‹ Histoire du cielChapitre 135 sur 151 · LE TEMPS ET L'ÉTERNITÉ · texte numérisé non relu

LE TEMPS ET L'ÉTERNITÉ

mince résultat. Les uns voulaient que le temps fût une réalité absolue, exactement mesurée par les heures, les jours et les années, aussi connue et aussi incontestable que l'existence de tous les objets qui tombent sous nos sens. Les autres disaient que le temps n'est qu*une affaire de sensation. D'autres ajoutaient même que c'était une illusion de la vie; et lo professeur, plus fln, déclarait mieux encore : que la mesure du temps n'est autre chose qu'une hallucination exacte du cerveau éveillé. On avait remis la discussion à la soirée, et l'astronome aurait voulu trouver dans la bibliothèque une définition solide, susceptible d'être adoptée ou discutée.

« Hélas I chère marquise, répondit-il à l'interpellation, je puis personnellement vous démontrer que le temps n'existe pas en réalité; mais je n'ai pas trouvé grand'chose là-dessus dans nosphilosophes. Je viens de voir qu'Emmanuel Kànt le définit «une des formes de la sensibilité. » Schelling l'appelle « l'activité pure avec la négation de tout être. » Leibnitz le définit « l'ordre des successions, » comme il définit Tespace l'ordre des coexistences. Newton et Glarke font de l'espace et du temps deux attributs de Dieu....

— Ahl fit le député, qu'est-ce que toutes ces définitions définissent? Que j'aime mieux l'astronomie I

— Eh! comment définissez -vous le temps vous-même, monsieur le député?

— Pour moi, le temps, c'est ce qui tue les monarchies et prépare les républiques.

— Ce n'est pas là une définition. Et vous, monsieur le pasteur?

— C'est le germe de l'éternité.

— Et pour vous, marquise ?

— Pour moi, c'est un être tout à fait désagréable, que je n'ai jamais appelé, et qui, tous les soirs, vient se montrer dans ma glace. Pour moi, c'est un indiscret. Voilà ma définition.

— Et la vôtre ? commandant.

— Time is money ! messieurs, c'est mon opinion.

— C'est vrai, dit le comte, et toutefois c'est un sylphe moqueur : plus on le cherche, plus on le perd I

— Ahl mon Dieu! fit le professeur, quel kaléidoscope. Voyons!

ne pouvons -nous donc Tenvisager sérieusement, ce fameux problème, et nous former une juste idée de sa valeur?

— Je pense que nous le pouvons, reprit l'astronome, et j'ajouterai même qu'il est nécessaire que nous examinions un instant ensemble cet aspect de Thistoire du ciel; car c'est un complément indispensable à Tunité du panorama astronomique qui a fait jusqu'à présent l'objet de nos causeries.

Il me semble que la connaissance astronomique actuelle de l'univers nous autorise à déclarer que notre temps ni notre espace ne sont pas des réalités, et qu'il n'y a d'absolu dans ce sujet que l'éternité et l'infini.

— Ahl slh! fit le député. En effet, nous donnons le nom de temps à la succession des événements terrestres mesurés par le mouvement de la terre. Ne nous y trompons pas. Si la terre ne tournait pas , nous n'aurions pas de mesure , et par conséquent pas de temps. A l'époque où l'on croyait la terre en repos , où le soleil et tous les astres tournaient autour de nous, ce mouvement apparent était, comme aujourd'hui le mouvement réel de la terre, le mode générateur du temps. Les théologiens eux-mêmes ont dû s'y conformer. Pour Moïse, le temps n'exista qu'à partir du premier jour de la création, lorsqu'il y eut c soir et matin. » Pour les Pères de l'Église, le mouvement diurne cessera à la fin du monde, et « il n'y aura plus de tempç. » Mais examinons le fait en lui-même.

Supposons un instant que la terre soit, comme on le croyait jadis, une immense surface plane , et qu'elle soit éclairée par un soleil toujours immobile au zénith, ou par une lumière diffuse invariable. Cette terre est, je suppose, unique dans l'espace et immobile.

Un homme est créé sur cette surface. Je vous demande si le temps existera pour lui ?

La lumière qui Téclaire est immobile. Pas d'ombre, pas de gnomon, pas de cadran solaire; pas de jour ni de nuit, de soir ni de matin ; pas d'année ; pas de divisions (divisions de quoi ?) ; pas de période que l'on puisse partager en jours, heures, minutes, secondes.

— Mais si, interrompit le navigateur. Sa vieî

— Si cet homme était seul, répliqua l'astronome, il lui importerait peu après sa mort de savoir si sa vie s'est effectuée dans le temps

LE TEMPS ET L'ÉTERNITÉ. Wl

OU dans Féternité. Mais pour faciliter votre hypothèse, admettons , non pas un homme, mais une société. Vous dites que, en ne supposant pas les individus immortels^ on pourrait mesurer la durée de leur existence. Mais comment?

— On pourrait dire, par exemple : la moitié, le quart, les trois quarts de la vie.

— Mais ce ne sont pas là des mesures. En effet. Voici deux planètes dans notre supposition. Sur Tune on vit 1000 ans. Sur l'autre 100. Or, la moitié, le quart de mille ans, ce n'est pas une valeur égale à la moitié , au quart de cent.

— Non, sans doute, mais ce sont là des valeurs relatives.

— Eh bien I c'est justement ce que je veux dire. Ce que nous appelons le temps n'est qu'une appréciation relative. L'absolu, c'est Féternité.

— De ce que le temps n'existe pas pour Fespace , cela ne prouve pas qu'il n'existe pas pour nous, dit le député. Il n'y a rien dans Fespace; mais il y a bien des choses sur la terre, qui existent indubitablement.

— Sans doute, répliqua l'astronome. Mais voici où gît notre erreur. Nous avons l'habitude de croire que la terre est le type de Funivers; que nos impressions terrestres s'appliquent à la nature entière; que notre temps est la mesure de la création et de Fhistoire générale du ciel. Combien de personnes instruites croient encore qu'il y a du temps dans Féternité, et que là mille ans sont présents comme un jour....

— Et les semaines d'indulgence pour les âmes du purgatoire? fit la femme du capitaine. S'il n'y a pas de temps dans le ciel ni dans Fenfer, il y en a un dans le purgatoire. Autrement, les messes et les prières....

— Ah ! madame, interrompit le député, vous mêlez le purgatoire aux planètes. Là-dessus, nous ne p\)urrions jamais nous entendre.

— Quoique je n'admette pas le dogme catholique du purgatoire, dit le pasteur, je pense toutefois que dans Féternité nos impressions de souffrance ou de joie, d'expiation ou de récompense, seront successives, et nous donneront comme sur la terre l'appréciation du temps.

— C'est-à-dire, fit le capitaine, que si vous vous ennuyez mortel-

kZ2 XV« SOIRÉE. — LE TEMPS ET LE CALENDRIER.

lement pendant la durée de vingt-quatre heures, cela vous paraîtra plus long que si vous êtes heureux pendant cent ans.

— Avouons, mes amis, dit Thistorien, que tout cela nous est difficile à bien co'.nprendre. Penser qu'en vivant mille années, puis mille autres années, et encore mille autres années.... dix, cent, un million de siècles.... ne serait jamais approcher en rien du terme de réternilé!... que ces périodes séculaires recommencées et multipliées par elles-mêmes ne feront toujours pas davantage 1... que notre âme, force personnelle, est indestructible, et que c'est là la perspective que nous avons devant nous au sortir de cette vie.... C'est tellement eiïrayant, que c'est à désirer de n'être pas né....

— L'efiroi ne peut venir que de notre insufiisance de conception, dit le professeur. Êtres finis, nous ne pouvons concevoir l'infini. D'ailleurs, sommes-nous effrayés de notre éternité passée? Non. Cependant nous avons la même raison de nous croire éternels dans le passé que dans l'avenir. La seule différence, c'est qu'en progressant, nous devenons de plus en plus conscients de nous-mêmes.

— Loin d'être effrayé, dit l'astronome, je suis au contraire satisfait de penser que j habiterai tour à tour ces mondes merveilleux posés comme autant de points d'interrogation au-dessus de nos têtes. Mais évidemment, je le répète, le temps planétaire n'est rien.

— Nos années sont nos années ! s'écria le député, et nos jours sont nos jours !

— Non, mon cher Breton , fit l'astronome. Ne soyez pas obstiné. Nos années ni nos jours ne sont pas des bases. En effet, si la terre tournait deux fois plus vite sur elle-même et autour du soleil, les personnes qui vivent soixante ans n'en vivraient plus que trente, comparativement à la durée actuelle; mais ce serait tout de même soixante révolutions terrestres, et, rigoureusement, soixante années. Si la terre tournait dix fois plus vite, soixante ans seraient rapetisses en six ans; et cependant ce serait toujours soixante ans. Nous vivrions toujours aussi longtemps; il y aurait toujours quatre saisons, 365 jours, 24 heures, 60 minutes, etc. Seulement, tout serait plus rapide; mais ce serait exactement k même chose pour nous, et les autres mouvements célestes apparents subissant une diminution corrélative, nul ne s'apercevrait de la métamorphose.

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