CULTURE DU CHÊNE
Ce que nous allons dire s’appliquera principalement aux chênes pédonculé et sessile, qui sont les plus importants et les plus répandus sur notre sol.
Modes de multiplication. — Les chênes peuvent se multiplier de deux manières : {° par boutures, marcottes, greffe ou drageons ; 2° par semences.
La reproduction par boutures est très difficile chez les arbres feuillus, aussi n'est-elle guère employée que pour le peuplier et le platane. Les marcottes ne peuvent constituer un procédé de multiplication en grand; il en est de même de la greffe, qui ne sert qu'à l’acclimatation des chênes étrangers, difficiles sur le sol ; on les greffe, par exemple, sur le Q. cerris, qui prospère dans les plus mauvais terrains. Le chêne fastigié (Q. R. p. fastigiata) est quelquefois multiplié de greffe. Il serait intéressant d'employer la greffe pour juger la consanguinité de différentes espèces de chênes, si différentes au point de vue des formes et du climat surtout. Que deviendrait, par exemple, le Q. pruinosa des Philippines, greffé sur notre chêne pédonculé, qui s’avance jusqu’au 62° de lat. nord. (1)
(1) On a cru que l’insuccès des greffes de chêne provenait du fer de l'instrument, qui formerait avec les sucs de l'arbre un tannate de fer fatal à ce mode de reproduction. En 18144, M. Rast est arrivé à greffer plusieurs fois le Q: phellos, avec un greffoir en platine.
La reproduction par drageons est assez rare parmi les chênes; cependant, chez nous, les Q. tozza et Q. suber (chêne tauzin et chêne: liége), se propagent ainsi.
La multiplication par semis reste donc le seul moyen véritablement pratique de reproduire le chêne ; la nature, du reste, n’emploie que ce procédé, et les jeunes chênes, venus de semences, sont très nombreux sous nos taillis. Les forestiers utilisent fréquemment ces semis naturels, soit en conservant les brins qui en proviennent, soit en s'en servant pour replanter ailleurs. Les chêneaux provenant des semis faits de main d'homme, sont comme les derniers, destinés soit à demeurer sur place, soit à être transplantés. Dans le premier cas, le semis prend le nom de semis en plein, quand il sert à peupler une surface libre. On le désigne sous le nom de semis partiel, quand il s'exécute sur des parties découvertes , dans les clairières, par exemple. Dans le second cas, le semis est dit en pépinière, quand les jeunes pieds ne doivent pas vivre où ils sont levés.
Lorsqu'on fait des semis partiels, on n’a pas à interroger la nature du sol, la convenance des expositions ; il n’en est pas de même quand on sème en plein ou en pépinière. Nous devons donc commencer cette étude de culture du chêne par l’examen du sol qui convient à cette essence.
Aujourd’hui, ce n’est pas le sol que l’on choisit en vue de telle ou telle création forestière, c’est l’essence que l’on approprie à telle ou telle nature de terrain. Dans les grandes opérations de reboisement, par exemple, la connaissance des terres qui conviennent à la culture des différentes essences est indispensable. Dans l’établissement de plantations de chênes, la question peut être simplifiée : comme on ne peut que rarement choisir les sols qui lui conviendraient le mieux, il faut surtout connaître ceux
dans lesquels sa végétation serait impossible, ou qui pourraient communiquer à son bois des propriétés qui en annuleraient la valeur.
A l’époque où, de Bayonne à Dunkerque, les forêts de chênes couvraient 40 millions d'hectares, les arbres qui les formaient occupaient tous les sols. Plantureux dans les terres profondes, maigres dans les sols pierreux, la constitution variée du chêne était l'expression de toutes les expositions, de toutes les altitudes, de toutes les influences orographiques ou climatériques qu’il subissait : de même que dans nos grandes villes , la taille de l'enfant est la mesure de l’air et du soleil qui lui ont été dévolus.
Le chêne croissait alors partout, sauf dans les plaines narécageuses, dans les sols argileux très-compactes et sur les sommets pierreux.
On peut donc dire que le chêne est peu difficile sur la nature du sol. Fort heureusement , en effet, il réussit là où d’autres cultures, celle des céréales par exemple, seraient impossibles.
On est même porté à penser que cet arbre a des préférences pour les terres de mauvaise qualité. La rapacité des détenteurs de grands bois et la misère des temps n'ayant épargné le plus souvent les forêts de chênes que là où elles couvrent un sol dont le déboisement n’augmenterait pas la valeur, on croit généralement que cette essence s’accommode des plus pauvres terrains.
Que voyons-nous, en effet, autour de nous : ici c’est la magnifique forêt d'Orléans qui, au commencement du xvir° siècle, couvrait encore 70,000 hectares, et dont le sol est analogue à celui de la Sologne. Ailleurs, c’est la forêt de Bellème ; entre les riches plaines du Maïne et le bocage du Perche, elle occupe une colline sablonneuse de
2,444 hectares. Plus loin, c’est la riante forêt de Chaux, que traverse le chemin de fer de Dôle à Pontarlier ; elle recouvre, au milieu d’une plaine luxuriante , une nappe d’alluvions dont le sable et les cailloux conviennent au chêne et seraient impropres à toute autre culture. En Bretagne, où le sol granitique, peu profond, n’est pas trèsfavorable à cet arbre, il est cependant très-multiplié. Beaucoup de terres, que les chênes couvraient il y a quelques années, n’ont pu-rien produire, et leurs sillons frissonnants sous de maigres ajoncs, .regrettent le manteau verdoyant des chênes qui se montre encore à quelques kilomètres d’eux.
Il résulte de ces faits, non pas que le chêne préfère les sols maigres, mais qu'il peut y croître, et qu'à l’exclusion des marais, des argiles compactes, des sommets rocailleux et secs, on pourra le cultiver sur les terrains les moins fertiles.
Il sera donc possible de le cultiver presque partout, mais les qualités de son bois varieront suivant la nature du sol, de l'exposition ou du climat; il en sera de même de la rapidité de son développement. ;
Dans les terres meubles et profondes, le chêne sera de belle venue, franc et propre à la fente ou à la menuiserie. Il croîtra bien aussi dans les terres dures et fortes qui ont du fond et même dans l'argile mêlée à du sable, qui en diminue la tenacité; le bois en sera beau, plein, solide et d’une qualité parfaite. Il s’'accommodera aussi du terrain sablonneux et même graveleux suffisamment profond ; il croîtra plus vite que dans l'argile sans atteindre cependant de grandes dimensions, et son bois sera très compacte et très dur. Sur les crètes maigres et pierreuses, le bois sera noueux et pesant. Dans les sols gras, un peu humides, la rapidité de sa croissance lui fera perdre de son
élasticité et de sa solidité; la prédominance de la portion printannière de chaque couche annuelle, sur la portion estivale de la même couche, en sera sans doute la cause.
L'influence des climats est non moins considérable sur ses qualités. Ecoutons, à cet égard, M. Clavé : « Le chêne est le premier des bois pour la force et la durée, mais la différence est grande suivant qu’il vient du nord ou du midi. Celui qui a poussé sous le ciel toujours bleu de la Provence, .de l'Espagne ou de l'Italie, est nerveux, élastique et particulièrement recherché pour les constructions navales. Celui qui à crû dans les régions septentrionales de la France ou de l'Allemagne, où le soleil est plus avare de ses rayons, est beaucoup moins résistant, mais en revanche, il est moins disposé à se fendre, plus facile à travailler, et par cela même plus propre aux travaux de menuiserie.
La reproduction du chêne par semis rencontre certaines difficultés dans la prompte altérabilité des glands et la perte de faculté germinative qui en résulte. Les glands ne peuvent garder cette faculté, de l’époque de leur maturité au printemps suivant, si l’on ne prend certaines précautions pour les conserver. »
Voici d’après MM. Lorentz et Parade, les moyens que l'on peut employer dans ce but:
« 1° Dans un lieu clos on choisit une place bien. sèche que l’on garnit d'un lit de feuilles sèches aussi de la hauteur de 33 centimètres environ. Sur ce lit on place les glands par tas coniques d’un mètre de haut, on les recouvre d’une couche de feuilles mortes de 33 centimètres d’épaisseur, puis on ajoute encore 16 centimètres de paille. Sur le tout on établit une couverture en paille comme celles que l’on voit sur les meules de grain ou de foin; enfin,
pour mieux garantir le sol de toute humidité, on ouvre un fossé circulaire autour de la place de dépôt ;
« 2° On établit des silos ou fosses ; s'ils ne sont que temporaires, on se contente d’en soutenir les parois par des pieux entre lesquels on tresse de là paille; s'ils doivent servir pendant de longues années, on les construit en maçonnerie. Dans le fond de la fosse on met un lit de paille, les glands y sont répandus par couches de 33 centimètres d'épaisseur, alternant avec des couches aussi épaisses de menue paille et de feuilles sèches. Ainsi remplie la fosse est recouverte de planches, par-dessus lesquelles on élève une butte de terre bien tassée, afin d'empêcher le froid où l'humidité d'y pénétrer.
« 3 On peut remplir de glands des tonneaux ou des caisses qu’on perce de petits trous et qu’on plonge dans l’eau pour les y laisser jusqu'au printemps. Le séjour des glands dans l’eau les conserve et ne leur ôte rien de leur faculté germinative ;
« 4° On prend des grandes caisses qu'on élève sur des liteaux dans une cave. On remplit ces caisses de couches alternes de sable.et de glands. Ii faut avoir soin d’employer du sable de rivière bien sec et éviter surtout un sable terreux. La couche supérieure de glands ayant toujours plus de disposition à germer doit être recouverte de 22 à 27 centimètres de sable; il n’est pas nécessaire de donner d’autre couverture à la caisse. »
Tels sont les quatre modes principaux de conservation des glands. Hartig, qui les a donnés, préférait le premier. MM. Lorentz et Parade ont toujours réussi avec le quatrième, qui leur donnait des glands fertiles alors même qu'ils n'étaient extraits des caisses qu'à une époque assez avancée du printemps.
Dans tous les cas, l'examen du gland permettra d'en juger la qualité. « I1 doit remplir complétement son enveloppe extérieure. En le séparant par le milieu, dans le sens de sa longueur, il doit être blanc, frais et luisant ; le germe, qui se trouve à la partie supérieure, doit être intact. Si, au contraire, le fruit est desséché, d’une couleur bleuâtre ou noirâtre intérieurement, s’il a une odeur de moisi ou de piqué, sa faculté germinative est détruite. »
Un litre de glands de bonne qualité doit peser environ de 550 à 650 grammes. On peut séparer les bons glands des mauvais en les projetant dans l’eau, les derniers surnagent.
Les semis se font, soit à l'automne, soit au printemps. Les uns et les autres offrent des inconvénients et des avantages. Si l’on sème en automne, le jeune plant, avant d’être bien fort, est soumis à de nombreuses chances de destruction, aussi faut-il semer plus serré. Les semis du printemps ont contre eux l’absence d'humidité qui souvent amène le dépérissement des plantules, et surtout la difficulté et les frais de conservation des semences. Cette dernière époque est, à tout prendre, celle qui donne les meilleurs résultats.
Le semis doit être précédé d’une préparation du terrain. Lorsque le sol est ferme et compacte, il est nécessaire de l’ameub'ir en le cultivant, s’il est en plaine, en céréales ou en plantes sarclées, de façon que le semis de chêne suive, soit une première, soit une seconde récolte, suivant la facilité d'ameublissement du sol.
Quand le sol à été retourné à la charrue, on sème le gland à la volée avec une demi-semaille de seigle, si l’on opère en automne ; d'orge ou d'avoine, si c’est au printemps. On recouvre ensuite les glands par un hersage.
Pour savoir à quelle profondeur le gland doit être enfoui pour bien germer, M. Juge Saint-Martin avait fait l'expérience suivante : « J’ai creusé en bon terrain, dit-il, un plan incliné de cinq pieds de long sur un pied de profondeur; à l’un des bouts j'ai mis un gland à fleur de terre, un autre à un pouce de profondeur, un autre à deux, trois, quatre, cinq, etc. Ceux qui étaient à la superficie m'ont paru les plus vigoureux : à cinq pouces, ils étaient tardifs et jaunissaient; au-dessous de six pouces de la superficie, ils ne germaient plus. Cette expérience, répétée plusieurs fois, a toujours donné le même résultat. » Le semis doit donc être recouvert de trois ou quatre centimètres au plus Ce mode d’ensemencement exige dix à douze hectolitres de glands par hectare. x
On peut encore égaliser le terrain au moyen d’un hersage, ouvrir à la charrue des sillons de 5 centimètres de profondeur à la distance de 1,50, et y placer des glands à 10 ou 15 centimètres les uns des autres. On recouvre ensuite à la houe ou au moyen d’un léger trait de charrue. Ce mode d'ensemencement ne réclame que six à sept kilogrammes de glands par hectare.
Dans les sols légers ou en pente, le chêne peut être cultivé par rayons alternant avec des bandes incultes. En plaine , ces rayons sont orientés du levant au couchant; sur les pentes, ils sont horizontaux à leur direction.
Enfin, on peut encore semer les glands par places, trous, poquets, etc., ou les planter tout simplement soit à la houe bident, soit au moyen de marteaux planteurs, soit à l’aide du plantoir à nervures. Ces derniers procédés sont principalement destinés aux semis partiels, lorsqu'il s’agit de repeupler de petites surfaces, de petites clairières, ou des places vides dans les taillis. .
Les semis de chênes, destinés à former des pépinières
pour le repiquement, se font par les mêmes procédés ; le sol peut être choisi, et les labours, plus parianes se font généralement à la bêche.
La germination des glands semés en automne se fait au bout de 5 à 6 mois, et les chênes semés au Sp lévent après 4 ou 6 semaines.
Un pivot assez long se développe 8 ou 10 jours avant l'apparition de la tigelle au-dessus du sol. La proportion plus considérable du premier à la seconde persiste dans les premiers temps; ainsi sur des chênes de quelques pouces de hauteur, le pivot a 3 et 4 pieds de longueur.
Pour protéger les jeunes chênes, on sème, non-seulement comme nous l'avons dit, des céréales avec les glands, mais aussi avec du genêt ou de l’épine blanche. Un préjugé forestier fait rejeter l’épine noire comme étant fatale au jeune plant. On associe encore souvent, dans le même but, plusieurs essences à croissance rapide, tels que pin sylvestre ou maritime dans la proportion d’un quart ou d’un . cinquième.
Lorsque le semis a été fait dans l’intention de transplanter, c’est à l’âge de 2 ou 3 ans que les jeunes pieds se lèvent, ceux de 5 à 6 supportant beaucoup plus difficilement l'opération.
Beaucoup de forestiers pratiquent sur les jeunes chênes destinés à la transplantation une opération qui doit la rendre plus facile, c’est la suppression du pivot. Cette partie de l’axe est très développée chez les chêneaux, et correspond avec l’absence pour ainsi dire totale de racines horizontales.
L'obtention de pieds de chêne sans pivot se fait soit à l’aide de la pratique de Bretagne (des semis et plantations, Duhamel, p. 127), qui consiste à paver en pierres plates le fond des sillons où l’on plante les chênes, soit par le pro-
cédé Lardier, qui consiste à glisser une brique sous le pivot naissant; on peut encore semer les chênes dans des rigoles pleines de bonne terre dont ie fond est garni de planches. Juge Saint-Martin conseillait de lever les chènes à 2 ans et de leur couper le pivot, puis de les replanter dans le même terrain. Quatre ans après, nouvel arrachage el replantation dans le même sol, soins et culture pendant 2 ans encore ; cette méthode produirait d'excellents plants, mais elle est un peu dispendieuse |
Hartig et d’autres sylviculteurs sont opposés au retranchement du pivot comme déterminant une constitution chétive et un développement incomplet chez les sujets qui y ont été soumis. Ce n’est que très tard, et lorsque l'arbre a 60 ou 70 ans, que normalement les racines latérales deviennent prédominantes sur le pivot.
Le plant de chêne doit avoir des racines nombreuses, fraiches, unies, sans ruptures ; une tige droite, sans blessures ; une écorce lisse, blanche, sans tâches, non couverte de mousse ou de lichen ; les branches suffisamment développées et les pousses vigoureuses. S'il s'agit de repeupler des clairières peu importantes ou des terrains dont la couche végétale laisse à désirer, on emploira des sujets plus forts, capables de résister au couvert environnant et dont les racines peuvent aller puiser leur nourriture à de plus grandes profondeurs. Dans le cas ordinaire, on préférerait les semis de 1 à 3 ans. (Kozrz).
Le moyen le plus économique de faire des plantations de chênes, c’est de prendre des brins dans les parties des peuplements où le recru est abondant. On observera toutefois que, dans les endroits trop fourrés et trop couverts, ces brins sont fluets, délicats ou rabougris, sans racines suffisantes, incapables par suite d’un bon résultat.
Que le plant vienre de semis naturels, de semis artificiels ou de pépinières , il faut l’arracher avec les plus grandes précautions. Les soins à prendre varient avec la force des sujets ; mais quelle que soit la méthode dont on veuille faire usage, il ne faut pas oublier, dit Koltz, que le chêne veut être extrait soigneusement et qu’on ne peut l’arracher à la main sans s'exposer à détruire une partie de son pivot ou de son chevelu.
Un chêne bon à transplanter (écrivait l’auteur de la culture du chêne), a des racines latérales qui sont minces, courtes et crépues, d’autres qui sont un peu plus grosses et plus longues; et, enfin, il y en a qui sont grosses comme le doigt, qui s'étendent à plus de trois pieds de sa tige, avec un pivot qui est presque aussi gros que le corps de l'arbre. Il faut pour enlever cet arbre, sans le trop endommager, le cerner au moins à un pied et demi, donner à la fouille un bon pied de profondeur en coupant les racines qui outrepassent, à mesure qu’on les découvre.
Si la distance n’est pas trop grande, il est préférable de transporter l'arbre avec sa motte, sinon on secoue les racines.
Il faut préserver le plant jusqu'à sa transplantation, si celle-ci ne peut être faite de suite après l’arrachage ; « car si la gelée surprend le chêne arraché, il est perdu; de mille il n’en prendrait pas vingt. »
La plantation à demeure du chêne varie avec les localités, la nature du sol, l’âge des brins.
Tantôt on ouvre à la charrue un sillon dans lequel on espace régulièrement de très.jeunes plants qu’on recouvre au moyen d’un second coup de charrue.
Tantôt on creuse des fosses un an avant l’année même
de la plantation: Les plants de chène de trois ans demandent déjà 30 centimètres de diamètre et de profondeur ; et quand le sol est mauvais, l’excavation doit être encore plus grande pour pouvoir entourer les racines de bonne terre.
Quelques sylviculteurs préfèrent planter dans des tranchées continues ouvertes à la bèche : cette préparation du du sol n’est pas plus coûteuse que la précédente, et elle a l’avantage de présenter aux racines une plus grande quantité de terre meuble, et par suite d'accélérer le développement des chênes. Des arbres de cette essence plantés en tranchée, six ans après d’autres pieds placés dans des trous, offraient 15 ans après une venue beaucoup plus belle que celle des seconds, et présenta même plus de vigueur que ceux qui n’avaient pas subi l'opération de la transplantation.
Dans les sols peu compactes et sans pierres, on plante à l'aide de différents instruments, désignés du nom de leurs inventeurs, Plantoirs-Biermanns ou Plantoirs-Lange.
Quant à la profondeur à laquelle on doit planter le chène, nous dirons que, comme pour tous les autres arbres, ses racines ont besoin d’air, et aussi d’être préservées du froid : il y a donc un certain milieu à observer que l’expérience enseigne et qui varie un peu avec la nature du sol, sa compacité ou sa perméabilité.
L'époque de la transplantation est la même pour le chêne que pour les autres essences ; elle se fait quand la sève est arrêtée.
Le succès d’un repeuplement artificiel de chênes ne peut être assuré qu’au bout de cinq à six ans. Jusqu'à cette époque, il faut surveiller activement la plantation. Ces travaux d'entretien consistent en sarclages et en binages.
Puis lorsque«les jeunes plants auront pris assez de développement, on procédera aux remplacements où regarnis. Il entre 6,000 plants par hectares dans les terres riches, et le double dans les sols pauvres ; quand on plante des arbres de haute tige, pour futaie, il n’en faut que huit ou neuf cents par hectare.
Après avoir étudié comment on reproduit artificiellement le chêne sur un terrain‘ilibre de toute culture, nous allons examiner comment cette espèce se renouvelle spontanément dans les bois de chênes, que ces bois soient des futaies, des taillis simples ou des taillis sous futaies. Nous dirons par quels soins le sylviculteur favorise cette reproduction naturelle qui, le plus souvent {abandonnée à ellemême, amèénerait le dépérissement rapide des forêts, au point de vue de leur rendement.
La régénération d’une forêt de chênes par semence caractérise, avec la dimension des arbres, ce que l’on nomme une futaie. Ce sont les glands, tombant naturellement des arbres, qui opèrent cette régénération.
Le réensemencement et l'exploitation de la futiie chêne sont combinés de facon à déterminer la continuité du rendement de cette culture forestière.
Les glands tombés à terre doivent rencontrer les circonstances favorables à leur germination, humidité, air, chaleur, lumière peu intense.
Le jeune plant doit, aux débuts de son développement, être protégé par un abri: plus tard ce couvert lui serait : plus nuisible qu'utile -
L’étouffement des brins les plus faibles par les plus forts réalise les conditions favorables à la réussite des plants provenus de l’ensemencement naturel ; la futaie est créée.
C’est alors que l'exploitation des chênes arrivés à leur maturité doit être faite de façon à favoriser la régéné-
ration.
C’est par des coupes successives que, dans les futaies de chênes, on réalise la régénération par réensemence-
ment naturel.
La première de ces coupes porte le nom de coupe d’ensemencement. Elle laisse sur pied le nombre de chênes nécessaires pour fournir de glands toute la superficie exploitée et pour abriter contre le soleil ou les gelées les jeunes plants qui surgissent après la chute des glands.
Cette coupe d’ensemencement doit être sombre, afin d'assurer le repeuplement complet du sol sur lequel les glands, en raison de leur poids, ne sauraient se répandre, si les arbres étaient clairsemés.
Cet état sombre empêche encore le terrain de se gazonner ou de se couvrir de plantes nuisibles: il assure la conservation du lit de feuilles sèches qui, en ajoutant à la fertilité du sol, préserve le jeune plant, à ses débuts,
de la gelée.
Une des principales difficultés du réensemencement naturel du chêne, c’est l'inégalité des glandées dans le nord, le centre et le midi Plusieurs années peuvent se passer sans glandée; les tiers et les quarts de glandée sont fréquents. Dans beaucoup de localités, on est revenu au réensemencement artificiel, succédant à la coupe à blanc étoc des massifs de futaie. MM. Lorentz et Parade signalent les dangers de ce système, grâce auquel le sol, fertilisé par un long couvert, s’effrite, se dessèche, est lavé par les pluies, et sur lequel les chêneaux ne trouvent plus les abris qui leur sont si nécessaires. Le forestier
pourra, dans certaines circonstancés, compléter la régénération naturelle par un repeuplément artificiel.
Les jeunes chênes ne demandant et ne supportant que très peu d’abri, il faut procéder à la coupe secondaire dans l'hiver qui succède à celui de la glandée, ou, au plus tard, vers la fin de l’année suivante. Si l’on tardait, on verrait les jeunes chênes périr sous le couvert de la coupe sombre.
La coupe secondaire ou coupe claire éclaircit donc la réserve, tout en maintenant encore au jeune plant un certain abri. On hésite souvent à là pratiquer en son temps ; lorsque des glandées incomplètes n’ont pas suffisamment ensemencé le parterre de la forêt, on attend une nouvelle glandée: mais en attendant, les jeunes chênes, trop couverts, périssent.
La coupe définitive se fait la quatrième année après celle de l’ensemencement. Généralement on réserve encore , lors de cette coupe définitive, les beaux chênes placés sur le bord des chemins où la lisière de la forêt, pour leur laisser parcourir une seconde révolution ét les conduire ainsi au point où ils pourront offrir à la marine, soit de plus beaux équarrissages, soit de plus belles courbes. Ces beaux chênes, ainsi isolés, se couvriront, le long de leurs tiges, de menues branches que l’on élaguera avec soin pour qu’elles n’éntraiînent pas le dépérissement de la cime, en absorbant la nourriture D'autre part, ces branches secondaires rendraient les bois noueux et leur feraient perdre, d’après l'observation de Buffon, un quart de leur résistance. Ces chènes, réservés sur la coupe définitive, seront enfin l’objet de soins tout particuliers : leurs bois morts seront retranchés soigneusement en donnant à la section uné inclinaison qui, facilitant l'écoulement des eaux pluviales, préviendra la formation des grisettes et des nœuds gâtés. |
La jeune forêt de chênes, ainsi obtenue par le semis naturel, est nettoyée des bois blancs et des morts-bois, et éclaircie périodiquement, conformément aux règles de Part du forestier.
Les premières éclaircies laissent les chênes très-serrés, pour les faire filer droit et empêcher leurs tiges de se garnir de branches latérales. Les dernières éclaircies, amenant au contraire plus d’air et de lumière autour des chênes, détermineront leur croissance en diamètre.
Ce n’est pas seulement dans les futaies régulières que le réensemencement naturel est pratiqué, il est encore associé à la régénération des futaies irrégulières.
Un mode d'exploitation du chêne, très-usité jadis, mais abandonné aujourd’hui par l'administration forestière, portait le nom de futaie jardinéé.
Le jardinage consistait à enlever, cà et là, les chênes les plus vieux ou dépérissants, et ceux qui pouvaient être utilisés. Il s’en suivait que des arbres de tout âge étaient confusément mêlés dans la forêt. Le réensemencement naturel dans une telle futaie donne un plant que le cou vert trop épais d'arbres de tout âge ne tarde pas à faire disparaître ou à étioler ; et puis les abattages détruisent encore une grande partie des jeunes arbres.
Cest par des coupes de transformation que l’on rend possible, dans les futaies jardinées, l'application de la méthode du réensemencement naturel et des éclaircies.
Ces coupes feront disparaître, en totalité ou en partie, les grands chênes qui couvraient et étouffaient la jeune forêt; en totalité, quand les chênaux sont assez forts pour vivre sans abri ; partiellement, quand ils auront besoin d’un faible rs Lorsque le sous-bois sera très
rabougri et incapable de produire un bon peuplement, c’est lui qui sera sacrifié par la coupe de transformation. Lorsque la coupe porte sur les vieux arbres, le réensemencement naturel n’a pas lieu, puisque les jeunes brins très-serrés sont destinés à remplacer les vieilles écorces ; mais lorsque c’est au contraire le sous-bois qui disparaît, le réensemencement se produit comme dans les futaies régulières.
La transformation de la futaie, jardinée par des coupes, ne suspend pas le jardinage, parce que la régularisation de la forêt est assez longue, et qu'avant ce temps beaucoup d'arbres dépérissants peuvent être utilisés.
Outre les forêts jardinées, il existe encore d’autres futaies de chêne irrégulières où le hêtre est associé à l’essence qui nous occupe. Elles résultent du mode d’exploitation dit à tire et aire. ;
Cette méthode consistait à asseoir les coupes par contenances égales de proche en proche, et sans rien réserver. Ces coupes, une fois vidées, restaient abandonnées pendant tout le cours de la révolution, sans qu’on cherchât à réaliser les conditions de la régénération.
L’ordonnance de 1669 prescrivait de réserver seulement, dans les coupes de futaie, dix arbres par arpent (20 par hectare); cette réserve ne suffisait pas à régénérer la futaie, elle livrait le sol au desséchement ou aux morts-bois et aux bois blancs qui arrêtaient le réensemencement naturel du sol. Si les chênes se trouvaient mêlés dans la forêt avec des hôêtres, ces derniers finissaient par vaincre les premiers dans la lutte pour l'existence, et peu à peu la futaie-chêne disparaissait.
Comment rétablir le réensemencement naturel dans des
forêts où se rencontrent à la fois : des restes de vieilles futaies, des perchis, des gaulis, des parties ruinées.
La portion futaie offre les conditions les plus favorables au réensemencement à l’aide de coupes de régénération.
Les portions en perchis devront être prudemment éclaircies, afin que les brins élancés et frêles soient encore soutenus jusqu'à ce que l'air et la lumière les aient consolidés. Ces éclaircies seront périodiques, partielles ou totales, suivant l’état du perchis.
Dans les gaulis et les fourrés, des coupes de nettoiement et l'enlèvement des vieux arbres suffiront souvent pour conduire la forêt jusqu'aux coupes de réensemencement.
Dans le dernier cas, celui des parties totalement ruinées, il faut faire table rase de tout ce qui couvre encore le sol et ensemencer à demeure, ou repeupler par transplantation.
Le plus difficile dans la restauration des deux sortes de forêts irrégulières dont nous venons de parler, sera d’asseoir les coupes d’une façon normale : les arbres qui les composent offrant des âges très-différents, et ces âges étant mêlés irrégulièérement. Il y aura, dans les premières années, bien des sacrifices à faire, et ce ne sera qu’au bout d'un temps assez long que l'exploitation, régularisée et maintenue au même niveau par le réensemencement naturel, pourra donner des produits constants et le maximum de rendement.
Le chêne est encore cultivé de deux autres facons, en taillis simples et en taillis sous futaie.
Dans les taillis simples en essence de chêne, la révolution est fixée entre 15 et 40 ans. C'est-à-dire que tous les trente ans, par exemple, on coupe sur le même terrain.
Le repeuplement se fait par rejets de souches; cependant on réserve quelquefois des baliveaux pour semence, lorsque les souches, commençant à s’épuiser, il est nécessaire de pourvoir autrement à la régénération du taillis. On concoit que le réensemencement du chêne dans les taillis simples ne soit pas aussi facile que dans les futaies.
Dans les taillis sous futaie, où, comme l'indique le nom de ce genre de culture, la futaie est superposée au taillis, le réensemencement naturel du chêne est encore plus difticile, et cette précieuse essence est souvent dépossédée par les bois blancs.
Dans beaucoup de ces futaies sur taillis, on ne trouve plus qu'un très petit nombre de jeunes chènes francs de pied propres à remplacer les arbres arrivés à maturité : on en est réduit à remplacer les brins de semence par ceux des cépées qui ne fournissent jamais une aussi longue carrière que les premiers, et de plus se détériorent et se creusent fréquemment par le pied.
Le tempérament du jeune plant est la cause d’un in-. convénient aussi grave. Les jeunes chênes ne peuvent supporter d’être couverts dans les premières années de leur existence. Dans les taillis, ils le sont toujours et périssent ; les glands, si abondants qu'ils soient, lèvent inutilement. Il faudra, dans ces conditions, créer des pépinières près des taillis sous futaie et y replanter de jeunes plants là où des vides et des clairières se produisent.
Lorsque le sol est bon, la croissance des chênes provenant de semis est assez rapide pendant les premières années. À l’âge de 5 ans, on en voit qui mesurent déjà 32,50 de hauteur avec un diamètre de 4 ou 5 centimètres.
Les recherches de Hartig sur l'accroissement annuel du
chêne des futaies dont le sol est bon, lui ont donné les résultats suivants :
Hauteur Diamètre
en pieds. en pouces, Ps 902. 10 ANS... STE Se niet 1 0.10 LE ee Mb CT RP QE © 1 0.11 DATE 4 DD ANS Lércen de AeeE 0.80 0.12 De--69--à -S0- ans: 7er rene 0.70 0.14 DB OU ALIDO ANS UE dns 1. te E 0.65 (9 A Des da LA0. M9, pe un Lie Et 0.60 0.12 Le 10e AD Ans. PAL Es 0.60 0.12
La production du bois va en croissant jusqu’à 140 ans sur les bonnes terres, jusqu’à 120 ans sur celles de moyenne qualité et seulement jusqu’à 80 sur les mauvaises.
D'après de Candolle, l’accroissement en diamètre des chênes se produirait encore même au-delà de 300 ans. Ce même observateur a calculé l’accroissement, dans certains nombre de chênes, de la manière suivante. Il appliquait une bande de papier du centre à la circonférence sur la coupe horizontale et marquait sur cette bandelette les rencontres de toutes Iles couches annuelles. Il mesurait alors la longueur successive de dizaines de couches, puis les doublait pour avoir ainsi la marche décennale de l’accroissement en diamètre. Un tableau fut dressé à l’aide de cette méthode. Celui que nous présentons en diffère un peu, il indique des périodes de vingt ans.
Il apprend que la loi de l'accroissement est loin d’être régulière pour le chêne. Ainsi, le chêne 4 a grossi lentement et a crû davantage en vieillissant, tandis que le chêne B a suivi une marche inverse; les chênes €, D, £ ont commencé par de petits accroissements, en ont eu ensuite de plus grands, et ont repris dans une troisième période un accroissement moindre, mais plus régulier.
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Cette lenteur dans l'accroissement du chêne a pour conséquence la lenteur avec laquelle la valeur ou le produit argent du chêne s'accroît. En France, un baliveau de chêne donne à 18 ans un cube de 0/08 de bois de feu à 2? fr. 50
= :0frs20:
A 36 ans le même baliveau domera pe . “en ris re é ; = 1.59 Et Pr NT
EXPLOITATION DU CHÈNE.
Un octogénaire plantait, Passe encore de bâtir, mais planter à cet âge ? Disaient trois jouvenceaux enfants du voisinage ; Assurément il radotait, Car, au nom des Dieux, je vous prie, Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ? Autant qu’un Patriarche, il vous faudrait vieillir. x LAFONTAINE,
La culture du chêne se présente dans des conditions toutes particulières par rapport au terme moyen de la vie humaine. L'homme qui sème ou plante un chêne ne peut espérer en tirer aucun profit matériel, il jouira de son ombrage, lorsque lui-même déclinera vers la tombe, et ne verra pas la première glandée, car cette essence ne fructifie guère avant cent ans.
Si cet homme, à l’âge adulte, consacre l’étendue de son héritage à la culture du chêne, y donne tout son temps, cet homme pourra fonder la fortune de ses arrière petitsneveux ; mais s’il n’a d’autres ressources, en dehors de son travail et de sa propriété, ce ne seront ni ses semis ni ses plantations qui le feront vivre.
Ses enfants, en admettant qu'ils soient contemporains des chènes, passeront encore avant d’avoir vu ces arbres atteindre l’âge adulte. Ses petits-enfants et arrière petitsenfants ne verront pas non plus la maturité des chênes, l’âge auquel ils ont atteint leur plus grande valeur. En admettant que le planteur ait 25 ans au moment du semis de chênes, que les générations issues de lui apparaissent tous les 25 ans, et que la durée de la vie soit de 100 ans, on verra par le tableau suivant que ce n’est qu’à la septième génération qu’un homme pourra jouir des chênes à l’âge que portait au moment de leur ensemencement celui de ses ancêtres qui eut la pensée de travailler pour une descendance aussi reculée :
Age des
Planteur 2° génération 3° gén 4° gén, 5° gén, 6° gén. 7e gén. chênes, 25 » » » » » » »
L'homme est donc trop éphémère pour que son propre intérêt l’amène à cultiver le chêne suivant ses lois naturelles.
Ainsi donc les conditions du passage de l'homme sur cette terre ne sont pas favorables à la création des forêts
de chênes; de plus, ces conditions règlent encore le mode de culture ou plutôt exploitation de ces forêts.
La terre est un instrument de travail, mais c'est aussi, dans nos sociétés modernes, un capital; et de même qu'un capital rend des produits annuels, la terre qui le représente doit aussi donner des revenus annuels. De même encore que l'intérêt produit par un capital n’épuise pas ce dernier, de même le rendement annuel d’une forêt n’en doit point épuiser la fécondité, et chaque coupe doit avoir pour conséquence la régénération du lieu où les chênes ont été coupés.
De là est sortie l'exploitation des forêts par portions annuelles, méthode conforme à nos besoins et qui rend encore possible, au milieu de nos civilisations avancées et nécessiteuses, l'existence des forêts de chêne, que le vent des spéculations agite et menace sans cesse.
La quotité de bois de chêne que l’on peut retirer annuellement d’une forêt se nomme sa possibilité. Ce rendement, ou cette possibilité, pour que la forêt produise comme un Capital, devra présenter une condition essenüelle, celle d’être toujours le même.
Ainsi, rendement annuel, rendement soutenu, voilà le but de l’exploitation, voilà aussi la règle de l’aménagement des bois. C’est en cela que consiste le grand art du forestier.
Une forêt de chênes donnant des produits annuels devra donc être divisée en autant de lieux d'exploitation ou de coupes qu'il faut d'années au chêne pour parvenir à l’âge où il a réalisé le maximum de sa production ligneuse. L'accroissement, quand l'intérêt de la société ou des propriétaires n'intervient pas, semble être le régulateur de l’exploitabilité.
Si le chêne présente à 150 ans son maximum en produit et en valeur, la forêt de chênes devra être divisée en 150 portions, dont les arbres différeront entre eux d’un an. Sur chaque portion, le chêne sera coupé au terme de sa révolution , et le produit de chaque portion sera l'intérêt annuel du capital-forêt.
On comprend que le créateur d’une pareille forêt n’en puisse jouir ; on comprend encore que de temps et de patience il faut aux forestiers pour aménager ainsi des forêts venues au hasard, où le même hectare renferme des pieds de tous les âges.
Il y a pour le chêne, comme pour les autres essences, diverses sortes d’exploitabilité. L’exploitabilité physique, qui prolonge la révolution des chênes jusqu’à leur vieillesse avancée , l’exploitabilité absolue qui a pour mesure le plus grand accroissement moyen de l'arbre, enfin des exploitations relatives, soit à la plus grande valeur des produits, soit à des formes spéciales à obtenir.
Il ne faut pas croire que le partage de la forêt en autant de parties égales qu’il y a d'années dans la révolution du chêne, puisse créer une possibilité ou rendement toujours le même. Le sol de la forêt n’est pas partout semblable ; les expositions sont diverses ; on n’aura donc sur des surfaces égales ni le même nombre de chênes, ni des arbres d’égale qualité. Mais l’art du forestier, par une répartition intelligente des coupes, suivant le sol, pourra compenser ces inégalités. Il y arrive plus sûrement en créant dans la forêt des séries qui, fournissant chaque année une coupe, amènent un rendement moyen, puisqu'il est formé de rendements partiels différents les uns des autres et se com pensant entre eux.
L’assiette des coupes dans les forêts de chêne doit offrir autant que possible les conditions suivantes :
1° Succession et régularité des coupes ;
2o Dispositions évitant le passage sur les coupes exploitées ;
3° Orientation des coupes ;
4 et 5° Conditions relatives aux coupes dans les montagnes.
Nous allons examiner successivement l'exploitation du chêne dans les futaies, dans les taiïllis sous futaie et dans les taillis. |
Nous avons dit ce que l’on entendait par futaie : une forêt destinée à produire des bois de grandes dimensions et à se régénérer par la semence.
Jadis on nommait demi-futaie celle qui était composée de chênes de 50 ans environ; jeune haute futaie celle de 120 ans ; haute futaie sur le retour celle de 200 ans.
Les rois seuls pouvaient jadis avoir des hois de haute futaie, et quand ils en accordaient la permission, c'était à la charge qu'ils en auraient la juridiction et une portion dans la coupe. La Charte aux Normands appelle ce droit le tiers et le danger, c’est-à-dire le tiers du prix et le dixième du total (decimum denariwm). Des officiers, désignés sous le nom de Sergents dangereux, étaient préposés à la garde des droits du suzerain sur les futaies concédées.
Les révolutions du chêne ont été portées jusqu’à 250 et
même 300 ans (1). Elles peuvent aller jusque là dans les bons terrains ; mais, en général, on les fixe à l'époque où les bois sont devenus, par leurs dimensions et leurs qualités, propres à tous les genres de construction et de travail. En laissant le chêne croître jusqu'à 150 ans dans les hons terrains , jusqu'à 180 dans les terrains où la eroissance est moindre, on obtiendra, d’après MM. Lorentz et Parade, tout ce que l’on peut attendre de cet arbre, sans avoir à redouter qu'un plus ou moins grand nombre de tiges soient atteintes par la pourriture, la cadranure ou la grisette, défauts qui deviennent fréquents à un âge avancé. Les mêmes auteurs pensent même que l'on pourrait réduire à 120 ans la révolution des futaies en sol peu profond et peu substantiel (2).
Quand nous avons parlé du réensemencement des futaies, nous avons indiqué quelle était la série des coupes : coupe sombre, coupe secondaire, coupe définitive, et de temps en temps des coupes d'amélioration.
Les futaies pleines sont devenues rares en France : les principales existent dans le Bourbonnais, le Blésois, la Tourraine, l’Anjou, le Maine, le Perche; puis encore, mélées au hêtre, dans l'Est, dans les Vosges, aux environs de Paris et en Normandie. Dans le département de l’Allier, la belle forêt du Tronçais offre des chênes âgés d’un siècle et demi, sous lesquels on. peut faire une promenade de sept à huit kilomètres du Pavillon au village de Richebout.
(4) Dans la forêt de Bellême, la révolution est fixée à 200 ans; les chênes y atteignent 35 à 40 mètres de hauteur, et donnent un rendement d’une valeur de 25,000 francs en chênes et en hôtres. EAN
(2) La maturité du chêne est révélée par les caractères suivants : pousses annuelles courtes, feuillage rare, feuilles précoces et jaunissant tôt: celles du sommel tombent plutôt que les inférieures. Les branches supérieures sæ dessèchent et l'arbre se couronne.
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Les futaies de chêne et de hêtre prennent souvent un développement plus considérable que les futaies de chêne pur. Les racines du hêtre sont traçantes, celles du chêne pénètrent plus profondément dans la terre, et vont puiser dans un sol non épuisé les matériaux de l'alimentation de l'arbre.
Une autre cause de la réussite d’un pareil mélange, c’est que le hêtre ayant un feuillage’très-épais, conserve au sol sa fraîcheur et augmente l’abondance du terreau. Cette influence se fait surtout remarquer dans les sols légers, peu profonds, de nature siliceuse ou calcaire. M. L. Dubois {1}, inspecteur des forêts: de Loir-et-Cher, a montré quelle était l’heureuse influence du hêtre dans les forêts domaniales du Blésois, où le sol, composé de sable et d'argile en proportions variables, a la tendance la plus prononcée à se dessécher.
D’après cet observateur, les futaies de cette région, en chêne pur, donnent des rendements inférieurs en bois de chêne à celles où le chêne est mélangé au hêtre. En voici la raison : Le chêne seul ne peut suffisamment couvrir le sol et en arrêter la dessiccation ; pour y remédier, dans les futaies de cette essence pure, on est obligé de serrer les arbres, ce qui amène nécessairement une perte dans le rendement en volume, et surtout dans le rendement en qualité. Les arbres de 25 mètres de füt sans branches sont communs dans la forêt de Blois; les chênes de 0",70 de diamètre y sont introuvables. De plus, ces chênes très élancés, ces sapins-chênes, comme on les appelle quelquefois, se soutenant mal, deviennent plus ou moins flexueux, ce qui en diminue encore la valeur.
(1) Considérations culturales sur les futaies de chéne du Blésois, par M. L. Dubois. — Blois, Lecesne, 1856.
Ainsi donc, espacer le chène, c'est lui permettre de se faire une cime et de grossir en diamètre, mais c’est aussi diminuer la fertilité du sol, l’exposer au dessèchement. Le mélange au hêtre réalise les avantages et met à labri des inconvénients.
La vaste forêt du Spessart, dans la Bavière rhénane, offre un exemple remarquable de ce système. Placée sur le grès bigarré, sous un climat très-rude, elle produit de magnifiques chênes au moyen du traitement suivant : On éclaircit très-fortement les massifs dès qu’ils sont parvenus à la moitié de l’âge qu'ils doivent atteindre, 200 ans en moyenne, et on y introduit artificiellement le hêtre, qui vient ainsi en deuxième étage sous le léger couvert des chênes.
M. L. Dubois fait remarquer que le chêne croît d’abord en hauteur pendant 100 ans, puis en diamètre jusqu'à la fin de sa révolution ; mais au chêie sans cime, il faut un temps bien long pour prendre un peu de corps; le mélange au hêtre, en favorisant le développement des cimes, hâte l'évolution du chêne, augmente sa valeur et le rendement du sol.
Le mélange du hêtre au chêne serait surtout favorable au chêne pédonculé. C’est en recherchant la cause des inégalités de la végétation des futaies du Blésois, que M. L. Dubois a découvert que cela tenait à l’inégale action des deux chênes au point de vue de la conservation de la fraicheur du sol. Citons textuellement : « Tout entier à ces observations, nous pûmes enfin saisir cette particularilé, que les massifs ou groupes plus séduisants nous abritaient des ardeurs du soleil, tandis que ceux que nous tenions pour moins vigoureux, nous protégeaient à peine, et nous laissaient arriver une lumière fatigante. C’est alors que nous reconnûmes dans les uns le chêne
rouvre, dans les autres le chêne pédonculé. Nous ne tardâmes pas, en poursuivant ces observations, d'acquérir la certitude que par dessus tous ces autres avantages sur le pédonculé, le rouvre joint la propriété, plus précieuse, de fournir un couvert beaucoup plus prononcé que son congénère. Du pédonculé au rouvre, il y aurait sous ce rapport même distance que du rouvre au hêtre ; ainsi s’expliquerait la supériorité des massifs ou des forêts de rouvre sur les massifs ou les forêts de pédonculé. »
A l'appui de cette observation, l’auteur cite la belle forêt de Blois, toute en rouvre, la futaie de la Queue-du- Prince, de même essence, dans la forêt de Fréteval; les taillis de Marchenoir, la forêt de Citeaux, celle de Montrichard, également en rouvre. Dans la forêt du Troncais, il signale les futaies du Morat, du Pendu, etc., en rouvre, tandis que, sur le même sol, les mauvais cantons sont en pédonculé; et là encore les plus belles futaies de rouvre sont mélangées de hêtre.
Nous dirons ailleurs quelle est la cause de cette inégalité du rouvre et du pélonculé; mais nous résumerons tout ceci en disant que le chêne à besoin d’être mélangé, le pédonculé surtout, qui, à défaut du hêtre, peut être associé au charme. Voyons maintenant comment on ex- : ploite ces forêts mixtes.
Le chène étant la plus précieuse des deux essences, il convient, s’il est dominant, d'adopter la révolution qui lui est propre et d'y subordonner celle du hêtre. Ce n'est que dans le cas où le chène serait en très-minime proportion que lon tiendrait plutôt compte du hêtre, et qu’on fixerait la révolution à 120 ou 140 ans, sauf à réserver, dans les coupes définitives, un certain nombre de chênes pour croître jusqu’à la prochaine exploitation.
La coupe de régénération devra, pour la reproduction,
conserver une réserve plus nombreuse que dans les futaies pures. La coupe secondaire se fera sans ménagement pour les jeunes hêtres lesquels d’ailleurs sont abrités par les jeunes chênes qui, dans les premières années, croissent plus vite (dans quelques cas, le contraire a lieu, il faut rabattre le hêtre).
La coupe définitive sera réglée sur la végétation du chêne. Il arrive souvent que les glandées venant à manquer, tandis que la fainée étant abondante, le hêtre menace de déposséder le chêne et de croître en maître dans la futaie ; dans ce cas il faudra semer du chêne là où le hêtre s'était répandu, ou plutôt y planter des chêneaux, après avoir récepé le hêtre. ;
Les coupes d'amélioration peuvent favoriser l'empire du chêne sur le hêtre en portant principalement sur cette dernière essence.
Les futaies de l’exploitation desquelles nous venons de parler, sont des futaies régulières : il en est d’autres auxquelles le mode d'exploitation, très-suivi jadis, le jardinage, à donné le caractère de futaies irrégulières. Nous avons dit comment on pouvait ramener ces forêts à l’état de cultures régulières.
Le jardinage, qui consistait à glaner chaque année, dans toute l’étendue de la futaie, tous les arbres murs ou réclamés par la consommation, produisait un mélange de chênes de toutes sortes et de tout âge, et, dans la forêt, un appauvrissement général portant sur la quantité et la qualité des arbres. Il faut de la part du forestier une grande attention pour amener quelques résultats dans les forêts de chênes ainsi traitées. On conçoit d’ailleurs quelles doivent être les difficultés d'exploration, d’abattage, de vidange dans un pareil système d’exploitation.
Le jardinage n’a plus de raison d’être que dans l’exploi-
tation des éhênes isolés qui éroissent sur les haiés ét les fossés, dans les départements de l’ouest. IL est remplacé, dans les futaies irrégulières, par un mode d’exploitation lié à leur transformation et dont nous avons parlé plus haut.
MM. Lorentz et Parade indiquent cependant quelques circonstances où, dans la culture du chêne, le jardinage modifié sera conservé avec avantage.
Tellés seront, par exemple, les plantations de chêne à des altitudes où le climat serait un obstacle à la réussite des repeuplements, si l’on venait à découvrir entièrement les coupes. Telles seront encore les portions de forêts destinées à servir d’abris artificiels à d’autres cultures ; ici le bois de chêne n'étant plus le but de la futaie, on pourra la jardiner. Enfin, ce mode conviendra encore aux bois de particuliers ou de communés de peu d’étendue ; là surveillance. et la vidange n'ÿ présenteront pas dé grandes difficultés. Les modifications à apporter au jardifage seront celles qui, at point de vue du retour périodique sur les mêmes parcelles, et de l'enlèvement raisonné du couvert, raäpprocheront autant que possible cette méthode irrégulière de celle que nous avons indiquée sous lé nom de réensemérncement naturel.
Les forêts jardinées n'étaient pas les seules futaies irré: Sulières dé France; nous avons cité celles qu'avait engendrées l’exploitation désignée sous le nom de tire et aire. Ce sont surtout lés forêts de chènes qui étaient traitées par ce mode, sur lequel nous né réviéndrons pas.