LE CHEVAL NORMAND ET LE CHEVAL ARABE
« Ecoutez» vous tous qui vous plaisez aux récits de guerre et d'amour, aux rêves de poésie et aux mystères
des fabliaux qui se chantent le soir autour du foyer, quaud le feu pétille et que le vent gémit dans les vieux chênes. Voici un lai qui n'a été composé ni par l'Angevîn, amateur des légendes, ni par le Breton, poète aux chants religieux , ni pai* le troubadour provençal à la harpe d'or, mais par un fils de la terre normande, où ron aime les vaisseaux qui bondissent sur les mers et les chevaux qui bondissent sur la poussière, ces deux emblèmes de la vitesse et de la vie.
» — Que voyez-vous sur la colline de Montfiquet?— Je vois un vieux chevalier à barbe blanche, et autour de lui trois hls, comme trois branches sur un vieux tronc, et auprès de lui trois filles, comme trois roses sur un rosier ; son nom est Raoul, et ses fils s'appellent Onfroy, Roger et Guillaume !
» — Que voyez-vous dans la plaine, où le vent courbe onduleusement une herbe grasse et noire, tendre comme la rosée des nuits 7 — Je vois un jeune poulain qui saute et bondit, ffui s'élance et s'arrête, qui écoute le bruit des vents et y répond par ses heunissemens. Sa robe est d'un gris fauve , ses formes sont majestueuses et nobles, et cependant on voit l'énergie et la vigueur percer dans le dessin de ses muscles et dans son œil de feu. Sa mère était, dit-on, de la race de Rinfax, cheval de la nuit, et son père était l'étalon castillan que montait 6uillaume-leliastard à la journée d ilasting.
i> Il a trôis ans et jl n'a jamais évè soumis au travail, mais il'Sîut néanmoins que l'homme est son maître et sou
mm. Oiifroy, le fils aîné du baron, vient chaque jour lui donner Tavoine dans sa main , ciiaque jour il lui jette autour du cou un ruban de laine et le conduit à la crèche, où l'attend le foin odorant des collines ; chaque jour il frotte lui-même son corps de torsades de paille ; chaque jour il l'accoutume au bruit des trompettes de guerre, aux accens du fer contre le fer, aux coups retentissans des liachea d'armes et à la vue des enseignes et dest pennons ilottans.
» Souvent le jeune poulain reçoit encorè un autre apprentissage plus gracieux et plus doux : les filles du baron et leurs jeunes compagnes l'accoutument à Venir prendre dans leurs mains les tendres épis de Torge en fleurs, à se laisser tressa par -leurs jolis doigts les mèches de sa chevelure noire, à écouter au loin leurs voix comme un signal d'amour et de jeux. Mais de toutes ces folles beautés, celle qui a le plus tendre soin, du jeune coursier, c'est Blanche, fdle du baron de Litteau ; il la reconnaît au son de sa voix, au bruit de ses pas ; il •la suit de l'œil au sentier des prairies, comme le berger rétoile du matin.
)» Cependant le tombeau du Christ était retombé aux mains des infidèles, le duc Kobert appelait à lui tous ses fidèles Normands. Les fils deKollon, les compatriotes de Tancrède et d'Osmond quittèrent les vallées herbues qu'arrose la Vire, et les campagnes fertiles où l'Orne roule ses eaux argentées.
» Oniroy, fils de Raoul, fut chargé de représenter son père et sa famille sous l'étendard de la croix ; il parti
pour ridumée et eaunena son courBier chéri. — Bon voyage aux pieux pèlerins, aux nobles barons, aux fiers
chevaliers. — IVjn voyac:c aussi à leurs dignes compagnons, à leurs chevaux bardés, à leurs lévriers jarretés, à leurs faucons chaperonnés. Puissent-ils tous revenir au toit paternel, au nid de leurs amours 1 Mais, hélas ! ^us d'un restera en pâture au vautour au front chauve, — les vautours sont les corbeaux de ce pays^là.
» — Sept ans un jour et je revienârai,nia fiancée, avait dît Oiilruy il la jeune Blanche. Aussi pleurait-elle, la - jeune fille, pleurait-elle que c'était pitié à voir, — à voir ses fraîches couleurs fanées et ses yeux gonflés de larmes ! Et quand ses compagnes lui demandaient le sujet de ses douleurs : — Je pleure, disait-elle, car le joli coursier qui venait manger des fleurs dans ma main est parti, et Dieu sait s'il reviendra.
» La Bithinie était tombée au pouvoir des Normands ; ils s'apprêtaient à marcher vers Jérusalem la Sainte, dont Robert devait refuser la couronne. Lassés de combattre, une suspension d'armes avait été accordée des deux partis sans avoir été demandée par aucun. Pendant ce temps, le chrétien et rinfidèle fraternisèrent et se livrèrent aux mêmes fêtes. Spectacle magnifique, lutte de grandeur et de génie entre la molle civilisation d'Orient, qui jetait son dernier éclat, et la rude civilisation du Nord, qui s'allumait aux feux du soleil.
» Maisparmiles fêteset les jeux, les joutes et les car" rousels, les courses de chevaux et les luttes guerrières étaient les plus doux passe-temps. Les Arabes estiment l'homme qui a soin de son cheval ; voilà pourquoi ils avaient en si haute estime les Normands, qui tous entre
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les peuples franes se dîsthigaai^t par leurs beaux et
vigoureux coursiers et par les soins dont ils les entouraient.
» Dans tine de ces rômiioDS, plusieurs jeunes Arabes
s'approchèrent d*Onfroy, qui flattait de sa main l'encolure souple et nerveuse de son coursier, et Tun d'eux, fils du sultan de Bassorah« qui caracolait sur un ma* gmfique cheval né dans les plaines de Tlrack, lui dit en
riant : — Essayons l'un contre l'autre nos deux cour- ^ers, pour donner à ces nobles seigneurs un spectacle digne d'eux : le cheval du vaincu sera le prix du vain-queur.
» Le sanp^ monta au visage du Franc : il ne put penser î sans frémir au danger de laisser son compagnon ûdèle» oekû qoL avaient nourri ses sœurs et sa fiancée, à la merci d'un fils de Mahomet ; cependant il ne ponvait refuser sans honte, car, d'après les lois de la chevalerie, tout défi était une dioae sacrée, et ce qu'homme et cheval pouvaient faire, un chevalier le devait entreprendre. — Soit, dit-ii, mais nous marquerons un espace de cinq cents portées de flèche; ce n'est pas une course de noce que nous allons faire; — dans mon pays, nous sommes souvent un jour entier à la poursuite du loup des montagnes.
«Douze chevaliers francs, parmi lesquels deux roisàcouronnes fermées ; douze scheiks, parmi lesquels deux pa> chasàtriples étendards, furentpris pour juges cte la lutte. On décida que les concurrens partiraient de la porte orientale du camp, qu'ils suivraient la colline de Morpha et descendraient dans la plaine par le pont de Jacob, puis qu'ils se rendraient à la fontaine des Palmiers et reviendraient au camp par la même voie. Cet espace
marquait ies cinq cents portées de iléche ; jamais une course de YitêBse n'avait été engagée poiir une ausn longue distance.
»'Au'signal donné par le duc Robert lui-rncme, les deux rivaux sont partis comme la pierre qui sort de la fronde : l'Arabe est assis sur sa haute selle^ ses larges étrîers sil** lonnent les flancs 'meurtris de son coursier, les housses de soie, lès flottantes aigrettes se mêlent à la longue crinière que le vent soulève et qui de loin ressemble à des ailes agitées. Le roi de la vitesse lève dans l'air sa queuè rou^e par le henné; il bondit, il joue avec l'espace •comiiie la gazelle qui va paître au^matin l'herbe de l'oasis. Tantôt la tète haute, les naseaux au vent» les jambes -de derrière ramenées sous lui, il lance dans l'air ses jambes de devant comme s'il ne voulait faire qu'un saut du 'départ à. l'arrivée. Tantôt baissant la tète au niveau du sol, toumatit k droite et à gàudie sa robuste encolure, jetant çà et' là un regard fauve, humectant le sable chaud' de son haleine, il courbe en voûte sou dos, et soulevant avec énergie ses jarrets, qui se détendent ccMmne des ressorts d'acier, il montre au loin ses fers, qui semblent au milieu de la poussière deux croissans d'argent scintillant à l'horizon.
- » Bientôt la course prend ipie allure fougueuse ; le feu sort de sa prunelle, le sang jaullit de ses lèvres, ses veines
se dessinent en rougeâtres arabesques, tandis que la dueur jette un reilet bleu sur sa robe d'argent. 11 sem-* J^e arokr dans la plaine, et il n'a pas encore accompli le quart de sa tâche qu*il a dépassé son rival, aux applaudissemens des croyans qui reconnaissent en lui le sang de Mesroor et des jumens de Salomon,
» Le Franc n'avait pas eu un si brillant départ ; le cour*
sîer nonnand était arrivé la tête basse : sa crinière était reteuue par de gracieux rubans, et d'autres enveloppaient sa queue touffue; ses pieds semblaient ne pas se détacher du sol, et à chaque temps il semblait, en tombant sur ses puissantes épaules, s'enfoncer dans le sable comme s'il voulait s'y creuser un lit. Nuls bonds, nuls sauts, nulle gaieté, nulle énergie dépensée en perte, tout à profit. Ce n'était plus ce destrier superbe, qui portait si vaillamment sa lourde armure et celle de son maître : c'était une machine mue par un mécanisme régulier, qui s'abaissait et se releirait tour à tour comme le balancier du jongleur ; ses pieds de derrière chassaient ceux de devant comme la main du tisserand chasse la navette sor la trame soyeuse des chèvres d'Angora.
» Le Franc, debout sur ses étriers, vêtu d'un sayon flottant, portait sur sa tète une légère toque de velours ; penchant l^èrem^t son corps en avant, il soutenait d'une main ferme la tête de son coursier, dont le cou tendu s'allongeait sur Tarène comme la langue aiguë d'un serpent
» Cependant l'Arabe aux pieds légersavidtpik les de. vans, et depuis longtemps l'année attentive l'avait perdu de vue que l'on voyait encore la haute taille du cavalier normand se découper sur le del bleu. Ils courent, les nobles coursiers, ils volent plus rapides que les vents, plus gracieux que les gazelles , plus ardens que les tigres, plus fiers que les lions de Barca. L'aigle les suit des yeux comme il suit dans les airs la course des météores.
» A la fontaine des Palmiers, le premier qui y arriva ce
— Ma -
fut l'Arabe ; il arrêta son coursier^ il descendit, il le flatta,
il le baisa au iVoiU ; il prit de l'eau dans sa main et en rafraîchit ses naseaux brûlans. Il r^arda à l'horizon et vit poindre la toque de velours du Normand; il saute à cheval et repart à toute vitesse : le fils de Mesroor semble avoir des ailes.
» Onfroy arrive à son tour : il descend, il baigne en entier les naseaux de son cheval dans la fontaine : il essuie la sueur qui inonde son visage, il rajuste la housse légère qui a refnplacé les harnais de guerre, etremontant bientôt àcheval, il s'écrie en voyant disparaître derrièrela colline le brillant Numide : «A moi I à moi le cheval de T Arabel »
» Avez- vous vu dans l'air le faucon poursuivre la rapide hironddle, le bec tendu, les ailes raidies et comme immobiles tant les ressorts qui les agitent sont tendus ? L'hirondelle fuit; elle glisse dans l'azur comme ces étoiles mystérieuses qui naissent et meurent incoimues. £chap* pera-t^Ue aux serres qui la menacent, gagnerar-t-elle la première le toit d*où le ravisseur n'oseradt approcher? Nul ne le sait... Et la coui*se continue toujours, ardente, échevelée; Tune défend sa vie, l'autre cherche pâture : deux mobiles qui remuent les mondes.
» Telle était la course du cheval normand à la poursuite de 1 Arabe, car ce n'était pas seulement la main, la voix, l'excitation du cavalier qui lui faisaient dévorer l'espace avec cette effrayante vitesse : c'était sa propre ardeur, sa propre ambition, son orgueil blessé ; lui jadis le premier du troupeau dans les jeux de l'enfance, il se voyait dépassé par cet audacieux et l^er rival, qui franchissait devant lui collines et vallons; aussi son cavalier avait-il moins à l'exciter qu'à retenir sa fougue \ ses élans étaient
prodigieux : il glissait plutôt qa'il ne marchait, et de
loin son corps ressemblait à une roue fantastique poussée par un génie, comme il s'en voyait jadis sur les médailles de la Gaule.
» Ce fut en sortant du ravin des Se])t>RainiersquerA' rabe aperçut avec eflroi son redoutable adversaire venir se placer à ses côtés ; il enfonça fuiieusement ses étriers aigus dans les flancs de son coursier : le noble animal y répondit par un élan prodigieux ; mais, de son côté, le cheval normand n'avait pas perdu de terrain et le suivait comme ees fantômes des nuits que le voyagèur attardé voit se placer à ses côtés, soit qu*il retarde ou presse sa marche, l'ombre funeste est toujours lii. Alors la crainte s'empara du cœur du Numide ; le camp ne se voyait encore; il sentait à la respiration plus vive de son cheVal, à son pas moins assuré, à cet instinct qui ne trompe aucun cavalier, qu'il était à bout de vitesse, tandis que la tète ramenée de son rivai, l'assurance de sa marche, son galop ferme et sûr, témoignaient encore de son haleine et de sa vigueur.
» En vain l'infidèle essaya de tous les moyens : il parla à son cheval, il rappela par son nom, il lui toucha les oreilles du bout de la baguette, il excita ses flancs par l'étrier et la bouche par le mors, il vit bientôt son rival le dépasser de plusieurs pas et arriver avant lui au but marqué par une lance, où flottaient les deux lions normands à côté du croissant du prophète.
)) Des cris s'élevèrent dans le camp français, et les Sy~ rienseux-mèmesapplaudirent, car les hommes d'un grand cœur, les poètes et les braves se reconnaissent en cela, qu'ils aiment la gloire là où elle se trouve, mèuie chez un
ennemi. Un Arabe applaudit au brave cheval qui le bat, comme un guerrier applaudit au beau coup d'épée qui
lui perce le sein.
» Selon la loi de la course, le cheval arabe devint la possession du croisé et fut donné pour compagnon à son
noble vainqueur, qui, loin de s'enorgueillir de sa gloire, partagea volontiers avec lui l'orge et la paille, qui bien des fois leur fit faute à tous deux dans les diverses chances de cette terrible guerre.
» Enfin le duc Robert revint en France chercher des fers après avoir refusé une couronne. Onfroy revint avec lui et ramena ses deux chevaux, seule récompense de son dur exil. Ils débarquèrent à Bailleur, et fmeul longtemps à se remettre des fatigues du voyage.
» Blanche donna encore des fleurs à son cheval aimé ; elle tressa encore sa crinière de ses belles inams, non plus connue rieuse jeune fille, mais comme châtelaine vénérée, femme d'Onfroy, fils de Raoul, preux renommé aux faits de chevalerie. Le cheval arabe partagea les caresses de la dame de Montfiquet avec le cheval normand.
» Les deux coursiers bondirent ensemble dans les vertes prairies du Boccàge ; ils poursuivirent longtemps ensemble le chevreuil et le sanglier dans les forêts de la vieille Neustrie, et tous deux pleins de gloire et de jours moururent sur la même litière à quelques instans l'un de l'autre. »
CUAPlXliL \
La ilhevalene. — Le Dei>inei. — Le Roussiii. — Le Palcliuy. — Les oCemlnts. — les Tournois. -r- tes Carrousels.-- Clievaiu des Ko- Bums. — Chevaux des Légendes.
Il est un mot qui retentit dans le cœur comme l'accent
du fer contre le fer, coinnie la voix du bronze des batailles, un mot qui rappelle toutes les gloires, tous les honneurs, toutes les vertus, et dont T éclat magique, après avoir éclairé l'univers pendant dix siècles, jette encore sur la société moderne un brillant et chaleureux reflet. Chevalerie, compagnonnage de la gloire, servage de la pitié envers le malheur, de la force au profit de la faiblesse, pacte de respect pour la beauté, union sainte et dévouée des liomnies d'élite au milieu du iieurt du monde, quelles que soient les souillures dont les terrestres passions ont taché votre bouclier, vous n'en fûtes pas moins la plus belle et la plus puissante institution poli-
tique que les iiouunes aient jamais organisée. Vous confondre avec les cabalistiques confréries de quelques brigands à châteaux qui avaient renié vos lois, c'est confondre le fleuve qui féconde ses rives avec le torrent qui les ra\ âge. C'est vous qui fîtes sortir le monde de la barbarie civilisée et de la barbarie barbare. C'est vous qui fondâtes tous les royaumes de l'Europe moderne; c'est vous qui proclamâtes Tégalité des droits, la résistance à l'oppression ; c'est vous qui inventâtes l'honneur, premier né de la civilisation moderne, sentiment inconnu aux peuples antiques, et qui, jusqu'à nos jours, est encore, en votre nom, salué sur la poitrine des braves.
Il appartenait au cheval d'être à la fois le symbole et rinstrument, le moyen unique, la condition nécessaire
d'un si grand fait. Sans le cheval, la chevalerie n'existait pas. Parcourir des routes diâiciles et rompues, porter de lourdes annes et de pesans harnais et surtout se transporter promptement d'un lieu dans un autre : tout cela n'était possible qu'avec le cheval. Aussi i histoire de tous les âges héroïques nous montre^t-elle constamment le coursier comme un objet d'un prix inestimable ; aussi les légendes comme les poèmes d'Homère célèbrent-elles en même temps la valeur deâ hommes et celle des coursiers»
Toute l'attention, tout le soin des chevaliers se portaient d'abord sur l'élève et l'éducation du cheval. Les chartes dos rois, des ducs, des suzerains renferment toutes des prévisions et des prescriptions obligatoires sur cette importante affîûre.
« Je concède à tous les chevahers qui défendent leurs
— ai7 —
» terres par le casque et par Tépée, la possession sans • redevances ni chaiiges, de toutes les terres cultivées par » leurs charrues seigneuriales, afin qu'ils se munissent » d'armes et de ehevauof pour notre service et la défense » du royaume. » >
Telle était la teneure ou Tesprit de toutes les chartes de feudataires, tant en France qa*en Angleterre et en Ailemagiie, pendant toute l;i durée du moyen âge. Aussi cette époque peut-elle être appelée l'âge d'or de la race équestre. Des soins minutieux, des croisemens intelligens, un dressage complet, donnaient vraiment alors au cheval le droit de se nomiiier le noble compagnon de l'homme. Soigné par les mains des pages et des écuy^, caressé par les châtelaines, accoutumé à ht vie de famille, il vivait dans les castds de la chevalerie comme sous les tentes de T Arabe*
Un cheval, une lance, une tour faisaient toute la richesse des Francs. Supprimez le cheval de la création et vous serez forcé de supprimer huit siicles de l'histoire du monde. Le cheval, pendant cette longue période de temps, fut toute la vie de l'Ëurope. Un cavalier allait de pair avec les souverains. La coutume romaine, ne permettant l'usage du cheval qu'aux patriciens, avait passé dans les Gaules françûses, et la possession d'un cheval constituait un droit précieux et sacré. Aussi, a* t-on remarqué que les noms qui désignèrent les castes nobles dans l'Europe moderne sont tous empruntés du nom du cheval ou des fonctions qui lui étaient consacrées:
Chevalier, du français cheval ; Ecuycr^ du latin equus;
Marquis^ du celtique marc h, ainsi que nous l'avons vu plus haut ; Maréchal^ du même mot; Margrave^ id.;
Baron, id. , par le cliaiigeuieni de la lettre m en 6;
ConnétahUf du latin corne» suUruli, chef des écuries; Sénéchal^ de Tancien irançûs ^ai (cheralier) et de
6< iiex^ — quasi sema: e q ues ;
Cavaleadour^ de l'espagnol cavallo;
Baeketiw^ bas-chevalier» qui n*est pas encore che?ar
lier;
Duc^ dux equitum;
Prince^ du latin jn^ineeps; premier nommé des chevaliers romains à la revue quintennale*
Le monde ancien n'avait ])uur ainsi dire connu qu'une seule espèce de chevaux, le cheval léger, dont le type était le cheval d'Orient : soit qu'il vint de l'Ëgypte, de la Syrie, deTEpire ou de l'Espagne, soit qu'il traînât les chars de guerre ou la charrue du lahouretir, soit qu'il fîit destiné aux courses et aux cérémonies publiqueSf riiistoire et les monumens nous le représentent toujours le même : c'est à péine si, dans la reproduction de formesconstamment identiques, on retrouve la moindre indication des modifications résultant de l'influenoe variée des climats et de la nature des services ; mais du moment que les hommes du Nord vinrent jouer leur rôle dans le drame du monde, apparut une race de chevaux nouvelle que réclamd^t les besoins d'une société nott* velle.
Quatre espèces diilérentes de chevaux furent surtout
en usage dans le moyen âge. Nous tâcherons de les faire
bien exactement coniiaitie. Le destrier était le cheval de bataille ; le palefroy , le cbeval de parade ; le roussiu, le cheval de service et de route ; le sommier, le cheval de bât, destiné au transport des fardeaux.
Le destrier, ainsi appelé parce qu'il était habituellement mené en laisse» à main droite, par les pages et les écuyers, était un coursier de haute taOle, réunissant la force à l'énergie et à l'élégance ; on lui donnait aussi le nom d*aufcrrant, ckeval d' armes p grand cheval. Ces
chevaux n'étaient pas, comme quelques auteurs modernes Vont prétendu/semblables à ceux qu'inventèrent
pour leurs guerriers les peintres de l'école flamande. Ils n'étaient ni lourds, ni massifs, ni couverts de poil aux jambes ; ils n'avaient ni la tête grossière et pesante, ni l'œil mort ; ce n'était point ce type abâtardi du cheval de trait de notice époque. C'étaient au contraire des chevaux ^gans et superbes, réunissant la plus gracieuse élégance et le cachet de sang le plus prononcé, à la haute taille et aux formes atlétiques nécessaires pour porter des hommes forts, chargés d'une armure de fer et d'armes pesantes : c'était le type du cheval normand du Gotentiil et du Bferlerault ; c'était le cheval du Gléveland, en Angleterre ; c'était aussi le cheval du Mecklembourg, le genêt d'Espagne, des contrées herbues de l'Andalousie; c'était encore le cheval de chasse anglais moderne, et le carrossier demi-sang de la Normandie et du Mecklembouig. Voilà les chevaux que nous trouvons représentés sur les anciennes médailles des rois, sur les sceaux des chartes, depuis le dixième jusqu'au quatorzième siècle, et surtout sur la fameuse tapisserie de la reine Ma-
thîlde, monument contemporain de la conquête, traâH tion dont la fidélité ne peut être révoquée en doute,
quelles que soient les parties de dessin que l'on peut reprocher à l'artiste qui nous Ta tiauamise. Ces chevaux étaient rares, leur prix était énorme, et on voit à chaque' page de riiistoire quelle importance les chevaliers attachaient à leur ]>ossession. L'un ne peut se rendre à la place d'armes, faute d'un bon cheval; — l'autre engage ses terres, pour se procurer un bon courber; — le chevalier vaincu doit son cheval au vainqueur: — c'est le plus beau prix et presque le but de la victoire. Charlemagne ne croira Rolland invincible que quand il le verra muni d'un bon cheval. £t les rois ne pouvaient accorder à un chevalier un don plus précieux que celui d'un cheval de bataille !
On obtenait les meilleurs destriers par le croisement des palefrois arabes et andalous avec les fortes jumens de race indigène d'Allemagne, de France et d'Angleterre. Les haras des grands seigneurs et des riches ab-bayes étaient fournis de dievaux orientaux et de chevaux d'Espagne, noui ris et conservés dans le but de la reproduction. Quant à l'usage des destriers, les auteurs ne varient pas : le destrier est le cheval spécial de la guerre et du tournois.
« Antigonus kardy chevalier combattant et fut moult » armé $ur son dettrior» »
Les chevaux des chevaliers étaient bardés, c*est-à-dnre qu'ils étaient couverts d'une armure de cuir ou de fer qui les protégeait contre les coups de l'ennemi. En temps de paix et dans les cérémonies civiles ou militaires, les bardes guerrières étalent remplacées ou recouvertes par
descapaiMrons de me et d'étoffe, portant les armoiries
du chevalier.
« Le cheval de chevalier est en cérémonie ua cheval » caparaçonné de soie armoriée ; c'est en guerre un che- » vid bardé de cùir ou de fer. »
Cet usage de barder les chevaux remonte d'ailleurs à la plus haute antiquité : Ton trouve des chevaux bardés sur les plus anciens monumens*
Les parties dont se composaient les bardes s'appelaient : girelf kotmc, pistièrc, sambuc, scUc d'arme et téêtère.
n Bien acesmé sur un grand destrier sist qui ol cou-
» vert et tête et crope et pis. »
Bien arrangé sur un destrier qui a la tête, la croupe et les pieds couverts.
L'asage des bardes était une marque distinctive du chevalier; c'était un droit uniquement réservé à la no- Messe.
La selle des chevaliers était de bois de hêtre et sem-
biabie aux bâts encore actuellement en usage dans nos campagnes ; mais elle était rehaussée d'ornemens et couverte de housses et de fourrures précieuses; la bride était fort ornée et annonçait, par sa richesse, l'état du cheva^ lier. Beaucoup de chevaux étaient a [) pelés Brigliadore, bride d or. Des clochettes étaient attachées soit à un collier spécial, soit à la bride, et complétaient l'équipement . du cheval. Nous avons vu que cet usage remontait aux Romains. Le troubadour Arnold de Marson dit que : « Rien n'est si propre à inspirer la confiance au chevalier 9 et la terreur à l'ennemi. »
Le palefroi est probablement ainsi nommé du mot teu-
tonique pferd, cheval, en bas latin vendus* De palefroi
d'ailleurs vient prt/^'/>m«Vr, nom donné à celui qui a soin des chevaux. Le grand écuyer s^appelait autreiois grand palefrenier du roi. On a dit que ce titre, comme beaucoup d'autres, ét^dt déchu de son ancienne splendeur : on a eu tort; ce n'est pas le noin, c'est la chose qui est déchue. Autrefois, le soin des chevaux était réservé aux plus grands seigneurs, et dans un pays voism, où le bon sens ne manque pas, oh voit encore souvent des grands seigneurs panser eux-mêmes leurs chevaux. Mais la vanité et la paresse nous ont fait dédaigner les plus nobles coutumes et rabaisser au niveau des travaux purement manuels, des occupations qui exigent un très iiaut degré de science et d'intelligence.
Le palefroi était un cheval léger, brillant, gracieux, qui servait principalement de monture aux dames. C'était aussi un cheval de parade destiné aux entrées des rois et princes dans les villes et aux exercices équestres. Ces chevaux avaient beaucoup de sang ; tous les chevaux arabes et orientaux ramenés par les Croisés étaient des palefrois ; on en tirait aussi d'Espagne, du Limousin, de la Navarre ; la Lorraine en fournissait d'exc^ens, ainsi que la Bretagne et la Normandie.
« Le palefroi sor coi la dame seist, estait plua blanc » que nul Hors de liz , U loraim vaut mile sols pari- 1» sis. »
La couleur la plus habituelle des palefrois était cdle
ordinaire des chevaux arabes, le gris» Ils devenaient blancs avec l'âge ; aussi cette épithète est-elle presque toujours accolée au palefroi.
« Lors Lancelot regarde contremont la reine, et voit
» venir ttne damoMU sur un paUfroi bktne qui vient » veire elle» >
Cependant il s'en trouvait de toutes couleurs; ainsi nous lisons encore :
. « Trisian demande à un éeuyer s^U avàii rencontré a unedamoiêeUe qui chevauchait eur un palefroi noir, » On accoutumait quelquefois les palefrois à marcher l'amble, allure plus douce, pour les daines surtout. Nous en yerrcms tout à l'heure un exemple dans l^Laidu trot.
Le roussin ou roucin est ainsi appelé de l'allemand» cheval, d'où plus tard est venu le tq'me de mépris roeee^ mauvais cheval. Le roussin était un cheval trapu, fort et commun, dont le service habituel était de porteries hommes d' armes d' un lieu à un autre, le destrier ne servant qu'au moment deraction« Les roussins portaient halntuellement les chevaliers en voyage, les écuyers, les pages, les varlets. On s'en servait aussi pour le travail des champs ét le tirage des bastemes. £n un mot» le roussin était, au moyen âge, le type de notre cheval de poste actuel, plus ou moins lourd, plus ou moins distingué, plus ou moins maniable, selon son origine, sa race et le service auquel il était destiné. 11 tenait le milieu entre le destrier et le palefroi, d'un cdté, et le vulgaire sommier, d'un autre côté. Les roussins avaient queiquelois un très haut prix, il y eu avait qui touchaient de bien près aux destrier» et qui souvent en tenaient lieu. Cependant una difl'érence marquée existait ordinairement entr'eux : en elfet, le destrier, auquel il était nécessaire, d'avoir une marche tride et relevée, n'allait qu'aux allures régulières du pas, du trot et du galop; tandis que le rousân, des^
tiné princiiNilemeiit à la i:oule, était iaçonné aux allures de Tamble et du pas relevé, seule manière de .voyage à
cheval vite et commodément, quaiid ou est chargé d'une armure pesante. L'habitude des chevaux amhleurs était très répandue au moyen âge. Nous avons vu qu'il en fui de même aux temps de la Grèce et de Rome ; mais id surtout c'était une impérieuse nécessité : le cLevai du Nord ne peut aller habituelleoWnt longtemps au galop, et le trot est insoutenable avec la position militaire que devaient avoir les hommes d'arme du moyen âge. Ces allures, d'abord acquises et données au cheval à force de soinset au moyen de cordes et d'entraves,sontdevenues, dans quelques contrées, héréditaires par la suite des générations. Longtemps T Angleterre conserva précieusement ses chevaux ambleurs, que T habitude du trot à l'angluse lui fit abandonner* On conoait maintenant en^ core les bidets de train ou ambleurs de la Bretagne, et les chevaux d'allure ou de pas relevé de la Normandie, restes des anciens roussins si estimés des chevaliers.
Les roussins n'avaient pas la vitesse des destriers, cela se conçoit. « Pareevaux monte mr le rouein du variez • et il va si grante allure corne il peut de roucin traire^ 9 si a tant aU, qu'U veU devant Uti le ckevaiier f «t jV» » allaUêttr lede$trier, U grand galop» »
.On tirait les roussins principalement d'Allemagne, d'Angleterre, de Bretagne, de Francbç-Comté et du Boulonnais. Du reste, toutes les contrées founnssajent leurs roussins, et c'était même une chose observée dès cette époque, que le cheval indigène résiste mieux aux fatigues et aux intempéries des saisons que le cheval importé.
Le sommiar était situé au plus bas de l'écbelle des races du moyen âge, et pourtant encore que de services
il était appelé à rendre : c'était lui qui transportait les bagages et les marcbandises d'un bout à l'autre de l'Europe. Alors point de canaux, de routes faciles, de roulages, de moyens de transport, si ce n'est dans les contrées maritimes. Dans T intérieur des terres, tous les transports se faisaient nécessairement à dos de cheval. Qui ne se rappelle ces messagers que l'babitude des voi« tores fsût disparaître chaque jour? Qui ne voit encore leur panier majestueusement assis sur un bât relevé, et leur long fouet pendu sur leur épaule? — 11 restera en-eore longtanps aux abords des forêts un petit cheval tout triste, tout frêle, tout maigre, c'est le cheval du charbonnier, dernier vestige du sommier d'autrefois. Le amnmîer portsdt le bagage des armées :
« Rostre Gelde et nos hommes fêtes avant haiter • £ la preie caehier é li sommiers mener » Cels ki sont à cheval fêtes avant monter, »
Nous trouvons dans la légende de saint Send un trait
qui a rapport à raaioui extrême que les chevaliers portaient à leurs chevaux. Un vassal ayant un jour, par mégarde, tué un beau cheval qui appartenait à son mat* tre, fut, par le commandement de celui-ci, mis eu piison, les fers aux pieds. Saint Serni alla trouver le seigneur et le pria d'élargir le pauvre prisonnier, mais il ne put rien obtenir, ce que voyant, il ressuscita le cheval et le rendit à son maître.
Les chevaliers donnaient des noms à leurs chevaux, T. I. m
selon Fiisage ancien et la coutume actuelle. La plupart
de ces noms étaient tirés de la couleur du coursier, comme Moreau et Mélaiiie; le noir, la noire; Bayard ou BaiUard, le bai. Voici les plus fameux de ceux que citent l'histoire et les romans. Abjer, cheval d'Antar ; Babié* ca, cheval du- Ciel; Broiford et Floii, chevaux d'Ogerle-Danois ; Belche, coursier du liéros allemand Dietleib ; Benig, qui appartint à Ilsan ; Viellantîn, Mélanie et Brided*Or, dont chacun eut pour malU'e Roland, comme Entencendur, Charlemagne; Estome, Perce-Forêt; Falke et Rispa, Dieterich von Benie ; Glorifier, Seghelin de Jérusalem ; Graminund, Yaldabrun ; Grane, Sigurd ; Grin* golette, WaleweiU; Grîvet, Froissard; Loëve, Hildebrand ; Miseriou, Gilles de Ghin ; Passebreul et Passelande, Tristan; Rabican, Boger etBichardet; Bondel* Buèves d'Autone; Rusche, Eckehart; Salt-Perdut, Malquiant; Scheminc, Vidrik; Tachebrun et Gadifer, Gannelon, etc.
Nous ajouterons à ces noms fameux THippogriffe, que l'Arioste fait voyager par les airs; te cheval de fitst (de
bois) de Croppart, roi de Hongrie, dans le roiiian de Cléomadès ; le cheval de bois sur lequel Pierre de Provence enleva la belle Bfaguelonne , lequel se manœuvrait au moyen d'une cheville qu'il avîdt au front et qui lui ser^ vait de mors. Il s'appelait Clavilègne ou Chevillard-le- Véloce. Ce fut lui que Malambruno envoya au chevalier de la Manche, et du haut duquel le bon Sancfao voyait la terrt^ tout entière pas plus grosse qu'un grain de moutarde, et les hommes qui marchaient dessus guère plus gros que des noisettes.
Gambustan, roi de Tartarie, avait un cheval de bronze
oonstruit sur le même modèle, et qu'il dirigeait aussi daos Fair au moyeû d'une cheville placée dans l'oreille* Pacolet, qui était aussi de bois, fut la monture de Va-
lentin, neveu du roi Pépin. Le célèbre Rossiiiante servit de destrier à Don Quichotte, le plus layM des ciievaliers, et la jument Alfana n'avait d'autre défaut que celui d'être morte.
Mais le plus célèbre de tous ces chevaux fut le fameut Bayard, dont nous allons raconter l'histoire. - Bayard» ou plutôt Baillard, qui portait ainsi le même nom que Baltosy l'un des chevaux d'Achille, comme nous l'avons vu, et que tous les Baillet, très communs encore aujourd'hui dans les campagnes, était de couleur bai foncée marqué de blanc à la tête, comme son nom l'indique. 11 avait été nourri dans File de Brusîau, ([ui nous semble devoir être l'ancienne Brislaw, dans le cercle de Souabe, pays anciennement renommé pour ses races précieuses de coursiers. Maugis, fils du duc d'Aigremont, l'avait élevé et diessé dans le palais de son père» en Champagne, et l'avait donné à son cousin Renaud.
Jamais un Usi cheval ne sera ni ne fut oncques, si ee iCest Bucéphalus, le cheval nu roi Alexandre-le-Crand,
Renaud, après avoir tué Régnier, neveu de Tempe»reur Charlemagne, quitte Paris sur son beau cheval
Bayard, emmenant avec lui ses frères et son cousin Maugis. Ici, il est vrai, se présente une petit dilFiculté : la légende, la tradition, nous représentent les quatre frères montés sur Bayard, comme on peut le voir en mamtes
belles enseignes, portant en exergue : Aux quatre fîU Aymon. Qui n'a vu, en effet, ces braves chevaliers, au
tasqUe de dragon et aux souliers à la poulaine, montés fièrement sur le dos un peu prolke deBayard? Tant que dureront les vieUle» iM>mies et les douces uoilnices, on n'empêchera pas Bayard de prêter son rein complaisant à la fuite des quatre frères. Renaud, d'ailleurs, poursuivi par les chevaliers de Charlemagne, est forcé d'en taer trois* pour donner leurs chevaux à ses frères et soulafçerun peu Bayard. Quant à Maugis, il monte derrière son cousin. Dieu veuille les conduire et garder de mal.
Tant s'en va Renaud* par nuit et par journées, qu'il arrive dans la forêt des Ardennes. Là, ses frères et lui bâtissent un château et s'y retranchent. Charlemagne vient les assiéger; mais ils se défendent vaillamment, et, dans de vigoureuses sorties* font reculer les preux de Vempereur. C'était dans ces combats qu'il fallait voir Renaud monté sur Bayard* et les armes qu'il faisait 1 Celui qu'il rencontrait jMmtaît se regarder comme malheureux !
Renaud s'empara du cheval de Yon de SainM)nier, (ju'il trouva digne d'aller de pair avec Bayard : Dieu merci 1 dit^il, nous avons maintenant deux chevaux auxquels nous pouvons nous fier.
Ne pouvant tenir plus longtemps à Montfort* les quar tre frères s'échappent de la place, poursuivis par Tannée de Charlemagne. Après une longue course* ils arrivent près d'une belle fontaine* où ils font paître leurs chevaux. Pour eux, ils ne trouvent rien à manger. Réduits bientôt à la plus affreuse misère, il ne leur reste que quatre coursiers* Bayard et trois autres* auxquels ils n'avaient ni blé ni avoine à donner. Les quatre coursiers, réduits ainsi à vivre seulement de racines, devinrent si maigres * qu'à peine pouvaient-ils marcher*
e?[cepté Bayard, qui se portait bien et gaiUardemest,
vivant iiiieii\ avec des racines que les autres avec la meilleure avoine. Cependant les fils Aymon vont trouver leur mère, qui leur donne de l'argent et des soldats. Avec ce secours, ils ravagent les provinces de France et vont offrir leurs services au roi Yon, en Gascogne. Celui-ci les emploie dans sa guerre contre les Sarrasins.
Renaud attaque corps à corps leur roi, nommé Bourgons. Tandis que lesdeux adversaires sont descendus de cheval et maixiheat l'un sur l'autre» l'épée à la main, le cheval de Boulions veut s'échapper ; maïs Bayard court aussitôt après lui^ le prend par la crinière et le ramène sur le champ de bataille. Les quatre frères obtiennent du roi de bâtir une forteresse appelée Montauban. Renaud épouse la sœur du roi Yon. Charlemagne fait demander au roi Yon de lui livrer les fils Aymon * Celui--ci refuse. Sur ces entrefaites, arri^ |k la cour, de Charlemagne, son neveu» Roland, qui, pour premier ex* ploit, bat les Sarrasins qiû désolaient le pays de Cologne, et feit prisonnier leur roi, nommé EseoursauL Charlemagne, enchanté de la valeur de son neveu, voulait le rendre tout à fait invincible.. Il ne s'agissait pour cela que de lui donner un bon cheval; mais il ne savait comment s'en procurer im. Alors, par le conseil du duc de Naismes, il fit publier une course pour trouver le meiUeùr cheval de l'armée. Le vainqueur devait avi^
une couronyie (Cor, cinq marcs d'argent et cent pièces de drap de soie. Le roi ordonna que l'on fît des lices pour la coursé de chevaux et qu'on plaçât au haut, le prix de la course. Renaud entend parler de cette course que veut donner l'empeicur, et l'envie lui prend d'aller jou-
ter avec Bayard. Maugis frotta son coudn avec un certain élexir, afin de le rendre méconnaissable ; il frotta également Bayard avec le jus d'une certaine herbe, de manière à le faire paraître tout blanc, comme un vieux cheval. Arrivés à Paris, Maugis lia le pied de Bayard avec de la soie cirée, pour qu'on le crut boiteux, de telle sorte que, quand ils arrivèrent aux lices, chacun de se moguer de Renaud et de son vieux cheval boiteux. L'un ^Usait: (c Vous avez bien fait, vaillant chevalier, d'âme- » ner ici votre bon cheval ; ce sera lui sûrement qui ga- » gnera le prixl Voilà le vainqueur de la couronne 1 » disaient les autres. Cependant les trompettes donnèrent ]g Signal et la course commenr;i. Maugis alors délia le pied de Bayard. Les autres couisiers étaient déjà. loin. Renaud dit à Bayard : Nous sommes en arrière, et si vous n'êtes pas le premier, vous serez blâmé. Bayard, à ces paroles, fronça les narines, allongea le cou et partit comme un trait. Ën peu de temps, il eut dépassé tous ses rivaux. Chacun se disidt : « Voyez comme ce cheval » blanc court rapidement. Tout à l'heure, il boitait, et )) maintenant c'est le meilleur de tous. » L'empereur disait de son côté : « Grand Dieu! qu'il ressemblerait bien » à Bayard, s'il était de son poil I » Quand Renaud fut au bout des lices , il prit la couronne et la passa à son bras. Quant à l'argent et aux étoiles, il les laissa, puis s'achemina vers l'empereur à petits pas. Celui-ci, le voyant venir, lui dit joyeusement : « Ami, je vous prie, » arrêtez un peu. Si vous voulez ma couronne, vous l'au- » rez, et je donnerai tant de votre cheval, qu'en votre D vie vous ne serez pauvre. Parbleu I dit Renaud , vous » vous moquez : je m'appelle Renaud, et j'emporte votre
» couronne. Cherchez un autre cheval pour llolaad ; car » vous n* aurez ni votre couronne ni Bayard I » Alors il
partit comme la foudre. (Hiarleinagne ayant entendu ces paroles, en fut si irrité que de longtemps il ne put dire un mot. Renaud arriva sain et sauf à Montauban, et Gbarlemagne vint Ty assiéger à la tête d*une nombreuse armée. Cependant llenaud et ses frères se disposèrent à se défendre vigoureusement. Les trois frères disaient à Renaud s « Tant que nous vivrons et que nous vous ver- » ions monlc sur Bayard, nous ne craindrons ni Cbar- )) lemague ui sa puissance. » En elTet, dans chaque ren-> controi l'empereur n'avait que du pire ; les quatre frères tuaient les meilleurs chevaliers et s'emparaient des chevaux et des enseignes de guerre. Alors Cliarlemagnc résolut de les avoir par ruse. 11 s'entendit avec h l oi Yon, beau-frère de Renaud, qui consentit à les lui livrer. |1 leur fit entendre qu'ils auraient la paix avec l'empereur, s'ils se rendanent dans la plaine de Vaucouleurs, montés sur des mules, revêtus de manteaux d'écarlate et portant chacun une rose à la main. Renaud y consentit volontiers; mais ses frères s'y opposaient Ils auraient seulement voulu être montés sur leurs chevaux, ou du moins que Reni^ud fût monté sur Bayard. Quand ils furent dans la plaine de Vaucouleurs, mille hommes de la cavalerie de l'empereur s'avancèrent sur eux pour les prendre; mais Renaud tira son épée et trancha la tête au comte d'Aigon. Cependant ils allaient être accablés par le nombre, Renaud s'écria alors : « Oh 1 Bayard, mon bon che- » val, que ne suis-je sur toi, bien armé! je vengerais ma n mort avant de mourir ! » Tandis que les bons chevaliers vendaient chèrement leur vie, Maugis, qui était à
Montauban, apprend la fâcheiffie position de ses cousins $ il monte sur Bayard et prend, avec cinq mille hommes, la route de Vaucouleurs. Bayard courait comme un cerf pour aller au secours de son maître. Cependant Maugis avait rejoint les quatre frères qui combattaient au pied du rocher. 11 donna Bayard à Renaud, qui le monta aussitôt, et ils tombèrent tous sur l'armée de l'empereur» qui prit la fuite.
Cependant Renaud ayant défié Oger, celui-d s'arrêta et ils combattirent ensemble, d'abord à la lance, puis, ayant mis pied à terre, ils s'attaquèrent l'épée au poing. Les chevaux, voyant les maîtres qui se battaient, coururent l'un contre l'autre et commencèrent à se mordre et à ruer. Oger, qui savait que Bayard était le plus fort, courut pour secourir son coursier. Mais Renaud lui dit : (t qu'alles-vous faire? ce n'est point avec mon cheval que h ^ (JUS allez combattre, mais contre moi. n Renaud retourna èk Montauban et la guerre continua. Dans une rencontre avec Roland, ils mirenttousdeux pied à terre, et Bayard, sdon sa coutume, courut sur le cheval de lioland et se mit à le frapper rudement, il était d'autant plus vigoureux et dispos qu'il avait bien mangé toute la nuit. Cependant la guerre continuait, et dans une escarmoucbe, Richard, l'un des quatre frères, fut pris par Roland, amené devant Oharlemagne et condamné à être pendu. Alors il.dit àl'eippereur : « Sire, vous me tenes » prisonnier; mais tant que mon frère Renaud pourra i> niOiiter sur Bayard, je ne serai point pendu. » Renaud ayant appris comme quoi sou frère Richard avait été pris et comme quoi il allait être pendu, fait seller Bayard et se rend à la tète d'une troupe nombreuse dans un bois
WÉi^ins proche dn gibet de Mofitfaiicony ou Bipus al- Isttt pendre son frère. Là il s'endormit. Cependant Ripus arriva et se mit en devoir de pendre Riciiard. Voyant cela, le bon cheval Bayard frappa du pied l'écu de Renaud et le réveilla ainsi que les auties chevaliers, qui ^délivrèrent Richard et pendirent Ripus à sa place. « Qui #*vons a réveillé? dit Maugis à Renaud ; c'est Bayard! « répondit celui-ci. L'excellent cheval! dit Maugis. » Cependant Charlemagne, qui croyait Richard pendu, s'en vint au devant de Ripus ; mais il fut bien étonné en apercevant Richard et ses frères ; il piqua son cheval et s'avança vers eox. Bans la mêlée, Renaud jouta con« tre Charlemagne sans le connaître: quand il vît que c'était lui, il en fut bien fâché et, se mettant à genoux, il lui demanda grâce pour lui et pour ses frères. « Je vous » donnerai, lui dit-il, Montaubanavec mon cheval Bayard, » qui m'est bien nécessaire, et que j'aime le mieux après n ines frères et mon cher cousinMaugis : il n'y aaa monde »' iin pareil cheval, n L'empereur n'en voulut rien faire, et il dit à Renaud de se défendre et 1" attaqua viveiiient. Renaud voyant cela, s'empara de l'empereur, le prit par le milieu du corps et le mit en travers sur le cou de Bayard, mais sans vouloir lui faire aucun mal. Cependant Roland vint délivrer Charlemagne. Maugis, à son tour, fut pris par Olivier et conduit à Charlemagne qui li^eondamna à être pendu ; mais il s'échappa durant la nuit et rencontra Renaud qui le cherchait. Bayard le sentit et commença à hennir bien fort et à aller vers Maugis, malgré Renaud qui, ne le reconnaissant pas, lui cria : « Vassal, qui èteskvousf » Le cheval avait mieux deviné que l'ami 1 Comme la guerre ne finissait pas,
M£Migis entreprit de la terminer tout d'un coup» par sorcellerie. Il s'en alla dans Técurie, détacha Bayard,
monta dessus, sortit de Moiuauban, alla a la tente du roi, qu'il charma ainsi que tous ceux de l'armée; il se saisit ensuite de Tempereur, le mit sur Bayard, puis il ramena dans Hontauban et le coucha dans son lit ; après quoi, il fut se rendre ermite pour sauver son âme. Cependant lienaud domia la liberté à dharlemagne et le fit reconduire honorablement sur Bayard. Charlemagne, ne voulant pas absolument accorder la paix aux quatre fils Aimon, fit presser le siège avec vigueur» si bien qu'ils furent réduits à une affreuse famine; après avQÎr consommé tous les vivres de la place, ils en vinrent h manger leurs chevaux, et ils les mangèrent tous, jusqu'au dernier , excepté toutefois Bayard. C^ependant Renaud voyant sa femme et sea enian^ prêts à expirer de besoin, consent à tuer Bayard. Ayant été à l'écurie, il le trouva qui poussait un grand soupir. Quand il vit cela, il dit qu'il aimerait mieux mourir que de tuer Bayard. Cependrât, comme ses enfans allaient mourir, il se rendit près du duc Aymon, son père, et lui demanda des vivres : Aymon lui en accorde ; il charge Bayard de pain et de viande fraiche. Bayard portait plus que n'eussent fait deux autres chevaux; niais le vieux AymoQ ayant été repris par l'empereur de fournir des vivres à ses eniaus, leur état devint biea pire qu'auparavant. Alors Renaud retourna à l'écurie » pour tuer Bayard { mûs l'idée lui vint de le saigner seulement ; ils prirent le sang, ce qui les soutint un peu. Cependant ils ne pouvaient plus résister davantage, quand ils découvrifent un souterrain qui conduisait dans la campagne. R^aw}
sortit avec sa femme , ses fils et ses trois frères, emmenant Bayard avec eux ; de là, iis se réfugièrent eu Dofdogne, où ils furent de nouveau assiégés par Charles magne. Cependant l'empereur, menacé par les barons d'être abandonné par eux, consent à faire la paix avec les quatre chevaliers» pourvu qu*on lui livre Bayard» Renaud acquiesça au désir de Gharlemagne et livra Bayard au duc de Naismes. L'empereur ordonna que chacun décampât pour s'en aller au siège de Liège ; en passant sur le pont de Meuse ^ il fit amener Bayard* le bon cheval de Renaud, et quand il le vit, il lui dit : «Oh t » Bayard, tu m'as irrité bien des fois, mais je suis venu » à bout de me venger 1 » Alors il lui fit mettre une pierre au cou et le fit jeter pardessus le pont delà rivière de Meuse. Bayard alla au fond. Quand le roi vit cela, il en eut grande joie et dit : Voilà tout ce que j'ai demandé : eufm le voilà détruit; mais Bayard frappa tant des quatre pieds, qu'il vint à bout de se débarrasser de la pierre et il revint sur le bord ; il se mit à hennir hautement, puis prit sa course avec tant de rapidité, qu'il semblait que la foudre le poussât. Il entra dans la forêt des Ardennes. Gharlemagne, voyant que Bayard était échappé, en fut très irrité; mais tous les harons en furent bien contens. Beaucoup de gens disent que Bayard est encore vivant dans le bois des Ardennes ; mais que, quand il voit homme ou femme, il fuit et on ne peut l'approcher.
Une forêt en Brabant porte le nom de Meerdael, vaL* lie du cheval, à cause , ^t-on , du fameux Bayard. On
voit encore dans cette forêt la crèche du célèbre coursier, ainsi qu'une tiès grande pierre qu'il frappa, dit-on,^
de ses pieds si rudement, qu'elle en a conservé T empreinte. Près de la forêt, est le village Ëygenhoven, ha^ bitatûm du cheval» Les armoiriès de ce village représentaient Bayard portant les quatre fils Aymon. On trouve, près de Dinant, la roche à Bayard. Une foule de villes ont pour enseignes de leurs hdtels ou pour noms de rues : (es quatre fil$ Aymon,
De même que les chevaux de Pallas et d'Ilippolyte, les chevaux des chevaliers s'associaient à la douleur de leurs maîtres. Bans le poème breton de Lez-Breiz, le cheval du héros est resté à garder sa tombe.
Or, il y avait sept ans un mois que son Bcoyer le cberciiait partout.
Alors il entendit à l'extrcDiité du bois Les bennissemens plaintifs d'un cheval.
Et le sien incttani Je nez au vent y
Répondit en caracolant.
Arrivé à l'extrémilé du bois, il recenuut
Lo clieval noir de'Lez-Breîz.
11 était près de la fonlainc, la tOte j>euctiéc;
Mais il ne paissait ni no buvait.
Seulement il flairait le gazon vert
VI il ^'rattaitavec les pieds.
Puis il levait la téte et recommençait
A benntr lugubrement.
A bennir luguhn nn-iu, quelques-uns
Disent qu'il pleurait.
Marie de France a développé cette idée dans le lai de Gradlon-Mear.
Son destrier qui d'eau l'cliappa.
Pour sou seigueur i^rauU deuil uicna.
En CCS forêts fit son retour,
Ne fut en paix ni nuit ni jour;
Des pieds gratta, forlinent liennit,
Par la contrée fîit ouï.
Prendre cuident (le veulent) et retenir;
Oncques nul d'eux ne 1 put i>atsir.
Il ne voulait nu fui atendre,
Nul ne le pul lacier ni prendre.
Moult longtemps après ouît-on.
Chacun an, en cette saison
Que son ^re partit de lui,
8t noise et la frcnte (baninement) et le cri
Que le boa ebeval demeDait
Peur floa sire que perdu avait.
La religion chrétieuue n'a pas dédaigné de faire entrer le cheval dans ses mystérieuses légendes.
Les chevaliers de la milice céleste étaient saint Georges, patron de l'Angleterre; saint Martin, saint Jacques de Matamores, patron d'Espagne; saint Michel, patron de Normandie ; saint Paul-le*Gentenier et saint Maurice» le chef illustre de la légion Thébaîne. Presque tous ont eu des ordres de chevalerie placés sous leur invocation. L*ordre de Saint-Michel fût longtemps un des plus no* bles du noble royaume de France.
Jean, le solitaire de Pathmos, dans son apocalypse, fait monter à cheval Fange de la mort :
« Après cela, je vis que l'agneau avait ouvert un des A sept sceaux, et j'entendis un des quatre animaux, qui » dit avec une voix co]iiiue un tonnerre: Venez et voyez, » et en même temps je vis paraître un cheval pâle, et ce- 9 lui qui était monté dessus s'appelait la mort. »
Plus loin, l'homme de IMeu dit encore : « Je vois aussi » des chevaux dans la vision, et ceux qui étaient montés
» dessus avaient des cuirasses comme de feu» d'Jbyacinthe » et de soufre, et les tètes des chevaux étaient comme » des tètes de lions, et il sortût de leur bouche du feu,
» de la fumée et du soulre. »
L'origine des tournois est inconnue. Ce sont de ces institutions sans date positive, qui se forment, à chaque période nouvelle de civilisation, des débris des institutions passées. La plupart des historiens en font honneur à la France. Pour nous, nous pensons que les tournois sont un souvenir de ces jeux équestres aussi anciens que le inonde, passant d'Egypte en Grèce, de Grèce en Italie, que les Komains appelèrent plus tard jeux troyens, et qui occupent une si grande place dans Thistoire de Tempire d'Orient. Les historiens, en rapportant l'anecdote où TArabe, combattant avec deux lances, est vaincu par un eunuque de la cour de Théophile, ne paraissent voir dans ce fait d'autre circonstance remarquable que celle des deux lances de l'Arabe; quant au combat en luimême, vraie passe de tournois, ils semblent le regarder comme un détail ordinaire des fêtes du cirque. Or, Théophile viv^t vers l'an 8S0, àO ans avant que Louis-le- Débonnaire eiablil les tournois en France, en 870. De leur côté, les Maures d'Espagne f^ûsaient des tournois, bien avant cette époque, un de leurs spectacles favoris. Il est certain, toutefois, que ce fut en France que Finstîtutîon prit toute son importance, et cpi'elîe y jeta un immense éclat sur la chevalerie du moyen âge» Les Allemands, au reste, Tadoptèrent de bonne heure, et Henri I", dit l'Oiseleur, l'introduisit dans ses Etats, Fan 930. Guillaume~le-Conquérant la popularisa en Angleterre, où elle s'était déjà introduite pendant la période
saxonne* GeofiOroi de Preuilly* mort en 1066, rédigea les réglemens des toomois. Cest ce qui Ten a fait regarder comme Finventeur pai (quelques écrivains ignorons ou distraits.
Le nom de tournoi vient du latin tomeàmentunk et
rappelle les jeux troyens décrits par Virgile, où le jeune Jules imitait, en se jouant, les tours et les détours du la« byrintlie de (a-ète.
Voici la description des toumcMs français, sur lesquels se modelèrent tous ceux de TEurope. Lorsque le prince ou le haut baron avait projeté uû loumoi, li le faisait annoncer par toute la province, par tout le royaume, et même quelquefois dans les pays étrangers. Bes servans etdespoursui^ans d'armes couraient ainsi les villes et les châteaux en criant : a Or oiiez, or oiiez, or oiiez 1 — On » fait savoir à tous puissans princes, ducs, barons, cbe^ n valiers, à qui Dieu donne vie, que tel jour du mois, en » tel lieu, telle place, se fera grandissime pardon d'ar- » mes, et très noble tournois, Irappé de niasses de me- » sure, espées rabattues, etc., ainsi que de toute ancien* » neté est de se faire. Duquel tournois seront chefs très » hauts, etc., et audit tournois il y aura de nobles et » dignes prix donnés parles dames etdamoiselles. Outre, » seigneurs, vous êtes tenus de vous rendre quatre jours » avant le combat, pour pendre vos blasons aux fenê- » très ; voici les armes dont vous serez armés, etc. »
Les lices étaient un quart plus longues que lai^, et palissadées de coeur de chêne; la pallissade de dehors beaucoup plus haute que celle du dedans.
La veille du tournois, les hérauts revêtaient leurs cottes de mailles, et, tenant leurs verges à la main, se
rendaient dans les lieux publics en répétant leur cri: Or oiiez , or oiiez , or oiiez ! On fait savoir pour le jour de demain , etc. ; puis on suspendait les armures et les armoiries des prétendans ; ensuite les juges du camp conduisaient en cérémonie les dames et damoiselles, trois fois à l'entour, afm qu'elles connussent les chevaliers qui devaient entrer en lice. Si dans le nombre il s'en trouvait quelqu'un qui eût médit des dames, l'offensée n'avait seulement qu'à toucher son casque, le lendemain il était sévèrement puni, ainsi que ceux qui auraient encore commis des crimes plus atroces.
Le chevalier convaincu d*un crime était battu, jusqu'à ce qu'il eût dit : « donne mon clievtd. » Alors on coupait les sangles de sa selle et on l'affourchait sur les barrières de la lice. Celui qui avait mal parlé des dames était battu jusqu'à ce qu'il criât : « Merci aux dames » , et qu'il promît de n'en plus mal parler. Lorsque les dames craignaient que la chaleur du combat ne dût entraîner trop loin les tournoyans, ou que les coupables ne fussent trop châtiés, elles nommaient un chevalier d'honneur et lui donnaient une de leurs coiffures magnifiquement ornée, afin qu'il l'a plaçât au bout de sa lance. C'était sa marque distinctive, et tout combat devait cesser alors qu'il abaissait le couvrechef de merci, vers l'écu du chevalier frappant. Quand les dames étaient assises, les trompettes sonnaient au dehors pour appeler les tournoyans. Bientôt arrivait le seigneur appelant, qui défilait avec ses gens, sous les galeries. A son entrée dans la lice, il faisait demander aux juges quelle place on lui assignait. On lui donnait un des côtés. — Les défendans
arrivaient à leur tour; ils se rassemblaieut et venaient se placer dans la lice vis-à-vis des tenans.
Les hérauts répétaient leur cri : Or oiiez, or oiiez, or oiîez ! Largesses, preux dievaliers. Alors on coupait les cordes et le combat s'engageait. Les varlets avaient l'of* fice, pendant le oombat, de relever les blessés, on de les protéger avec des iùts de lance de deux brasses qu'ils portaient à cet eiTet.
L(»rsque le combat avait assez duré, les trompettes sonnaient la retraite, et les h^uts criaient : Or oiiez, or oiiez î Chevauchez bannières ! dépai tez vos rangs !
Le soir, le chevalier d'honneur rendait le couvrechef de merci, puis on donnait le prix au vainqueur, qui le recevait à genoux. 11 embrassait les dames et les demoiselles, si c était son plaisir.
Bans les tournois à plaisance, il était défendu de se servir de la pointe ; on ne pouvmt frapper que du plat ou du taillant, qui était rabattu et éinoussé, et seulement de la ceinture en haut.
Les novices, bacheliers, varlets et damoiseaux combattaient avec des épées peintes et des lances de sapin. Les combats à outrance avaient lieu à fer émoulé, à épées tranchantes et poignantes, avec brasses d'acier aiguisées*
La haute utilité des tournois est incontestable pour Fé^ poque où ils avaient lieu : c'était d'abord une école de guerre. Les chevaUers apprenaient, dans ces jeux terribles» k attaquer et à se d^endre ; à monter solidement à dbeval ; à doubler rapidement le croupe de l'adversahre ; à supporter, sans plier, le ciioc des lances, des haches d'armes et des lourdes épées. Ce fut le principe du manège militaire, tel qu'il s'est perpétué jusqu'à nos jours,
•en possfttit par la filiation des briUans carrousels, jevx
moins sanglans et plus appropriés aux changeinens survenus danâ les mœurs publiques.
C'était aussi un moyen déjuger le mérite et la race des coursiers. Avoir paru avec distinction dans plusieurs passes d'armes était une haute recommandation pour im •destrier. Il acquérait ainsi cette valeur idéale que donne aux chevaux du désert le voyage de la Mecque, et aux chevaux de notre époque les victoires de l'Hippodrome.
Déjà^ les tournois proprement dits n'étaient plus qu'une de ces vieilles instituti<ms qui ne se maintiennent que par la force de l'habitude, quand la mort de Henri II les fit irrévocablement abandonner.
L'invention de la poudre, les cbangemens survenus dans les habitudes militaires leur avairat ôté toute leur importance. La force et le courage d'un ou plusieurs chevaliers ne décidaient plus du sort des batailles. Les tournois enfm n'étaient ])lus qu'un usage et non un besoin ; et, nous l'avons déjà remarquét à Thonneur de l'esprit humain, les institutions en apparence uniquement consacrées au plaisir disparaissent de chez un peuple à mesure qu'elles perdent le caractère d'utilité qui est toujours leur seule raison d'être. G'estainsi qu'étaient tombÔL'S les coui'ses de chars, chez les anciens, à. mcsuie que l'on oublia l'usage de combattie sur des chars ; c'est ainsi pareillement que s'étaient évanouis les combats de gladiateurs, qui, tout affreux qu'ils étaient, eurent longtemps leur utilité, chez les Romains, auxquels il importait à un si haut degré de se servir habilement de cette <x)urte épée que pendant mille ans» la victoire suivit d'un bout du monde à l'autre.
Cependant les tournois établis en France existèrent eaeore qnékiiie temps dans les autres contrées de TEu*
rope. L'impératrice de Russie en fit célébrer un en 1766, et la comtesse Orloff un autre, à Moscou, en 1811 ; un excès d'excentricité britannique en ût essayer un dernier à Eclington, en 18A0. Mais, en marchant à rencontre des mœurs et des habitudes de son époque, en rebroussant trop rudement le cours des siècles, il est très difficile, sinon impossible, de ne pas être près du ridî<^ cule.
Si, comme nous l'avons dit, les tournois eussent cou-, servé leur utilité, ce n'eût pas été la mort d*un roi qui les eût fait supprimer; les jeux équestres ne disparurent d'ailleurs pas avec eux. Le combat d'homme à homme, trop souvent funeste, fut remplacé par des passes savantes, des airs de manège étudiés, des courses de bague et autres exercices gracieux, qui, tout en continuant de donner à la jeunesse française T occasion d'étudier à fond Téquitation et la science des armes, forma le plus attrayant et le plus pompeux des spectacles.
L'étymologie de carrousel se trouve dans le mot latin currus, char, en celtique karr, La dénomination de carrousel fut appliquée primitivement à ces cérémonies antiques où paradaient des chars et des cavaliers, où vin* rent briller successivement les pompes de l'Orient, les richesses de l'empire romain, la galanterie des peuples maures. Nous avons parlé de ces fêtes lorsque Toccasion • s'en est présentée; nous n'avons à prendre midntenant les carrousels qu'au moment où ils se renouvelèrent pour remplacer les tournois et jeter un vif éclat sur Téquitation moderne, qu'ils ont contribué, comme nous
le verrons, à porter au. plus haut degré de petfeetion.
Voici, d'après les auteurs, la description é*m carrousel.
On y considérait :
Le mestre de camp et ses aides ;
2" Les cavaliers composant chaque quadrille ;
S" Leurs cartels, leuxs noms, leurs iiabits, leurs devvises, leurs armes, leurs machines, leurs pages, leurs esclaves, leurs valets de pied ; les estafiers, leurs chevaux et leurs ornemens ;
à"" Les personnes qui font jouer les machines, celles qui figurent dans les récits et^qui exécutent Ja musique;
^ Les différentes courses quefont les cavalierset pour lesquelles on donne les prix.
^ Le nombre des quadrilles est de quatre au moins, et de douze au plus. Chaque quadrille est composé de quatre cavaliers, quelquefois de six, huit et douze, non compris le chef. 11 y a deux sortes de quadrilles, le quadrille des t^oans et celui des assaillans. Le quadrille des tenans est le plus considérable.
Les tenans sont ceux qui ouvrent le carrousel et qui fout les premiers défis, par les cartels que les hérauts . publient.
Les assaillans sont ceux qui répondent aux cartels.
Les cartels se font au nom du chef de quadrille. Ils ' contiennent ordinairement :
Le nom et l'adresse de ceux que les tenans envoient défier, — la cause du combat, — les propositions qu ils veulent soutenir les armes à la main, — le lieu et le mode du combat, — le nom des tenans qui envoient le défi ou les cartels.
tes exercices et les jeux équesti*es usités dans les car^
tels sont les suivans :
Les courses contre la quintaine, — le combat à clievidv — la course des tètes, la course des bagues, et iar foule.
La (juiûtaiue était autrefois uu automate, loriné d'un tronçon de l^ois taillé, représentant une figure d'homme armé de toutes pièces et monté sur un pivot. Cet automate devait être touché au Iront et au cœur; s'il l'était ailleurs, ses ressorts étaient disposés de telle façon qu'il tournait rapidement sur lui-même et venait frapper l'as* saillant d*un coup de plat de sabre ou d'im sac de terre.
Ce jeu remonte à une hante antiquité. Nous avons vu qu'il était en usage chez les ilomains ; on l'appelait aussi jeu du pal, poteau, ou jaquemard. Dans plusieurs con^ trées de France, on appelait encore naguèrcs Icjaqœ^ mard un poteau de bois orné d'un bouclier liché enterre sur lequel on s'exerçait à tirer au blanc.
Quoique la quintaine paraisse avoir été introduite dans les carrousels par les Italiens, elle existait néanmoins, très anciennement en France, comme coutume seigneu* riale« £lle servait à exercer la jeunesse des campagnes au maniement de la lance et à l'équitation. On voit dans le roman des quatre fds Aymon, que Cliarlemagiie, avant de recevoir Renaud chevalier, le fait exercer contre la quintaine. On cite Saint-Léonard, en Limousin, où, de temps immémorial, le jour de la fête de saint Léonard, patron de la ville, on plante en terre un poteau surmonté d'un coffret tournant sur un pivot. Les jeunes gens du pays montent à cheval, et, armés de lances de bois, courent contre le colfrct jus qu'à ce qu'il soit rom-
pu. Cet exercice s'appelle, par corruption, Tinqmn ou Tin can,
La course des têtes est, dit-on, d'origine allemande. Elle consiste à abattre de la lance, à frapper du pistolet,
à percer de l'épée des tète^ de bois placées à terre ou sur des poteaux.
Les combats à cheval se faisaient à la lance et à r épée. On a vu qu'après la mort de Henri 11, les combats à la lance furent généralement abolis en France ; les autres se sont maintenus dans les carrousels et exercices militaires.
La course des bagues est un des exercices les plus briUans et les plus utiles des carrousels. 11 consiste, comme tout le monde le sait, à prendre, avec la lance, une bague suspendue à un poteau. Cet exercice exige une grande habitude du cheval tt une main exercée,
La fouUt en italien la fola, est le résumé du carrousel et la pierre de touche du paifait écuyer. Dans la foU^ les cavaliers, au son de la musique, mènent leurs chevaux en leur faisant suivre les cadences des airs les plus variés. Us exécutât des danses comme ceUes des andens Sybarites, des Maures et des Italiens. Pdur cet exercice, U n'est rien de trop parfait dans le di'essage des clievaux, la justesse et la précision de leurs allures ; rien de trop exact dans les plus habiles calculs de la science du cavalier. Une /Sm/e bien exécutée est un de ces spectacles rares et magiques, auxquels il fallait ou les pompes de l'antiquité ou Tenthousiasme nourri dans l'oisive et riche activité de nos pères. Les modernes doivent renoncer à ces splendeurs, dont on ne pourra désormais concevoir l'idée qu'à la vue des représentations offertes
par les entrepreneurs ée spectacles, qui apprennent à* spéculer sur les glorieux et brillaos souvenirs de la nation.
Les cairouséb ont existé jusqu*&répoque deLouis XIV.
i\ous donnerons plus tard la description de celui qui eut fieu en 1662 et qui fut probablement le plus magnifique foe Ton ait jamais célébré.
L'école dé cavalerie de Saumur a tenté de ressusciter ce noble spectacle, si bien approprié au but des études militaires; mais, malheureusement, ces essais n'ont ^oint été continués. Nous y reviendrons plus loin.
Les chevaux jouent un i^n and rôle dans les mystères de la démonologie. On connaît le cheval noir de Lénore et son infernal galop* C'est aussi un cheval noir que monte l'isanant d- Areté , dans la ballade grecque. Les chevaux noirs ont été, de tout temps, suspectés de connivance avec Tesprit des ténèbres. Un cheval noir, sans aucune marque blanche, était autrefois regardé comme un animal funeste et qui devait porter malheur à lui ou à son maître. On n'en finirait pas, si Ton énumérait toutes les histoires de chevaux noirs, qui sont la monture des diables, des possédés, des damnés, et quelquefois Bekébuth lui-même. Nous citerons seulement l'histoire d'un maquignon, rapportée par Walter-Scott.
Un hardi maquignon avait vendu un^^ cheval noir à un vieillard à Taîr vénérable, qui lui donna rendez-vous à liiinuit, pour la livraison , sur les montagnes sauvages d'Ëldon. Le maquignon y alla; l'argent lui fut compté en vieille monnaie, et l'acheteur l'invita à voir sa demeure. Le maquignon le suivit dans une immense écurie fiemplie de chevaux, qui tous étaient dans la plus par-
faite immobilité. Auprès de chaque coursier, était un guerrier également immobile. Tous ces hommes, lui dit le vieillard, s'éveilleront à la bataille de Sberifimoor.
Orderic Vital raconte une histoire de revenans qni offre des détails curieux. La scène se passe au dixième siècle. Un prêtre nommé Gauchelin, allant, dit-il, voir un malade pendant la nuit, rencontra une troupe de dé* mons et de danonés qui chevauchaient sur des chevaux noirs. Les hommes étaient armés de toutes pièces et montés sur des eouv$ier$ gigantesques; les femmes étaient montées sur des selles à femmes dans lesquelles étaient enfoncées des clous en /lamniés. Gauchelin, pour prouver la vérité de la vision, voulut s'emparer d'un des chevaui libres jqui suivaient ce eonvoL
Il se tint prêt au milieu du chemm, et, se présentant devant un cheval qui ^ enait à lui, il étendit la main. Le cheval s'arrêta po^u* a|.tendjL'e It^ piôtre, et, souillant par 1^ na$eafu, il jc^ en ^^ant un^nuage grand comme un chêne élevé. Alors le prêtre mit le pied gauche àr Tétrier, saisit les rênes, porta la main sur la selle, puis aussitôt sentit soua le pied une cbaleur excessive, comme un feu jordent, tandis que par la main qui tenait la bride, un froid incroyable pénétra jusqu'à ses entrailles.
Pendant .que ces choses se passent , quatre horribles chevaliers surviennent, et, jetant de terribles cris, proférèrent ces paroles : a Pourquoi vous emparez-vous de WL nos chevaux? »
Mais si les chevaux noirs étaient la proie du démon^ les chevaux blancs étaient la monture des anges* Chaque fois que Gabriel ou Michel paraissent dans les légendes, c'est toujours sui' ua cheval blanc. Aussi cette nuance
fut-elle toujours regardée comme un signe d'honneur et de noblesse. Nous avons vu que» dans l'antiquité, ches tons les peuples, le cheval blanc était préféré pour les rites religieux, les cadeaux ou les tributs. 11 en fut de même au moyen âge. Les papes et les empereurs paraissaient toujours en public montés sur des chevaux blancs. On sait que, lors de l'entrée du roi Jean à Londres, le prince noir le fit monter sur un superbe cheval blanc, tandis que lui-même montait à ses côtés un palefroi noir^
C'étaient sur des chevaux blancs que galopaient les fatales filles d'Odin ; c'est le coursier blanc que les Arabes célèbrent dans leurs chants, et c'était sur un courber blanc que Napoléon gagna les batailles de Marengov d*Austcrlitz et d'Iéna.
Parmi les gracieuses superstitions où se mêle le souvenir du cheval, nous n'oublierons pas nos gentilles fées des Biontagnes de l'Ecosse et des vallons de la Bretagne, Si le matin les chevaux du pâturage ont le poil humide et rbaieine brûlante, soyez-en sûrs, ils auront servi de monture aux fées I Voyez leur crinière tressée, ces nœuds gordiens si finement enlacés ! La mâîn des fées a passé par là. Ces nœuds sont leurs étriers, et, toute la nuit, elles ont couru, folies et légères, suspendues à ces crînières volantes, dans les clairières des grands bms.
Nous ne pouvons, en parlant de la chevalerie, passer sous silence le lai du trot, ce vieux récit breton où l'on voit, entre autres, deux choses fort intéressantes : premièrement, que l'amble était, au moyen âge, beaucoup plus estimé que le trot, par les dames; secondement, que les dames pouvaient, à l'aide de certain moyen, peut-être
encore aujourd'hui praticable, se garder daos l'autrevie de cette fatigante et pénible allure.
LË Ul DU TROT
« Il y avait jadis en Bretagne un chevalier très riche, hardi, coiurageux et fier. 11 faisait partie de ceux de U table ronde, que pré^dait le roi Arthur, qui savait ai
bien honorer les bons chevaliers et les récompenser généreusement.
n Ce chevalier s'appelait Lorois: parmi toutes ses richesses, il avait un fort beau château, clos de murs et de fossés. A Tentour, s'étendaient des rivières et des forêts où le chevalier allait souvent pécher et chasser. Un jour (au mois d'avril) , au temps où la verdure renaît et oùles oiseaux reparaissent avec leurs chansons, le chevalier s'était levé matin. Après avoir revêtu un surcot d'écarlate bordé d'hermine» puis des chausses élégantes, une^ cdnture argentée, il lui prit fantaisie d'aller dans la fo* rèt, pour entendre le rossignol.
» 11 commanda à son valet de lui amener son chevaL Quand il eut chaussé ses éperons d'or, ceûit son épée à poignée dorée et mis son che\'al à l'amble , il s'avança vers la forêt, au milieu des prairies couvertes de fleurs bleues, blanches, vermeilles. Déjà il croyait entendre de loin les accens harmonieux du roi du printemps, quand un spectacle singulier vint le distraire et attira toute son attention. Quatre vingts jeunes filles, toutes belles, courtoises, bien parées, sortaiént de la forêt. Pour couvrechefs, au lieu de molequins en toile, comme ceux queportent aujourd'hui les dames, elles portaient des cou-
ronnes de roses et d'égîantines, qui répandaient les plus doux parfums. Elles avaient des blians dorés (sortes de blouses) dont les ceintures' pendaient à leurs côtés ; car il faisait très chaud. Tous leurs palefrois étaient blancs, et leur allure était très douce, bien que rapide ; car ils allaient pour ainsi dire au galop, et nul cheyal, fût-il de Gastille ou d'Allemagne, n*eût pu les rejoindre. Chacune de ces quatre-vingts demoiselles avait son ami pics d'elle, sur un destrier. Le costume de ces jeunes seigneurs n'était pas moins riche que celui des dames : chacun d'eux avait une cotte et un manteau fourrés, des éperons d'or, des harnais pareils à ceux qu*on voit aux IHÎnces,^ et, tout en courant, ils disaient de douces paroles et jetaient de tendres regards à leurs aimables compagnes. A la vue de cette bizarre apparition, le chevalier se signa ; mais que devint-il, quand il vit tout à coup quatre-vingts autres dames sortir de la forêt? Seulement fe costume et l'accoutrement de celles-ci ne ressemblaient pas à ceux des premières. Elles étaient montées sur de mauvais roucins noirs, maigres, rompus de fatigue et couraient, en suant, au trot, après les destriers que Lorois avait vus passer dabord. Ce trot était si dur, si horrible, que i homme le plus sage du monde, ou le plus fol, ne l'aurait pu supporter une lieue, lui eût-on promis pour cela 15 mille marcs d'ai^nt. Pour frein, ces mauvais coursiers avaient des branches de tilleul non rai)otées ; leurs selles étaient rapetassées en mille endroits, et les dames qui les occupaient n'avaient ni souliers, ni chausses. Leurs robes se composaient d'un froc noir décousu et déchiré en mille endroits, et sur elles fondaient avec impétuosité une pluie et une neige éter- .
nelles. Près d'elles, se tenaient quatre-vingts cavaliers â
la figure sinistre, au regard courroucé, qui, à chaque instant, heurtaient ces malheureuses et leur arracJiaieDt des cris de douleur.
» Le chevalier, après son premier ét<mnement, piqua des deux, s*approclia des dames qui souflVaient ainsi et demanda à Tune d'elles ce que signifiait le triste spec* tacle dont il était témoin. La dame fut d'abord quelque temps sans lui répondre ; car elle était fort essoufflée ; elle ne pouvait d' ailleurs arrêter son cheval ni s' en laisser choir, bien que le meilleur écuyer ne Teût pu monter un moment. Enfin, au milieu de soupirs entrecoupés, elle répondit : Chevalier, nous vous remercions de votre pitié; mais nous avons bien mérité ce que nous souffrons; car nous fûmes impitoyables. Les dames qui nous précèdent furent des épouses fidèles et tendres; nous, nous sommes des dames qui sommes restées sans affection pour nos maris. Ils nous le rendent, comme vous voyez, à leur tour, et ne laissent à notre supplice ni repos, ni trêve. En vain essayeriez-vous de délivrer quelques-unes d'entre nous ; vous n'y réussiriez pas. C'est Dieu lui-même qui nous punit de la sorte.
» A ces paroles, la vitesse de toute la troupe redoubla, et le chevalier, ébahi, perdit bientôt de vue cette apparition. De retour à son château, il Ht assembler toutes les jeunes dames du canton, leur raconta l'aventure, et les pria de se garder du trot dans l'autre vie, disant que l'amble valait mieux. Elles lu i promirent, sous serment, d'avoir égard à sa prière, et les chroniques racontent que chacune d'elles tint parole.
» Et maintenant, châtelaines qui m' écoutez, vous pou-
vez promettre et tenir, car j'ai fini le très véridique récit que les Bretons ont appelé le lal du trot,n