OUVERTURE DES CADAVRES
Ou a vu de quels phénomènes s’accompagnait le choléra asiatique de Marseille ; l’analyse de ses signes doit maintenant être complétée par l'étude des altérations des organes que nous avons observées :
Aspect extérieur. Le corps, avant la mort , est plus froid qu’il ne l’est après : sa température , dès que la vie a cessé, s’élève ordinairement d’une manière sensible. Devenu cadavre et soustrait à l’action vitale qui avait produit le refroidissement des parties extérieures , il se met en équilibre avec la température extérieure et avec celle des organes internes. Mais ce phénomène est beaucoup moins remarquable que celui de la concentration considérable et tenace du calorique dans les viscères. La chaleur à l’intérieur du corps est si grande encore douze , quinze heures et même dixhuit heures après la mort , qu’on croirait ouvrir un corps vivant. Rien n’est changé à la cyanose, ainsi qu’à l’expression du visage spéciale au choléra asiatique. Nous avons remarqué sur beaucoup de cadavres la rigidité des muscles , et la saillie sous la peau de leurs contours extérieurs (I).
Cavité du crâne. Les os du crâne se brisent difficilement , et opposent au marteau une résistance extraordinaire, particularité probablement individuelle et sans relation avec la maladie.
Rien d’anormal dans le cerveau 5 il est sain, très-
(t) Toutes les ouvertures de cadavres ont été faites à mon ambulance, de ma main ou sous mes yeux, par MM. Colrat , Aillaud et Toulouse.
ferme, et contient, chez quelques sujets, uneassez grande quantité de sérosité. Son appareil veineux et les sinus de la base du crâne sont gorgés d’un sang noir. Chez im cholérique , ce liquide coule assez abondamment du vaisseau qui fait communiquer les veines de l’intérieur du crâne avec celles des parties externes. Nous n’avons nullement remarqué la turgescence des artères cérébrales par un sang bleuâtre ou noir. En général, le tissu osseux se montre plus rouge que dans les cas ordinaires.
Intérieur du thorax. Poumons. Leur parenchyme est parfaitement sain , c’est l’état normal le plus complet possible ; nous ne trouvons pas même en arrière l’engorgement cadavérique. Le tissu pulmonaire crépite parfaitement; il ne nous paraît nullement avoir perdu de son élasticité.
Cœur et gros vaisseaux. Comme la rigidité cadavérique n’a point atteint encore les muscles internes , le tissu du cœur est souple sans être flasque , et chaud encore. Un sang épais, poisseux, et d’un noir luisant , est contenu dans les cavités droites ; les gauches sont vides ou renferment de petits caillots. Rien de particulier sur les plèvres.
Intérieur de l'abdomen. La seule altération un peu remarquable à l’état normal que nous ayons rencontrée , c’est l’engorgement des veines du mésentère ; on eût dit que leurs anses intestinales avaient été injectées avec de la colle bleue. Cependant cet état du système abdominal ne nous semble ni si général ni si prononcé qu’on l’a écrit; et, en fendant le tube intestinal , nous ne nous apercevons point que la plénitude de ses rameaux veineux ait augmenté l’épaisseur de ses parois. Chez quelques sujets, le paquet des intestins montre
à l’extérieur une teinte rougeâtre ; chez d’autres , la membrane muqueuse de l’intestin grêle , surtout auprès du cæcum, nous présente des plaques ovoïdes, alongées, à fond grisâtre , et plus ou moins profondes , que leur état pathologique paraît indiquer comme l’œuvre d’une entérite préexistante. Quelquefois , mais point toujours , assez rarement même, les follicules de Brunner ont augmenté de volume ; très-souvent l’estomac et les intestins , ne laissent apercevoir aucune trace de phlegmasie; souvent aussi ils,contiennent une quantité plus ou moins abondante de la matière blanche particulière , rendue par les selles et par les vomissemens. Leur surface péritonéale est enduite d’une couche légère de matière poisseuse, qui colle Tune à l’autre deux anses d’intestin qu’on a mises en contact, et s’alonge en légers filamens, quand on les écarte avec précaution.
Rien d’anormal clans le foie , l’appareil hépatique , le pancréas et les reins ; mais l’état de la vessie doit être indiqué, car il est constant quand la mort n’est pas survenue pendant la seconde période. Cet organe est si fortement contracté sur lui-même qu’on a peine à le découvrir ; il est vide d’urine ; nous avons fréquemment trouvé dans son intérieur une demi-cuillerée de la matière blanche.
Les altérations organiques du sang , chez le vivant et sur le cadavre , ont été décrites ailleurs.
Il n’y a rien d’anormal dans les nerfs rachidiens ni dans le système nerveux ganglionnaire : une fois seulement nous avons trouvé les ganglions du grand sympathique , et leurs filets de communication plus consistons et d’une couleur plus rougeâtre qu'ils ne le sont clans les cas ordinaires; mais le cholérique, dont nous
faisions lanécropsie, était un jeune homme d’une constitution athlétique.
Comment interpréter maintenant et les altérations organiques du sang chez les cholériques , et les phénomènes de la maladie? quelles données fournit leur élude à la détermination de la nature du choléra asiatique ? Aucune. Mais si on ignore à peu près complètement en quoi consiste cet état pathologique , on peut dire du moins ce qu’il n’est pas: ce n’est ni une asphyxie, ni une gastro-entérite , ni une paralysie de la peau , ni une maladie du principe nerveux , ni une affection spéciale du nerf tri-splanchnique. Toutes ces manières diverses d’interpréter les symptômes ont un même vice radical , l’absence de preuves suffisantes ; ce sont des conjectures qui se détruisent les unes par les autres. Si quelques faits paraissent appuyer chacune de ces doctrines , ils ne sont chez toutes, ni assez prouvés, ni assez nombreux, pour fournir les élémens d’une démonstration. On a expliqué le choléra asiatique par l’action d’un courant électrique qui sépare brusquement les fluides des solides du corps de l’homme , par un changement de polarité , et une nouvelle direction donnée à l’électricité. Cette opinion, sur la cause du choléra asiatique , n’est qu’une hypothèse ingénieuse, sans doute, mais impuissante pour rendre raison des faits , et établie d’ailleurs sur des données qui aimaient elles-mêmes grand besoin de preuves.