‹ Histoire du cielChapitre 90 sur 151 · TRAVAUX DE COPERNIC · texte numérisé non relu

TRAVAUX DE COPERNIC

avait mis trente ans à écrire son livre, et qu'il ne se serait décidé à le laisser imprimer que sur les instances pressantes de plusieurs de ses amis. .

— L'astronome polonais, répondit l'astronome, nous renseigne aussi lui-même sur ce point. Pour éviter toute difficulté monacale, et comme il vaut toujours mieux s'adresser au bon Dieu qu'à ses saints, il dédia son travail au pape lui-même, à Paul III. Voici ce qu'il lui écrit : ^

« J'hésitai longtemps si je ferais publier mes Commentaires sur les mouvements des corps célestes ou s'il'ne serait pas mieux de suivre l'exemple de certains pythagoriciens, qui ne laissaient pas par écrit, mais oralement, d'homme à homme, communiquaient aux adeptes et aux amis les mystères de la philosophie, comme le prouve la lettre de Lisides à Hipparque. Ils ne le faisaient pas, comme quelques-uns le pensent, par un esprit de jalousie, mais afin que les questions les plus graves, étudiées avec un grand soin par les hommes illustres, ne fussent pas dénigrées par des fainéants qui n'aiment pas à se livrer aux travaux sérieux, à l'exception des études lucratives, ou par des hommes bornés qui, tout en se livrant aux sciences, par l'indolence de leur esprit, se faufilent parmi les philosophes comme les bourdons parmi les abeilles.

c Quand j'hésitais et que je résistais, mes amis me stimulaient. Le premier était Nicolas Schonberg, cardinal de Capoue, homme d'une grande érudition. L'autre, mon meilleur ami. Tideman Gysius, évêque de Gulm, autant versé dans les saintes Écritures, qu'expert dans les autres sciences. Ce dernier m'engageait souvent et me pressait tellement qu'il me décida enfin à livrer au public l'œuvre que je gardais depuis plus de vingt- sept ans. Plusieurs hommes illustres m'exhortèrent, dans l'intérêt des mathématiques, de vaincre ma répugnance et de livrer au grand jour les fruits de mes travaux. Us me prédisaient que plus ma théorie sur le mouvement de la Terre paraissait absurde, plus elle serait admirée quiind la publication de mon ouvrage aurait dissipé les doutes par les démonstrations les plus claires. Cédant i ces instances et me berçant du même espoir je consentis à l'impression de mon travail. » Et, pour montrer que la vérité scientifique n a rien à craindre

%kk NEUVIÈMB SOIRÉE. — LE SYSTÈME DU MONDE.

des attaques des raisonneurs en dogmatisme, il ajoute : « Si quelque esprit mal avisé voulait se servir contre moi de quelques paroles de l'Écriture, je méprise ces attaques téméraires. Les vérités mathématiques ne peuvent être jugées que par des mathématiciens. »

— Cela n'a pas empêché, fit Thistorien, la congrégation de l'Index de le condamner bel et bien sous le règne de Paul V, le 5 mars 1616, et de condamner Galilée et tous ceux qui admettraient le mouvement de la Terre.

— Oui, mais Copernic était mort depuis 1&43. Quant à Galilée et à ses émules, hélas I ils ont souffert pour la cause de la vérité, et n'en ont que plus de droits à notre vénération.

En examinant l'ancien système, Copernic s'étonne que les mathématiciens et les philosophes n'aient pu donner aucune forme harmonieuse au mécanisme de l'univers, et que toutes ses parties manquent d'ensemble et de symétrie. « On peut, dit-il, comparer leur ouvrage à celui qui aurait ramassé, de différents endroits, les mains, les pieds, la tète et d'autres parties du corps qui n'ont. aucun rapport les unes avec les autres, de sorte qu'il en composerait plutôt un monstre hideux qu'une créature humaine. » Voilà les traits sous lesquels apparaissait à Copernic l'édifice de l'astronomie ancienne. « Aussi, poursuit'il, dans l'explication du mouvement sidéral, tantôt ils omettaient arbitrairement des principes indispensables, tantôt ils inventaient des règles arbitraires qui n'avaient aucun rapport avec l'ensemble du mécanisme du monde, ce qui ne leur serait pas arrivé s'ils avaient appuyé leurs recherches sur une base solide et certaine. Si leurs hypothèses ne s'étaient pas fondées sur des faits erronés, toutes les conséquences qu'ils en tirent porteraient le cacûet de la vérité. En examinant cette monstruosité dans le mécanisme sidéral et ce manque de précision dans les recherches des mathématiciens, mon âme souffrait de ce qu'on n'avait pas trouvé la raison certaine du mouvement sidéral qui, d'après notre avis, a été créé par le plus sage et le plus parfait des ouvriers. »

L'ouvrage immortel des Révolutions des Orbes célestes^ envisagé dans ses détails et dans son ensemble, atteste et prouve invinciblement que Copernic commença d'abord par embrasser et réunir dans soq

COPERNIC. Ui

cerveau toute la masse des connaissances astronomiciaes depuis Hipparque jusqu'à son temps ; qu'il l'a soumise à l'épreuve du raisonnement et des faits ; et que, dans ses méditations longues et profondes, il reconnut les défauts et les erreurs de l'ancienne doctrine. Il s'empara ensuite de l'idée de ce mouvement de la Terre, en pénétra les rapports les plus éloignés, parcourut avec elle les travaux et les observations de dix-neuf siècles. La jéllexion lui fit voir les mouvements célestes sorlir de cette idée, et réciproquement cette idée naître et résulter de l'inspection des mouvements célestes.

Système de Copemie.

Ayant ensuite à annoncer, des vues et des vérités qui auraient pu passer pour paradoxes et effaroucher les esprits prévenus, presque toujours rebelles aux idées nouvelles, il se garda de leur dire ouvertement qu'on se fût trompé pendant tant de siècles. De là ces soins étudiés pour déguiser l'importance et la nouveauté de sa découverte, et pour citer tous les passages des auteurs anciens qui pouvaient otTrir le moindre trait de ressemblance avec ses idées originales,

Copernic s'est spécialement occupé des six planê'es connues alors, de la Lune et du Soleil. Quant aux étoiles, il ne savait point qu'elles fussent autant de soleils, ni à d'immenses et diverses distances de nous. La connaissance de la grandeur de l'univers sidéral ne levait

venir qu'en notre siècle, avec les méthodes de mesure des parallaxes. Voici, tracée par la main de Copernic lui-même, l'esquisse du

système planétaire :

< Sur la position la plus élevée, dit-il, se trouve la sphère des étoi les fixes, sphère immobile qui embrasse l'ensemble de l'univers. Parmi les planètes mobiles, la première est Saturne, qui a besoin de trente ans pour fairjs sa révolution. Après elle, Jupiter accomplit son chemin dans l'espace de douze ans \ suit Mars qui a besoin de deux ans. Dans la quatrième ligne se trouvent la Terre et la Lune qui, dans l'espace d'une année, reviennent à leur point de départ. La cinquième place est occupée par Vénus^ qui a besoin de neuf mois pour faire sa route. Mercure occupe la sixième ligne; il a seulement besoin de quatre-vingts jours pour parcourir son orbite. Au milieu de tous réside le Soleil. Quel est l'homme qui, dans ce temple majestueux, pourrait choisir une autre et meilleure place pour cette lampe brillante qui illumine toutes les planètes avec leurs satellites? Ce n'est pas sans raison qu'on nomme le Soleil le flambeau du monde {lucerna mundi), l'àme et la pensée de l'univers. En le plaçant au centre des planètes, comme sur un trône royal, on lui laisse le gouvernement de la grande famille des corps célestes. »

L'hypothèse du transport de la Terre le long d'une orbite placée autour du Soleil parut donc simplement à Copernic une base propre à déterminer exactement les rapports des distances des diverses planètes au Soleil. Mais l'illustre astronome ne renonce encore ni aux déférents excentriques, ni aux épicycles, pour expliquer les irrégularités des mouvements du Soleil, des planètes, et certaines variations imaginaires dans la précession des équinoxes et dans l'obliquité de l'écliptique. Selon le grand astronome de Thom, la Terre était animée de trois sortes de mouvements : le premier, dans le cours du jour et de la nuit, autour de son axe, de l'occident vers l'orient; le second, dans l'espace d'un an, le long de l'éclipticpie, dans le même sens, de l'occident vers l'orient ; le troisième, qu'il appelait de déclinaison, ayant lieu en sens inverse des signes du zodiaque ou de l'orient vers l'occident. Ce dernier mouvement avait pour but de permettre l'explication des phénomènes des saisons, et voici pourquoi il l'avait imaginé :

GALILÉE. 2kl

Comme les anciens philosophes , il croyait qu'un corps ne pouvait tourner autour d'un autre que s'il était soutenu par un corps solide, par une sphère de cristal, par exemple, à la surface de laquelle il était fixé. Dans ce cas, c'était toujours la même partie du corps qui regardait le centre dans toutes les positions que prenaient les points correspondants de la sphère par un mouvement de rotation. Il avait supposé que la Terre, qui, suivant le sens de ce même mouvement, aurait dû avoir toujours les mêmes parties tournées vers le Soleil (comme la Lune pour nous), éprouvait, sur elle-même, un déplacement progressif en vertu duquel son axe restait constamment parallèle à lui-même, c'est ce qu'il appelait le troisième mouvement de la Terre.

Galilée montra, par une expérience très-ingénieuse, l'indépendance des deux mouvements en question, et le troisième mouvement est supprimé par la permanence du parallélisme de l'axe de la Terre dans son cours.

Né àPise en 1564, mort en 1641 à la villa d'Arcetri, près Florence, qui lui avait été assignée pour prison perpétuelle, Galilée symbolise pour nous la lutte du nouveau contre l'ancien, du progrès contre l'immobilité. Sa renommée surpasse peut-être celle de Copernic, quoiqu'il n'ait fait que soutenir le système régénéré par l'illustre Polonais; mais il est juste d'observer que par ses travaux, il a nonseiilement, comme je viens de le dire, exposé clairement les deux mouvements diurne et annuel de la Terre, mais encore fondé l'astronomie d'observation et la philosophie expérimentale. Son nom est inséparable de celui de Copernic, et ce que Copernic n'avait fait que proposer, Galilée l'a démontré. Le laborieux et spirituel astronome toscan est maintenant immortel dans la mémoire des peuples.

Et Kepler, ajouterai-je, a complété l'œuvre, comme nous allons le voir dans un instant. Les cercles prétendus parfaits des anciens, les épicycles, les excentriques : il a tout brisé, à coups de calculs, pour ainsi dire, aidé par Mars dont les longues et patientes observations de Tycho-Brahé montraient l'orbite elliptique.

— Comme c'est merveilleux I fit la marquise, que tous les astrcjnomes qui sont venus depuis Copernic n'aient fait que^ confirmer et

développer la théorie trouvée par lui dans robservation de la nature ! Quel dommage qu'il n'assiste pas à cet inunense succès ! On dit qu'il est mort sans voir son livre dans le public.

— Et Fontenelle le félicite de s'être ainsi tiré d'embarras, reprit l'astronome. Né en 1473, à Thorn, ville polonaise (Copernic n'est pas Allemand, comme on a Fhabitude de le dire), il mourdt en 1543 à Warmie, où il était chanoine, et s'était bâti un observatoire. Les voyages de sa jeunesse, les travaux de médecine et d'astronomie, les adversités aussi, et l'âge avancé avaient brisé le corps de Tillus* tre mathématicien. Sur la fin de l'hiver, un écoulement de sang, joint â la paralysie du côté droit, le mirent au lit et le rendirent incapable de tout travail intellectuel. Sa mémoire s'affaiblit avec ses forces. Son ouvrage, dont l'impression venait d'être terminée à Nuremberg, lui fut apporté par ses amis. L'astronome septuagénaire put encore se soulever de son lit et toucher ce premier exemplaire de ses mains défaillantes. C'est ce même livre que voici ! étemel , monument du génie.... Mais bientôt ses forces l'abandonnèrent, et il rendit à Dieu une âme digne de comprendre les splendeurs de la création. C'était le 23 mai 1543.

La remarque la plus importante à faire sur la différence qui distingue la prétendue physique ancienne de la moderne, c'est que l'ancienne était tirée des profondeurs de Tintelligence et résultait des méditations intérieures, plutôt que de l'observation des phéno« mènes. La philosophie naturelle de l'école ionique est fondée sur la recherche de l'origine des choses et sur la transformation d'une substance unique. Dans le symbolisme mathématique de Pythagore et de ses disciples , dans leurs considérations sur le nombre et la ^orme,on découvre, au contraire, une philosophie de la mesure et de l'harmonie. Cette école,, appliquée à chercher partout l'élément numérique, a, par une sorte de prédilection pour les rapports mathématiques qu'elle a pu saisir dans l'espace et dans le temps, posé, pour ainsi dire, la base sur laquelle devaient s'élever nos sciences expérimentales.

Ces grandes idées harmoniques des nombres et des mouvements planétaires autour du Soleil n'ont jamais entièrement disparu, quoi- (|ue voilées pendant des siècles par les épaisses ténèbres du moyen

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