LE PURGATOIRE
leil offre à la fois toute la place nécessaire, un feu bien conduit, et une situation opposée au Ciel^ puisque l'empyrée est autour du système du Monde et le Soleil au centre.
— Mais nous voilà suffisamment renseignés sur l'histoire cosmographique de l'enfer, dit la marquise. N'a-t*on pas aussi voyagé en purgatoire — à part le poème du Dante ?
— Le voyage en purgatoire qui a eu le plus de succès, répondit l'historien, c'est certainement la célèbre légende irlandaise de saint Patrice. Elle révèle tout le sombre caractère de l'époque qui l'a engendrée, et pendant plusieurs siècles le pui^atoire de saint Patrice a été admis comme authentique.
— Eh bien ! je proposerais volontiers de clore notre soirée par cette légende, fit le député.
— Elle préparera du reste assez bien notre soirée de demain sur le moyen âge, répliqua l'astronome.
— Si la croyance au Purgatoire de saint Patrice fut en honneur jusqu'au temps de Colomb, elle remontait quatre cents ans plus loin, et elle précéda de près d'un siècle la composition du Dante dit l'historien.
Ce Purgatoire^ dont on peut voir l'entrée dans plus d'un manu scrit, était situé en Irlande, dans une des îles du lac de Derg. Un chevalier nommé Owen résolut de le visiter pour pénitence. Suivons
la chronique.
. D'abord il fait faire ses obsèques comme s'il était trépassé, puis il s'avance hardiment dans cette fosse profonde : il marche animé d'espoir et il entre dans les demi-ténèbres ; il marche encore, et ce crépuscule funèbre l'abandonne ; < et quant fust allé moult longuement en cette obscurité, si lui vint une petite dairté, aussi comme seroit le poinct du jour. > Il est arrivé dans la maison c bastie par moult artifice » : péristyle imposant d'un lieu de douleur et d'espérance, édifice merveilleux, semblable cependant « à un cloistre à moignes, » où il n'y a point de clarté, < se non comme il y a en ce monde es jours d'hiver vers les vespres. »
Le chevalier est dans une formidable attente.... Soudain il entend un bruit terrible, comme si l'univers « se feust esmeu, car il lui sembla certainement que si tous les gens et toutes les bestes de ce
Zkk XI« SOIRÉE. — LE MONDE DES PREMIERS CHRÉTIENS.
monde fussent ensemble et criassent chascun son cry, et toutes ensemble à une voix, ils ne feissent une greigneur noise. »
Alors commencent les épreuves, alors commencent les discours infernaux; les démons hurlent de joie et de fureur autour du chevalier : « Meschant malheureux, disent les uns, tu es venu cy pour souffrir. — Fuis, disent les autres, parce que tu nous as bien servy au temps passé; si tu veux croire notre conseil et tu t'en veuille aller arrière au monde, nous te ferons grant bonfcé et grant courtoi sie. »
Owen est jeté dans une terre noire ténébreuse, où les démons rampent comme de hideux serpents : un vent mystérieux, que Ton entend à peine, glisse sur cette fange, et il semble au chevalier qu'il en est percé comme du fer d'une lance. Bientôt les démons l'enlèvent: ils le mènent tout droit vers l'orient, où le soleil se lève, comme s'ils allaient vers les lieux où fmii l'univers. « Or, quand ils eurent tant longuement cheminé çà et là par diverses contrées, si le menèrent en plein champ, moult long et moult plain de douleurs et de chestivetés; il ne pouvoit voir nullement la fin de ce champ tant estoit long; là avoit hommes et femmes de divers âges, qui se glssûient tout nus trestous étendus à terre le ventre dessous, qui avoient des clous ardents fichiés parmi les mains et parmi les pies ; et y avoit un grant dragon tout ardans , qui se seoit sur eulx et leur fichoit les dens dedans la chair, et sembloit qu'ils lès voulsissent mangier ; de là grant angoisse que eulx souffroient : ils mordoient la terre telle deure estoit, et aulcune fois ils crloient, moult piteusement : Mercy î mercy I mais là n'y avoit qui pitié en eust ni mercy, car les diables couroient entr'culx et par dessus eulx qui les battoient moult cruellement. »
Les diables mènent le chevalier vers une maison de supplice, si large, si longue, qu'il ne peut en voir la fm. Cette maison, c'est la maison des bains semblables aux bains d'enfer, et les âmes baignées d'ignominie y sont amoncelées dans de larges cuves. « Or, estoit-il ainsi, que chacune de ces fosses estoit toute pleine de divers métaux tous bouillans, et là se plongeoient et baignoient moult gens de divers âges, dont les uns si estoient plongés par dessus les tètes, les autres estoient jusques aux sourcils, les autres estoient jusques