ASTRONOMIE ET PHILOSOPHIE DES GAULOIS
point si digne de l’ambition de toute âme jalouse de se posséder elle-même, il quittait enfin le cercle d’Abred pour celui de Gwynfyd : l’heure de la récompense était enfin venue.
Démétrius, cité par Plutarque, raconte que les druides croyaient ces âmes d’élite tellement liées à notre cercle, qu’elles ne pouvaient en sortir sans en rompre l'équilibre. Cet écrivain rapporte que, se trouvant à la suite de l’empereur Claude, dans une des îles de la Grande-Bretagne, il y éclata tout à coup un ouragan terrible, et que les prêtres, seuls habitants de ces îles sacrées, expliquèrent aussitôt le phénomène, en assurant qu’un vide venait de se produire sur la Terre, par le départ de quelque âme considérable : « Les grands * hommes, tant qu’ils vivent, disait-il, sont comme des flambeaux dont la lumière est toute bienfaisante et ne cause jamais de mal à personne; mais quand ils viennent à s’éteindre, leur mort excite d ordinaire, ainsi que vous le voyez, des vents, des orages et des troubles dans l’air. »
— Voilà une singulière météorologie! fit le capitaine de frégate.
—Cette superstition n’étaitpas dépourvue d'une certaine majesté, répondit l’historien, et nous rappelle la légende suivant laquelle le monde serait entré dans les ténèbres au dernier soupir du Christ. C’est une image populaire de ce que pèsent les grandes âmes dans la balance de l’univers.
Le système palingénésique des Gaulois est complet en lui-même, et prend l’être à son origine, pour le conduire jusqu’au dernier cercle céleste. Au moment de sa création, comme le fait remarquer Henri Martin dans son commentaire, l’être n’a pas conscience de ces dons qu’il porte en lui à l’état latent. Q est créé au moindre degré de toute vie, dans Annwfn ( annoufen ), l’abîme ténébreux, le fond d’Abred. Là, enveloppé dans la Nature, soumis à la nécessité, il monte obscurément les degrés successifs de la matière inorganique, puis organisée. Sa conscience s'éveille enfin. Il est homme I « Trois choses sont primitivement contemporaines : l’homme, la liberté et la lumière. • Avant l’homme, il n’y avait dans la création que la fatalité des lois physiques : avec l’homme commence le grand combat de la liberté contre la nécessité, du bien contre le mal. Le bien et le mal
DEUXIÈME SOIRÉE
LES GAULOIS
s’offrent à l’homme en équilibre : » et l’homme peut, à sa volonté, s’attacher à l'une ou à l’autre alternative, »
Il peut paraître, au premier abord, que ce soit porter les choses à l’excès que d’attribuer aux druides la connaissance, non pas sans doute du vrai système du monde, mais de l’idée générale qui y conduit. Cependant, considérée de plus près, cette opinion ne laisse pas de prendre une certaine consistance. Si c’est aux druides que Pythagore avait emprunté le fond de sa théologie, comment ne serait-ce point à eux qu’il aurait emprunté aussi celui de son astronomie ? Pourquoi, s’il n’y a pas de difficulté à ce que le principe de la subordination de la terre ait pu sortir des méditations d’un esprit isolé, en trouverait-on à ce qu’il eût pris jour au sein d'une corporation de théologiens imbus des mêmes croyances que le philosophe sur la circulation de la vie, et appliqués, avec une assiduité séculaire, à l'étude des phénomènes célestes ? La Gaule, n’ayant pu, comme la Grèce, se bercer des erreurs mythologiques, était entraînée par là même à imaginer dans l’espace d’autres mondes du même genre que le nôtre.
Indépendamment de sa valeur intrinsèque, cet aperçu est appuyé de plus par le témoignage des historiens. Un détail singulier consigné par llécatée, à propos des usages religieux de la Grande-Bretagne, s’y adapte d’une manière frappante. Cet historien rapporte que la Lune, vue de cette île, paraît beaucoup plus grande que de partout ailleurs, et que l’on va même jusqu’à distinguer à sa surface, des montagnes comme sur la terre. Comment les druides avaient-ils réussi à faire une observation de ce genre? Peu importe qu’ils aient réellement vu les montagnes lunaires, ou qu’ils les aient seulement imaginées, tout ce qui compte ici, c’est qu’ils se soient persuadés que cet astre portait, comme la Terre, des montagnes et une surface de quelque ressemblance avec la nôtre. Plutarque, dans son traité De Facie in orbe Lunæ, nous dit que d’après les Gaulois et conformément à une idée qui s’est longtemps maintenue dans la science, la surface de la Lune serait parsemée de plusieurs Méditerranées, que le philosophe grec compare à la Caspienne et à la mer Rouge. On y avait également cru voir d’immenses abîmes, dont deux principaux que l’on supposait en communication avec l’hé-