‹ Histoire du chêne dans l'antiquité & dans la nature; ses applications à l'industrie, aux constructions navales aux sciences et aux arts, etcChapitre 82 sur 156 · V. Huco. — À un riche · texte numérisé non relu

V. Huco. — À un riche

La production des chênes de futaies pour les particuliers est donc un rêve à l'heure actuelle; ce qui le démontre outre mesure, ce sont les chiffres suivants relevés par M. Bonnard, dans sa circonscription forestière du bassin de la Loire, à une époque déjà éloignée, mais où les conditions sociales étaient les mêmes qu'aujourd'hui.

De 1818 à 1821, le martelage produisait annuellement 4,500 stères de bois de chêne dans les propriétés particulières : en 1824, ce chiffre était monté à 17,000 stères : ainsi la destruction des chênes avait quadruplé.

Une autre tendance fatale aux chênes, et dont l'intérêt est encore la cause, c’est le remplacement de cette essencé par lé pin, aussi bien dans les forêts de l’Etat que dans les propriétés particulières. C’est que les plus beaux pins vivent à l'aise à 10 pieds les uns des autres, tandis qu'il faut au chêne un écartement défiaitif de 26 pieds. Le pin demande, 100 p. carrés, le Chêne 676. La superficie qui contiendra 676 pins, ne renfermera que 100 chênes. Les pins seront mürs à 120 ans, les chênes à 150 ou 160, On récoltera 4 fois les conifères, quand on coupera 3 fois seulement les chênes.

La création forestiére en chêne coûte plus que celle en résineux. Il ne faut que 6 kilog. de graines de pin par hectare; il faut 960 kilog. de glands pour la même superficie. Le prix de récolte et de transport des premières est infiniment moins considérable que celui des seconds. s

Les communes ne sont pas plus aptes à produire les chênes propres aux grands travaux, surtout pour les constructions navales, que les particuliers. L'Etat se pose bien en tuteur de leurs forêts, il les surveille comme Îles siennes, mais cette tutelle ne leur enlève pas le droit commun de la propriété, droit inviolable. L'Etat ne peut empêcher une commune de trouver, dans ses bois, l'argent nécessaire à des besoins urgents: il ne peut la foreer à contraîter des emprunts onéreux pour réserver des futaies de chènes. On sait dans quel tourbillon de dépenses utiles ou luxueuses les communes sont emportées, depuis un demi-siècle, et les vieux chênes ont payé plusieurs fois le faste des cités.

L'Etat reste donc, par ses forêts, le seul producteur de chênes sur lequel on puisse compter, ou du moins il devrait l’être. A lui les longs espoirs, à lui le soin paternel . de préparer, pour les générations à venir, ou de leur réserver une richesse dont il ne doit être que l’usufruitier.

Malheureusement, chez nous, l'Etat, nous l'avons vu et dit, est encore plus besoigneux que les particuliers et les communes : et son économie forestière, d’après les écrivains les plus compétents, est incompatible avec l'éducation de chênes.

« L'administration forestière, rouage engagé dans le mouvement général d’un ministère, sur lequel pèse la tâche immense de pourvoir à tous les besoins d’argent,

détenteur de la matière la plus souple aux promptes réalisations financières, et qui, pour cette raison, fut toujours le point de mire des chercheurs d’expédients, pour solder nos malheurs ou nos fautes, cette administration ne peut répondre du succès d'aucun plan. Il suffit d’un ministre sur dix qui, poussé par les incidents politiques, porte sur elle le tranchant d’un système divergent du sien, pour briser la série de ses combinaisons d’un siècle, mettre à néant de longs efforts. » (BONNARD).

Ainsi, dès 1824, il devenait évident que les forêts de l'Etat par la diminution de leur superficie, par leur méthode d’exploitation, étaient de moins en moins propres à la production des bois d'œuvre en essence de chêne.

Cette conviction généralement sentie amena, en 1824, la création de l’école forestière de Nancy, pépinière féconde de savants forestiers entre les mains desquels les forêts, cette portion si intéressante de. la fortune publique, se relèveraient certainement si les raisons d'Etat ne venaient pas à chaque instant déranger leurs travaux.

Les préoccupations publiques au sujet de la production des bois se firent jour de nouveau en 1827, époque à laquelle fut publiée la législation forestière qui nous régit encore.

Le législateur voulut mettre un obstacle légal à l’absorption des richesses forestières léguées par les siècles passés à une génération pressée de jouir ; il entendit l’en rendre seulement usufruitière. Pour cela, il donna à l’administration forestière un point d'appui légal, qui l’aidàt à résister aux communes et aux établissements publics dont elle régit les bois.

Ce point d'appui existe dans l’article 70 de l'ordonnance royale du 1% août 1827, imitée de l'ordonnance de 1669. Il prescrit de réserver 50 baliveaux de l’âge de la coupe

par hectare, et enjoint de n’abattre les baliveaux modernes et les anciens qu'autant qu’ils seront dépérissants ou hors d'état de prospérer jusqu’à une nouvelle révolution.

De savants sylviculteurs, tout en reconnaissant l'esprit conservateur de cette législation, en contestent les bénéfices au point de vue cultural. Ils n’admettent pas que le taillis sous futaie qui résulte de ces prescriptions soit partout possible. Ils signalent l'inconvénient de fixer uniformément le nombre des réserves sans égard aux conditions de la végétation. Ils regrettent que la loi ne se soit occupée que du nombre des baliveaux de l’âge. Ils montrent enfin que le chêne ne dépérissant souvent qu’audelà de 180 ans, il faudrait attendre six révolutions de 30 ans du taillis pour l’atteindre, ce qui amènerait une telle proportion de grands arbres dans la forêt, que le taillis, trop couvert, disparaîtrait bientôt, ne laissant plus qu'une futaie bâtarde, où ni les souches, ni les semences ne seraient fécondes ; les premières ne pouvant se reproduire de jets, épuisées qu'elles sont par la création d’un arbre de 180 ans; les secondes étouffées sous l’ombrage. « Le balivage selon l'ordonnance, exécuté à la lettre, ne saurait aboutir qu'à de mauvais résultats. »

Les auteurs que nous venons de citer, tout en demandant le maintien de l’article 70 de l’ordonnance réglementaire du code de 1827, pour son esprit conservateur, expriment le vœu que conformément à l’article 15 du code forestier, des ordonnances puissent régler les aménagements, en raison des besoins et des circonstances locales ; la production des chênes en tirerait un grand avantage.

L’âge de la coupe des taillis pour les chènes était fixé à 25 ans.

A titre de dispositions transitoires, pendant 20 ans à partir de la promulgation du décret, aucun particulier ne

pouvait arracher ni défricher ses bois sans en avoir ohbtenu l'autorisation. En cas de contravention, après avoir subi une amende pouvant s'élever à 1,500 fr., le propriétaire était tenu de rétablir son bois, par semis ou plantation.

Il était même interdit d'abattre des bois de très peu d’étendue (4 hectares), placés sur le sommet ou la pente d’une montagne.

Les semis ou plantations sur les montagnes étaient affranchis d'impôt pendant 20 ans.

Toutes ces clauses et la suppression du martelage dans les bois des particuliers étaient assurément bien faites pour amener un arrêt dans la destruction des futaies de chênes, et même pour en encourager la culture.

Une ère de calme et de prospérité apportait aux forêts ce qui leur manquait depuis si longtemps ; les vieux chênes, symboles de la paix, allaient pouvoir poursuivre leur carrière. Hélas ! l'horizon politique se couvrit de nuages, soudain le sol trembla et la révolution de 1830 éclata. Cet ébranlement social allait à bref délai retentir dans les bois. Dès 1831, une loi présentée par M. Lafitte inaugurait un nouveau système financier et aliénait 119,000 hectares de forêts. Combien de belles futaies, combien de beaux chênes furent encore les victimes de nos folles agitations.

Lorsqu'en 1848, le peuple eut jeté bas l'édifice élevé par lui en 1830, nouvelle révolution, nouveau sacrifice ; en 1850, M. Fould propose et fait accepter à l'Assemblée législative une vente de 50,000 hectares de bois dont Ja moyenne partie était comme toujours des bois de chênes; ce sont ceux qui rapportent le plus!

Des décrets de 1852 et une loi de 1855 portérent cette dernière aliénation à 70,000 hectares.

Une loi du 18 juin 1859 modifia diverses dispositions du

code forestier de 1827, en précisant les cas dans lesquels l'autorisation du défrichement ne serait pas accordée aux particuliers. Ces cas étaient ceux où la conservation des bois était reconnue nécessaire :

1° Au maintien des terres sur les montagnes ou sur les pentes ;

2° À la défense du sol contre les érosions des fleuves, rivières ou torrents ;

3° À l'existence des sources ou cours d'eau ;

4 A la protection des dunes ou des côtes contre les érosions de la mer et l’envahissement des sables ;

5° À la défense du territoire dans la partie de la zone frontière qui sera déterminée par un règlement d’administration publique ;

6° A la salubrité publique.

Cette même loi prescrivait au propriétaire qui aurait défriché sans autorisation, de rétablir les choses dans un délai de trois années.

L'opinion publique se montrait reconnaissante en France de toutes les mesures qui pouvaient sauver quelques-unes de nos vieilles futaies de chênes, intéressantes à tant de titres, et dont les bienfaits avaient une autre portée que celle’ de la création de bois d'œuvre.

En 1865, lorsque l'Etat demanda aux chambres l’autorisation d’aliéner, dans l’espace de 6 ans, des bois du domaine, jusqu'à concurrence de 100 millions de francs, il dut y renoncer devant les manifestations du sentiment public.

À chaque besoin d'argent la hache se lève sur les vieux chênes ; l’année suivante, une loi du {1 juillet affectait les forêts à la caisse d'amortissement; en vertu de cette loi, des

aliénations de bois domaniaux et des ventes extraordinaires enlevaient encore, de 1866 à 1868, 3,600 hectares de forêts.

Au mois de juillet 1860 fut publiée une loi très importante qui avait pour but le reboisement des montagnes. Il fallait des ressources pour une œuvre aussi considérable ; naturellement les forêts existantes durent en faire les frais, et la moitié de la somme nécessaire dut être réalisée par des aliénations partielles du domaine forestier.

Cette loi associait cependant deux intérêts puissants, la conservation du sol et la production du bois. De 1861 à 1868, 79,000 hectares furent reboisés. Dans le rapport du directeur général des forêts au ministre des finances, nous remarquons que dans les plantations de diverses essences faites dans le département de l'Isère, ce sont celles de chêne rouvre qui ontle mieux réussi avec celles de frêne. Les semis dans le même département ont aussi donné un avantage au chêne. |

Lorsque les plants doivent subir un long transport, les chênes l’emportent encore, pour ces opérations de reboisement, sur les résineux proprement dits, qui ne supportent pas de longs déplacements.

Dans les Pyrénées, à Baréges, menacés par les torrents c’est surtout le chêne, seul ou mélangé, qui a été employé ; seul aussi le chêne a réussi de semis. Les résineux, sur ces pentes exposées au soleil, ont leurs radicules horizontales atteintes par la dessiccation, tandis que le chêne qui enfonce son pivot ne craint pas cette action. Les semis de cette essence ont surtout du succès, quand, en enrobant les glands de plâtre, on les préserve ainsi des corneilles et des mulots.

Voici les proportions des diverses essences qui ont réussi de plantation ou de semis dans les montagnes de l'Isère :

Plantation, Semis.

Chéneu»22, ON pe TEUU 0,9 0,8 PRÉRENEX COMRPAIR LR , 0,9 0,8 1 15) (271 2 ENAEANE AS ARERTS APR #9) 0,8 — Pin sylvestre. .......... 0,2 0,7 Pin non LR A EAN 0,1 — Robinier’! 2 3. VELO. 0,1 — SÉPRPMALL D EG — 0,7 Bpieea UNS, DIU — 0,4

Sur les plateaux élevés et battus des vents, le chêne doit céder la place au hêtre pour les reboisements.

Dans le département des Landes on semble préférer les résineux au chêne pour le reboisement. Le chêne, cependant, y prospérerait. En 1822, M. de Serigny mesura à Saint-Jean-de-Marsan (Landes), un chêne qui, planté depuis 68 ans, avait 3",70 de tour, et en 1825, le successeur de M. de Sérigny signalait encore les Landes comme très-favorables au développement du chêne.

La loi de 1860 n'était votée que pour dix ans, son action devait être renouvelée en 1870. Dieu sait ce que coùteront, à ce qui reste de nos forêts, les malheurs nouveaux qui nous accablent. « La main qui donne à la conservation ou à la régénération du sol forestier est avare, mesquine, parcimonieuse ; larges au contraire, ouvertes et avides sont les mains qui lui prennent. » M. Ch. de Kirwan écrivait ces paroles en 1869, alors que le budget de la France était de deux milliards.

Depuis le commencement du siècle, plus de 400,000 hectares de forèts ont été aliénés. Le défrichement de 500,000 hectares a été autorisé, et la perte de l’Alsace-

Lorraine nous a coûté 500,000 hectares de nos meilleures forêts, dont 150,000 était la propriété de l'Etat.

A l'heure actuelle, le domaine forestier de la France, c'est-à-dire la superficie couverte de végétation ligneuse, peut être évalué à 7,500,000 hectares ; c’est le reste des 40,000,000 d'hectares qui, il y a dix générations de chênes, couvraient la Gaule à l’époque de la conquête romaine. Sur cette proportion la contenance en bois de chêne est tout au plus de 2,000,000 d'hectares.

Les malheurs de la guerre contre l'Allemagne, la lourde rançon à payer pouvaieut faire craindre encore pour nos forêts. On semble heureusement les avoir oubliées , ou plutôt, comme l’a dit M. Léon Say à la tribune, la science du crédit est trop avancée pour que l’on s'adresse à de si faibles moyens.

L'inquiétude sur le sort de ce domaine n’en a pas été moins vive parmi les hommes soucieux de cette richesse nationale, et elle s’est traduite par une proposition portée devant l’Assemblée nationale, afin detransférer la direction des eaux et forêts du ministère des finances au ministère de l’agriculture.

Les orateurs qui ont soutenu ce projet ont remis sur le tapis les arguments formulés depuis longtemps sur les dangers de laisser entre les mains du fisc une matière à argent aussi souple, aussi maniable que les forêts.

M. Corne, qui veut remettre les forêts au ministère de l’agriculture, se base sur ces aliénations si fréquentes et si facilement consenties depuis le commencement de ce siècle, lesquelles ont diminué de 358,000 hectares nos forêts de plaines, et ne nous ont laissé, pour ne parler que de celles-là, que 326,000 hectares de futaies propres à la production du chêne; surface boisée avec laquelle nous devons pourvoir la marine, les travaux publics, et

satisfaire à la fabrication des merrains pour le commerce des vins.

Dans un éloquent discours, M. Cezanne plaida aussi pour nos derniers chênes, et, dans l'intérêt de leur sécurité future, demanda que leur sort füt séparé de celui des finances. — Il est très probable que le ministre des finances viendra dire encore, il faut que les forêts donnent 100 millions ; mais le ministre de l’agriculture se lèvera, ayant à ses côtés le directeur général des forêts, d'accord avec son chef, et fera appel à ses collègues. Le ministre de la marine dira : ne touchez pas aux forêts, elles sont nécessaires à la marine, c’est pour la marine qu'ont été faits tous les règlements relatifs aux forêts. C’est pour la marine que Charles V a édicté les premiers règlements forestiers que nous connaissons. C’est pour elle que Henri IV et Sully ont rédigé l’édit de Rouen. C’est pour la marine que Louis XIV à rendu la grande ordonnance de 1669, en tête de laquelle Colbert mettait cette éloquente action de grâces : « A la Providence, qui a béni les premiers efforts du roi et fait refleurir le domaine forestier de la couronne. » Le ministre de la guerre dira que les forêts sont nécessaires à la défense du territoire, et celui des travaux publics réclamera aussi en faveur des forêts pour les constructions, les usines et les chemins de fer. —

M. Paul Jozon parla dans le même sens, mais ne sut pas taire la seule chose qui pouvait faire échouer le projet, la facilité avec laquelle le ministre de l’agriculture pourrait autoriser, dans les années sèches, l’entrée du bétail dans les forêts, entrée désastreuse quelles que soient les précautions, et qui, en 1870, a causé tant de mal à nos jeunes peuplements de chênes.

La conclusion de ce débat fut le maïntien des forêts au ministère des finances. Dieu veuille qu’on n'ait pas à s’en repentir ! Que les futaies et les beaux chênes soient respectés, que le reboisemént de nos montagnes se continue. Les conditions sociales dans lesquelles nous,entrons, et qui ont amené le doublement du prix de la houille, appellent toute notre sollicitude de ce côté.

Au commencement de ce siècle, Sonnini, comparant la situation forestière de la France de 1789 avec celle que lui avaient faite quelques années de révolution, s’écriait : « Dépositaires sacriléges, nous avons dévoré une propriété précieuse dont nous n'’étions que conservateurs passagers. Ce délit public n’est pas de nature à s’effacer avec le temps : la postérité en conservera le souvenir et l'horreur, et toutes les fois qu’elle portera les yeux sur la pénurie que nous lui avons transmise en place des richesses léguées par nos ancêtres, elle vouera notre mémoire à la honte et à la malédiction. »

Lorsque le xix° siècle touchera au seuil de son éternité, n'est-il pas à craindre que la même malédiction n’accompagne sur le chemin de la postérité les hommes qui, pendant vingt lustres, auront, d’expédients en expédients, détruit le domaine forestier de la France.

Sa force semble liée cependant à ces grandes futaies de chênes , exubérante et splendide chevelure de son sol fécond. Mais quand, nouvelle Dalila, la politique aventureuse aura coupé ces derniers bois, pauvre pays, pourras-tu du moins, comme Samson, ton image, sous les ruines dernières, écraser les vendeurs !

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