L'AUTRE MONDE
âmes des justes vont au delà de Tocéan, dans un lieu de repos et de délices où elles ne sont troublées par aucune incommodité, aucun dérangement des saisons. Celles des méchants, au contraire, sont reléguées dans des lieux exposés à toutes les injures de l'air, où elles souffrent des tourments éternels. Les Esséniens, ajoute le même auteur , ont sur les tourments à peu près les mêmes idées que les poètes grecs nous donnent de leur Tartare et du royaume de Pluton. La plupart des sectes gnostiques ne considèrent au contraire Tenfer que comme un lieu purgatoire où Tâme est purifiée par le feu. »
— Les premiirs chrétiens ont perpétué ces croyances, dit l'historien.
— Parce qu'elles sont vraies et indispensables à la notion de la justice placée dans la conscience humaine, répliqua le pasteur.
~ Oui , sans doute , si Ton se borne à la doctrine de l'indestructibilité des âmes et de leur progrès éternel par la transmigration, dit l'astronome.
—Hais, fit la marquise, à propos de ciel, d'enfer et de purgatoire, je m'étonne que vous ne nous parliez pas du Dante.
— Je comptais précisément vous en entretenir ce soir, répliqua le professeur de philosophie, car, tout récemment, j'ai eu l'occasion de relire ce chef-d'œuvre, dans la magniûque édition de notre célèbre ami Gustave Doré.
— C'est une admirable épopée ! fit le pasteur.
— Et Ton peut y trouver de curieuses révélations, ajouta l'historien.
— Même pour l'histoire de l'astronomie, répliqua lastronome.
— Et sans oublier la politique ! s'écria le député, car il y a encore aujourd'hui des Guelfes et des Gibelins, et Machiavel n'est pas mort.
— En effet, dit le professeur, la Divine Comédie est toute une épo* pée. C'est un tableau qui a résumé le moyen âge avant qu'il s'enfonçât dans les abîmes des temps écoulés. Quelque chose de lugubre enveloppe la fantastique apparition. Il y a là des cris désolés, des pleurs, d'indicibles mélancolies, et la' joie même est pleine de tris aesse ; on croirait assister à un lamentable service de pompes funè-
bres, entendre autour d'un cercueil les litanies des morts dans une vieille cathédrale en deuil. Et toutefois un souille de vie, dit Lamennais, le souffle qui doit renouveler sous une forme plus parfaite ce qui s'éteint, passe sous les voûtes et traverse les nefs de l'immense édifice, où Ton sent un secret tressaillement. Ce poëme est à la fois une tombe et un berceau : la tombe magnifique d'un monde qui s'en va, le berceau d'un monde près d'éclore ; un portique entre deux temples, le temple du passé et le temple de l'avenir. Le passé y dépose ses croyances, ses idées, sa science, comme les Ëgyptiens déposaient leurs rois et leurs dieux symboliques dans les sépulcres de Thèbes et de Memphis. L'avenir y apporte ses aspirations, ses germes enveloppés dans les langes d'une langue naissante et d'une splendide poésie : enfant mystérieux qui puise à deux mamelles le lait dont ses lèvres s'abreuvent, la tradition sacrée, la fiction profane, Moïse et saint Paul, Homère et Virgile. Le regard tourné vers la Grèce et Rome annonce les littérateurs et les philosophes indépendants, en même temps que la soif de lumière, Tardent désir de pénétrer le secret de l'univers, présagent Galilée. La nuit est encore sur la terre, mais les lueurs de l'aube commencent à poindre à l'horizon.
La théologie du Dante, strictement orthodoxe, comme on l'a qualifiée, c'est celle de saint Thomas et des autres docteurs.
La philosophie naturelle, à proprement parler, n'existait pas encore. En astronomie, Ptolémée régnait exclusivement, et, dans l'explication des phénomènes célestes, nul ne songeait ni n'eût osé songer à s'écarter de son système traditionnellement consacré.
Mais à l'astronomie se reliait tout un ordre d'idées à la fois philosophiques et théologiques, dont Tensemble constituait ce qu'aujourd'hui on appellerait la physique du monde, la science de la vie dans tous les êtres, de leur organisation, des causes desquelles dépendent les aptitudes, les inclinations et, en partie, les actes de l'homme, ses destinées individuelles, et les événements mêmes de l'histoire.
Voici cet univers théologique, astronomique et terrestre.Tout émane de Dieu , de la trine unité de soii être ; il a tout créé, et la création em* brasse deux ordres d'êtres : les êtres immatériels, les êtres corporels.