NOSTRADAMUS
— Ah! c'est assez amusant, ût la marquise en riant aux éclats. Voilà, j'espère, une prédiction bien expliquée.
— En voici une autre, ajouta Thistorien, qui indique aussi clairement la mort de Henri II.
Bossu sera élu par le conseil,
Plus hideux monstre en terr^ n^aperçu,
Le coup voulant crèvera Toeil,
Le traître au roi pour fidèle reçu. .
C'est le bossu Montgommery, parce que monty la première syllabe de son nom, est synonyme de bosse; le conseil est la réunion des chevaliers du carrousel ; crèvera l'œil indiquait Toeil du roi crevé par la lance de Montgommery, et le traître au roi pour fidèle reçu, démontrait jusqu'à la dernière évidence que Montgommery avait tué le roi exprès, quoique l'on eût attribué à la maladresse ce qui était l'effet d'une déloyale préméditation.
Ces explications valent bien celles que Ton a données dans mainte et mainte circonstance, au fameux vers de la quatrième églogue de Virgile : magnus ab intégra seclorum nascitur ordo : un grand ordre naîtra dans le courant des siècles Des Pères de l'Église y virent la prédiction du christianisme; un jésuite borna la prédiction à Tordre fondé par saint Ignace de Loyola; sous l'Empire, il y eut encore mieux, s'il est possible : il se trouva un scrutateur des arcanes de l'antiquité qui déclara que le magnus ordo de Virgile ne pouvait être attribué à autre chose qu'à la fondation du grand ordre de la Légion d'honneur.
— J'ajouterai encore, fit l'historien, que les adeptes de Nostradamus sont allés jusqu'à mettre sur son compte des prophéties faites après coup.
Ainsi on ne trouve pas dans les premières éditions des centuries la prédiction qui annonce la mort de Cinq-Mars et de de Thou. Le prophète est à son aise comme le sont ceux qui prédisent après l'événement. Il dit :
Quand bonnet rouge par le mur passera, A. quarante onces on coupera la tête.
Et Thou mourra.
Le bonnet rovge signifie le cardinal de Richelieu ; le mur est
celui qu'il fit abattre pour se faire transporter malade dans son lit; quarante onces forment cinq marcs ou Cinq-Mars, et certes le calembour est joli pour un prophète. Quant à Tappellation de de Thou par son nom, c'était un peu trop montrer le bout de l'oreille ! On avait été jusqu'à tirer l'horoscope des villes d'après la date de leur fondation. Ainsi Luc <iauric publia à Venise, en 1552, ses carrés magiques, dans lesquels on voit la destinée de Constantinople, Rome, Florence, Venise, Perrare, Milan, etc.
Pendant que l'historien parlait, le comte tira de sa poche un petit in-douze.
« A propos d'astrologie, connaissez-vous cet opuscule ? dit-il à l'orateur.
— 1572 î s'écria l'astronome, l'année de la fameuse étoile nouvelle Voyons le titre : Prognostication touchant le mariage du très-honoré et très-aimé Henry , par la grâce de Dieu roi de Navarre^ et de très-illustre princesse Marguerite de France, calculée par maistre Bernard Abbatio^ docteur médecin et astrologue du très-chrestienroide Fraw^c. Voilà, j'espère, un vrai titre.
Oh I ajouta-t-il, c'est un très-curieux document, et il nous donnera un digne exemple du style astrologique. Écoutez un peu cette page :
Il s'agit de savoir si le mariage sera bon. Voici ce que raconte maître Abbatio : « Ayant en ma bibliothèque faictela figure du ciel, j'ay trouué que le seigneur de TAscêdant estoit joinct au seigneur de la septième maison, qui est pour la femme auec un trine aspect, et réception dont incotinent ay conclu selon l'opinion de Ptolémée, Haly, Zael, Messahala, et plusieurs autres souuerains astrologues, qu'ilz s*entrnymeront grandement tout le temps de leur vie. »
— Ils se sont toujours détestés, fit l'historien.
— Je continue, dit l'astronome. « Le serpent, deuant que froier auec la lamproie vomit et laisse son venin, et icelle à son appel sifflât, ol)éit, et vient vers luy. Quat à la longitude de vie, ay dressé vne aHtre figure et ay trouué que Jupiter et Vénus estoient ioinctz au soleil, auec fortification, et qu'ilz approcheront du siècle. »
—Henri IV est mort avant 60 ans, fit encore remarquer l'historien.
— « Notre bon roy de Nauarre aura de sa femme-Royne tressumptueuse et tresuertueuse, plusieurs enfans, attendu qu'après auoir adressé la figure céleste, j'ay trouué que TAscendant et son seigneur, ensemble la lune, le tout estoit ioinct au seigneur de la cinquième maison, dicte des enfans, lesquels seront assez de nombre, à cause de Jupiter, aussi de Vénus. »
— Ils n'ont pas eu d'enfants, s'écria le député.
— « Jupiter et Vénus, reprit l'astronome en continuant sa lecture, se sont trouués auoir domicile sur les signes aquatiques , et pour ce que r.es deux planètes ont été trouuez concordats au seigneur de l'ascendant, le tout démonstre que les enfans seront justes et bons et qui aymeront bien leurs pères et mères sans point leur faire aucun dommage, ou bien sans estre cause de leur destruction, comme est notoire de voir du fruict du noyer, lequel faîct batre, rompre et esbrancher son tige, duquel a eu sa naissance. Les enfans viuront longuement, ilz seront bons chrétiens, et ensemble le père se rendra si bening et mansuet enuers ceux de nostre religion , qu'enfin sera autant aymé d'vn chascun qu'ait eu encores home de nostre naissance, et trouue que n'aurons plus de guerre entre nous François, ce qui fust aduenu n'eust esté le présent mariage. Dieu nous face la grâce que tandis que serons en cette vie transitoire, ne puissions voir qu'un viuant CliarUs IX. de ce nom, l'a présent roy de France. »
— On ne croirait guère que l'auteur écrivait ces belles pai ole.v l'année de la Saint-Barthélémy! lit le député.
— Ce savant astrologue, s'écria l'historien, ne paraît pas s'être douté non plus de la rupture du mariage si naïvement célébré par lui, ni du mariage de Henri IV avec Marie de Médicis, et encore moins de Ravaillac.
— Je croyais entendre Rabelais, fit le professeur de philosophie. Cette lecture me rappelle Shakespeare, qui se moque si finement de l'astrologie dans le passage suivant de sa pièce du Roi Lear:
« Voici une excellente sottise du monde. Quoi I lorsque nous sommes maèades dans la fortune (ce qui vient souvent de notre mauvaise conduite), nous rendons coupables de nos souffrances le soleil, la lune et les étoiles, comme si nous étions .méchants par né-
k2k QUATORZIÈME SOIRÉE. — L'ASTROLOOIE.
cessitéy fous par un ordre du ciel; fripons, voleurs et traîtres par une prédominance des astres ; buveurs, menteurs et adultères par une obéissance forcée à l'influence d'une planète; et comme si tous nos vices dépendaient d'une impulsion du ciel! Admirable invention d'un libertin de mettre ses penchants déréglés sur le compte d'une étoile 1 Mon père et ma mère furent unis sous le signe du Dragon, et je naquis sous la Grande Ourse; de sorte que je dois être rude et sans honte. Bah 1 j'aurais été ce que je suis, si même la plus pure étoile du firmament eût présidé à ma naissance. »
— Voltaire, qui ne fait pas toujours preuve d'une profonde instruction en astronomie, reprit l'astronome, et qui dans le chapitre même auquel j'emprunte ce qui suit, semble ignorer les stations et les rétrogradations planétaires résultant de la combinaison des mouvements de notre globe avec ceux des diverses planètes, Voltaire émet à propos de la vanité de l'astrologie des observations fort judicieuses que nous pouvons rappeler en passant. < Cette erreur est ancienne, dit-il, et cela suffit. Les Égyptiens, les Ghaldéens, les Juifs avaient prédit l'avenir; donc on peut aujourd'hui le prédire. On enchantait les serpents ; on évoquait des ombres : donc on peut aujourd'hui évoquer des ombres et enchanter des serpents. 11 n'y a qu'à savoir bien précisément la formule dont on se servait. Si on ne fait plus de prédictions, ce n'est pas la faute de l'art; c'est ainsi que les alchimistes parlent de la pierre philosophale. < Si nous ne « la trouvons pas aujourd'hui, disent-ils, c'est que nous ne sommes « pas encore assez au fait; mais il est certain qu'elle est dans la « clavicule de Salomon; » et^ avec cette belle certitude, plus de deux cents familles se sont ruinées en Allemagne et en France.
c Ne vous étonnez donc point si la terre entière a été la dupe de l'astrologie. Ce pauvre raisonnement : « Il y a de faux prodiges, « donc il y en a de vrais, » n'est ni d'un philosophe ni d'un homme qui ait connu le monde. « Cela est faux et absurde, donc cela sera « cru par la multitude : » voilà une maxime plus vraie.
c Étonnez -vous encore moins que tant d'hommes, d'ailleurs trèsélevés au-dessus du vulgaire, tant de princes, tant de^ papes, qu'on n'aurait pas trompés sur le moindre de leurs intérêts, aient été si ridiculement séduits par cette impertinence de l'astrologie. Ils
étaient très-orgueilleux et très-iguorants. Il n'y avait d'étoiles que pour eux : le reste de l'univers était de la canaille dont les étoiles ne se mêlaient pas.
ce Le fameux duc de Yalstein fut un des plus infatués de cette chi • mère. Il se disait prince, et par conséquent pensait que le zodiaque avait été formé tout exprès pour lui. Il n*assiégeait une ville, il ne livrait une bataille qu'après avoir tenu son conseil avec le ciel ; mais comme ce grand homme était fort ignorant^ il avait établi pour chef de ce conseil un fripon d'Italien nommé Jean-Baptiste Seni, auquel il entretenait un carrosse à six chevaux et donnait la valeur dé vingt mille livres de pension. Seni ne put jamais prévoir que Yalstein serait assassiné par ordre de son gracieux souverain Ferdinand II« et que lui Seni s'en retournerait à pied en Italie.
a Et si on alléguait qu'un bandit que Sixte-Quint fît pendre était né au même temps que Sixte-Quint, qui de gardeur de cochons devint pape, les astrologues diraient qu'on s'est trompé de quelques secondes, et qu'il est impossible dans les règles que la même étoile donne la tiare et la potence. Ce n'est donc que parce qu'une foule d'expériences a démenti les prédictions que les hommes se sont aperçus à la fin que l'art est illusoire ; mais avant d'être détrompés, ils ont été longtemps crédules.
« Je n'ai pas l'honneur d'être prince, ajoutait à ce propos le grand écrivain, cependant le célèbre comte de Boulainvilliers et un Italien nommé Colonne, qui avait beaucoup de réputation à Paris, me prédirent l'un et l'autre que je mourrais infailliblement à l'âge de trente-deux ans. J'ai eu la malice de les tromper déjà de près de trente années, de quoi je leur demande humblement pardon. »
— J'approuve fort Voltaire d'avoir trompé Boulainvillers, s'écria le député, et je trouve toute cette histoire astrologique du plus haut intérêt. Mais ce n'est pas seulement l'histoire que je voudrais avoir : ce sont encore les principes même de cette prétendue science.
— J'allais y arriver , répliqua l'astronome. Voici le résumé de cette iSeimeuse doctrine que Manilius expliquait déjà il y a deux mille ans dans son grand poème de huit mille vers intitulé les Astronomiques.
Sept astres principaux et les douze constellations influent parti-
culièrement sur la destinée humaine et sur les événements. Les sept astres illustres sont : le Soleil, la Lune, Vénus, Jupiter, Mars, Mercure et Saturne.
Le Soleil préside à la tête, la Lune au bras droit, Vénus au bras gauche, Jupiter à Testomac ; en continuant de descendre, on trouve Mars, puis Mercure qui tient la jambe droite et Saturne la jambe gauche.
Dans les constellations, le Bélier gouverne la tête; le Taureau, le cou; les Gémeaux, les bras et les épaules; TËcrevisse, la poitrine et le cœur; le Lion, Testomac; Tabdomen correspond au signe de la Vierge, et les reins à la Balance. Viennent ensuite : le Scorpion ;' le Sagittaire, gouvernant les cuisses ; le Capricorne, gouvernant les genoux; le Verseau, les jambes; et les Poissons, les pieds.
Albert le Grand a assigné aux astres les influences suivantes : Saturne était censé dominer sur la vie, les changements, les sciences et les édifices;
Jupiter, sur l'honneur , les souhaits , les richesses et la propreté;
Mars, sur la guerre, les prisons, les mariages et les haines;
Le Soleil, sur l'espérance, le bonheur, le gain et les héritages;
Vénus, sur les amitiés et les amours;
Mercure, sur les maladies, les dettes, le commerce et la crainte ;
La Lune, sur les plaies, les songes et les larcins.
Chacun de ces astres présidait à un jour de la semaine, à une couleur, à un métal, etc.
Le Soleil gouvernait le dimanche ; la Lune, le lundi; Mars, le mardi; Mercure, le mercredi; Jupiter, le jeudi; Vénus, le vendredi; Saturne, le samedi.
Le Soleil figurait le jaune; la Lune, le blanc; Vénus, le vert; Mars, le rouge; Jupiter, le bleu; Saturne, le noir; Mercure, les couleurs nuancées.
Le Soleil présidait à Tair; la Lune, à l'argent; Vénus, à TétaiUj Mars, au fer ; Jupiter, à l'airain ; Saturne, au plomb ; Mercure, au vif-argent.
Le Soleil était censé bienfaisant et favorable; Saturne, triste, mo-
rose et froid; Jupiter, tempéré et bénin; Mars, ardent; Vénus, bienfaisante et féconde; Mercure, inconstant; la Lune, mélancolique.
Dans les constellations, le Bélier, le Lion et le Sagittaire étaient chauds, secs et ardents. Le Taureau, la Vierge et le Capricorne étaient lourds, froids et secs ; les Gémeaux, la Balance et le Verseau étaient légers, chauds et humides; TËcrevisse, le Scorpion et les Poissons étaient humides, mous et froids.
Vous voyez, messieurs, que le ciel était alors intimement mêlé aux affaires de la Terre ; l'astronomie et l'astrologie régnaient en souveraines absolues sur toutes les sciences. Les tireurs d'horoscopes étaient aussi occupés que les plaideurs en Normandie et les architectes à Paris. On cite, entre autres, le fameux Thurneisen, homme vraiment extraordinaire qui vivait dans le siècle dernier à la cour électorale de Berlin où il était tout à la fois médecin, chimiste, tireur d'horoscopes, faiseur d'almanachs, imprimeur et libraire. Sa réputation d'astrologue était si étendue, qu'il ne naissait presque pas d'enfants dans une famille distinguée d'Allemagne, de Pologne, de Hongrie, de Danemark, même d'Angleterre, sans qu'on lui envoyât sur-le-champ un exprès qui lui annonçait le moment précis de la naissance. Il lui arrivait souvent trois et jusqu'à dix ou douze messages de ce genre à la fois, et il finit par être tellement surchargé de besogne qu'il fut obligé de prendre des associés et des commis I
La conclusion de cette causerie sur l'histoire sommaire de l'astrologie, ajouta l'astronome en terminant, c'est que cette prétendue science divinatoire est née : 1*» des coïncidences primitivement remarquées entre les aspects célestes et les phénomènes de la nature, et â"" de la disposition innée de l'homme à se croire le centre et le mobile de l'univers. L'astrologie est la mère de l'astronomie, et, comme le disait Kepler, qui était obligé de faire des almanachs et de tirer des horoscopes pour gagner sa vie, elle n'a même pas toujours nourri convenablement sa fille. Aujourd'hui elle est morte, et bien morte, devant l'esprit scientifique. L'Astronomie règne seule et en souveraine absolue.
Q.UINZIÈME SOIRÉE
Les définitions du temps et de Téternité. — Mesure des éTénements terrestres. — Différentes espèces de calendrier. — Les années; les mois; les semaines; les
jours. Explication du calendrier actuel.
Trois jours après l'entretien précédent, nous nous trouvions réunis tous les dix au coucher du soleil, devant le grand spectacle de la mer, toujours nouveau, toujours captivant, toujours inspirateur. La marquise, la femme du navigateur et sa fille, causaient ensemble, assises devant la tiède muraille du chalet, et discutaient sur un passage de la Légende des siècles qui les avait impressionnées. Le capitaine et le comte arrivaient ensemble du sémaphore en fumant de magnifiques spécimens de la Havane. Le professeur de philosophie et le pasteur étaient tout simplement couchés dans l'herbe. L'historien et le député étaient debout, appuyés sur le bloc de granit, devisant politique. L'astronome^ que mettaient souvent en retard son habitude constante de travail intellectuel ou son infatigable goût de recherches, arrivait de la bibliothèque du château, dans laquelle il s'était mis à fureter au dessert.
< Eh bien I mon cher astronome , fît la marquise , avez - vous trouvé? »
Il faut dire, pour expliquer cette entrée en matière, que la conversation du dîner avait principalement porté sur la nature du Temps. On avait longuement causé, pour, en définitive , n'arriver qu'à un