MISSION D’ARLES
Le choléra avait reparu dans la ville d’Arles, et s’y était annoncé sous de funestes présages ; on parlait de trente cas dans un seul jour et d’un nombre égal de décès. Presque toute la population , disait-on , avait fui et laissé sans secours les pauvres malades. M. Vaïsse , secrétaire général de la préfecture des Bouches-du- Rhône, et délégué pour remplacer le préfet , M. Thomas, communiqua ces fâcheuses nouvelles , le 80 juillet , au président de la commission lyonnaise , qui mit immédiatement à sa disposition six élèves et deux médecins. En peu d’instans tout fut prêt pour le départ , et , le lendemain 31, MM. les élèves Denis, Brézard, Chanlelot, Lièvre , Monet , et Guillon ( pharmacien ) arrivèrent dans Arles, conduits par M. le docteur Levrat, et par M. Aillaud, chefs de service. Le président de la commission annonça qu’il irait rejoindre ses collègues , aussi-
lot qu’une lettre de l’un d’eux lui aurait fait connaître l’état réel des choses.
Mais on avait beaucoup exagéré le mal; les deux lettres suivantes ne permirent pas d’en douter.
.4 Monsieur le président de la Commission lyonnaise.
Arles, le 31 juillet 4S35.
Monsieur,
Nous sommes arrivés à Arles , hier à cinq heures , et de suite nous nous sommes informés du service que nous aurions à faire dans celte ville. La population a presque totalement émigré ; de quinze mille âmes, elle est réduite à quinze cents, tout au plus. Il y avait hier à notre arrivée neuf malades cholériques à l’hôpital : quatre hommes et cinq femmes. Quatre d’entre nous ont été affectés au service de l’hôpital. Quant aux quatre autres, ils sont répartis, deux à la sous-préfecture, et deux à la mairie. MM. Aillaud et Monnet sont logés chez le maire, M. Lièvre et moi chez le sous-préfet.
Nous sommes destinés à aller voir les malades qui nous feraient appeler.
M. le sous-préfet et M. le maire nous ont très-bien reçus; il n’en a pas été de même de la population qui croit aux empoisonneurs, et qui s’étonne , s’irrite même de voir que les médecins n’ont pas peur du choléra. Nos confrères nous ont vu arriver avec jalousie, il semblerait que nous ne sommes à Arles que pour leur enlever leur clientellc et leur considération.
Il nous a été facile de comprendre que nous n’avions été appelés à Arles que par précaution , et pour le cas où la population qui a émigré reviendrait. Vous voyez que notre utilité pourra tarder encore long-temps , car ce retour de la population paraît devoir se faire attendre encore. Et d’ailleurs je n’entrevois pas que nous puis-
sions, nous que l’on ne connaît pas, être appelés à donner 110s soins à des malades qui ont un médecin qu’ils connaissent déjà.
Quant aux quatre jeunes gens qui sont à l’hôpital , c’est un luxe inutile , car les personnes attachées au service médical de la maison peuvent bien, ce me semble, suffire à une maladie épidémique qui, dans son apogée d’intensité, n’atteint que neuf personnes par jour.
Nous avons fait part à M. le sous-préfet de ces réflexions, qui nous avaient été suggérées par le peu d’urgence de notre séjour à Arles , et de notre intention de repartir pour Marseille ce matin ; M. le sous-préfeL nous a priés de rester un jour encore ; il doit réunir aujourd’hui les six médecins d’Arles, pour leur demander si nous leur sommes utiles ou non ; d’après leur réponse il nous gardera ou nous renverra.
Nous devons nous rendre ce matin à l'hôpital où nous suivrons la visite du médecin, qui nous a déjà dit hier qu’il considérait la glace comme de l’empirisme pur. 11 prescrit à ses malades la limonade , des sangsues à l’épigastre, des sinapismes aux jambes, et ne revient plus les voir. C’est en vain que nous tenterions de lui soumettre vos idées et celles que nous avons puisées à la clinique de M. le docteur Cauvières ; il ne croirait pas de sa dignité d’y souscrire, persuadé * comme il le dit franchement à ses malades eux-mêmes, que , puisqu’ils ont le choléra, ils doivent s’attendre à mourir.
Le choléra est assez prompt dans sa marche ; sa terminaison est toujours mortelle. Nous n’avons pas vu de cyanose bien marquée; il est semblable à celui de Marseille, moins les guérisons que vous obtenez de temps en temps dans celte dernière ville.
Je crois , d’après toutes ces considérations , que nous pourrons bientôt reprendre un service que nous sommes tous fâchés d’avoir quitté.
Agréez , Monsieur, l’assurance de notre considération distinguée.
Au nom de tues camarades ,
LEVRAT fils.
P. S. Nous vous prierions, pour rendre notre départ plus légal et plus officiel , de nous rappeler le plus tôt possible.
.1 Monsieur le président de la Commission lyonnaise.
Monsieur ,
De toutes les choses auxquelles nous nous attendions en allant à Arles, rien ne nous a manqué, si ce n’est un certain nombre de cholériques. Dès notre arrivée dans cette ville , nous avons rendu visite à M. le sous-préfet , de là à l’hôpital , où nous avons trouvé quatre hommes et cinq femmes affectés du choléra. Cet hôpital est
desservi par M. le docteur M , que nous avons vu et qui nous
a assez franchement exprimé que nous ne pouvions lui être , M. Devrai et moi , ainsi que nos confrères , d’aucune utilité. Ce médecin n’a été éveillé, la nuit dernière, par aucun de ses malades. MM. le sous-préfet et le maire nous ont logés chez eux; ils ont pensé que nous pourrions faire des visites en ville, mais la ville d’Arles est réduite à quinze ou dix-huit cents aines 5 et elle possède sept ou huit médecins pour moins de trente cholériques. Notre inutilité étant sentie par nous tous, nous avons sollicité notre retour auprès de notre président. Notre demande n’a pas été accordée par des raisons qui se conçoivent facilement, malgré toutes celles que nous avons fait valoir. Les malades affectés, de l’épidémie meurent tous et avec une promptitude extrême, il y en a peu qui offrent une cyanose bien dessinée. Si nous ne prenons pas aujourd’hui avec les autorités une décision définitive, veuillez, cher président, nous donner yos instructions sur ce que nous avons à faire , car notre position est désagréable.
En attendant vosordrcs, je suis avec rattachement le plus sincère. Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
AILLAUD.
MM. les élèves firent avec soin, à F hôpital d’Arles, l’ouverture du cadavre d’un cholérique dont voici les détails rédigés par M. Aillaud :
Nécroscopie faite à Arles , le 51 juillet 1855, sur un sujet qui avait eu les symptômes les moins douteux du choléra , et qui avait succombé en peu de temps.
Habitude extérieure. — Homme d'une stature ordinaire, bien fait; cyanose générale, mais plus intense aux extrémités; embonpoiul; tronc et membres raides, muscles développés, durs, fortement contractés ;face bleue, n’exprimant ni souffrance, ni stupeur; yeux peu enfoncés dans les orbites.
Tête. — Tête en arrière , encéphale de couleur , de grandeur et de consistance normales; coupé par tranches, il présente des gouttelettes d’un sang noir et épais. Les méninges sont injectées par plaques, surtout à la grande faulx du cerveau . L’arachnoïde incisée laisse couler un peu de sérosité. Stase du sang dans les sinus et dans les veines dont l’une contient des petites bulles d’air; celles des plexus choroïdes semblent injectées artificiellement; elles sont dures et volumineuses. Une cuillerée de sérosité sanguinolente dans le ventricule gauche. La moelle épinière et les nerfs de la vie animale sont plus résistans que dans l’état ordinaire.
Ganglions du grand-sympathique de la poitrine et de l’abdomen paraissant plus bruns , plus gros et surtout plus mous. Les plexus de ces cavités offrent les mêmes caractères.
Poitrine. — Membrane muqueuse du larynx naturelle; celle de la trachée l’est aussi, si ce n’est vers la partie inférieure où elle est rouge. Poumons crépitans, légers; jetés dans l’eau, la moitié au moins reste au-dessus de la surface de ce liquide ; divisés et pressés, on voit sortir de l’air .et des gouttes d’un sang très-noir. Oreillette et ventricule droits remplis de caillots de fibrine ; les cavités gauches du cœur sont exsanguins. Les veines caves contiennent un sang noir, épais, sirupeux, tenace. Ce saDg , recueilli dans un vase , était destiné à l’observation et à l’analyse; le temps ne nousl’a pas permis.
Abdomen. — Grand épiploon très-graisseux. Membrane muqueuse de l’estomac brune, ramollie notamment au pylore, cavité de ce viscère contenant un liquide blanchâtre ressemblant à do l’eau de riz mêlée avec du lait. Duodénum , mêmes caractères. Valvules con-
niveiiles très-saillaules el irès-rapprochées dans les intestins grêles, et à leur partie supérieure. Les matières contenues dans ces organes étaient liquides, blanchâtres etgrumeleuses, la membrane muqueuse était d’un rouge foncé. Près le cæcum il y avait des granulations nombreuses, petites et d’autant plus rapprochées qu’elles étaient plus près de l’extrémité de cet organe. Tout le gros intestin présentait des plaques rouges foncées, et d’autres brunes. Au colon ascendant on a rencontré une matière analogue au chocolat; elle avait la consistance de la bouillie; au colon descendant, même matière,
mais plus épaisse Le foie était un peu mou , la vésicule du fiel
remplie d’une bile épaisse et noire. Rate volumineuse, ramollie.... Reins offrant une substance graisseuse entre les substances corticale, tubuleuse et mamelonnée; celle-ci exprimée, on voyait s’en écouler un liquide séro-puriforme... Vessie très-petite , ne contenant pas une goutte d’urine.
Le retour à Marseille des membres de la commission d’Arles permit de réorganiser quelques bureaux devenus incomplets par leur départ. Peu de jours après , huit élèves furent invités par le président de la commission, à se rendre dans les communes de la banlieue, où leurs secours paraissaient nécessaires \ ils y demeurèrent en permanence jusques au déclin de l’épidémie. Marseille n’eut bientôt dans ses murs qu’un petit nombre de cholériques ; libre alors de son engagement , le président de la commission lyonnaise obtint son congé du maire et. du préfet ; il quitta Marseille le 16 août, vingt-quatre heures après le départ des élèves.