NATURE ET MODE DE PROPAGATION
Un autre sujet d’étude se présente ; comment le choléra est-il revenu au mois de juillet, à Marseille? et de quelle manière s’y est-il propagé?
Sa cause première est celle qui donna naissance à l’épidémie, à Jessore, en 1017; nous n’avons pas à nous occuper de ce problème. Une fois produite , comment la maladie s’est-elle répandue de l’Inde à Marseille? Si nous n’avons pas un grand nombre de données positives sur les moyens de propagation du fléau asiatique, du moins en possédons-nous de négatives , et c’est déjà quelque chose. Ainsi l’observation et une saine critique ont anéanti les hypothèses, qui rendaient raison du phénomène si étrange et si terrible de la marche du choléra des bords du Gange vers nos contrées, par la conjonction des planètes , l’approche d’une comète , de grandes perturbations météorologiques , des animalcules vivans et insaisissables dans l’atmosphère , des modifications souterraines du globe, l’altération des eaux. Toutes ces explications n’expliquaient rien ; toutes avaient le grand inconvénient de manquer de preuves , et , quand elles paraissaient s’appuyer sur des faits, d’être démenties par d’autres en bien plus grand nombre. Pourquoi le choléra asiatique a-t-il , sur son passage , épargné Lyon , qui lui promettait ime si riche moisson de victimes , et s’est-il montré à Marseille, puis à Toulon, et à Marseille une seconde fois , après avoir , pendant trois mois , délivré cette grande ville de sa présence? Nous l’ignorons. A-t-il été contagieux dans Marseille? est-ce par la contagion qu’il s’y propageait? Mais si tel était son caractère,
il a dû nécessairement en présenter lin semblable pendant la durée entière de son long voyage. Caractérisé dans toutes ses stations par un état pathologique invariablement le même , il faut qu’il se soit constamment communiqué d’un lieu à un autre par un même mode. Son agent de propagation n’est certainement ni un virus, ni des miasmes contagieux , dégagés par le corps des malades ; il n’y a pas la moindre analogie entre la manière dont le choléra se communique , et celle qui est propre aux seules maladies bien décidément contagieuses , la rage , le vaccin , la gale , la syphilis , la variole , et peut-être encore la peste. Ce n’est pas davantage celle de la rougeole et de la scarlatine ; la production et le développement épidémique de ces maladies , sont subordonnés partout à l’action de causes locales , dont le choléra asiatique s’est constamment montré fort indépendant. L’isolement garantit à coup sur du typhus, il ne préserve nullement de la maladie de l’Inde. Quand les fièvres typhoïdes contagieuses éclatent dans un lieu où sont entassés un grand nombre d’hommes , dans un hôpital encombré par exemple , elles se communiquent à quiconque se met en contact avec les malades. On connaît les lois invariables de leur naissance et de leur propagation ; or, ces lois sont absolument étrangères au choléra asiatique : que serait donc une contagion qui ne ressemblerait à aucun des modes de contagion définis et connus? Laissant aux ouvrages spéciaux la discussion de la théorie du mode et de l’agent de propagation du mal indien , nous nous bornerons à énoncer ce fait incontesté : le choléra ne s’est point introduit dans Marseille par contagion , et il n’y a point montré un caractère contagieux.
L’épidémie, du reste , n’a respecté ni sexe , ni professions , ni conditions sociales; on l’a rarement vue chez les enfans. C’est parmi les classes laborieuses qu’elle a fait le plus de victimes, et il ne pouvait en être autrement. D’une part , en effet , le plus grand nombre des émigrans appartenait à la classe aisée ; de l’autre , c’est parmi les ouvriers que se rencontre spécialement l’oubli des conditions hygiéniques , ou l’impossibilité d’y obéir. La plus importante de ces conditions , celle qui exerce le plus d'influence sur la conservation de la santé publique et sur la prolongation de la vie moyenne, c’est sans contredit l’aisance. Quoique les travailleurs de Marseille soient dans une position plus stable et meilleure que ceux de Lyon , ils ne possèdent pas cependant tous ces moyens de rendre l’existence facile et commode dont l’opulence dispose. 11 en est aussi parmi eux qui sont nourris d’alimens peu salubres, mal vêtus, et dont l’habitation manque d’air et de lumière : chez eux , enfin , comme chez leurs camarades de tous les pays , rien n’est plus commun que le goût désordonné du vin , et les écarts de régime.
Nous n’avons rien à dire du pronostic de la maladie, il était très-fâcheux à Marseille comme il l’était ailleurs. Peu de malades ont guéri pendant la saison de progression ; l’on a vu alors la mort survenir quatre heures , trois heures, et même deux heures après l’invasion. Pendant la décroissance , il n’en était pas ainsi ; alors la maladie durait plusieurs jours, et les convalescences devenaient de plus en plus communes; alors encore, dans les cas de choléra très-graves , la mort avait lieu assez rarement avant la huitième ou la dixième heure après l’apparition des premiers symptômes.
Traitement. Par quels médicamens avons-nous combattu le choléra asiatique , quelle méthode thérapeutique nous a réussi , avons-nous été plus heureux que nos devanciers dans son traitement? Nous eussions désiré pouvoir nous éviter de répondre à ces questions.
Lorsque le choléra asiatique n’existe encore que dans ses préludes , ou , pour parler un langage plus exact , quand la diarrhée ou la cholérine annonce l’imminence ou la possibilité de son apparition, les secours de la médecine sont très-efficaces; ils préviennent le mal que plus tard ils ne sauraient arrêter. Ainsi donc il importe essentiellement de faire cesser la cholérine ou la diarrhée le mieux et le plus promptement possible ; on y parvient , en général sans difficulté, au moyen des évacuations sanguines locales sur le trajet du colon et à l’anus , des boissons gommeuses , des opiacés , des lavemens émolliens laudanisés et de la diète. La puissance de cette médication est très-connue.
Mais le choléra asiatique est bien confirmé, mais l’épidémie est en progression , que faire alors?
L’immense multitude des méthodes qui ont été proposées et abandonnées tour-à-tour , décèle déjà la pauvreté de l’art. Nous nous abstiendrons de la nomenclature de ces vains essais thérapeutiques ; de toutes les pages de nos livres , les plus inutiles sont celles qui traitent des moyens de guérir le choléra asiatique.
Bornons-nous à dire qu’il n’est pas peut-être un seul médicament connu en matière médicale dont on n’ait tenté l’emploi ; pas une seule médication empirique à laquelle on n’ait eu recours ; pas un seul agent de perturbation des forces vitales et de l’organisme , rationnel
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ou non, qui n’ait été expérimenté; tout a été essayé, l ien n’a réussi.
Il ne pouvait entrer dans la pensée du président de la commission lyonnaise de recommencer ces désolantes épreuves; les méthodes de traitement qu’il a employées ont été seulement celles dont il pouvait espérer quelque chose.
La thérapeutique du choléra asiatique la plus rationnelle consiste à remplir ces indications , quand il y a quelque possibilité de le faire : 1° rendre au sang appauvri de ses sels , de son sérum et de son oxigène , sa constitution normale ; 2° arrêter la concentration morbide des mouvemens organiques de l’extérieur à l’intérieur (période algide) ; provoquer le mouvement en sens inverse , c’est-à-dire la réaction ; 3° modérer cette réaction et empêcher qu’elle ne se termine par l’une de ces phlegmasies consécutives qui en sont le danger.
Vingt-deux fois , sur soixante et quatorze cas, l'injection de substances salines dans les veines a réussi (on ne dit pas pendant quelle saison de l’épidémie) ; voici les proportions : hydrochlorate de soude , trois gros ; carbonate de soude , un scrupule ; eau , cinq à six livres. Ce mélange , mis à la température du sang , est injecté once par once , la dose varie de six à trente livres et plus. Le président de la commission lyonnaise s’était proposé de répéter ces expériences sur une grande échelle, et même celles de Dielfenbach sur la transfusion du sang chez les cholériques. Des considérations relatives à l’exaltation morale de la population de Marseille ne le lui ont pas permis, et il s’est abstenu, à regret, d’essais dont la responsabilité grave eût inévitablement pesé
sur lui et sur ses compagnons. C’est en lavemens qu’il a employé les substances salines.
Il n’espérait rien de l’inspiration par les malades du gaz oxigène; cette méthode de traitement, employée ailleurs avec beaucoup de soin et de persévérance , avait toujours complètement échoué.
De ce qu’un cholérique a survécu , il ne faut pas conclure que le médicament dont il a fait usage guérit du choléra asiatique. Celte remarque a un grand poids; en effet, les nombreuses méthodes de traitement dont les médecins ont fait usage , les médications par le froid, par l’eau chaude, par les slimulans diffusibles, par les purgatifs , etc. , etc. , comptent toutes des cas de succès au déclin de l’épidémie. Mais leur action , toujours problématique, manque très-souvent son effet, précisément dans les mêmes circonstances où elle avait paru heureuse d’autres fois; dès lors , quelle confiance peuvent-elles inspirer? Si la médecine est d’une si faible ressource pendant une épidémie de choléra asiatique , ce n’est point parce qu’elle est pauvre en moyens de guérison , c’est parce qu'elle en possède un beaucoup trop grand nombre. Un seul fait ou un petit nombre de faits ont peu de valeur en thérapeutique; pour en déduire une conséquence , il faut qu’ils aient été constatés d’abord , répétés ensuite, et que, dans des circonstances données, le médicament nouveau ait agi constamment de la même manière. La thérapeutique positive ne peut pas avoir une autre logique.
La commission lyonnaise a fait un usage fréquent de l’ipécacuanha , à la dose de quinze à dix-huit grains, pendant la période algide, et le plus près possible de l’invasion. Quelques malades ont paru s’en trouver bien, beau-
coup d'autres n’en ont éprouvé aucun effet avantageux ; on ne saurait donc compter beaucoup sur l’emploi de ce vomitif.
J’espérais dans le tartre slibié donné à très-haute dose, dès le début des accidens ; cette médication perturbatrice , largement employée et soutenue avec énergie , me paraissait être un moyen puissant, pour rompre le mouvement organique de concentration de la chaleur et des forces de l’extérieur à l’intérieur. Mais ce que la théorie promettait, l’expérience ne l'a pas tenu ; quatre fois j’ai donné à des cholériques le tartre stibié à la dose de trente, trente-cinq et même quarante grains; ce médicament ne modéra ni n’augmenta les vomissemens, et les quatre malades moururent.
Quelle méthode était plus rationnelle que les bains de vapeur, à un haut degré de température, pour obtenir le mouvement de réaction et rappeler à la peau le sang, la chaleur et une transpiration abondante ? ils ont cependant échoué presque constamment , et la même observation s’étend à toutes les manières d’appliquer le calorique sur la surface tégumentairc. Aujourd'hui des succès , demain des revers , et souvent les uns et les autres à la fois dans une même salle d’hôpital, sans qu’on puisse rattacher cette différence à une loi pathologique.
Nous n’avons point assez essayé l’emploi du charbon animal, pour nous faire une opinion positive sur son degré d’efficacité.
On se tromperailfort,ell’on nous aurait mal compris, sil’on tirait de ces remarques sur la vanité despromesses de la thérapeutique , cette conséquence que tous les cholériques doivent nécessairement mourir. Plusieurs
échappent, même pendant la saison de progression du choléra ; beaucoup parviennent à la convalescence et se rétablissent parfaitement dans la saison de décroissance. Nous n’établirons qu’un fait , c’est l’impossibilité où se trouve maintenant la médecine , quand un choléra grave a guéri , de dire pourquoi le malade n’est pas mort , et celle d’en faire honneur à une méthode quelconque.
Le traitement dontl’usage nous a paru coïncider avec le plus grand nombre de succès consistait dans l’emploi simultané des moyens suivans: 1° boissons à la glace, introduction dans la bouche de petits morceaux de glace, aspersions d’eau froide , bains froids 5 2° lavemens salins et froids ainsi composés : hydrochlorate de soude , deux onces ; carbonate de soude , deux onces \ eau , deux onces: répétez (I)$ 3° frictions avec l’ammoniaque, l’huile camphrée, etc. , faites doucementsur les mollets , sur les cuisses et la région du cœur , avec la précaution importante de ne point ébranler le malade par de fortes secousses ; i° application sur l’épigastre de ventouses scarifiées largement : répétez ; 5° administration à l’intérieur, quandlesvomissemens et les évacuations alvines se succédaient avec une grande fréquence , de pilules composées chacune d’un grain de nitrate de bismuth, et d’un quart de grain d’extrait de belladone. Ce dernier
(1) M. Sue se trouvait très-bien , à Marseille, de l’emploi d’un lavement composé d’une demi-once à une once de sulfate de soude, et d’un demi-gros à un gros de chlorure de sodium.
Le chlorure de sodium pur, par absorption pulmonaire , c’est-àdire , inspiré à une température de 50 à 55° Réaumur , et à la dose d’une ouce de chlorure de soude , versé par gros , toutes les minutes , a été conseillé récemment comme un moyen thérapeutique, mais tout le bien qn’on en a dit est encore à démontrer.
moyen nous a paru digne de confiance ; employé neuf fois consécutivement à l’ambulance de la rue Turenne, il n’échoua jamais.
Telles ont été les bases du traitement que j’ai suivi ; j’insistais suivant les cas, tantôt sur les ventouses, tantôt sur les frictions , tantôt sur les lavemens salins , et sur les révulsifs toujours , dès que la réaction commençait à poindre. Quand celle-ci s’était établie, la médecine reprenait son empire, et j’agissais suivant les indications. Ainsi à l’irritation gastro-intestinale, annoncée par de vives douleurs au bas ventre, la force et la dureté du pouls , la rougeur de la langue , j’opposais l’emploi énergique des sangsues sur l’abdomen , les boissons froides , et les gommeux à l’intérieur. Si le malade se plaignait d’une céphalalgie intense , et avait les capillaires sanguins du visage injectés , le pouls tendu , vibrant , la peau chaude et sèche , je prescrivais , pour combattre la congestion cérébrale , une ou plusieurs saignées de bras , une ou plusieurs applications de sangsues au cou , la révulsion faite énergiquement sur les jambes ou sur les pieds , l’eau de guimauve pour tisanne, et quelquefois de légers purgatifs. Les médications étaient réglées sur les symptômes que présentaient les malades pendant celte période de réaction , c’est tout ce qu’il est convenable d’en dire.
L’ambulance du boulevart Dugommier avait été fermée, faute de malades, quelques jours avant le départ de la commission lyonnaise j nous avons laissé vingtcinq convalescens dans celle de la rue Turenne , et ce chiffre n’est pas à beaucoup près celui de tous nos cholériques dont la santé s’est rétablie. On lira bientôt les observations d’hommes sortis très-bien portans de
nos salles , après nous avoir présenté les symptômes lesplus graves de la maladie asiatiqne , la cyanose , l’asphixie artérielle , les vomissemens de matière blanche, le retrait du tissu cellulaire des orbites , etc. , et cependant, malgré ces résultats, nous ne nous flattons pas d’avoir combattu avec succès un seul choléra grave. Nous n’avons pas guéri , mais nous avons vu des malades guérir ; aucun médecin ne nous paraît encore avoir été plus heureux que nous. •
Faut-il donc en conclure que la médecine est entièrement impuissante , pendant une épidémie de choléra ? Est-il toujours inutile d’appeler le médecin, et sa présence ne saurait-elle jamais apporter aucun bien aux malades? Je n’ai pas dit cela. Lorsque la maladie n’existe encore que dans ses préludes , quand elle s’annonce par ses avant-coureurs ordinaires , la diarrhée , la cholérine , les secours offerts par la médecine ont une grande action. Ils sont un préservatif du choléra presque certain et c’est déjà quelque chose. Telle indisposition grave, dont la maladie de l’Inde eût été la suite probable , guérit par l’action d’un traitement rationnel ; tout dépend donc de ces premiers instans. Mais plus lard encore, et quand l’épidémie est dans sa saison ascendante, le médecin peut rendre de grands services, en distinguant du choléra légitime les états pathologiques qui le simulent, en rassurant le moral des populations par son exemple et son dévoûment , en soulageant les malades , en tirant parti , dans l’intérêt de la guérison , de toutes les chances que la marche des symptômes peut présenter à une thérapeutique intelligente. Plus tard , quand l’épidémie entre dans sa saison de décroissance , et à toutes les phases de ce fléau , lorsque la réaction se pro-
nonce , il retrouve toute sa puissance et rencontre de fréquentes occasions d’être utile. Bien plus que tout autre , le médecin peut fournir d’utiles renseignemens à l’autorité 5 pendant l’imminence d’une épidémie de choléra asiatique , et contribuer à une bonne organisation des secours publics. Sa seule présence est une consolation pour le malade; l’agonisant, qui espère, ne se sent pas mourir.
Oui ; jusqu’à présent , on n’a pu trouver contre le choléra asiatique un médicament spécifique, une méthode de traitement rationnelle et heureuse dans la plupart des cas ; mais pourquoi déshériter l’avenir de cette découverte? Chaque station du choléra, dans les diverses contrées de l’Europe , fournit une ligne à son histoire ; qui sait le parti que nos successeurs pourront tirer un jour de toutes ces observations et de toutes ces idées maintenant éparpillées , quand ils auront pu les coordonner? Le choléra asiatique n’avait jamais été vu en Europe , il est pour nous une maladie née d’hier , nous ne l’étudions que depuis un espace de temps bien court , dix-huit années; celle épidémie n’est pas même terminée encore, elle poursuit sa marche en Italie , et voyagera peut-être encore long-temps avant de s’épuiser ; faut-il donc s’étonner beaucoup du peu de certitude de notre science sur sa nature et sur l’art de la guérir? Ce ne fut qu’un demi-siècle après son explosion en Europe , que la syphilis fut bien connue des médecins, et l’on attendit long-temps les lois del’administration du mercure ; qui ne sait combien de siècles se sont écoulés entre l’époque de l’apparition de la petitevérole , sous notre zone tempérée , et la découverte de la vaccine ? Continuons donc à observer, et espérons.