L’ASTRONOMIE ET L’HISTOIRE
ou qui ne l’avait pas été précisément pour le temps où elle fut observée, coûta la vie à plusieurs astronomes. On félicitait les princes, lorsque les éclipses avaient été plus petites qu’on ne les avait annoncées ; c’était leur présager un règne heureux que de déclarer qu’il n’y aurait point d’éclipse totale de Soleil. Les exposer au danr ger des éclipses, sans les prévenir, devenait un crime de lèse-majesté.
Les sénateurs directeurs d’observatoires impériaux de l’époque, fit le député, devaient être d'assez plats courtisans.
— Comme de nos jours, répondit l’astronome ; ils étaient aussi payés pour cela , recevant la bastonnade lorsqu’ils déplaisaient ou lorsqu’ils se trompaient. Quant aux observations des anciennes éclipses, il est remarquable que, tandis qu’en Chaldée les éclipses de Soleil étaient négligées, au point que la mémoire d’aucune ne s’est conservée, en Chine, au contraire, on a tenu très-peu de compte des éclipses de Lune, pour s’occuper surtout des éclipses de Soleil qui étaient plus liées à la superstition.
Les éclipses, ajouta l'astronome, forment comme un trait d'union • entre l’astronomie et l'histoire des anciens peuples; elles servent, d’une part aux historiens, pour fixer la date d'un événement qui fut marqué par un de ces phénomènes, mais dont l’époque précise n’a pas été relatée, d’autre part aux astronomes, pour établir la solidité des observations des anciens.
Si l’histoire mentionne une éclipse totale de Soleil observée en un lieu déterminé de la Terre, sans indiquer la date de cette observation, la détermination de cette date pourra résulter de la connaissance précise que l’on possède maintenant des diverses particularités du mouvement de la Lune. Pour cela, remontant à l’époque à laquelle le phénomène observé se rapporte, on passe en revue successivement les diverses éclipses de Soleil qui ont dû se produire pendant un nombre d'années tel, que l'on soit certain qu’il comprenne l’année où l’éclipse dont il s’agit a été observée; en opérant ainsi, on trouve en général que, de toutes les éclipses, il n’y en a qu'une seule qui puisse s’identifier avec celle que l’histoire mentionne, parce que seule elle a pu être totale dans le lieu où l’observation a été faite. Dès lors on obtint non-seulement l’année, mais le jour et même l’heure de cette observation.
Citons-en deux exemples :
On lit dans Hérodote, liv. 1", § 74 : ■ Les Lydiens et les Mèdcs furent en guerre pendant cinq années consécutives. Or, comme la guerre se soutenait avec des chances égales des deux côtés, la sixième année, un jour que les armées étaient aux prises, il arriva qu’au milieu du combat le jour se changea subitement en nuit; Thalès de Milet avait prédit ce phénomène aux Ioniens, en indiquant précisément cette même année dans laquelle il eut lieu en effet. Les Lydiens et les Modes voyant que la nuit succédait subitement au jour, mirent fin au combat et ne s’occupèrent plus que du soin d’établir la paix entre eux. • L’éclipse dont il est ici question est connue sous le nom d 'éclipse de Thalès. Les différents auteurs qui en ont parlé lui assignent des dates très-diverses, depuis le 1" octobre 583 avant notre ère (Scaliger) jusqu’au 3 février 626 avant notre ère (Volney). Le directeur actuel de l'Observatoire royal d’Angleterre a récemment fixé cette éclipse au 28 mai de l’année 585 avant notre ère.
On lit encore dans Diodore de Sicile (liv. XX, § 5) le passage suivant relatif à une éclipse totale de Soleil, qui eut lieu pendant qu’Agathocle, fuyant du port de Syracuse où il était bloqué par les Carthaginois, se hâtait de gagner la côte d’Afrique : « Comme Agathocle était déjà enveloppé par l’ennemi, la nuit étant survenue, il s'échappa contre toute espérance. Le jour suivant, il se produisit une telle éclipse de Soleil, que l’on pouvait croire qu’il était tout à fait nuit, car les étoiles apparaissaient de toutes parts. De sorte que les soldats d’Agathocle , persuadés que les dieux leur présageaient quelque malheur, étaient dans la plus vive inquiétude sur l’avenir.» En étudiant les éclipses de Soleil qui ont eu lieu à l'époque d’Agathocle et dans le voisinage de Syracuse, je vois par le dernier travail de M. Delaunay qu’on a reconnu que l’éclipse dont il s’agit ici doit être fixée au 15 août de l’année 310 avant notre ère.
— Enfin I dit la marquise, messieurs les cosmologues, le thé refroidit, et je vois avec regret que malgré les différents jets de lumière projetés ce soir sur les origines mystérieuses de l’astronomie, nous allons nous séparer sans savoir bien au juste à quoi nous en tenir sur la date de sa fondation.