‹ Histoire du ciel (volume 2)Chapitre 172 sur 179 · LES JOURS DE LA SEMAINE · texte numérisé non relu

LES JOURS DE LA SEMAINE

A quelle date doit-on commencer de compter les années ? De la création du monde, a-t-on répondu autrefois. Mais il faut avouer que sa détermination est assez difficile, et chez les Juifs mêmes, qui comptent ainsi, il n'y a pas moins de soixante-dix opinions différentes aussi vaines l’une que l’autre. Entre les diverses versions de la Bible, il y a plusieurs milliers d’années de différence. On a essayé d'y arriver par l’astrologie.

Suivant Bodin, Moïse assure que le premier mois de l’année était anciennement celui qui répond à notre mois de septembre.

« Le soleil était donc au signe de la Balance, lorsque le monde a commencé. Le même mois était aussi le premier de l’année chez les Égyptiens, et il est vraisemblable que Dieu ayant créé l’homme et tous les animaux en un âge parfait, leur a aussi donné les fruits mûrs et dans l’automne du pays où le paradis terrestre était situé. » Munster est même allé jusqu’à fixer le jour et l'heure de la création : « Ce fut, dit-il, un dimanche, à neuf heures du matin I »

Malgré tous ces beaux calculs, on n’a guère pu s’entendre sur l’ère de la création, et l’on a compté de l’origine des organisations politiques, — des olympiades, — de la fondation de Home, etc. Le mot ère, æra, vient, dit-on, des quatre initiales de la formule Ab Exordio Regni Augusti, <■ du commencement du règne d’Auguste. » Après avoir compté à partir de plusieurs origines différentes, l’Europe chrétienne a reçu pour point de départ la date de la naissance de Jésus-Christ, elle-même controversée du reste. Cette ère règne actuellement dans tous les pays chrétiens.

— Elle n’a pas été en usage, dit le pasteur, dès les origines du christianisme. Les chrétiens ont été, pendant plusieurs siècles, de la plus grande indifférence sur l'année où Jésus-Christ est venu au monde. Ce fut un moine vivant à Rome dans l’obscurité, vers l'an 580, originaire d'un pays si inconnu, qu’on l’a regardé comme Scythe, ce fut le moine Denys, surnommé Exiyuus, le Petit, qui, le premier, a essayé de trouver, par des calculs chronologiques, l’année de la naissance de Jésus-Christ.

L’ècc de Denys le Petit ne fut pas adoptée par ses contemporains. Deux siècles plus tard, Bède le Vénérable exhortait les chrétiens à

l’employer ; enfin l’usage en fut ordonné seulement par Charlemagne, en l’an 800.

— Parmi les peuples qui avaient, au moyen âge, adopté l’ère chrétienne, dit l’historien, les uns faisaient commencer l'année en mars, premier mois du calendrier de Romulus ; les autres en janvier, où s’ouvrait l’année de Numa ; d’autres au jour de la naissance du Christ, le 26 décembre; d’autres encore au 25 mars, jour de l'Incarnation ou de la Conception, etc., etc. En lisant les vieilles chroniques, et si l’on ne veut se perdre dans le chaos de leurs dates, il faut tenir compte de ces différences, ce qui n’est pas toujours facile, et se rappeler qu’il était aussi d’usage quelquefois d’ajouter les années écoulées entre l’Incarnation et la Passion

— La pratique de faire commencer l’année à Pâques, ajouta encore le pasteur, rendait les années inégales à ce point, par exemple, qu’on avait deux mois d’avril presque complets dans une année. Ainsi, par exemple, l'année 1347, qui avait commencé le 1" avril, ne s'était terminée qu’à la Pâque suivante, qui tomba le 20 avril. Cette année 1347 avait donc eu : deux 1" avril, deux jours nommés 2 avril, deux 3 avril..., deux 19 et deux 20 avril.

— Ce n’est que vers l’an 1500, et en Allemagne, dit l'hislorien, que l’habitude s’est établie de commencer l’année au l'r janvier. Un édit de Charles IX le prescrivit en France en 1563. Le même usage fut adopté en Angleterre pour commencer l'année 1752, et ce changement lit assez de bruit, parce qu’il réduisit de près d’un quart la longueur de l’année 1751. L’année 1751, comme les années précédentes, avait commencé en Angleterre le 25 mars. Elle aurait dù durer jusqu’au 25 mars suivant; mais dès le 1" janvier 1751, on compta 1752; l’année 1751 perdit ainsi son mois de janvier, son mois de février tout entiers, et les vingt-quatre premiers jours de mars. Ceci fait comprendre comment lord Chesterlield, le promoteur du bill, faillit devenir victime de la colère du peuple; pourquoi on le poursuivait "partout aux cris répétés de : liendtz-nous nos trois mois. Peu de personnes consentaient, même quand tout disait que c’était une simple apparence, â vieillir subitement de trois mois entiers....

Ainsi fut, en définitive, installé le calendrier dont nous nous servons maintenant.

SEIZIÈME SOIRÉE

l.A F I X DU MON DE

Cette soirée devait être la dernière de nos entretiens de Flamanville. Le lendemain, le député et l'historien devaient se remettre en voyage pour Saint-Brieiic, où se préparait un congrès archéologique. Par un singulier tour de conversation, on en était venu pendant le diner à s’occuper des prédictions relatives à la On du monde, et la soirée, qui se passa entièrement dans le grand salon du château, continua le même sujet d’entretien. Si nous voulons prendre celte causerie dès son origine, nous pourrions à peu près la rappeler dans les termes suivants.

— Mon cher historien, fit la marquise, vous m’aviez promis de nous offrir le choix des diverses prédictions faites sur la fin du monde ?

— Sans remonter au déluge, quoique ce soit peut-être le cas, reprit l'historien, nous pouvons nous reporter aux premiers siècles de l’Église, où la croyance à la fin du monde, dans un délai rapproché, était universellement répandue parmi les chrétiens. L’Apocalypse de saint Jean, les Actes des apôtres semblaient l’annoncer avant la fin de la génération. Puis on s'accorda à l’attendre pour l’an mil. Le moyen âge, ce temps de foi naïve et de crédulité superstitieuse, flotte tout entier sur la crainte de cette terrible catastrophe.

C'est aux approches de cette date redoutée que l’on trouve les plus fréquents et les plus pressants avertissements de cet ordre. Ainsi,

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par exemple, Bernard de Thuringe, vers 960, commença à annoncer publiquement que le monde allait finir, assurant que Dieu lui en avait fait la révélation. Il prit pour texte de ses prédications ces paroles énigmatiques de l’Apocalypse : « Au bout de mille ans, Satan sortira de sa prison et séduira les peuples qui sont aux quatre coins de la terre. Le livre de la vie sera ouvert ; la mer rendra ses morts; chacun sera jugé selon ses œuvres par Celui qui est assis sur un grand trône resplendissant, et il y aura un Ciel nouveau et une Terre nouvelle. » Il fixait le jour où l’Annonciation de la Vierge se rencontrerait avec le vendredi saint comme étant la fin du monde. Cette rencontre eut lieu en 992,... et il n’en résulta rien d’extraordinaire.

Pendant le dixième siècle, les chartes royales s’ouvraient par cette formule caractéristique : La fin du monde approchant....

En 1186, les astrologues effrayèrent l'Europe en annonçant une conjonction de toutes les planètes. Uigord, écrivain contemporain. dit dans la Vie de Philippe-Auguste : « Les astrologues d’Orient, juifs, sarrasins et même chrétiens, envoyèrent par tout l'univers des lettres où ils prédisaient avec assurance , pour le mois de septembre, de grandes tempêtes, tremblements de terre, mortalité sur le hommes, séditions et discordes, révolutions dans les royaumes, destruction de toutes choses. Mais, ajoute-t-il, l’événement ne tarda pas à démentir leurs prédictions. »

Quelques années ensuite, en 1198, on fit encore courir le bruit de la (in du monde, et cette fois ce n’était pas par des phénomènes célestes qu’elle devait arriver : on proclamait la naissance de l’anteclirist à Babylone, et par conséquent la destruction du genre humain.

Une liste curieuse à dresser serait celle de toutes les années auxquelles on a fait naître l’nntechrist; on les compterait par centaines, sans parler des dates fixées dans l’avenir, pour l’accomplissement de ce grand événement précurseur du dernier jour du monde.

Au commencement du quatorzième siècle, l’alchimiste Arnault de Villeneuve l'annonça pour 1335. Dans son traité De sigiHis, il applique l’inlluence des astres à l’alchimie, et expose les formules mystiques qui doivent conjurer les démons.

Saint Vincent Ferrier, fameux prédicateur espagnol, donne au

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monde autant d'années de durée qu'il y a de versets dans le Psautier, 2537 environ.

Le seizième siècle est peut-être l'époque où les prédictions sur la destruction du genre humain se sont produites le plus souvent. Voici, par exemple, une annonce enregistrée par Simon Goulart, dans son Thrisor d' histoires admirables.

« Le grand commandeur de Malte lit publier, l’an 1532, par toute l'Europe une apparition merveilleuse avenue en Assyrie. Environ le septième jour de mars, une femme nommée Rachiene mit au monde un beau fils qui avait les yeux étincelants et les dents luisantes. Au même instant qu’il naquit, le ciel et 1* terre furent estrangementesmeus; le soleil apparut luisant à minuit comme en plein midi, et en plein jour devint si ténébreux, que depuis le matin au soir, l’on ne vit goutte en tout ce pays-là. Puis après, il se monstra, mais d'autre figure que de çoustume, avec diverses estoiles nouvelles, errantes çà et là au ciel, sur la maison en laquelle nasquit cet enfant, outre quelques autres prodiges, tomba le feu du ciel, qui tua des personnes. Après l’éclipse de soleil, survint une horrible tempête en l’air; puis il tomba des perles du ciel. Le lendemain on vid voler un dragon enflammé partout ce climat. Une nouvelle montagne plus haute que nulle haute apparut , laquelle se fendit en deux parts, et au milieu d’icelle fut trouvée une colonne où étoit certaine écriture en grec, portant que la fin du monde approchoil, puis fut ouye une voix en l’air exhortant chacun à se préparer. »

N’étant pas encore arrivée cette année-là, elle fut ensuite prédite pour 1584, par Leovitius, fameux astrologue. Louis Guyon rapporte << que la frayeur fut grande; que les églises ne pouvaient pas contenir ceux qui y cherchaient un refuge; un grand nombre faisaient leur testament sans réfléchir que c’était une chose inutile si tout le monde devait périr. »

Un des plus fameux mathématiciens de l’Europe, nommé Stoffler, qui florissait au seizième siècle, et qui travailla longtemps à la réforme du calendrier proposée au concile de Constance, prédit un déluge universel pour 1524. Ce déluge devait arriver au mois de février, parce que Saturne , Jupiter et Mars se trouvèrent alors en conjonction dans le signe des Poissons. Tous les peuples de l’Eu-

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rope, de l’Asie et de l’Afrique qui entendirent parler de la prédiction furent consternés. On s’attendit au déluge, malgré l'arc-enciel. Plusieurs auteurs contemporains rapportent que les habitants des provinces maritimes de l’Allemagne s’empressaient de vendre à vil prix leurs terres à ceux qui avaient le plus d’argent et qui n’étaient pas si crédules qu’eux. Chacun se munissait d’un bateau comme d'une arche. Un docteur de Toulouse, nommé Auriol, fit faire surtout une grande arche pour lui, sa famille et ses amis ; on prit les mêmes précautions dans une grande partie de l'Italie. Enfin, le mois de février arriva, et il ne tomba pas une goutte d'eau. Jamais mois ne fut plus sec, et jamais les astrologues ne furent plus embarrassés. Cependant ils ne furent ni découragés, ni négligés pour cela, et Stoffler lui-même, en compagnie du célèbre Regiomontanus, prédit de nouveau pour l’année 1588 la fin du monde, ou tout au moins d’affreux événements qui devaient bouleverser la terre.

Nouvelle prédiction, nouvelle déception ; aucun événement extraordinaire ne signala l’année 1588. L’année 1572, cependant, avait offert un phénomène étrange, capable de justifier toutes les craintes. Une étoile inconnue s’était allumée subitement dans la constel" lation de Cassiopée, éclatante de lumière et visible même de jour. Et des astrologues avaient calculé que c’était l'étoile des Mages qui était de retour et annonçait la dernière venue de Jésus-Christ !

Le dix- septième et le dix-huitième siècle sont remplis de nouvelles prédictions , — très-variées du reste , — sur la fin du monde....

— Et notre siècle n’a rien à leur envier, fit le député. Ainsi j’ai un petit ouvrage sur les religions, imprimé en 1826, où le comte de Sallmard Montfort a parfaitement démontré que le monde n’avait plus à espérer que dix ans d’existence.

« Le monde, disait-il, se fait vieux, et il serait bientôt temps qu’il prît fin; aussi ne crois-je pas que l’époque d’un si terrible événement soit fort éloignée. Jacob, chef des douze tribus d’Israël, et. par conséquent, chef de l'ancienne Église, naquit l'an du monde 2168, c’est-à-dire 1836 ans avant Jésus-Christ. L’Église ancienne, figure de la nouvelle, a donc duré 1836 ans. Au moment où j'écris, nous

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sommes en 1826 ; par conséquent, puisque, d’après la parole de Dieu, la nouvelle Église doit durer jusqu’à la fin des siècles, si l’ancienne a vraiment été (comme il n’est pas douteux) le type de la nouvelle, il en résulte clairement que le monde n’a plus qu’environ dix ans à exister. »

— Madame de Krudner, reprit l'historien, cette femme emblématique de la Sainte-Alliance, l’amie de l'empereur Alexandre, elle aussi avait prophétisé la ruine de notre planète ; c’était pour le 13 janvier 1819.

Des années de fin du monde furent encore, on se le rappelle, 1832 et 1840. La première passera à la postérité grâce à la fameuse chanson de Déranger : Finissons- rn, le monde est assez vieux. — Quant a la seconde, elle a fait pendant longtemps l'objet de l’attente et de la crainte universelles; elle était marquée d'un signe fatal dans les traditions; elle était annoncée menaçante et terrible par une foule de prédictions. C’était le 6 janvier que legrand dénoûment de la comédie humaine devait avoir lieu. Beaucoup de gens avaient fait leurs préparatifs, s’étaient mis en règle et attendaient de pied ferme la date fatale. Mais nous avons déjà vu la plupart de ces prédictions en parlant des comètes.

— J’ai retrouvé l’autre jour au château, dit le comte, un ouvrage écrit en I8a0 par un ecclésiastique, Pierre-Louis, de Paris, dédié au pape Grégoire XVI. C’est un commentaire de l 'Apocalypse qui fixe la fin des siècles à l'année 1900. Voici par quels exemples il établit cette date.

« V Apocalypse dit que les Gentils occupèrent la cité sainte pendant quarante-deux mois. La cité sainte, c’est Jérusalem, prise par

Omar en ■. . 636

quarante-deux mois = 1260 jours, ou, par symbole : années. 1260

Total. ... 1896

« Daniel annonce l’arrivée de l’antechrist 2300 jours après l'établissement d'Artaxerxès sur le trône de Perse, en 400 avant J. C. 2300 — 400= 1900.

« Signes avant-coureurs déjà arrivés .

«lïn cheval blanc parait: dans Zacharie leschevaux sont emblèmes des empires. — Celui qui montait ce cheval tenait un arc. — C'est

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le Corse Napoléon. — Vous entendrez des guerres et des bruits de guerre. — line couronne lui a été donnée.

« llénoch et lvlic doivent revenir en ! 892.

« En 1896 les Israélites rentrent à Jérusalem. »

Enfin, d'après ce nouveau prophète, Jésus-Christ devrait apparaitre sur les nues l'an 1900, et le 11 avril!

— La plupart d'entre nous, dit le pasteur, pourraient de la sorte être témoins de ce tragique dénoûment. Je connaissais aussi cette prédiction, à laquelle on pourrait encore en ajouter d’autres qui, comme celle d'Orval, ont en vue les événements politiques, et annoncent que l’empire sera terminé par une république, à laquelle succédera Henri V après la mort du dernier pape. Mais ce n’est pas l'affaire de l’histoire du ciel.

— Si les prédictions de la date de la fin du monde sont des fantaisies, dit la marquise, nous savons néanmoins que la Terre finira un jour ou l’autre. La science fournit-elle une base d'opinion sur la manière dont cette intéressante destinée s’accomplira?

— Oh ! répondit l’astronome, notre planète n’aura guère que l’embarras du choix pour mourir. Et cet événement n'aura pas l’importance que nous imaginons.

Nul spectacle n’est plus éloquent que celui de l’agrandissement de l'idée de la nature dans l’âme de l'homme par les progrès de l’astronomie. Jadis nous nous croyions le centre de l'univers et le chef-d’œuvre de la création. Les étoiles de l’infini avaient pour destinée le rôle mesquin de briller sur nos têtes pendant les nuits transparentes. Le ciel avait été créé pour la terre. Le séjour éternel des élus était installé sur la voûte azurée supposée solide. Le commencement da la terre était le commencement du monde; la fin de notre humanité devait être la fin du monde.

En détrônant la terre de son antique royauté, Copernic et Galilée ne se doutaient point de l’immense révolution qu’ils opéraient par cela même dans les consciences, et de la métamorphose absolue que les siècles suivants allaient faire subir aux doctrines les plus vénérées. Au lieu de supposer maintenant que le monde a été créé en six jours, que les étoiles ont été allumées le quatrième, que les espèces animales sont apparues à l’ordre d’une baguette de fée;

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