‹ Histoire du ciel (volume 2)Chapitre 32 sur 179 · TROISIÈME SOIRÉE · texte numérisé non relu

TROISIÈME SOIRÉE

ter aux discussions de notre âge et imposer le respect à l’assemblée vivante.

Lorsqu'on fut réuni autour de la table ronde, dont trois dragons forment le pied grimaçant, le comte plaça, sur la demande de l’astronome, plusieurs in-folios sur la table massive. C’étaient : VHistoire de l'Astronomie ancienne, de Bailly, cet homme savant, judicieux et sage, qui par le triste jeu des passions populaires, ne se vit à la tête du peuple de Paris que pour tomber, bientôt après, sur le parvis de l'échafaud; l'Exposition du système du monde, de Laplace, le Newton français; l'Origine des Cultes, de Dupuis; l’Astronomie indienne et chinoise, de Biot, et deux livres d’Arago et de Humboldt. On remarquait aussi la Bible des Aryas : le Rig-Véda.

Avec de tels maîtres et de tels amis, dit l’astronome, nous ne nous égarerons pas dans nos recherches. Ils ne s’accordent pas toujours, il est vrai, les uns les autres; mais, en examinant les questions sans idée préconçue, nous saurons sans doute faire, parmi ces ténèbres des origines, une lumière satisfaisante pour notre curiosité.

L’astronomie, ajoute-t-il en s’installant comme pour un discours de quelque longueur tandis que nous prenions place autour de la table, l’astronomie est la plus ancienne des sciences, et c’est elle qui remplit le rôle le plus important dans toute l’histoire de l’antiquité. A quel mortel privilégié doit-on sa création et son établissement? 11 semble que, dès le jour où les yeux d’un être terrestre furent animés par la pensée , la contemplation du Ciel s’imposa par son charme, par sa grandeur et aussi par son utilité. Elle est antérieure à la fondation des cités et des luxueuses capitales.

Tandis que les autres sciences ont pris naissance au milieu du tumulte des villes, la nôtre est née au sein des campagnes. C’est la science du repos, de la solitude et de la jouissance de soi-même. Des hommes troublés, agités par les passions, ne l’auraient pas devinée, ou l'auraient dédaignée comme inutile. Il lui fallait des hommes simples, dont l’âme libre, sans désirs, sans ambition, pût se livrer en silence à la douce contemplation des deux. Ces pasteurs nomades, en veillant sur leurs troupeaux, ont fondé celle de

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toutes les sciences que l’esprit humain devait un jour étendre davantage.

On peut dire que, dès que le Ciel a eu des témoins, il a eu des admirateurs. Si l’on accordait le titre d'inventeurs à ceux des hommes qui les premiers ont été frappés de ce spectacle, ils auraient tous le même droit, et l’astronomie serait aussi ancienne que l’homme lui-même. Le véritable inventeur de la science est celui qui, en découvrant la première vérité, a posé la base de nos connaissances astronomiques.

— Cet inventeur est-il unique? demanda le capitaine de frégate. La science, également antique chez différents peuples, a-t-elle plusieurs inventeurs?

— La question serait décidée, répondit l’historien, si l’on pouvait s’en rapporter aux traditions; chaque nation nomme ses premiers guides : Uranus et Atlas chez les Grecs primitifs; Fohi à la Chine; Thaut ou Mercure en Égypte; Zoroastre et Bélus-dans la Perse et dans la Babylonie.

— Ceci peut suffire à ceux qui ne cherchent que des noms, et qui, dans ces récits de la tradition nationale, veulent bien en croire la vanité sur sa parole, répliqua le navigateur.

— Sans avoir approfondi l’histoire des sciences, reprit l’astronome, on voit que leur lumière, née dans l’Orient, comme celle du Soleil, s’avance ainsi que cet astre vers l’Occident, et, dans une révolution très-lente, semble, comme lui, devoir faire le tour du monde. 11 est sans doute des connaissances premières et simples, qui ont pu s’offrir d’elles-mêmes et qu’on doit s’attendre à retrouver partout. Mais celles qui sont le fruit de la méditation, d’une observation longue et des moyens combinés des arts appliqués à la science, ne peuvent être établies que chez des nations anciennement policées, lesquelles, ayant existé longtemps sur la Terre, ont eu le temps nécessaire au développement de l’industrie humaine.

— Uranus, Atlas, Fohi, Thaut, Zoroastre, Belus, demanda la marquise, sont-ils les premiers astronomes? sont-ils, au moins, les plus anciens dont les noms nous soient parvenus, et à notre égard les véritables instituteurs de la science?

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— Mais, interrompit le capitaine, est-il certain même que ces hommes aient vraiment existé ?

— Nous sommes fort indécis sur l’identité historique des noms anciennement célébrés, répondit l’astronome; les actions et les ouvrages des premiers chercheurs sont enveloppés d’obscurité, tout est mêlé de fables dans la tradition, de sorte que l'on peut soutenir que ces personnages, ainsi que le plus grand nombre de ceux dont il est question dans la mythologie grecque, ne sont que des emblèmes.

— C’est ce que soutiennent entre autres, reprit l’historien, Pluche, Warburton, et quelques modernes dont les ouvrages sont remplis de recherches profondes et de vues ingénieuses.

— Les explications de Pluche, observa l’astronome, m'ont toujours paru si générales, que, par cette seule raison, je les juge suspectes. On est étonné de le voir marcher si librement dans les ténèbres des antiquités égyptiennes. Un ancien prêtre d'Hëliopolis, revenu exprès sur la Terre, ne nous guiderait pas plus facilement dans ce labyrinthe. On croit voir un homme qui, du haut d’une montagne, dessine pendant la nuit le paysage dont il est environné, et qui y place au hasard des plaines, des champs cultivés, des ruisseaux, des arbres et des maisons, parce qu’il sait que ces différents objets se rencontrent dans un paysage.

On doit respecter la tradition, sans l’adopter tout entière; elle grossit en roulant à travers les siècles, elle se charge et s'enveloppe de fables; mais toute enveloppe a un noyau qui lui sert d’attache, et ce noyau, c’est la vérité historique.

— Alors, vous admettez, reprit le capitaine, qu’Uranus, Atlas, Saturne et ses enfants sont des personnages réels ; leur existence vous parait vraisemblable, parce qu’elle est attestée par un certain nombre d’écrivains?

— Que tous ces noms soient historiques (comme on l’a supposé jusqu’à notre époque), c’est ce que je n’admets pas, reprit l’astronome; mais, symboliques ou historiques, ils représentent pour nous les origines de l'astronomie. Plusieurs, comme Uranus, sont certainement symboliques.

— C’est dans les temps obscurs, qui ont précédé les temps histori-

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ques de l'Égypte, que nous devons chercher l’époque mystérieuse où rêva le vieil Atlas dit l'historien. Les fables et les contradictions, que présente d’abord l’ancienne chronologie égyptienne, nous voilent ces origines que Bailly a cherché à ressusciter.

La difficulté de remonter à ces origines, continua-t-il, provient surtout de la diversité des révolutions, par lesquelles les hommes, les mêmes peuples, ont, à diflérentes époques, mesuré le temps : employant tantôt la révolution apparente du Soleil en 24 heures, tantôt celle de la Lune en un mois, tantôt la durée de la saison ou l’intervalle d’un solstice à l’autre, et donnant, à ces diflérentes révolutions, le même nom d’année, parce que ce mot signifiait primitivement révolution *. Les historiens, ou mal instruits ou peu soigneux de nous instruire, adoptant différentes manières de compter sans les spécifier, ont jeté la confusion dans la chronologie; et les modernes ont accusé tous les anciens peuples de vanité et de mensonge.

Par des computations et des comparaisons faites précisément sur différentes sortes d’années, Bailly est arrivé à découvrir que les chronologies de tous les anciens peuples peuvent être accordées, et place l’origine de l’astronomie pratique •< 1500 ans avant le déluge, de sorte qu’elle aurait aujourd’hui plus de 7000 ans d’existence. »

— Cette conclusion m’est d’autant plus suspecte, répliqua l’astronome, quelle est due à l’esprit systématique de l’auteur, qui tenait avant tout à établir l’existence de son peuple des Atlantes, et qui était fort heureux de trouver un prétexte à le rendre nécessaire à l’explication de l’origine commune apparente des sciences.

L’astronomie est plus ancienne que ces dates, dirai-je en renchérissant sur les conclusions de notre savant compatriote. Avant les observations assidues, il faut des connaissances astronomiques établies et cultivées. 11 est nécessaire d’avoir réfléchi sur le spectacle du Ciel, longtemps suivi les phénomènes du mouvement diurne, distingué les planètes et reconnu le mouvement qui leur est propre. Quoique ces remarques semblent se suivre assez naturellement dans

1. An nui signifie si évidemment cycle, révolution, cercle, quMnnu/ur, son diminutif, veut dire petit cercle. Ces deux mots ont le môme rapport entre eux que Circus et Cuculus.

l’ordre des idées, la nature des progrès de l’esprit humain sépare ces remarques par de longs intervalles. Les laboureurs, les bergers d’aujourd’hui sont eux-mêmes supérieurs aux premiers hommes ; que de temps ne faudrait-il pas pour qu’il se formât parmi eux un astronome qui tentât des observations, et des astronomes qui se succédassent? Mais combien n’a-tril pas fallu de siècles pour soupçonner seulement que le Soleil se mouvait d’occident en orient! Quand ce mouvement a été découvert, combien de siècles pour le mesurer? Que de difficultés, quand on pense que ces premiers hommes n’étaient aidés d’aucun instrument ; que ces peuples étaient nomades, les familles isolées, qu'il y avait peu de commerce pour les besoins, et par conséquent pour les idées; que les dépôts, les registres étaient des pierres, livres assez durables sans doute, mais qu’on n’emporte pas sous son bras dans les courses d’une vie errante!

La profonde obscurité qui voile d'un brouillard impénétrable les origines de l’humanité sur la Terre, continua l’astronome sur un ton quelque peu mélancolique, nous interdit sans doute la décou verte de l'explication absolue des premiers systèmes astronomiques, des figures imaginées dans le Ciel, des commencements de la science. Vivant aujourd’hui d’une tout autre vie, nous ne saurions juger par les mêmes raisons et sentir par les mêmes impressions. Savons-nous quelle était cette humanité primitive, essayant pour la première fois sur ce globe les forces de la pensée et les velléités de l’imagination?... Habitant la lisière des vastes forêts, dressant leurs tentes sur les rives des larges fleuves, subissant directement les influences de la nature, ignorant d’ailleurs et la forme de la Terre et l’état du Ciel, ils ne pouvaient que transporter à l’univers extérieur les impressions natives de leur âme, incorporer en des mots l’expression de leur pensée, personnifier l’orage, le vent, la pluie, les météores, les astres, et, s’enveloppant à leur insu d’une vie qui répondit à la leur, commencer l’histoire de l'astronomie par la représentation extérieure de leurs propres impressions.

C’est là, en effet, le premier système du monde, si l’on peut décorer de ce titre la première œuvre de l'imagination naissante. Nous le trouvons dans le plus ancien livre que la vieille antiquité nous ait légué, dans le Rig-Véda, dont les premiers hymnes remontent

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