‹ Histoire du ciel (volume 2)Chapitre 141 sur 179 · MAPPEMONDES DES CATHÉDRALES · texte numérisé non relu

MAPPEMONDES DES CATHÉDRALES

de massue, et la légende nous dit : « Les coutumes des peuples de la Scythie intérieure ont quelque chose de farouche : ils habitent des cavernes, ils boivent le sang des morts en suçant leurs blessures ; le nombre de ceux qu’ils tuent est un titre -, n’avoir abattu aucun combattant est une honte. »

Près d’un fleuve qui se jette dans la mer Caspienne on lit : « Ce fleuve vient des lieux infernaux; il entre dans la mer, après être descendu de montagnes couvertes de bois, et c’est là, dit-on, que s’ouvre la bouche de l’enfer. »

Au midi de ce fleuve et au nord de 17/yrcante est représenté un monstre ayant le corps de l'homme, la tète, la queue et les pieds du taureau : c’est le minotaure. Plus loin, sont les montagnes de l’Arménie, et l’Arche de Noé figurée sur l’un des plateaux. On y remarque aussi un grand tigre au-dessus duquel on lit :

« Le Tigre, quand il voit que son petit lui a été ravi, poursuit le ravisseur d'une course précipitée ; mais celui-ci, se hâtant sur un cheval rapide, lui jette un miroir et se sauve.... »

On voit ailleurs la femme de Loth changée en statue de sel, le lynx dont la vue traverse les murs, le Léthon (Léthé), fleuve de l’enfer, ainsi nommé parce qu’il verse l’oubli à ceux qui boivent. » Etc., etc.

— Cette carte est sans contredit l’une des plus merveilleuses qui existent dans le monde entier I fit le député.

— Et je vous l’ai décrite tout au long, reprit l’historien, parce qu’elle nous offre le type de toutes les autres.

— Oui; l’impression la plus profonde qu’elle produit en nous, répliqua le professeur de philosophie, c'est de savoir qu'elle représente l’état des esprits à cette époque ténébreuse. Dieu 1 comment pouvait-on vivre en un tel temps?

— On n’y vivait pas, dit l’astronome, on y mourait de tristesse.

— A propos, fit la marquise, vous nous avez parlé du paradis céleste et du paradis terrestre, monsieur l’astronome ; mais vous ne nous avez pas dit d'où vient ce mot, vous qui faisiez l'autre soir tant d'étymologies.

— Du vieux persan, répondit-il, sans aucun doute à mon avis. Dans 1 le sens de jardin de plaisance ou simplement de jardin, ce mot est passé

vraisemblablement du persan dans l’hébreu Pardis, dans l’arabe Firdaus, dans le syriarque Pardiso, dans l’arménien Pariés. On-a voulu faire descendre le mot persan du sanscrit pradêsa ouparadésa, cercle, contrée, région étrangère. Cette étymologie peut sembler satisfaisante quant à la forme des mots, mais elle l’est moins pour le sens.

— Et Éden ?

— Éden, racine hébraïque, veut dire délices.

— Ce paradis, où cejardin de délices, ditle capitaine de frégate, est toujours situé au sommet de ces cartes du moyen âge et marque l’orient. C’est du reste de là que vient le mot orienter. Aujourd’hui, c’est le nord qui est en haut. Pourquoi avait-on alors ce système d’orientation?

— On obéissait à des idées religieuses, répondit le pasteur. Les allégories qu’on remarque dans certaines cartes ne laissent pas de doute à cet égard. On voit dans plusieurs mappemondes du douzième siècle le Soleil placé en haut de la carte et éclairant toute la Terre, idée qui a été sans doute inspirée au cartographe par ce passage de la Genèse : Et dixit Deus : fiant luminaria in firmamenlo cocli ut luceant super terrain, et par le psaume 103, au sujet du lieu du lever du Soleil : Ortus est sol, et congregali sunt.

Cette méthode d'orientation était l’expression des croyances religieuses qui se rattachent à la création du monde, et dont voici les principales : 1° Les cosmographes pensaient que le Paradis terrestre était signalé par les traditions sacrées comme situé aux extrémités orientales du continent habitable; 2» suivant un usage consacré, les églises chrétiennes sont bâties dans la direction ouest vers est, et la chaire à prêcher est tournée au sud; 3“ l’Afis était le premier des continents, selon la loi divine; elle avait été le berceau du christianisme et de Jésus- Christ; V enfin, suivant une idée à la fois mystique et réelle, c’est de l’Orient qu’est venue la lumière qui a éclairé le reste du monde.

Tel est le fond des idées générales qui présidèrent à l’ordonnance de ces mappemondes, images réduites du domaine donné par Dieu au genre humain. Les cartographes suivaient sans préoccupation scientifique une habitude de leur temps, ils tournaient en esprit et comme à leur insu leur œuvre vers la divinité .

SURNATURALISME ET HAGIOGRAPHIE. 363

— Durant cette époque, repartit l'historien, les hommes sont si absorbés dans le mysticisme religieux et l’esclavage politique, qu'à travers ce brouillard ils ne voient plus la terre. Dans le cloître, si après avoir disputé sur la Trinité on jette un regard vers notre monde obscur, on croit tantôt à Ptolémée et tantôt à Cosmas; on emprunte un mensonge à Élien et une illusion à Aristote; puis, tout retombe dans une fatale indifférence; bientôt l’homme du cloître n'apprendra plus même à lire les livres les plus simples de la religion, et il se croira dans une vaste tombe dont la trompette du jugement aura seule le pouvoir de briser la pierre.

Quel singulier temps! Tout se déforme, tout s'altère. Nous l’avons vu l’autre soir en parlant des constellations, et aussi à propos du système du monde. La réalité est éclipsée parla fiction, même sur la terre. Ainsi, l’histoire naturelle du huitième, du neuvième et du dixième siècle se réfugie chez les peintres bien plus que chez les savants; maîtres du monde temporel, tandis que les autres le sont du monde spirituel, ces pieux dessinateurs de manuscrits arrangent, corrigent, refont la nature!

Lorsque l’art byzantin, eut abandonné l'Europe, et que l'art chrétien se fut complètement formulé, on ne donna plus les images des animaux et des plantes qu’avec une prodigieuse altération; on en fit des espèces d’êtres fantastiques : l’aigle se transforme en la figure de la bannière germanique; le lion est devenu un être symbolique, etc. Voyez les animaux et les fleurs du blason et des enluminures.

Et les relations de voyage !

Savez-vous au douzième siècle, comment l’on se rend en Chine? le rabbin Benjamin de Tudèle va nous le dire; quoique lui-même n’ait pas fait le voyage, ses autorités sont certaines, et vous serez satisfaits de son récit. « Pour aller aux extrémités de l’Orient, il faut quarante jours sur mer. Quelques-uns assurent que cette mer est un détroit sujet à de violentes tempêtes que la planète Orion y excite avec tant de furie, qu’il est impossible à aucun navigateur de les surmonter.... Les vaisseaux y demeurent si longtemps, que les hommes, ayant consommé leurs vivres, Unissent par y périr. » Eh bien ! voici comment les marins qui hantent ces mers échappent aux tempêtes et à la faim : ils embarquent des outres herméliuuc-

ment fermées ; il les gonflent de vent et, dans cet élat, elles reprennent la forme de l’animal dont la peau va servir de nacelle. Aju moment du péril, quand il n’y a plus nul espoir de salut, chaque aventureux matelot entre avec sa bonne épée dans cette embarcation. Jouet des flots qui l’emportent en mugissant, elle serait peut-être bientôt submergée; mais les aigles, les terribles griflbns qui planent incessamment au-dessus des vagues agitées, s’élancent sur cette proie que leur envoie la tempête, ils saisissent de leur serre puissante la nacelle du voyageur, bête égarée de quelque troupeau, ils l’enlèvent parmi les nuées, pour la déposer dans quelque vallée solitaire ou sur quelque montagne escarpée : c’est alors que le hardi matelot fait usage de son épée, et qu’il échappe à une mort certaine en abattant l’aigle terrible qui se préparait à le dévorer.

— Ces terreurs relatives aux mystérieuses limites de la terre, ditle professeur, nous rappellent Quinte-Curce. Cet historien rapporte que les Macédoniens qui accompagnèrent Alexandre le Grand en Asie, représentèrent à ce prince, lorsqu’ils entrèrent dans le pays des Oxydraques et des Maliens, qu’ils se croyaient au terme de toutes leurs épreuves; et lorsqu’ils virent qu’une nouvelle guerre leur restait à commencer contre les nations belliqueuses de l’Inde, iis furent frappés d’une crainte panique et tirent entendre des cris séditieux contre le roi. On les poussait contre des peuplades indomptées, et ieur sang allait couler pour ouvrir à leur roi une route vers l’Océan; entraînés par delà le cours des astres et du Soleil, ils allaient se perdre dans des pays dont la nature avait dérobé la vue aux yeux des humains; des brouillards, des ténèbres et une mer enveloppée dans une nuit perpétuelle; des abîmes remplis de monstres effrayants; des eaux immobiles qui attestaient l’épuisement de la nature mourante. Sénèque dit aussi, en parlant de l'Océan : Oteanus navigari non polesl. Confusa lux, alla caligine etinterceptus tenebris dies.

— Les laborieux docteurs du quatorzième siècle, reprit l’historien, nous dépeignent amplement et naïvement leur doctrine cosmographique. Représentons-nous avec notre savantbibliophile M. Ferdinand Denis, représentons-nous un docteur de cette époque, bien postérieure déjà à Abailard. 11 est chargé d’expliquer à ses nombreux et dévots auditeurs le monde tel qu’il est sorti de la pensée de Moise.

LES ÉTAPES DE LA COSMOGU APilIE. 365

et il faut avant tout faire concorder les révélations de la religion avec les vérités de la science : s’il est encore un peu incertain que le monde soit un globe, comme l’ont dit les stoïciens, ou un cylindre, comme le pensait Anaximène, ou un tambour, ainsi que c’était l'opinion de Leucippe, ou un vaste palet creusé par le milieu, comme l’avait annoncé Démocrite; s’il conserve avec Lactance de grands doutes sur les antipodes et sur la grandeur de la Terre, dont une lettre écrite de l’enfer par Dionysidore n’évaluait le demi-diamètre qu’à quarante raille stades ; il n'en a aucun sur la disposition des cieux, sur la manière dont sont rangés les chœurs d’anges, et sur ce que font les séraphins. Avant donc d’expliquer à ses flots d’audi» teurs ce qui se passe dans ce monde sublunaire, il dira ce qui se passe dans les cieux; et d'abord il fera voir à quelques-uns, dans une naïve pounraiciure, comment Dieu le Père nage dans un ciel de flammes, qu’épurent, du frémissement de leurs ailes, les archanges et les séraphins. 11 dira l’harmonieux mouvement des célestes phalanges, et les évolutions mystérieuses des intelligences entourant ) 'Éternel de leurs grands cercles colorés. Il n’hésitera pas un moment quand il faudra établir d’une manière positive comment sera fixée pour l’éternité la céleste hiérarchie. A voir comme il parle clairement, avec méthode, des trônes et des vertus, des .archanges et des dominations, il semble qu’il ait été plus d’une fois ébloui du reflet de leur nimbe doré, de l’azur brillant de leurs ailes, de leurs auréoles empourprées. Les célestes concerts, il les a entendus, et vous diriez, à l’extase de ses regards, que les sons divins en résonnent encore sur la terre. Il démêle dans les chœurs la psaltérion, la saquebuto, les sons éclatants du cornet redoublé, les sons plus doux du frestel, les retentissements de la naquaire, les voix prolongées de la vielle à roue.

Quand on arrive à la situation de la Terre dans le Ciel, notre vieux Scolastique nous enseigne que : La Terre, selon Aristote, est tant également pesée en soy-méme, qu’elle est tout au moyen lieu du monde, où elle est suspendueet tellement tenue, qu'elle ne se peut aulcuncment mouvoir n'en haut, n’en bas, comme estescript au l’saultier de David. »

Nous n’en finirions pas, du reste, mes chers amis, si nous voulions passer en revue tous les témoignages de cette cosmographie.

Les indications les plus singulières y sont inscrites, comme nous l’avons déjà vu. Le passage que je viens de vous citer est extrait d'un mauuscrit de la Bibliothèque nationale (Secrets naturiens). 11 y a aussi une mappemonde du quinzième siècle, appartenant au musée du cardinal Borgia, sur laquelle on lit entre autres légendes : « Babylonc, première monarchie du monde Babel où prirent naissance soixante-douze langues.

« Le mont d'Arménie, sur lequel est l’arche de Noé.

« Le Phénix, oiseau unique et le plus beau de l’univers, se brûle dans un feu d'aromates et renaît de sa cendre au bout de trois jours» « Ici des femmes velues, très-féroces et abominables. »

Tenez ! voici encore l’un des plus curieux documents géographiques de cette époque. C’est la mappemonde des Grandes Chroniques de Saint-Denis, qui est du quatorzième siècle, et nous en conserve les idées. Les capitales sont représentées par des édifices. La Méditerranée est un canal vertical qui va des colonnes d’HercuIe à Jérusalem ; la mer Caspienne y communique au nord et la mer Rouge au sud-est par le Nil....

— L’aspect de ces vieux ouvrages est toujours plein d’-intérét, fit remarquer l’astronome. Tantôt ce sont de risibles figures de vents à joues gonflées ; tantôt ces légers enfants d’Éole sont assis sur des outres qui versent leurs furieux fluides; ailleurs, ce sont des saints, des anges, Adam et Ève, ou d’autres personnes qui ornent les contours de ta carte; dans l’intérieur sont répandus à profusion des animaux, des arbres, des populations, des monuments, des tentes, des drapeaux, des monarques assis sur leur trône : idée qui serait ingénieuse sans doute, et qui donnerait utilement au lecteur la con naissance des richesses locales, de l’ethnographie, des formes de l’architecture et du gouvernement, si ces dessins n’étaient pas, hélas ! bien enfantins pour la plupart, et n’offraient des êtres fantastiques plutôt que des êtres réels.

La langue offre à peu près les mêmes bizarreries que les dessins : aucune régularité dans l’orlhographe des noms, qui sur une même carte sont écrits de dix façons différentes; c’est un mélange hétérogène de latin barbare, de roman ou vieux français, de catalan, d'italien, de castillan, de portugais!!!

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