ASTRONOMIE ET PHILOSOPHIE DES GAULOIS
misphère opposé à la Terre. Enfin, l’on se faisait des dimensions de cette contrée flottante, des idées tout à fait différentes de celles qui avaient cours chez les Grecs. « Sa grandeur et sa largeur, dit le voyageur mis en scène par l’écrivain, ne sont point telles que le disent les géomètres, mais de beaucoup supérieures. »
C’est par le même auteur, d'accord à cet égard avec tous les bardes, que nous savons aussi que cette terre céleste était considérée, par les théologiens de l'Occident, comme la résidence des âmes heureuses. Elles montaient et s'en rapprochaient à mesure que leur préparation était arrivée à son terme; mais dans l’agitation du tourbillon, beaucoup arrivaient au contact de l’astre, que l’astre ne recevait point encore. * La Lune en repousse un grand nombre et les rejette par ses fluctuations, au moment où ils la touchent déjà ; mais ceux qui ont meilleur succès s’y fixent d’une manière définitive, leur âme est comme la flamme, car s’élevant dans l'éther de la Lune, comme le feu s'élève de lui-même sur cette Terre, ils en reçoivent force et solidité de la même manière que le fer ardent quand on le plonge dans l’eau. *
— A s’en rapportera ce document, dit le pasteur, la Lune n’aurait été qu’un paradis intermédiaire. Les âmes auraient continué à s’y épurer sans doute, et, parvenues au degré convenable de spiritualité, elles en seraient sorties par une seconde mort pour s’élever, cette fois, vers le Soleil. C’est donc à l’astre radieux qu’auraient tendu finalement tous les êtres?
— Au sein de leurs forêts solitaires, sur leurs falaises, ici peutêtre, répondit l'historien, nos ancêtres en contemplant l’astre mélancolique des nuits, y voyaient de préférence leur paradis prochain. Plus on apercevait d’analogie entre la Lune et la Terre, plus les imaginations devaient s’y sentir à l’aise, tandis que dans le Soleil la nature se montre véritablement inabordable ; et la poésie, d’accord à cet égard avec nos instincts les plus naïfs, préférera toujours l’image d’un monde futur analogue au nôtre, où nous ayons encore nos paysages, nos bois, nos fontaines, nos brises et nos parfums. Voilà précisément ce que peignent les bardes. C’est toujours, au fond, de la nature terrestre qu’ils s’inspirent. Quel charme devait donner au ciel de la nuit une telle croyance ! La Lune était le lieu,
DEUXIÈME SOIRÉE
LES GAULOIS
et par là même le gage visible de l’immortalité. Aussi jouissait-elle de toutes les faveurs de la religion; on réglait l’ordre de toutes les fêtes d’après le sien, on recherchait sa présence dans les cérémonies, on invoquait, on aspirait ses rayons. Ce n’est pas sans raison que les druides avaient le croissant à la main.
L’astronomie et la théologie étant liées dans l’esprit des druides par de si intimes connexions, on comprend sans peine que les deux études aient été menées de front dans leurs collèges. A certains égards, on peut dire que les druides n’étaient que des astronomes; cette qualité n’avait pas moins frappé les anciens chez eux que chez les Chaldéens. L’observation des astres était une de leurs fonctions officielles. César nous apprend, sans entrer dans plus de développements, qu’ils enseignaient beaucoup de choses touchant la forme et la dimension de la Terre, la grandeur et les dispositions des diverses parties du Ciel , le mouvement des astres ; il y a là tous les problèmes essentiels de la géométrie céleste, et c’était déjà beaucoup que de les avoir posés. Que l’on réfléchisse seulement à ce que suppose de vrai savoir ce simple passage de Taliesin : « J’interrogerai les bardes, dit-il, dans son Chant du Monde, j’interrogerai les bardes, et pourquoi les bardes ne me répondraient-ils pas? Je leur demanderai ce qui soutient le monde, pour que, privé de support, le monde ne tombe pas ; et s'il tombe, quel est le chemin qu’il suit? — .Mais qui pourrait servir de support? Grand voyageur est le monde? Tandis qu’il glisse sans repos, il demeure tranquille dans sa voie; et combien la forme de cette voie est admirable, pour que le monde n’en sorte dans aucune direction 1 1 »
1. Ce magnifique passage du barde antique suffit pour attester que les données des druides sur les phénomènes matériels des deux n’étaient point inférieures à leurs conceptions des destinées de l’âme, et qu’ils avaient des vues scientifiques d’une tout autre portée que les Grecs alexandrins, que les Latins, disciples des Grecs, et que le moyen âge. Une anecdote du huitième siècle fournit une preuve de plus en faveur de la science druidique. Tout le monde sait que Yirgile, évêque de Snlzbourg, fut accusé d’hérésie par saint Boniface, auprès du pape Zacharie, pour avoir avancé qu’il existe des antipodes. Virgile était sorti de ces savants monastères d’Irlande, peuplés de bardes chrétiens, qui avaient conservé les traditions scientifiques du druidisme. Un personnage historique, qu’une tradition matériellement erronée fait disciple de Pythagore, Numa Pompilius, pourrait être relié avec plus de vraisemblance aux druides qu’à Pythagore, non plus sous le rapport scientifique, mais sous ie rapport religieux. A partir de Numa,