‹ Histoire du choléra asiatiqueChapitre 5 sur 17 · A MARSEILLE · texte numérisé non relu

A MARSEILLE

Je demandais à l’auteur d’un ouvrage très-bien raisonné et très-complet sur le eholéra-morbus (I) , pourquoi il n’a fait aucune mention du traitement de cette épidémie , par les procédés homœopathiques ; M. Dalmas me répondit qu’il s’était cru dispensé de le faire , tant il avait vu la doctrine d’Hahneman décrédilée en Allemagne , et son application à la guérison de la maladie de l’Inde , tombée dans un profond oubli . Quelques-uns de mes lecteurs penseront aussi peutêtre que j’aurais bien fait d’imiter la réserve de ce médecin 5 plusieurs raisons ne me l’ont pas permis.

Aucun des membres de la commission lyonnaise n’avait de préjugés contre l’homœopathie ; nous désirions tous la voir appliquée au traitement d’une maladie que les mét hodes ordinaires ne pouvaient combattre avec succès , et, appelés à Marseille, non pour nous borner à étudier l’épidémie , mais pour donner nos soins aux malades , il était de notre devoir d’essayer tout ce qui nous était présenté comme un moyen de guérison.

Je ne me ferai pas juge entre les médecins et les homœopathes , voici cependant une considération générale qui peut être appliquée à la question.

Il n’est pas de système en médecine , si déraisonnable qu’il soit, qui n’ait pour principe une idée progressive,

(1) Article choléra épidémique , du Dictionnaire de médecine , en vingt-cinq volumes , tome 7, Paris, 1854.

bonne en elle-même , mais devenue une source abondante d’erreurs , par la trop grande extension qu’on lui a fait prendre. Sous ce rapport , toute doctrine nouvelle est un pas en avant, et celle d’Hahneman ne fait certainement pas exception-, il ne s’agit que d’isoler des rêveries des homœopalhes la donnée neuve et féconde peut-être en bons résultats , sur laquelle repose l’homœopathie. Tout n’est pas déception et folie dans cette théorie , et elle 11e passera pas tout entière ; il en restera , entre autres vérités plus ou moins utiles , la démonstration du peu d’inconvéniens de nourrir d’alimens stimulans beaucoup de convalescens et quelques malades , ainsi que celle de l’action quelquefois réelle , quoiqu’on en dise , de certaines substances médicales données à très-petites doses. Nier absolument et dans tous les cas , tous les faits homœopathiques , ce n’est peut-être guères moins se placer en dehors du vrai que ne le font les illuminés les plus fervens de la doctrine, d’Hahneman , quand ils racontent leurs miracles à la crédulité de leur public (I).

(I) Le choléra faisait des victimes par milliers , à Toulon , à Marseille , à Coni ; il sévissait avec une effroyable intensité à Alger et à Gènes; comment les homœopathes , qui se donnent pour les patriarches de la nouvelle doctrine , ne se sont-ils pas rendus avec empressement, dans ces loyers d’infection, afin d’y faire l’application de ces principes dont ils promettaient tant de merveilles? Le sort des populations entières est dans leurs mains ; ils possèdent un traitement unique et infaillible du choléra épidémique , et quand il dépendrait d’eux d’arracher chaque jour à la mort une multitude de cholériques, ils se bornent à faire des brochures, des lettres dans les journaux politiques, et à couvrir les rues et les places publiques de leurs affiches! L’un d’eux répondait à cette observation , qu’il ne pouvait se dérober à la confiance de milliers de malades dont il était la consolation et l’espoir ; s’il eût rempli la mission que l’humanité et l’intérêt de sa doctrine lui imposaient , sa courte ab-

Le lendemain du jour de l’arrivée à Marseille de la commission lyonnaise, je me qiis en rapport avecl’homœopathe, qui représentait la doctrine nouvelle dans cette ville. Il me parla de ses succès, et offrit de me lire les observations qu'il avait recueillies. « J’écouterai « très-volontiers cette lecture , lui dis-je , mais permette tez-moi de vous demander si l’étal de la plupart, ou « de quelques-uns de vos malades , a été préalablement « constaté par d’autres médecins. Votre bonne foi ne « m’inspire aucun soupçon , mais il m’est permis de « vous considérer comme un homme prévenu , et vous « parlez d’ailleurs dans votre propre cause. Un fait, « en matière scientifique, n’a de valeur que lorsqu’il « a été constaté; il peut toujours être mis en question, « s’il n’a pour lui que l’autorité d’un témoignage. )> Aucun des cholériques de l’homœopathe n’avait été vu par des médecins. « Avez-vous , parmi vos cas de

sence eût été un malheur que les populations éplorées auraient eu, sans doute, le courage de supporter.

La conduite des homœopalhes du premier rang , en présence des épidémies du choléra , me rappelle involontairement celle de mon héroïque ami, le docteur Chervin , parcourant à ses frais, pendant dix ans et en face des plus grands dangers, le littoral de l’Amérique , pour examiner et décider la question si controversée , de la contagion de la fièvre jaune. Apprenait-il qu’une épidémie meurtrière venait d’éclater dans l’une des villes de l’Union , il se hâtait de s’y rendre , et se dévouait à l’observation des malades , sans se laisser détourner un instant de sa noble tâche , par aucune considération de sécurité ou d’intérêt personnel. Chervin n’a point hésité de faire à la démonstration d’une vérité scientifique le sacrifice de son patrimoine et de tout son avenir; il avait compté sur une riche moisson d’honneur, elle ne lui a pas manqué.

On annonce un congrès des homœopalhes à Paris; le seul lieu où ils pouvaient décemment se réunir , c’était Gênes ou Alger, c’était une ville frappée à un haut degré par le choléra épidémique.

<c guérison , lui demandai-je , quelques exemples de « choléra bleu, avec l’asphyxie artérielle, et lesvomis- « semens de matière blanche spéciale? » Huit ou dix, me répondit-on ; c’était bien peu pendant la durée de l’épidémie , oirle nombre des malades avait dépassé plusieurs milliers.

Deux homœopathes venus, l’un de Paris, l’autre de Lyon , s’étaient rendus en même temps que nous à Marseille , pour faire au choléra l’application de leur doctrine; cette démarche annonçait en eux le désir de connaître la vérité. Les observations dont on m’avait offert la lecture , ne pouvaient être admises comme élément de conviction au procès qui allait s’ouvrir , mais il était facile de recueillir des faits nouveaux. J’offris aux homœopathes de mettre une ambulance à leur disposition.

Refusée d’abord verbalement, ma proposition fut le lendemain acceptée par écrit ; il ne s’agissait plus que de s’entendre sur la nature des cas cholériques dont l’ambulance homœopathique devait se composer. Au moment où s’ouvrait ce débat , l’épidémie avait beaucoup perdu de sa force , et le chiffre des choléras légers ou avortés l’emportait , dans une grande proportion , sur celui des choléras graves , c’est-à-dire constitués de tous leurs élémens. Je me réservai le choix dés malades , on me refusa celte condition et les épreuves n’eurent point lieu. Quelques jours après , l’un des homœopathes demanda une ambulance à l’administration municipale , qui ne l’accorda point ; déjà les secours suffisaient, et chaque jour voyait décroître le nombre des cholériques.

Tel est l’exposé des relations qui ont eu lieu à Marseille, entre les médecins de la commission lyonnaise et les homœopathes. Ceux-ci se sont plaints de la clause formelle que j’avais formulée ; je voulais , ont-ils dit , leur imposer des malades choisis , c’est-à-dire dans un état désespéré.

11 faut bien exposer mes motifs ; je soumets leur appréciation au jugement des hommes impartiaux de toutes les doctrines, et à la conscience des homœopathes eux-mêmes.

De quoi s’agissait-il ? d’éprouver une doctrine et une méthode de traitement nouvelles ; de déterminer positivement leur degré d’action , et de les comparer , l’expérience faite , à d’autres doctrines, à d’autres méthodes de traitement. Il est évident qu’il n’aurait pas fallu choisir la saison de la décroissance du choléra pour le temps des épreuves , puisque alors les méthodes de traitement lqg plus diverses comptaient des succès dans une proportion à peu près égale. Que vingt malades soient confiés à un homœopathe pendant cette période de déclin de l’épidémie, il pourra fort bien en conduire seize à la convalescence, mais devra-t-il en conclure, dans une acception absolue , que l’homœopalhie guérit quatre cholériques sur cinq? non sans doute. En effet , au même temps où l’homœopalhe recueille ses observations, c’est-à-dire pendant la saison de décroissance, seize malades sur vingt guérissent aussi ailleurs par l’emploi des ventouses scarifiées, ou par celui des allusions froides. Alors les méthodes de traitement les plus variées obtiennent aussi des guérisons dans la proportion de quatre sur cinq ; les faits , dans celte circons-

lance donnée, ne prouvent donc rien ni pour les unes ni pour les autres.

Il est cependant possible encore de comparer; beaucoup de malades, pendanlla saison dedécroissance, sont encore dangereusement atteints et présentent ce choléra grave , c’est-à-dire , constitué de tous ses élémens , qui est si commun pendant la première saison. Ceux-là sont les seuls sujets possibles d’expériences ; pour eux en effet toutes les méthodes de traitement échouent. L’impuissance de la médecine ainsi présumée, la doctrine qui affecte la prétention de guérir a précisément le champ de bataille qu’elle attendait , et ne saurait en demander un autre. Les cholériques que je désignais à l’homœopathie n’étaient pas , comme l’ont dit les homœopathes , des mourans, des malades déjà traités sans succès par d’autres méthodes et arrivés à un étal désespéré; c’étaient des cholériques tels qu’ils sont presque tous avant la décroissance de l’épidémie, des malades au début de leur choléra, et qui, pour la plupart, devaient vivre douze heures et plus. Ainsi, en refusant de les accepter pour sujets d’épreuves, les homœopathes de Marseille déclaraient implicitement qu’ils n’osaient compter sur l’efficacité de leur méthode pendant la durée entière de la saison de progression de là maladie; c’était annihiler entièrement son action. Qu’au début du choléra épidémique dans une grande ville , des ambulances leur soient données sans choix parmi les malades , rien de plus juste ; alors, <*n effet, les conditions et les chances sont les mêmes pour toutes les méthodes de traitement . Mais au déclin du fléau épidémique, si l’homœopathie est admise à faire ses preuves dans un hôpital, sans distinction de cas , il ne peut lui être permis de se faire un titre

des résultats qu’elle aura obtenus , que sous la condition expresse d’enregistrer aussi ceux dont aura été suivi l’emploi des autres méthodes de traitement , à la même époque et pendant le même espace de temps , ce qu’elle se garderait bien de faire. Lorsque j’appelais les hornœopathes à faire l’application de leur doctrine sur des malades choisis , c’est-à-dire sur ces cholériques qu’on apportait encore dans mon ambulance, frappés du fléau à un haut degré d’intensité , on comptait un très grand nombre de guérisons dans les salles de MM. Cauvières et Pinel à l’ hôtel-dieu, et dans les miennes ; nous guérissions tous beaucoup alors. Quels malades pouvais-je donc confier aux essais de l’homœopathie? ceux-là seuls évidemment que je n’espérais pas pouvoir sauver , car je n’avais pas besoin d’elle pour les autres.

Les homœopathes de Marseille osèrent cependant aborder le traitement de deux cholériques, chez lesquels l’épidémie se présentait avec les graves symptômes qui la caractérisent à son début ; les deux malades moururent en très-peu d’heures. Comme je n’ai pas été témoin de ces faits, je les cite sans garantir autre chose que la mort des deux cholériques et leur traitement par l’homœopathie.

Il n’est pas venu à la connaissance des médecins de Marseille et à la mienne , qu’un seul cholérique cyanosé ait été guéri par la méthode homœopathique. Radicalement inactive pendant la saison de progression du fléau , c’est-à-dire précisément alors qu’elle est appelée à prouver sa supériorité par ses œuvres, elle n’a pas plus d’efficacité au déclin de l’épidémie contre le choléra grave , et, dans les cas de choléra léger ou incomplet elle ne

possède aucun avantage sur les méthodes ordinaires de traitement.

On a parlé très-souvent de ses prodiges dans des contrées que le choléra ravageait, à Toulon, par exemple ; mais dès qu’il était question de constater les faits , dès qu’on interrogeait des témoins, des hommes compétens, des médecins impartiaux, ce merveilleux disparaissait, et, de ces myriades de cas de succès, il ne restait pas une seule observation de guérison constatée dont rhomœppathie eût le droit de se prévaloir. Quand elle avait guéri, d’autres méthodes de traitement guérissaient aussi (I).

L’épidémie de Marseille présente un grand intérêt d’actualité ; ici le fait est patent , on ne peut l’éluder ; malades, médecins, témoins sont-là , et il n’est pas au pouvoir des homœopalhes de se soustraire à cette question : (c Guérissiez-vous à Marseille lorsque l’épidémie , parcourant sa période ascendante , enlevait chaque jour des centaines de victimes ? Ces succès si grands , dont parlent vos livres , les avez-vous obtenus , et ces magnifiques promesses, que vous faites sans cesse à un public incompétent pour vous juger, les avez-vous remplies? »

(1) Ces nombres prodigieux de guérisons prouvent au reste bien peu de chose , pour ceux qui connaissent le laisser-aller des homœopatbes, en matière de chiffres. Un de ces guérisseurs avait gravement affirmé, dans l’une de ses brochures-annonces, que, depuis quelques années, cinquante mille malades proclamaient les bienfaits del’homœopalhie(c’est à Bordeaux, je crois). Comme on lui faisait observer que cette quotité dépassait de beaucoup le nombre total des malades, pendant le temps qu’il désignait: « J'avais eu « d’abord l’intention de mettre vingt-cinq mille, répondit-il, mais, en conscience , ce n’eùt pas été assez. »

L'expérience a répondu non: Marseille entier peut attester l’impuissance radicale de rhomœopalhie (I).

Vivement contrariés par la trop grande évidence de ce fait, des homœopalhès , pour y échapper, changeaient la position de la question, et m’écrivaient en ces termes : « Vous proposez à l’application de notre rné- <c thode des malades choisis , des malades qui présente teront réunis ces graves symptômes : les crampes « violentes, les vomissemens de matière blanche, le

(t) Celle observation s’applique aux deux invasions du choléra. Des homœopatlies ont dit: « Mais pour qu’il nous eût été possibld de « guérir des cholériques, il aurait fallu en avoir, et vous vous étiez « emparé de tous ceux qui se présentaient dans les bureaux de « secours. » De courtes observations feront apprécier cette réponse. D’abord, l’un de ces guérisseurs exploitait fort librement Marseille , depuis dix mois ; s’il eût sauvé seulement deux malades bien décidément cholériques, son succès aurait eu le plus grand retentissement ; or, aucun médecin (nous en avons interrogé beaucoup) u’a entendu parler de ses cures. Mais quand même les membres de la commission de Ljon auraient eu la faculté d’intercepter toute communication entre les cholériques des bureaux de secours et les homœopalhès, (supposition inadmissible) , était-il aussi en leur pouvoir d’écarter de ces MM. la confiance des malades de la ville? Les journaux n’ont-ils pas été remplis de lettres , dans lesquelles l’un des nouveaux Esculapes annonçait au public, et son arrivée et l’infaillibilité de sa méthode? Persuadé qu’on ne réussit jamais mieux qu’en faisant soi-même ses qJTaires, celui des homœopatlies qui réside à Marseille, ne distribuait-il pas, de sa main , ses annonces dans la rue (il ne nous a point oubliés), et ne lisait-on pas en grosses lettres son adresse au bas de l’imprimé? Est-ce donc à nous que les deux délégués de rhomœopalhie, à Marseille, doivent s’en prendre du profond délaissement auquel une population , obstinée à ne les point écouter, les a condamnés?

Je regrette vivement d’être obligé , par la nécessité de la défense contre, des attaques peu décentes, de réfuter des allégations qui ne méritaient pas, peut-êtfe , l’honneur d’une mention dans un écrit grave: M. Dalmas avait raison.

« froid glacial des mains , l’asphyxie artérielle et la <( cyanose ; ne trouvez pas mauvais que nous refusions ; « ce sont des moribonds que vous nous présentez. « L’immense avantage de l’homceopalhie, c’est précisé- « ment de prévenir le développement de ces sinistres « phénomènes 5 elle guérit en arrêtant le mal dans sa u source. »

A la bonne heure , mais l’ensemble de ces symptômes , les crampes , les vomissemens de matières blanche , le froid glacial de la peau , l'asphyxie artérielle et la cyanose , c’est là précisément ce qu’on appelle le choléra , et il n’y a pas de cholériques sans ces phénomènes. On les voit se développer avec une effroyable célérité, en quelques heures, en une heure même , au début de l’épidémie \ alors , grand nombre d’individus deviennent bleus presque au moment même où ils sont frappés , et chez d’autres la chute du pouls est instantanée* Voici donc l’immense majorité des malades rejetée en dehors des conditions de succès du traitement homœopalique.

Veut-on dire que la méthode la plus sûre de prévenir le choléra c’est de guérir ces diarrhées dont il est si souvent précédé 5 d’accord , mais la médecine l’a proclamé cent fois avant l’homœqpathie , et elle dispose pour atteindre ce but de moyens d’une efficacité éprouvée.

Quelle conclusion faut-il déduire de ce qui précède ? la voici : « L’homœopathie a été complètement impuissante pendant l’épidémie de Marseille aux mois de juillet-août 1835, et les seuls malades cholériques qu’elle se soit alors chargée de guérir , *ce sont ceux qui 11’avaient pas le choléra.

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