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LE PURGATOIRE

aux yeux, les autres jusques à la bouche. Or, est la vérité que trestous ces gens ensemble, si crioient & haulte voix et pleuroient moult angoisseusement. »

A peine ce lieu terrible est-il franchi, à peine le chevalier a-t-il dépassé dans son mystérieux voyage cette colonne de feu qui s'élève dans les ténèbres comme un phare, et qui luit si tristement entre Tespérance et le désespoir éternel, qu'un vaste et magnifique spectacle se déroule dans l'immensité souterraine.

Cette région lumineuse et parfumée, où Ton aperçoit tant d'archevêques, d'évéques, de moines de tous les ordres, c est le paradis terrestre; où l'homme ne sut pas demeurer; on l'annonce au chevalier, il ne peut en goûter longtemps les rapides délices ; c*est un séjour de transition, entre le purgatoire et le séjour du ciel, comme les lieux de ténèbres qu'il vient de traverser ont été creusés par la pensée du créateur entre le monde et l'enfer.

Malgré nos joies, disent les âmes, « nous nous en irons de cy » ; puis ils le menèrent dans une montagne; «si luy dirent qu'il regardast, etadonc ils lui demandèrent de quelle couleur le ciel lui sembloit de là où ils estoient, et il leur répondit qu'il estoit de couleur d*or ardant comme est dans la fournaise, et adonc lui ce dirent : « que tu vois c'est l'entrée du ciel et la porte du paradis. »

L'historien parlait encore, que de larges gouttes tombaient traçant des cercles ondulés sur le bassin et sur l'eau noire du fossé. Le ciel s'était assombri de plus en plus, et c*est à peine si Ton eût eu alors une clarté suffisante pour lire. Le comte et les « dames du lac » nous avaient rejoints.

— Le ciel n'est pas de couleur d'or ardent, fit le député en offrant son bras à la marquise, et je crois que nous ferons bien d'imiter le chevalier de saint Patrice à sa sortie du purgatoire, c'est-à-dire de rentrer au château.

De Tan mil à la découverte de rAmérique et à la connaissance du vrai système du monde. — Le Paradis terrestre. Surnaturalisme et hagiographie. Légendes et mystères. — Un monde fantastique. — Nouvelle création de l'univers par la théologie et le mysticisme. — Les voyageurs et les géographes. — Singulières cartes géographiques et cosmographiques. — Mappemondes des manuscrits enluminés. — Tendances mystiques et récits imaginaires des navigateurs et des pèlerins. —

(»Ëuvres de Christophe Colomb.

L'intempérie de cette journée nous ayant engagés à passer cette douzième soirée au grand salon du château, la marquise, qui n'avait pas oublié de faire chercher les cartes anciennes dont elle s'était souvenue la verlle, en avait trouvé plusieurs reléguées depuis un temps immémorial dans une armoire de l'orangerie. On retrouva précisément de curieux vélins antiques représentant en miniatore le monde du moyen âge, ainsi que les atlas spéciaux de Santarem et de Jomar.

Sur ces cartes caractéristiques , le paradis terrestre , dessiné et peint avec ses arbres verdoyants et ses fruits d'or à l'orient de la Terre plate, attirait tout d'abord les yeux de l'observateur , et l'on ne pouvait se défendre de l'idée que ces croyances sur l'Éden, la rédemption, Jérusalem, les limbes, le purgatoire et l'enfer, ont eu plus d'influence sur les ^cosmographes pendant plus de mille ans, que les voyages terrestres et les observations astronomiques.

— Restons, si vous le vouiez, dans le monde mystérieux qui nous a occupés hier soir, dit la marquise. C'est une grande nouveauté à

notre époque, et cela diffère des conversations ordinaires et de la science populaire. Nous étions, je crois, dans le purgatoire quand le ciel nous a fait signe de rentrer au château.

— Et nous sommes naturellement arrivés au paradis terrestre, dont nous avons déjà dit quelque chose hier, mais sur lequel nous n'avons pas encore insisté, répliqua Thistorien, Nous allons le reconnaître comme point essentiel sur la plupart des mappemondes si captivantes d'intérêt que nous avons sous les yeux.

— Puisque vous paraissez désireux de savoir ce que Ton a pu dire géographiquement et astronomiquement du Paradis terrestre, repartit le pasteur, je me permettrai de résumer ici le résultat des recherches auxquelles je me suis livré, il y a quelques années, sur ce bizarre sujet. A parler franchement, il serait long d'indiquer toutes les situations géographiques qui ont été assignées à ce lieu mystérieux depuis les temps judaïques jusqu'au dix-septième siècle. Un savant prélat, qui a marqué sa place parmi les écrivains élégants du siècle de Louis XIV, Daniel Huet, évêque d'Avranches, est peutêtre celui qui a le mieux éclairé cette question difficile, et il convient lui-même qu'avant de se former une opinion admissible, il s'est vu plus d'une fois sur le point de mettre de côté ce sujet de dissertation (que lui avait donné à traiter l'Académie française).

Son travail est de 1691 ; « Rien, dit-il, ne peut mieux faire connaître combien la situation du Paradis terrestre est peu connue, que la diversité des opinions de ceux qui l'ont recherchée. On l'a placé dans le troisième ciel, dans le quatrième, dans le ciel de la Lune, dans la Lune même, sur une montagne voisine du ciel de la Lune, dans la moyenne région de l'air, hors de la Terre, sur la Terre, sous la Terre, dans un lieu caché et éloigné des hommes. On Ta mis sous le pôle arctique, dans la Tartarie, à la place qu'occupe présentement la mer Caspienne. D'autres l'ont reculé à l'extrémité du midi, dans la Terre de Feu. Plusieurs l'ont placé dans le Levant ou sur les bords du Gange, ou dans l'île de Geylan, faisant même venir le nom des Indes du mot Éden, nom de la province où le Paradis était situé. On l'a mis dans la Chine, et même par-delà le Levant, dans un lieu inhabité ; d'autres, dans l'Amérique ; d'autres, en Afrique, sous l'équateur; d'autres, à l'Orient équinoxial.... »

En poursuivant cette épiscopale dissertation, on voit que Tévêque d'Avranches ne tarde pas à faire un choix au milieu de tant d*opinions diverses. Son avis est que la demeure du premier homme était située entre le Tigre et TEuphrate, en amont de l'endroit où ils se séparent avant de tomber dans le golfe Persique. Et, en ;basant cette donnée sur les plus vastes lectures, Huet n'hésite pas à dire que, de tous ses devanciers, c'est Calvin qui s'est le plus approché de l'opinion qu'il propose.

Un grand nombre d'auteurs, plus ou moins célèbres, s'étaient donné la mission de rechercher de même les vestiges de cet empla« cernent intéressant.

Raban Maur (neuvième siècle) assure que le paradis terrestre est h l'extrémité la plus orientale de la Terre. Il décrit l'arbre dévie, et ajoute qu'il ne fait ni froid ni chaud dans ce jardin ; d'immenses sources d'eau arrosent toute la forêt; le paradis est ceint par une muraille de feu, et ses quatre fleuves arrosent la Terre.

Jacques de Vitry fait venir le Physon du paradis terrestre. Il décrit aussi ce fortuné jardin, et comme tous les cosmographes du moyen âge, il le place dans la partie la plus orientale du monde, dans un endroit inaccessible et entouré d'une muraille de feu qui s'élève jusqu'au ciel.

Dati place aussi le paradis terrestre dans l'Asie, comme les cosmographes qui le précédèrent, et il fait venir le Nil de l'est.

Stenchus, bibliothécaire du Saint-Siège, qui vivait au seizième siècle, a passé des années sur ce problème, mais n*a rien trouvé.

Le ministre protestant et célèbre orientaliste Bochart a composé un traité sur ce sujet (1650); Thévenot a publié au dix-septième * siècle également une carte représentant' le pays des Lubiens « où plusieurs grands docteurs (dit-il) placent le paradis terrestre. »

On a encore sur ce sujet, par le P. Hardouin, un Nfmveau traUé svr la sUvation du paradis terrestre (la Haye, 1730).

Une Notice sur les quatre fleuves du paradis terrestre a été traduite de l'arménien par saint Martin et publiée dans le tome II de ses Mémoires sur V Arménie {PeLTiSy 1819); celte description parait avoir une origine grecque. Letronne a trouvé que c'était une traduction de saint Épiphane (cinquième siècle). La notice arménienne est donc

LE PARADIS TEURESTRE. 349

postérieure à cette époque. La description du cours du Jehon (le Nil) est assez curieuse. Lo géographe auteur de cette notice place le pays des Amazones auprès de la « terre inconnue, » d'où sortent, dit-il, le Tanaïs (le Don), le Pont et THellespont, et il ajoute « qu'ils se Jettent dans la mer immense qui est la source de toutes les mers et qui environne les quiire parties du monde. >

Ce cosmographe ajoute, d'après la même théorie^ que les qtuLtre fleuves du paradis environnent le monde, et rentrent de nouveau dans le sein de leur mère^ qui est la mer universelle*

Gervais et Robert de Saint-Marien d'Auxerre enseignaient que le paradis terrestre était sur le côté oriental du carré du monde ; Alaiq de risle ou de Lille, qui vécut aussi au treizième siècle, soutenait, dans son Anticlaudianus^ que la Terre était circulaire, et le jardin adamique à Test de TAsie !

Joinville, Tami de saint Louis, nous donne une idée curieuse de ses idées géographiques, lorsqu'à propos du paradis il assure que les grands fleuves du sud en sortent, et même les épiceries : « Ici (dit- il en parlant du Nil), il convient de parler du fleuve qui passe par le paîs d'Egypte et vient du paradis terrestre.... Quand celui fleuve entre en Egypte, il y a ^ens tous experts et accoutumés, comme vous diriez les pécheurs des rivières de ce pays-ci, qui, au soir, jettent leur reyz au fleuve et rivières, et, au matin, souvent y trouvent et prennent les épiceries qu'on vent en ces parties de par deçà (dans l'Europe) bien chièrement et au pois, comme canelle, gingembre, rubarbe, girofle, lignum, aloes, et plusieurs bonnes chouses. Et dit-on païs, que ces chouses-là viennent du paradis terrestre, et que le vent les abat des bonnes arbres qui sont en paradis terrestre.... ■

En parlant de la Tartarie, Joinville ajoute : «Et leur didrent les Tartarins, qui entre celle roche et autres roches qui étoit vers la fin du monde^ estoient enclos les peuples de Gog et Magog, qui dévoient venir en la fm du monde, avecques T Ante-Christ. »

Mais c'est dans les cartes du moyen âge qu'il faut voir ces détails I

Fra Mauro, cosmographe religieux du quinzième siècle, en donne, à l'orient d'une carte du monde, une représentation qui nous mon-

tre qu*à cette époque le « Jardin de délices » était devenu bien stérile. C'est une vaste plaine, dans laquelle on distingue Jéhovah et le premier couple humain. Un rempart crénelé l'environne. Les quatre fleuves en sortent en se bifurquant. Un ange se tient à la porte principale, que Ton n'atteint qu'après avoir traversé des montagnes arides.

La carte cosmographique de Gervais dédiée à Tempereur Othon IV montre au milieu de sa terre « carrée au milieu des mers > le beau jardin du paradis terrest;re. Adam et Eve paraissent se consulter. La mappemonde dressée par Anirêa Bianc3 au quinzième siècle

Le Paradis terrestre, selon des cosmographefl du quinzième siècle.

représente TËden, Adam et Eve et Tarbre de la vie. On voit à gauche, dans une presqu'île, les peuples réprouvés de Gog et Magog qui doivent accompagner FAntechrist à la fin du monde. Alexandre y est représenté, je ne sais trop pourquoi. La péninsule du paradis offre un édifice au-dessous duquel on lit : < Ospitius Macarii. > Hospice de Macaire.

Formalconi dit, à ce sujet, que près du paradis habitait un certain Macaire^ témoin de tout ce que l'auteur affirme, et, d'après l'indication de la carte de Bianco, sa cellule était aux portes du paradis.

Cette légende se rapporte aux pèlerins de Saint-Macaire, tradition répandue au retour des croisades, de ces trois moines grecs qui en-

treprirent un voyage pour découvrir le point où le ciel et la terre se touchent, savoir l'emplacement du paradis lerrestre.

La mappemonde du Rudimentum, vaste compilation publiée a Lubeck en 1475 par le dominicain Brocard, représente le Paradis terrestre environné de murailles ; mais il est moins stérile que dans la gravure précédente , comme vous pouvez le voir, car le voici :

Le .Paradis terrestre, Mon des cosmognphes do quinx[èiite siècle.

En l'année 1 503, comme Varttiema, l'aventureux Bolonais, se rendait aux grandes Indes en passant par la Palestine et la Syrie, on lui 6t voir la maison maudite qu'avait habitée Gain ; ce n'était pas loin du paradis terrestre. Maistre Gilius, le docte naturaliste, qui voyageait pour le compte de François I", eut la même satisfaction. La foi naïve de nos pères admettait sans la moindre hésitation ce genre d'archéologie.

— Et qni croirait, répliqua le navigateur, que Christophe Colomb lui-même espérait trouver le paradis terrestre en allant à la recherche du nouveau mondeî

— Ohl la chose serait curieuse, répliqua le professeur.

— Ce fameux paradis terrestre! fit le député.

— Sans doute, reprit le navigateur. Colomb allait sincèrement à la recherche du paradis terrestre, A son quatrième voyage, il croit en

352 DOUZIÈME SOIllÉE. — LE MONDE DU MOYEN AGE.

découvrir l'un des grands fleuves, il laisse errer ses espérances sur les brises embaumées qui viennent de ces belles forêts dont TOrènoque est bordé. Ce n'est que l'entrée du céleste séjour; s'il osait, cependant, si une crainte religieuse ne l'arrêtait pas, lui qui a tout risqué au milieu des éléments et des hommes, il parviendrait peut* être aux bornes célestes du monde, et, en marchant encore, ses yeux se baisseraient dans une humilité sainte devant les clartés de ces épées flamboyantes qu'agitaient deux séraphins au-dessus des portes de l'Éden.

Dans son troisième voyage, où il découvrit pour la première fois le continent américain, il fut persuadé, non pas seulement qu'il était arrivé à l'extrémité de l'Asie, mais encore qu'il ne pouvait pas être très-éloigné du paradis terrestre. L'Orénoque lui paraissait devoir être l'un des quatre grands fleuves qui, selon la tradition, descendaient du jardin habité par nos premiers parents. Voici comment il s'explique à ce sujet dans sa lettre aux monarques espagnols, datée d'Haïti (octobre 1498) : « Les saintes Écritures attestent que le Seigneur créa le paradis et y plaça l'arbre de la vie, et en fit sortir les quatre plus grands fleuves de l'univers, le Gange de l'Inde, le Tigre, l'Euphrate.... (s'éloignant des montagnes pour former la Mésopotamie et se terminer en Perse), et le Nil qui natt en Ethiopie et va à la mer d'Alexandre. Je ne trouve ni n'ai jamais trouvé dans les livres des Latins ou des Grecs quelque chose d'authentique sur le site de ce paradis terrestre : je ne vois rien de certain non plus dans les mappemondes. Quelques-uns le placèrent là où sont les sources du Nil, en Ethiopie ; mais les voyageurs qui ont parcouru ces terres n'ont trouvé, ni dans la douceur du climat, ni dans la hauteur du site vers le ciel, rien qui puisse faire présumer que le paradis ait été là, et que les eaux du déluge aient pu y parvenir pour le couvrir. Plusieurs païens ont disserté pour établir qu'il était dans les lies Fortunées, qui sont les Canaries.... Saint Isidore, Bède et Strabon, saint Ambroise, Scot et tous les théologiens judicieux, affirment d'un commun accord que le paradis est en Orient.... C'est de là que peut venir cette énorme quantité d'eaux, bien que leur cours soit extrêmement long; et ces eaux (du paradis) arrivent là où je suis, et y forment un lac. 11 y a de grands indices (du voisinage)

du paradis terrestre, car le site est entièrement conforme à l'opinion de ces saints et judicieux théologiens.... Le climat est d'une dou* ceur admirable. «

« Je crois que si je passais sous la ligne équinoxiale en arrivant à ce point le plus élevé dont j'ai parlé, je trouverais une température plus douce et de la diversité dans les étoiles et dans les eaux : non pas que je croie pour cela que le point où est la plus grande hauteur soit navigable , qu'il y ait même de l'eau, ni qu'on puisse s'élever jusque-là; mais parce que je suis convaincu que là est le paradis terrestre, où personne ne peut arriver, excepté par la vo* lonté de Dieu. »

Pour l'illustre navigateur, la Terre avait la forme d'une poire, et sa surface allait en s'élevant jusqu'à la région orientale, marquée par la queue du fruit. C'est là qu'il supposait pouvoir trouver le jardin où d'anciennes traditions imaginaient s'être accomplie la création directe d'un premier couple humain.

On ne saurait penser sans étonnement à tout ce qu'il y avait encore de ténèbres dans la science lorsque ce grand homme parut sur la scène du monde, ni à la rapidité avec laquelle toute cette obscurité et ce vague des idées se dissipèrent presque aussitôt après ses prodigieuses découvertes. A peine un demi-siècle s'était-il écoulé depuis sa mort, que toutes les fables géographiques du moyen âge n'excitaient plus que des sourires d'incrédulité, tandis que de son vivant Topinion universelle n'était guère plus avancée qu'au temps du fameux chevalier Jean de Mandeville, qui écrivait gravement ces lignes :

« Nul homme mortel ne pourrait aller ni approcher ce paradis. Par terre, nul n'y pourrait aller à cause des bétes sauvages qui sont aux déserts et à cause des montagnes et des rochers où nul ne ^ pourrait passer, et pour les lieux ténébreux qui y sont nombreux ; et par l'eau, nul n'y pourrait aller non plus; l'eau coule si raidement, elle vient à de si grandes ondées, que nulle nef ne pourrait naviguer à rencontre. Et l'eau est si rapide et mène si grand bruit et si grande tempête, que nul ne pourrait ouïr l'autre si haut qu'il pût parler. Et ainsi de grands seigneurs et de grande volonté ont essayé plusieurs fois d'aller par cette rivière vers Paradis, et en grande

compagnie. Mais jamais ils ne purent exploiter leur voie. Au contraire, plusieurs moururent de fatigue, en nageant contre les ondes de Teau. Et plusieurs autres devinrent aveugles; plusieurs devinrent sourds par le bruit de Teau , et plusieurs furent suffoqués et perdus dans les ondes. Si bien que nul homme mortel ne pourrait approcher, si ce n'est par la spéciale gr&ce de Dieu. En sorte que de celui Je ne sais plus ni dire, ni deviser. Et pour ce je m'en tairai enfin et je m'en retournerai à ce que j'ai vu. »

— C'est ce qu'il avait de mieux à faire I fît le député.

^ Mais, mon cher capitaine, dit le comte, vous paraissez vous imaginer que l'on ne croit plus à la réalité du paradis terrestre ; mais hier encore j'ai lu dans VAtîienœum de Londres, que le savant et infatigable Livingstone a déclaré tout récemment dans une lettre publique, à sir Uodrigues Murchison, que sa conviction est que le paradis terrestre est situé dans l'une des terres nouvelles découvertes par lui au centre de l'Afrique, aux sources du Nil.

— Comment? le savant voyageur conserve ces idées à notre époque?

— Mais certainement....

— Eh bien I répliqua le professeur de philosophie, je n'imaginais pas qu'on eût tant travaillé sur le paradis terrestre, pour n'aboutir qu'à ignorer le mystérieux berceau de notre race ; je suis fort heureux d'avoir entendu la dissertation de notre valeureux capitaine, parce qu'elle nous a fait revenir à des siècles bien curieux. Mais ne devions-nous pas parler ce soir des cartes cosmographiques du moyen âge ? Comment de telles traditions montraient-elles le séjour de la race d'Adam en cette vallée d'épreuves ?

— Je me préparais à vous entretenir à mon^ tour, répondit l'historien, en rassemblant les cartes principales de la géographie du moyen âge.

Nous avons vu hier deux petites mappemondes du dixième siècle, et je vous ai parlé (voyez p. 327) d'une carte typique curieuse de la même époque, conservée à la Bibliothèque de Turin. La voici. Comme vous le voyez, l'Océan entoure la Terre; la Méditerranée forme un canal vertical allant jusqu'au milieu de la carte, et se

GOSMOGRAPHIB ECCLÉSIASTIQUE.

terminanl en une espèce de croix dont la branche de droite est irréguliëre. Jérusalem est vers le centre, et la France au nord- ouest. Au sudy il y a un continent situé au delà d'un bras de TOcéan.

Dans une carte conservée au collège de Cambridge, Henri, chanoine de l'église Sainte-Marie de Mayence, adopte la forme dumonde d'Hérodote. Les quatre pointscardinauxs'y trouvent indiqués et l'orientation est celle de presque tous les monuments cartographiques du moyen

Mappemonde du dixième siècle, conservée à la Bibliothèque de Turin.

âge : l'orient en haut de la carte ; aux quatre points cardinaux sont quatre anges, un pied posé sur le disque de la terre; les couleurs de leurs vêtements sont symboliques. L'ange placé près de l'extrémité de la Terre boréale ou du nord de la Scythie signale du doigt les peuples enfermés dans le rempart de Gog et de Magog, gens immunda, comme dit la légende. Dans la main gauche, il tient un dé, pour indiquer sans doute que là furent enfermés les Juifs qui ont joué

Jésus-Christ aux dés; ses vêtements sont verts, son manteau est rouge ainsi que ses ailes. L'ange placé à gauche du Paradis a un manteau vert, des ailes vertes et des vêtements rouges. Dans la main gauche, il tient une espèce de palme, et, de la main droite, il semble, par un signe, indiquer le chemin du paradis terrestre. La position des deux autres anges, placés à l'occident du monde, est différente. Ils semblent occupés à barrer le passage au delà des colonnes (c'est-à-dire Fenlrée de YOcéan Atlantique). Tous les quatre ont des auréoles d'or. L'Océan environnant est peint en vert clair.

Je vous ai aussi parlé tout à l'heure, à propos du paradis terrestre, de la mappemonde d'Andréa Bianco. La voici également. L'Éden est en haut, à rOrient; les quatre fleuves en descendent; Paris est à l'opposé du Paradis. A gauche est le nord, la région du < froid sous l'étoile polaire. > .

— Quel curieux aspect offrent ces cartes I s'écria le capitaine. Evidemment ici les théories systématiques des géographes de l'antiquité se trouvent mêlées à celles des Pères de TËglise. Telles cartes placent dans la mer Rouge une légende sur le passage des Hébrçux ; telle autre place aux extrémités du monde connu le paradis terrestre , et Jérusalem au centre du monde. Les villes y sont figurées souvent par des édifices comme dans la table Théodosienne, mais sans aucun égard pour leurs positions respectives. Chaque ville y est représentée d'ordinaire avec deux tours , mais on reconnaît les principales à un petit mur qui se trouve entre les deux tours, sur lesquelles on a peint plusieurs fenêtres, ou à la grandeur des édi • Cces même. On y voit Saint-Jacques de ComposteUe^ en Galice, et Rome représentées par des édifices considérables; Nazareth, Troie, Antioche, Damas, Babylone et Ninive.

L'historien continua :

La mappemonde de la cathédrale d'Hereford, en Angleterre, dressée par Richard de Haldingham, est un des monuments remarquables de la géographie des derniers siècles du moyen âge, non-seulement par ses nombreuses légendes, mais aussi par sa dimension, car elle a plusieurs mètres carrés de superficie.

En haut de cette carte est représenté le Jugement dernier. Jésus- Christ, les bras élevés, tient dans ses mains un écriteau avec ces

COSMOGRAPHIE ECCLÉSIASTIQUE. 3i7

mots : ■ Ecce testimonium meum. > A sescàtés, deux anges portent dans leurs maios les instruments de la passion. Sur la droite, un autre ange embouche la trompette de laquelle sort un écrlteau av^c cette l^ende ; Levez si vendres vovs par.... Un ange amène par la main un évéque, derrière lequel est un roi suivi d'autres person nages; il les introduit par une porte formée de deux colonnes et qui parait servir d'entrée h un édifice. Ia Vierge* est agenouillée aux pieds de son fils. Derrière elle est

Uappemonde d'Andréa Bianco

une femme aussi à genoux et qui tient une couronne qu'elle semble prête à poî^er sur la tête de la mère du Christ; enfin, à côté de cette sainte femme, un ange agenouillé semhie appuyer l'intercession maternelle. La Vierge découvre son sein, et prononce les paroles d'un écriteau que soutient un ange à genoux en face d'elle : Yei i b' fiz mon piz de dtuiz laveie rhare preisin — Eks marne Unes dont Uit

de Virgin qui estes — Syes merci de tous si com nos mesmes déistes — A... em... ont servi kav^ sauveresse me feistes.

A gauche, un autre ange, embouchant également la trompette, en fait sortir les paroles suivantes, tracées sur un écriteau : Levés si ailes ail fu de enfer estable. Une porte, dessinée comme celle de l'entrée, représente probablement l'issue par laquelle ceux qui sont condamnés aux peines éternelles doivent sortir. En effet, on voit le diable traînant après lui dans Tenfer une foule d'humains liés à une corde qu'il tient à la main.

La carte proprement dite commence à sa partie supérieure, c'està-dire à l'Orient, par le paradis terrestre. C'est un cercle, au centre duquel on a dessiné l'arbre de la science du bien et du mal. Adam et Eve sont là, en compagnie du serpent tentateur. Les quatre fleuves légendaires sortent du pied de l'arbre, et on les retrouve plus bas, descendant à travers la carte. En dehors de TËden on voit représentée la fuite du premier couple et l'ange qui les chasse. A cet extrême orient est la région des géants à tête bestiale. On y voit aussi la première ville humaine, bâtie par Enoch. Plus bas, on remarque la Tour de Babel, Voici, du reste, les détails les plus curieux qui m'ont frappé dans cette vaste et curieuse carte.

Deux hommes, près du fleuve laxartes, sont assis sur une colline, occupés à manger, l'un une jambe humaine, l'autre un bras, ce que la légende explique ainsi : c Ici habitent les Essédons, dont la coutume est de chanter aux funérailles de leurs parents -, ils déchirent les cadavres avec les dents, et préparent des mets avec ces chairs mêlées à des viandes d'animaux. Selon leur opinion, il est plus honorable aux morts d'être ensevelis dans le corps de leurs proches que dans celui des vers. »

Plus bas, on remarque les dragons et les pygmées^ toujours à l'orient de l'Asie; et un peu plus loin, au milieu d'un paysage bizarre, le roi des Cyclopes,

Cette géographie extraordinaire nous montre dans l'Inde la < mantichora, qui a une triple rangée de dents, la face de l'homme, les yeux glauques , la couleur rouge du sang, le corps du lion et la queue du scorpion; sa voix est un sifflement. »

Au nord de Gange est représenté un homme à une seule jambe

Parsdia terreitr».

D sphinx. Le roi des Cjclopes. Blemmje. Lèvre parasol. MouucLa.

DETAILS DE LJl UAPFEHOnDS DE LA CATHÉORALS D'HEREFORD.

ombrageant sa tête avec son pied, ce qui est expliqué par la légende : « Dans rinde habitent les Monocles j qui n'ont qu'une jambe et vont cependant'd'une prodigieuse vitesse. Lorsqu'ils veulent se défendre de l'ardeur du soleil, ils se font de l'ombre avec la plante de leur pied qui est fort grand. »

Les Blemmyes ont la bouche et les yeux dans la poitrine. D'autres ont la bouche et les yeux sur les épaules. Les Parvini sont des Éthiopiens qui ont quatre yeux.

A Test de Syène est un homme assis, couvrant sa tête avec sa lèvre : < Peuple qui avec sa lèvre proéminente se met le visage à l'abri du soleil. >

Au-dessus est dessiné un petit soleil avec le mot Sol. Ensuite vient un animal à figure humaine, ayant les pieds d'un cheval, la tète et le bec d'un oiseau; il s'appuie sur un bâton : c'est un satyre, nous dit la légende. Les faunes, à moitié hommes et chevaux. Les cynocéphales, liommes à tête de chien, et les cynanthropes, chiens à tète humaine.

Le sphinx a les ailes de l'oiseau, l'extrémilé du serpent, la tête de la femme. Il est placé au milieu des Cordillères qui se rattachent à une grande chaîne de montagnes. On y voit enfin' le Monocéros^ animal terrible, et voyez la merveille : « Que l'on expose à ce Monoceros une jeune fille, celle ci, lorsque l'animal s'approche, découvre son sein ; le monstre, oubliant sa férocité; y pose sa tète, et, lorsqu'il est endormi, on le prend sans défense. >

Près du lac Méotide on voit un homme vêtu à l'orientale, coiffé d'un bonnet qui se termine en pointe et tenant par la bride un cheval dont le harnais est une peau humaine, ce qui est expliqué ainsi dans la légende latine : « Ici habitent les Grifes, hommes très-méchants, car entre autres crimes, ils vont jusqu'à se faire, avec la peau de leurs ennemis, des couvertures et des vêtements pour eux et leurs chevaux. »

Plus au midi est un grand oiseau, une autruche, selon la légende : « L'autruche a la tête de l'oie, le corps de la grue, . les pieds du veau. Elle mange le fer. »

Non loin des monts Riphées, deux hommes vêtus de longues tuniques et coiffés de bonnets ronds sont représentés dans l'attitude de gens qui combattent : l'un brandit une épée, l'autre une espèce

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