètres.

17 mêtres.

: 16 mètres.

4 mètres.

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8 mêtres.

7 mètres.

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12 mètre.

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