LES ÉCLIPSES
— Et il y en a encore une autre bien plus curieuse, ajouta encore l'astronome.
— Laquelle?
— Nous devions parler ce soir des éclipses. Eh bien....
— Eh bien !
— Il y ajustement ce soir une éclipse de lune.
— Oh 1 quelle chance, s'écria avec naïveté la fille du capitaine. A quelle heure?
— L'entrée de la Lune dans Tombre de l'atmosphère terrestre, c'est-à-dire dans la pénombre^ conmiencera à dix heures moins sept minutes à Paris, c'est-à-dire à dix heures moins vingt ici. L'entrée dans Vombre de la Terre aura lieu à onze heures moins huit minutes ici, le milieu de l'ellipse sera à minuit un quart.
— Alors nous avons le temps de causer d'ici là, fît la marquise. Mais quelle coïncidence! Le ciel est décidément avec nous.
— Cela tombe admirablement, s'écria le professeur de philosophie. Mais voyez, ajputa-t-il, ces belles étoiles. Je crois, certes, qu'elles semblent scintiller avec plus de feux encore qu*elles n'ont coutume d'en verser sur noà têtes. Là, à gauche, dans le ciel occidental, brillent le Bouvier, Hercule, la Couronne ; à notre zénith, le Cygne et la blanche étoile de la Lyre étincellent ; l'Aigle franchit le méridien ; en face de nous, les constellations circompolaires veillent autour de la muette étoile du pôle. Ce sont les astres mélancoliques de septembre qui prédominent ce soir.
— Ne trouvez-vous pas, dit sur un ton confidentiel la femme du capitaine au pasteur, ne trouvez-vous pas qu'en de telles heures, sous un ciel comme celui-ci, à côté de l'Océan aux mouvements éternels, on sent la supériorité de la pensée sur cette nature immense mais inconsciente. d'elle-même? Est-ce que nos âmes ne sont pas ici les reines de cette création? Est-ce que ce n'est pas pour l'homme que Dieu a préparé ces rivages, ces solitudes, ces spectacles ? Il y a des sensations qui ne se démontrent pas par le raisonnement. Ainsi, pour moi, je me sens vivre ici avec sérénité, et je sens que cette nature est en rapport avec moi par quelque lien invisible.
— C'est la réflexion qui bien souvent me domine moi-même, répondit le ministre. Nos âmes soi)t reliées à l'éternel principe par
des forces inconnues. Cette terre a été préparée pour Thomme. Le ciel nous voit et nous parle. Il s'agit de savoir Tinterpréter.
— Prenons garde! répliqua l'astronome, ne nous faisons pas plus grands que nous ne sommes. Sans doute des fortes inconnues régissenC nos pensées; mais il est si facile de tomber dans les erreurs de l'astrologie, que je crois plus prudent d'être fort réservé en ces conjectures.
— L'astrologie ! fît le député. Il y a longtemps que j'aspire à en connaître un peu l'histoire. Ce doit être un coup d'œil fort instructif que de revoir le singulier chapitre des illusions de l'humanité. J'avais précisément l'inteotion d'amener un soir la conversation sur Tinfluence historique des signes célestes. Ce ne sera pas, sans doute, le point de vue le moins intéressant de notre histoire du ciel.
— Il sera certainement fort curieux pour nous tous, répondit l'astronome, de causer un peu de l'influence des phénomènes astronomiques sur l'imagination humaine. Nous entreprendrons l'astrologie proprement dite dans notre prochaine soîrée.Bornons-nous aujourd'hui à feuilleter d'une main curieuse les annales de l'histoire; nous y reconnaîtrons par-ci par-là les traces des signes célestes. Comètes, éclipses, météores, étoiles nouvelles ont joué un rôle non inactif sur les destinées des empires. Les honunes se sont toujours cru le centre de l'Univers et le but des manifestations du Créateur dans la nature !
—Les éclipses y repartit le député, jouent un rôle naturel dans toutes les affaires d'État et se manifestent périodiquement dans la comédie politique. La diplomatie ne vit même, pour ainsi dire, que d'éclipsés. La franche lumière est tout à fait étrangère à ce monde-là.
— Monsieur l'interrupteur de la gauche, s'écria la marquise, vous ouvrez toujours le champ aux digressions. Revenons, s'il vous plaît, aux vraies éclipses de soleil et de lune.
— Oh ! ajouta le capitaine de frégate, l'histoire des éclipses nous offrirait un beau choix des opinions insensées des hommes! Les anciens secouraient la lune dans les éclipses par un bruit confus de toute sorte d'instruments : ce qui se pratique encore aujourd'hui en Perse et même en certaines provinces de Chine, où l'on s'imagine que la Lune combat alors contre un grand dragon, et que le bruit