DIVERS SYSTÈMES IMAGINÉS
post-scriptum, bien nécessaire en vérité : « Pourtant, dit-il, pour la commodité du fait, je ferai comme si elle tournait I »
— C'est assez joli! lit l’historien ... Pendant plus de cent ans la Sorbonne ne permit d’enseigner le mouvement de la Terre que comme une hypothèse commode, mais fausse !
— Et dire que la vérité passe toujours par de tels chemins avant d'être reconnue par les hommes, répliqua le professeur. Aujourd’hui chacun a reconnu que la vraie religion n'a en rien à s’inquiéter de ces formes, et l'observatoire de Rome est l’un des plus laborieux et des plus illustres de notre époque.
— Le système des tourbillons de Descartes a eu lui-même une variante au dix-huitième siècle, c’est de supposer que le Soleil, au lieu d’être immobile au centre du système, circulerait lui-même autour d’un centre, entraînant Mercure avec lui. Ce mouvement du Soleil était destiné à expliquer les variations de grandeur de son disque apparent vu de la Terre, et les variations' diurnes et annuelles de son mouvement, en laissant notre planète se mouvoir dans une orbite circulaire.
— Dans un ouvrage imprime en 1643, intitulé : Antonii Deusingii, de . vero sysiemaie mundi, que j’ai parcouru hier à la bibliothèque du château, dit le professeur, j’ai remarqué une figure dans laquelle la Terre centrale est entourée des planètes dans la disposition suivante : 1* la Lune; 2° le Soleil; 3° Venus; 4° Mercure; 5° Mars; 6“ Jupiter et 7" Saturne. L’auteur attribue ce système à une secte de pythagoriciens.
— Effectivement, on a encore reproduit cette exposition au dixseptième siècle, remarqua l’astronome.
— Sont-ce décidément là tous les systèmes astronomiques? demanda l'historien.
— Tous ceux qui ont eu cours dans la science. Mais si nous voulions faire l’histoire de toutes les suppositions isolées imaginées par les hommes, nous en aurions encore de toutes les couleurs à visiter. J’ai des ouvrages qui prétendent que le Soleil, la Lune et les étoiles n’existent pas, et ne sont que le reflet d’une immense lumière disséminée sous la Terre : il y a même une ligure explicative construite selon les règles de l'optique. J’en ai d’autres qui représentent
l’univers comme formé de trois étages horizontaux : l’enfer avec tous les damnés sous le plancher, enfermés dans la cave; le monde des humains au rez-de-chaussée ; le ciel éternel au premier. Il n’y a pas plus de vingt ans qu’on a publié, à Paris même, un livre destiné à prouver que le Soleil n’a qu’un mètre de diamètre, que Vénus est de la grosseur d’une orange, et que la Terre constitue à elle seule tout l’univers, etc., etc. Quoique ces fantaisies soient curieuses, ce serait perdre notre temps que de le passer à remuer tout cela.
Il y aurait aussi de singulières idées à relever dans les opinions enfantines des peuplades qui sont encore à l'état sauvage, et dont nos voyageurs modernes nous ont rapporté de curieux spécimens. Ici, ils placent la Terre sur des blocs de granit; là, sur des montagnes escarpées; plus loin, sur un océan indéfini. Ailleurs, ils supposent que la Lune décroissante sert à former des étoiles et que chaque mois elle ne se renouvelle que par un miracle. Longtemps les Indiens ont cru la Lune pleine d’ambroisie, et que les dieux y venant prendre leurs repas, faisaient diminuer sa lumière. La régularité du retour des phases annonçait que la provision était soigneusement renouvelée et que les dieux avaient un appétit fort réglé.
— Les Brahmes plaçaient la Terre au centre de l’univers, dit le capitaine. Ils imaginaient sept mondes ; ce sont les planètes, entre lesquelles la Terre, posée sur une montagne d'or, occupait le lieu principal. Ils pensaient que les étoiles se meuvent et les nommaient poissons, parce qu’elles nageaient dans l’éther comme les poissons dans les eaux. Cette idée, qui, sans doute, n’est qu’une figure, est plus juste et plus philosophique que celle des anciens Grecs, de les attacher comme des clous à la calotte sphérique «t solide du ciel. Ajoutons qu’ils comptaient neuf planètes, savoir, les sept que nous connaissons et deux dragons invisibles qui seraient la cause des éclipses. Ces phénomènes arrivant en différents points de l'écliptique, ils avaient imaginé ces dragons errant comme des planètes.
Quant à l’ordre des planètes, le plus curieux est qu’ils plaçaient la Lune plus loin que le Soleil. Cette inconséquence est extraordinaire et unique dans l’histoire de l’astronomie. I’eut-ôtre est-ce parce que la lumière de notre satellite est sans chaleur qu’ils le jugaient plus éloigné que le Soleil qui les brûle. L’opinion de ces prêtres est en-
LES PLANÈTES
core la même aujourd’hui. Un Brahme de Tanjaor, se trouvant en prison avec un de nos missionnaires, dit Souciet, eut de longues conférences avec lui. Il souffrait assez patiemment que le missionnaire réfutât l’idolâtrie, qu’il dit tout ce qu’il voulait contre les idoles et les dieux ; mais, quand il vit que le missionnaire prétendait que le Soleil fût plus éloigné de nous que la Lune, il se fâcha sérieusement, il ne voulut plus rien entendre.
— Je pourrais, dit l’historien, ajouter aux opinions précédentes que les Perses croyaient les étoiles plus prés que la Lune. Selon eux, la montagne de l’Alborac, la plus haute de la Terre, aurait mis huit cents ans à croître entièrement. En deux cents ans elle se serait élevée jusqu’au ciel des étoiles, en deux cents jusqu’au ciel de la Lune, en autant de temps jusqu’au ciel du Soleil ; enfin dans les deux cents dernières années, elle aurait atteint le ciel de la Lumière première.
Vers la même époque de l’antiquité persane, le Chaldéen Bérose a donné une explication originale des phases de la Lune et de ses éclipses. Selon lui, notre satellite, semblable à une balle à jouer, avait une moitié lumineuse et l’autre d’un bleu céleste qui se confondait avec la couleur du ciel. En tournant en un mois, il présentait toutes les [diases. Enfin, n’avons-nous pas vu que les Clialdéens supposaient la Terre creuse et semblable à un bateau? Peutêtre se servaient-ils simplement de cette image pour donner une idée de la manière dont ils imaginaient que la Terre était portée sur l’éther; de même que plusieurs des anciens donnaient au Soleil et à la Lune un vaisseau pour faire leur cours.
Enfin, tous les faux systèmes se sont évanouis au (lambeau de la vérité : le vrai système du monde est maintenant connu et adopté officiellement.
— Les révolutions précèdent toujours les gouvernements, interrompit le député; ce qui était romantique devient classique, le progrès individuel forme plus tard l’état officiel.
— Maintenant que nous avons passé en revue ces différents systèmes, demanda le professeur, ne pourrions-nous trouver l’explication des noms donnés aux planètes? Nous avons cherchéende précédentes soirées, l'origine des noms donnés aux étoiles et aux constellations; il ne serait pas dénué d'intérêt d’agir de même pour les planètes.
, — J’ai voulu m'occuper aussi de cette question, répondit l’astro-
nome. Les noms employés actuellement ne sont pas les plus anciens, et ne datent que do l’époque où les poètes ont associé la mythologie grecque à l’astronomie. Les premières désignations se rapportaient à l'aspect de ces astres errants ; mais chez tous les peuples il parait avoir existé à la fois deux ordres de dénominations.
Nous avons vu l’autre soir les étymologies des noms du Soleil, de la Lune et de la Terre.
Les premières dénominations grecques de» planètes furent relatives à leur degré de lumière. Saturne, peu visible, fut nommé Phénon, qui parait; Jupiter, Phaëton, le brûlant; Mars, Pyroïs, couleur de feu; Mercure, Stilbôn, l’étincelant; et Vénus, Phosphore et Lucifer, porte-lumière. Ils l’appelèrent encore Callistê, la plus belle. On en avait également fait l’étoile du soir et l’étoile du matin, à cause de sa situation spéciale. Combien de regards ne se sont-ils pas élevés vers elle pendant les douces heures du crépuscule?
— Les indigènes de l’Amérique septentrionale ont imaginé des dénominations à peu près semblables, dit le navigateur. Ils appellent le Soleil Ouentekka, il porte le jour; la Lune Asonlekka, elle porte la nuit; Vénus, Tcouentenhaovitha, elle annonce le jour. Ce nom caractérise parfaitement l’apparition de cet astre le matin, laquelle, comme on le voit, n’a pas échappé à l'attention de ces peuples sauvages.
Beckmann ( Uistory of inventions and discooeries) . établit qu’un procédé commun à tous les peuples de l'Orient, auxquels les Grecs et les Romains l’ont emprunté, consista à donner aux planètes, dès que leur mouvement propre fut reconnu, le nom des divinités révérées chez chaque peuple.
Jablonski ( Panthéon Egyptiorum. Proleg.) dit à ce sujet : « L’idée que chaque planète était la résidence d’un dieu ou qu’elles étaient les Dieux eux-mêmes a pris naissance dans l’usage constant que l’oa retrouve à l’origine chez toutes les nations d'adorer le Soleil en raison de son influence bienfaisante et nécessaire sur tous les corps terrestres. Cet usage en engendra naturellement un autre. Dans le cours du temps, lorsque les héros, les personnes qui avaient immortalisé leur nom par un grand service rendu à l’humanité, reçu-
LES PLANÈTES
rent les honneurs divins, it fut tout simple de fixer pour leurs demeures les corps célestes tels que la Lune et les planètes. »
— Sans doute, répliqua le professeur de philosophie, il est difficile de préciser en dehors de ces vues générales, quelles lois présidèrent à la distribution des divinités dans les planètes et pourquoi telle planète fut dédiée à tel dieu et non à tel autre. Il est toutefois naturel de penser que le premier des dieux a pris de droit la plus brillante des planètes -.Jupiter; — que la blonde et sympathique l'enni s’est laissé bercer par l’étoile du soir; — que Stars, dieu de la guerre et du carnage, a été assimilé à la rouge planète que vous connaissez; — que Saturne, ou Kronos, le dieu du temps, a personnifié le cours le plus lent de la plus lointaine planète connue, dont le cercle embrasse tous les autres; — le dieu des voleurs et du commerce, Mercure aux talons ailés, a été placé dans ce petit astre qui ne se montre que le soir, « entre chien et loup, » et ne se laisse jamais saisir dans son éternel jeu de cache-cache avec nous. Quant aux noms mythologiques du Soleil et de la Lune, le brillant Apollon ne pouvait avoir sa place que sur le trône de l'astre radieux ; Diane au croissant d’argent est la virginale chasseresse des cieux (le berger Endymion n’est venu que plus tard), et Phœbé est la pâle et blanche sœur du brillant Pliœbus.
Toutes ces planètes, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne, sont connues dès les origines même de l'histoire du ciel, comme nous l’avons vu.
Il nous reste encore deux planètes, non connues des anciens; mais c'est à notre astronome que nous devons laisser le soin de nous expliquer leur appellation.
— Oh I rien n’est si simple, repartit celui-ci. Uranus a été découvert par William Herschel dans la soirée du 13 mars 1781, et fut d'abord prise pour une comète. Herschel proposa d’abord de l’appeler Georgium Sidus, par reconnaissance pour Georges III d’Angleterre. Lalande demanda qu’elle fût désignée sous le nom de l’astronome qui l’avait découverte, et en effet, on l’appela très-longtemps Herschel. On proposa successivement les noms de Neptune, Astrée, Cybèle, Uranus, Ce fut ce dernier, présenté par Bode, qui prévalut, comme une réparation au plus ancien des dieux.
Enfin, la dernière planète connue du système, Neptune, a été observée et constatée dans le ciel pour la première fois le 23 septembre 1846, par l’astronome Galle, de Berlin. Elle occupait à peu près la place que les calculs de la mécanique céleste lui avaient assignée d’avance. Le nom de Neptune, qui n’avait pas prévalu pour la planète précédente, fut décerné à celle-ci presque à l’unanimité.
Pendant notre siècle, on a découvert une centaine de petites planètes, grandes comme des départements, entre Mars et Jupiter. On leur a donné différents noms tirés de la mythologie.
— Voilà, j'espère, dit la marquise, toute l’histoire des planètes. Cette soirée a peut-être été un peu longue et fatigante pour nos orateurs, mais enfin elle renferme beaucoup de choses, et il faut bien prendre le temps de parler. Cependant je me permettrai de demander encore à notre infatigable astronome ce que signifient les signes donnés à tous ces astres. Tenez, les voici, fit-elle. N’ont-ils pas un air cabalistique?
— Nullement. Commençons par Neptune : $ vous représente le
trident des mers ; , signe d’Uranus, est la première lettre du nom
d Herschel portée par un petit globe; p est la faux du temps ou de Saturne; V, est la foudre de Jupiter et rappelle la première lettre de Zeùs; d", est la lance de Mars avec son bouclier; 2 , le miroir de Vénus; ÿ, le caducée de Mercure; Q, le disque du Soleil; q, le croissant de la Lune. II est évident, si cette origine est bien fondée, que ces caractères viennent des Grecs, puisqu’ils naissent de leurs fables, et qu'ils sont dérivés des attributs de leurs dieux. Remarquons que les Chinois, de toute antiquité, ont désigné le Soleil par un petit cercle avec un point dans le milieu. Ce caractère hiéroglyphique est exactement le même que celui dont les anciens Grecs se sont servis, et dont nous faisons usage aujourd’hui.
Mes chers amis, continua l'astronome, je ne sais comment vous prier de me pardonner la longueur de cette dissertation. Onze heures ont tinté depuis longtemps déjà à la vieille tour du château, minuit approche, et les braves indigènes de Flamanville, qui déjà ont remarqué nos entrevues du soir, nos livres et le télescope énigmatique du chalet, vont décidément nous prendre pour des sorciers. Si la marquise n'était en bonne odeur, depuis qu’elle a fait cadeau à l’église