‹ Histoire du Collège d'Eu d'après des documents inéditsChapitre 6 sur 13 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Expulsion des Jésuites. — Fermeture du Collépe. — Sa nouvelle organisation en vertu de Lettres-Patentes de Louis X\'. — Création d'un pensionnat. — Libéralités des comtes d'Eu; leur assistance aux disli-ibutions des prix. — Le Colléi:e d Eu à l'époque de la Révolution. — Son état actuel.

La fortune du collège d'Eu allait changer. Après un long temps de prospérité pendant lequel leur maison avait atteint l'apogée de son éclat et de son crédit, les Jésuites devaient voir s'ébranler l'un et s'évanouir l'autre au milieu de revers profonds.

Nous touchon.s en effet, au moment où la Compagnie tlo Jésus, contre laquelle l'opinion publique s'était soulevée avec violence, fut supprimée; mais les causes de son expulsion sont liées trop intimement A rinstoire générale pour qu'elles puissent trouver place dans la monographie d'un des plus modestes collèges de la Société. Cependant il est intéressant de remarquer que les arrêts qui la frappèrent coup sur coup, en 1761 et 1762, furent vus d'un œil favorable par la bourgeoisie et par le clergé d'Eu. Le passage suivant, extrait du journal manuscrit d'un curé de Farchidiaconé , sous la date du mois d'avril 1762, en fait foi : « Ce qui avait été pré- « dit, il y a deux cents ans, est arrivé ; les Parle- « ments du royaume ont trouvé dans les constitu- « tions de Saint-Ignace et de sa société des principes « si peu conformes aux lois de la nature et de l'hu- « manité, aux lois de la subordination et de l'indô- « pendance, enfin, des régicides imputés à cette « société, ont tellement soulevé l'Europe contre elle, « qu'on a été obligé de la chasser (1). »

L'hostilité dont les Jésuites furent alors les victimes s'explique sans qu'on puisse l'excuser. A Eu, par exemple, il ne s'était pas écoulé une année depuis leur venue dans cette petite ville sans qu'un conflit n'eût surgi entre eux et l'autorité municipale ou l'autorité diocésaine, ou le clergé local, à propos des nouveaux cours ([u'ils ouvraient, des sermons qu'ils se disaient en droit de prêcher, et des confessions qu'ils recevaient en dépit de l'opposition constante du clergé séculier. Sous chacun de leurs pr^fessurs apparaissait de temps à autre le polémiste. Leur recteur ne dédaignait point de faire l'école buissonnière hors de la maison, et, avec son confrère de Dieppe, de donner la chasse û l'hérétique

(1) Eslancolin, llisl. des Cnmios d'Eu, p. 324.

([). » Il arriva naturellement qu'ils eurent contre eux des prêtres que leur position indépendante avait mal garantis contre les taquineries des révérends pères. L'esprit pul^lic encore nourri des vieux et profonds ferments de jalousie qui survivaient contre la compagnie leur était également hostile. De sorte que la population émue et hésitante d'une part, de l'autre niécontente des atîaires publiques, accepta de bonne foi les accusations dirigées contre l'ordre de Jésus tout entier. Elle mêla ses doléances contre lui à ses plaintes contre l'impôt, et elle délaissa peu à peu les collèges où elle avait trouvé depuis deux cents ans des méthodes d'enseignement qu'elle ne devait pas rencontrer de sitôt.

La cour du Parlement de Normandie, toutes les Chambres assemblées, prononça, le 12 février 1762, la suppression des Jésuites dans l'étendue de son ressort et la fermeture de leurs maisons. Signifié au recteur du collège d'Eu dès les premiers jours qui suivirent, cet arrêt ne reçut son exécution que deux mois après, le H avril 1762.

Aussitôt la ville avait pris les mesures nécessaires pour que l'exercice ne fut point interrompu. L'établissement des Jésuites resta cependant fermé quelque temps, malgré les démarches actives auxquelles cette situation fâcheuse donna lieu. Il s'agissait de nommer des professeui-s séculiers, et cette obligation ne laissait pas que de présenter certaines difficultés. On ignorait pas qu'au sein même de l'Université il s'était élevé la question de savoir s'il n'étaii point urgent de réunir en un seul tous les petits collèges, la plupart énormément endettés, et s'il convenait de confier la direction de ces établisse-

(1) Les recteurs d'Eu et de Dieppe agirent contre Nicolas Pinçon ou Pini-hon, sculpteur à Dieppe, petit-neveu du P. Quesnel, lequel échangea avec l'evèque d'Angei'S des lettres qui eurent un certain retentissement.

ments à des religieux ou à des innîtres laïques. De plus, la municipalité d'Ku élait informée que la pensée de diminuer le nomljre des maisons d'éducation alors existantes dominait dans la commission royale, et elle craignait de voir son collège ne se point relever.

Toutefois, la ville procéda, sans retard aux choix de professeurs; elle se disposait à les installer lorsque des contestations s'élevèrent entre elle et le comte d'FAi. Ce prince se plaignit de la disposition qui déférait aux maire et échevins la nomination des nouveaux maîtres qu'il prétendait lui appartenir en qualité de fondateur, et il observa qu'au lieu de s'employer avec zèle à Texécution des arrréts de la Cour la mairie, dévouée aux jésuites, ne s'était occupée qu'à faire des insultes à un sieur abbé Becquet, seul des gradués du canton qui se fût présenté pour remplir la chair de théologie. Dans un premier mémoire présenté au Parlement, le comte d'Eu requérait qu'on tint compte de ses offres de continuer les rentes anciennes; par un second il demandait acte de ce que, pour concourir à la prompte exécution des arrêts, il nommait par provision les cinq professeurs déjà choisis, entre autres l'abbé Becquet pour la chaire de théologie fondée par le duc du Maine, son pèi-e. Enfin, il réclamait de nouveau que les professeurs fussent tonus de prêter le serment de se conformer à la Déclaration du clergé de 1682 et d'enseigner à leurs écoliers la doctrine des quatre articles.

Dans le dé])at qui s'en suivit, la C(MU" intoi-vint par un arrêt du 3 septembre 1703 jugeant nulle l'élection faite par la mairie et en ordonnant une nouvelle. La ville fut donc oljligée de faire un choix nouveau ; mais l'cntcuto ne fut pas plus aisée (jue la pi-cmière l'ois. En effet, il s'agissait de savoir sur tjuels hommes le choix devait se porter de préférence, à ([ucls professeurs on confierait le soin « de pourvoir à Tins-

« truction de la jeunesse en la forme et manière des « collèges des Universités. » Trois courants d'opinion étaient en présence. Selon certains habitants, il fallait demander à révêque un nombre suffisant d'ecclésiastiques de son diocèse; selon les autres, ce qu'il y avait de mieux ù faire c'était de s'adresser tout simplement à TUniversité, en sollicitant auprès d'elle l'envoi de professeurs capables; enfin, le troisième parti estimait qu'il convenait avant tout de s'informer auprès du clergé local s'il ne lui plairait pas d'occuper les chaires demeurées vacantes. Ce fut à ce dernier avis, qui réunissait dans le sein du Conseil le plus grand nombre de voix, auquel on s'arrêta. Outre qu'il plaisait à la ville parce qu'il assurait pour l'avenir un enseignement religieux complet, il avait été adopté parce qu'il tournait une difficulté contre laquelle le bon vouloir du Conseil ne pouvait rien. L'ignorance où l'on était du revenu de la maison obligeait d'apporter beaucoup de mesure dans les nominations. A y regarder de près, dans le choix fait des ecclésiastiques de la localité, il n'y avait donc qu'un expéJient.

En conformité de la délibération prise, on s'adressa aux prêtres séculiers. Ceux-ci, contre toute attente, refusèrent, s'excusant sur leurs fonctions et faisant valoir de plus cette considération, à savoir que l'arrêt du 12 février 1762 ayant rései-vé aux jésuites le droit de se pourvoir par devers la Cour aux fins d'en obtenir des secours ou des pensions, les Pères de la Compagnie seraient peut-être autorisés à habiter leurs anciennes maisons et séminaires. En outre, ils paraissaient craindre de se voir dépossédés dans la suite par l'introduction de régents universitaires (1).

Pour tranchr ces difficultés, la mairie proposa de reculer l'ouverture du collège jusqu'au commcnce-

(l) Eey. des Délihry. munie, 21 mars 1762.

ment de l'année 1763. Au dernier moment les classes purent être ouvertes de nouveau, ayant à la tête de chocune d'elles les professeurs suivants, mais sans titulaires pour le principalat et la chaire de théologie :

MM. Ramet, régent de philosophie ; Ficheux, régent de rhétorique; Vincent, régent de la seconde ; Ponel, régent de la troisième ; Briet, régent de quatrième et de cinquième.

A chacun d'eux avait été assignée une somme de 700 livres. Un bureau d'administration dont devait toujours l'aire partie avec le bailli d'Eu, le maire de la ville, avait été créé; la nouvelle organisation se trouvait complétée par la nonnnation d'un économeséquestre, M. Josse-Lefebvre (1), qui fut plus tard remplacé par M. Lhomme-Davincourt. Ce dernier fut pendant près de quinze années receveur du collège.

Sur ces entrefaites, un compte-rendu concernant le collège « que les ci-devant soi-disants jésuites » Ijossédaient à Eu, fut présenté à la Cour par M. Roussel de la Tour, conseiller de Grand'Chambre, le 10 mars 1764. Ce mémoire, rédigé par MM. les conseillers-commissaires, exposait que le rollôge avait reçu son origine et son accroissement de la libéralité des dilTérents seigneurs du comté d"Eu : le duc de Guise, Mademoiselle de Montpensier et le duc du Maine. Notant année par année les fondations et les dotal ions successives des comtes d'F.u. il analysait le contrat de 1582, l'acte de donation do la ville et des habitants, i^appclait que c'était des libéralités de Catherine de Clèves (lu'avait été bâtie l'église et par les soins de cette princesse ([ue Tédilice avait été

(1) Nolairo à Alilu'vilU-

décoré de tapisseries et de tableaux. Les commissaires avaient, en outre, dressé un inventaire des autres l)iens réunis par les jésuites :

1" Une portion de maison et masure que le recteur Gabriel Roger avait achetée d'Alain Couture, le 10 juillet 1589, pour et au profit du collège et de ses successeurs, moyennant la somme de 25 écus 50 sols, et à la charge d'acquitter deux rentes. Tune de 25 sols, l'autre de 40 sols;

2° Une autre maison acquise par Exupère Roger, recteur, de Pâques Tiercelin, suivant les contrats des 5 octobre 1609 et G février 1610, pour le prix de 500 livres tournois:

3" Une autre maison et masure achetées par le même recteur, pour et au nom du collège, de Robert Andrieu, dit Loga, moyennant le prix de 600 livres tournois, par contrat du 16 octobre 1614;

4" Une rente foncière de 15 livres, acquise par acte du 3 mars 1622;

5" Une portion de terrain de sept pieds de largeur faisant partie du jardin de l'Hùtel-de-Ville et joignant le corps de logis du collège, que les maire et échevins, sur requête à eux présentée par le recteur Etienne Noël, avaient accordé par dèliljèration du 22 juillet 1630, avec permission d'y bâtir un contremur, et de faire tomber l'égoût de l'eau dans le jardin de l'Hôtel-de-Ville, mais sous la réserve toutefois, par les maire et échevins, de pouvoir, en cas de nécessité, reprendre ladite portion de terre sans être tenu de payer aucuns dommages et intérêts, ni rendre et restituer aucuns frais et améliorations pour raison des bâtiments qu'ils y auraient faits, sinon qu'ils pourront en emporter les matériaux, et sous la condition que ces bâtiments n'auront de vue qu'à verre dormant et â la hauteur de sept pieds;

6° Une rente de 10 livres, réduite à 9 livres au principal de 200 livres,acquise par acte du 27 janvier 1708;

7» Une autre rente de 30 livres au principal de 600 livres, pour l'entretien de la sacristie, suivant l'acte du 17 juin 1743;

8° Enfin 900 livres de rentes acquises par les jésuites.

Le compte-rendu, après avoir passé en revue les quatre bénéfices unis au collège ; Saint-Martin-au- Bosc. Monchy, Saint-Eustache-du-Tol et Xotre- Dame-des-Grez, puis fait valoir les contestations qui avaient surgi entre le maire et le comte d'Eu, se terminait ainsi : « Les vœux de la ville d'Eu et des « environs, les besoins de l'instruction dans un « canton un peu écarté de la Normandie, l'exécution « des intentions des fondateurs, l'intérêt que paroît « y prendre M. le comte d'Eu, sont les motifs qui « sollicitent la conservation de ce collège. Les bàti- « mens seroient suffisans pour y former un pen- « sionnat, qui offriroit aux écoliers une habitation « plus décente que celle qu'ils viennent prendre chez « des artisans; la plupai't de ces étudians étant de « jeunes clercs des campagnes voisines. Ils étaient « au nombre de quatre-vingt du tems des ci-devant « soi-disant jésuites. Les officiers de la sénéchaussée « de Ponthieu, qui font cette observation dans leur « mémoire, s'accordent avec les officiers munici- « paux sur la destination de l'église de ce collège « qu'ils proposent d'en détacher pour un autre « usage, dans la vue de terminer des dissentions « qui régnent depuis longtemps dans cette ville et « dont voici l'origine et la cause :

« Il y avoit anciennement une paroisse sous Tin- « vocation de Sairit-Pierre. Cette église tomljant en « ruines fut abandonnée aux capucins pour s'y for- <i mer un établissement, et la paroisse fut transférée « de l'agrément des comtes d'Eu dans la nef de « l'église Saint-Laurent qui se trouve au centre de « la ville. Cette église , appelée aujourd'hui l'église « de l'Abbaye, n'était pour lors ([ue la chapelle des

« comtes d'Eu, et les religieux n'en étoient que les « chapelains. Depuis cet arrangement, l'autel de la « paroisse termine la nef et le chœur de l'Abbaye « commence derrière cet autel. Les dissentions qu'à « fait naître l'usage commun de cette église ont « donné lieu à une transaction homologuée en la « Cour en 1732. Son objet étoit le rétablissement de «la paix; mais au lieu de remédier aux scandales « elle n'a fait que les augmenter. Tous les mémoires « envoyés par les Officiers insistent à représenter « qu'il n'y a plus d'autre remède que de transférer « (ainsi qu'il a été pratiqué à Rennes) le service de « la paroisse dans l'église du collège, auquel elle « n'est plus nécessaire, et qui y suppléeroit par « l'usage d'une chapelle qui servoit précédemment « de chapelle de congrégation (l). »

Ainsi qu'on le voit, le langage du Parlement était favorable au maintien du collège, et la ville d'Ku s'applaudit de voir ses intérêts si à propos défendus. Sur les vives instances de Louis-Charles de Bourbon, Louis XV donna ses lettres-patentes, datées de Gompiègne 21 juillet 17G4, portant confirmation de cotte maison avec la conservation, non-seulement du cours d humanités et de philosophie mais encore de la chaire de théologie que Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine, y avait fondée en 1729. Les Lettres du roi fixèrent ainsi la composition de l'établissement et le traitement des professeurs : un principal aux honoraires de 1,200 livres par an; un professeur de théologie et deux professeurs de philosophie aux honoraires de 800 livres chacun ; un professeur de rhétorique aux honoraires de 700 livres, et cinq régents pour la seconde, troisième, quatrième, cinquième et sixième classe aux hono-

(1) Coinple-rendu aux Cliambres asscmidées , par M. Roussel de la Tour, (lu 10 rnara l'6'i. Bililioth. Nat.

raires de 600 livres chacun. Les places de principal, professeur et régent devaient être remplies tant par des person' es ecclésiastiques que séculières, et l'enseignement devait être gratuit et conforme aux usages et méthodes de FUniversité de Paris. Les mêmes lettres-patentes autorisaient le bureau d'administration à accorder aux maîtres , après vingt années de service ou plus tôt, et par exception, en cas d'infirmités, une pension de 200 livres. Il était permis, en outre, au principal, d'établir un pensionnat en se conformant aux règles prescrites par l'article 24 de redit du mois de février 1763. Le collège conserverait ses biens et la jouissance des bénéfices unis anciennement. Une disposition spéciale concernait la chapelle. L'archevêque de Rouen était autorisé à s'entendre avec le bureau d'administration pour y transporter le service de la paroisse Saint- Pierre.

La charge de principal fut confiée à M. Barbier et ensuite à Fabbé Auber (1).

Ce dernier, encouragé par le duc de Pcnthièvre, conçut le projet de créer un pensionnat. L'heureuse situation de la ville, l'étendue et la commodité des bâtiments paraissaient devoir favoriser ce dessein. Un pensionnat fut donc établi en l'année 1779, et le succès que l'on obtint dès le début surpassa les espérances (2).

Ce pensionnat ne nous est connu que par le règlement (3) publié après la première année de son institution; divisé en treize chapitres, il forme une petite brochure de 59 pages, dont on trouvera ci-après

(1) Guillauinc-Jacqucs-Vincciil Auboi-, no à Rouen le 12 janvier 1745, mort le 14 mai 1803.

(2) Histoire des Comtes d'Eu, ]). 440.

(3) Règlement du pensionnat établi mi rotlèije de la ville d'I'.u. le 1" octobre 111'.), sous les auspices de S. .\, S. M. le duc de Pentliièvrc, comte d'Ku. — A Dieppe, Dubuc, impr. du roi, MDCCLXXX.

— aides extraits. On avait le soin d'y annoncer, dès les premières lignes, que le pensionnat se fondait sous les auspices du duc de Penthièvre et d'après les vues de ce prince, et d'ajouter que Son Eminence le cardinal de la Rochefoucauld voulait bien y prendre le plus si'and intérêt.

« MM. les professeurs, disait-on, témoins du zèle « avec leijuel MM. les administrateurs se portoient à « remplir les vccux de S. A. R. Mgr le duc de Pen- « thièvre, qui désiroit un pensionnat dans ce collège, « ont voulu en partager le fardeau avec M. le prin- « cipal : trois d'entre eux sont entrés en société « pour le pensionnat (l). »

Ces trois professeurs étaient MM. Quentin, Garrel et Desjardins, régents des classes de cinquième, seconae et quatrième.

« Nul élève, continue le prospectus, ne sera reçu qu'il n'ait plus de sept ans; qu'il ne sache lire et suffisamment écrire pour commencer à étudier le Rudiment.

* Nous croyons, en outre, n'en pouvoir recevoir plus de cinquante. Nous nous efforcerons de parvenir à cette quantité, mais nous nous y fixerons. Il n'y a pas de chambres particulières : l'étendue des salles communes, soit à manger, soit d'étude et de récréation, ne nous permettant pas d'en recevoir un plus grand nombre auquel, peut-être, nous aurions peine à suffire; nous ne devons donc point nous en charger.

« On demande qu'il y ait dans les collèges un cours suivi de géographie, d'histoire, de mythologie et de langue française. C'est ce que nous établissons dans notre pensionnat sous le nom d'académies, qui auront lieu le dimanche, le lundi, le vendredi et le samedi.

(1) Chap. I, p. T.

<i Ces asseml)lées n'auront rien qui sente

la gêne : les élèves n'y suivront d'autres lois que celles de la politesse

« Plusieurs personnes auroient désiré que nous eussions enseigné les mathématiques, la nature de notre pensionnat ne le comporte pas pour le présent.

« Nous n'aurons d'exercices sur les mathématiques que quand la chaii-e, qui aura pour objet cette science et la physique expérimentale, sera remplie.

« MM. les maîtres veilleront à ce que les pensionnaires aient des jeux, soit pour jouer en plein air, soit pour s'amuser dans les salles

« Nous nous proposons de faire arranger, par la suite, une maison de campagne dépendant du collège, et d'y conduire les élèves dans les l)eaux jours de l'année.

« Chaque pensionnaire aura un habit, veste et culotte bleu de Roi, avec un collet et lizerai écarlate, boutons dorés timbrés d'une fleur de lis.

« Le chapeau sera bordé d'un petit velouté noir avec un bouton uniforme.

« Les élèves qui se destineraient à l'état ecclésiastique auront un habit brun, un collet violet et culotte noire, lestière brune. »

Le règlement déterminait les attributions des professeurs, leurs devoirs soit à l'égard des élèves, soit envers le principal; il fixait les honoraires de sousprincipal à 250 livres s'il était laïque; en cas qu'il fût prêtre, on lui donnait 160 livres en plus pour la messe des écoliers. Le prix de la pension était de 300 livres conformément à Tarticle 59 du règlement de la Cour.

Enfin, cette pièce contenait au dernier chapitre consacré au collège et portant l'intitulé suivant :

Idée du collège de la ville d'Ka

« Jusqu'ici nous n'avons parlé que du pensionnat établi le l'^'" octobre 1779; ((uelques personnes dési-

reroient peut-être avoir une idée du collé{,'e dont il fait partie : nous allons finir par en donner une légère notion.

« Henri, duc de Guise, le fonda en 1580, y fit réunir

plusieurs bénéfices Mademoiselle de Montpensier,

M. le duc et Madame la duchesse du Maine, ont comblé successivement ce collège des plus gi'ands

bienfaits A sa nouvelle formation, M. le comte

d'Eu demanda la conservation de cet établissement, et obtint du roi des Lettres-patentes du 21 juillet 1764, qui confirmèrent son existence et lui donnèrent la forme selon laquelle il est à présent gouverné

« S A. S. Mgr le duc de Pentièvre n'a pas dédaigné de jeter un coup d'œil sur un établissement que ses prédécesseurs avaient si bien doté : c'est, comme nous l'avons dit, sous les auspices et d'après les vues de cet auguste fondateur que nous nous sommes chargés du pensionnat dont nous présentons au public le règlement.

« Puissions-nous seconder un prince, qui ne se borne pas û attirer dans son comté l'industrie et l'abondance, mais qui veut encore y faire fleurir la religion et les lettres ! »

Le pensionnat fut bientôt peuplé des jeunes gens des meilleures familles des villes voisines, lesquels y vinrent cultiver des connaissances qui leur suffirent, en sortant des bancs, pour se présenter et être reçus dans la marine et dans les écoles d'artillerie et du génie (1),

La classe de mathématiques et d'hydrographie, tenue d'abord gratuitement par M. Le Bert, fut définitivement établie en vertu d'une délibération du 28 juillet 1784. Ce fut à la création de cette chaire et au professeur distingué qui l'occupa, que le collège dut sa prospérité pendant près de douze années.

(1) Histoire des Comtes d'Eu, p. 440.

Avant de fermer le registre des délibérations du bureau du collège, il ne sera pas sans intérêt de rappeler que ce recueil fait plusieurs fois mention de l'assistance des comtes d'Eu aux distributions de prix. Avec d'autres marques précieuses de bienveillance, ces princes témoignaient de la sorte le vif intérêt qu'ils portaient à l'établissement. En Tannée 1783, le duc de Penthièvre se trouvant à Eu avec sa famille et une cour nombreuse, nous le voyons assister à la distribution des prix dans la grande salle de l'abbaye Notre-Dame, accompagné du nonce Pamphile Doria, des princes de Gonti et de Lamballe, de sa fille la duchesse de Chartres et du duc de Chartres. En 1788, la distribution fut encore présidée par le duc, qui avait avec lui la duchesse d'Orléans, la marquise de Sillery et le chevalier de Chastellux. Quelques années auparavant, en 1779, la distribution des prix avait eu lieu sous la présidence de l'archevêque de Rouen, Mgr de la Rochefoucauld (2).

Dans un autre temps les jésuites, qui possédaient au plus haut degré l'art de réveiller l'émulation dans le cœur des élèves, joignaient à ces solemnités scolaires des représentations théâtrales; leurs distributions des prix tantôt précédées, tantôt suivies de tragédies, de comédies et de ballets, étaient un attrait pour les élèves en même temps qu'un appât pour les familles. Au dix-huitième siècle, ces fêtes scéniques avaient disparu du collège d'Eu; elles étaient remplacées par des déclamations oratoires. Nous empruntons les détails qui suivent à l'intéressant livre de M. Ch. de Beaurepaire pour donner une idée du genre des sujets traités. — 1783. — Idomcnée, après avoir reçu les leçons de Mentor, annonce l'intention de rendre Salente de plus en plus florissante et propose, en conséquence, des prix aux pro-

(2) IlCfi. des (Iclibi'r. du coKcf/c, fol. 54 cl 67.

fessions les plus utiles. — 1784. — Dispute entre quatre orateurs sur la question de savoir laquelle remportait des quatre villes qui fournissaient au collège la plupart de ses écoliers : Dieppe, Eu, Saint- Valery-sur-Somnie, Abbeville. — 1787. — Exercice oratoire consacré â la louange des collèges et plus spécialement à celle des quatre grands hommes qui ont illustré, en France, ces utiles établissements (Jouvency, Rollin, Porée, Pluche), — 1788. — Parallèle des grands siècles littéraires (1).

Les archives du collège conservent en outre trois Thèses de philosophie, imprimées sur de grandes feuilles de papier destinées à servir de placard. La première, dédiée à Mgr de La Rochefoucauld, archevêque de Rouen, primat de Normandie, et abbé de Gluny, est divisé en deux parties composées : Tuné de sept, l'autre de six propositions qui correspondent aux anciennes divisions de la philosophie. Elle devait être soutenue dans la grande salle du collège d'Eu, au mois de juin 1776, par deux élèves de Rouen, Jean-François Sageot et Jean-François Simon. On avait choisi un de leurs condisciples, Pierre-Louis Charles, pour ouvrir la controverse. Cette thèse est en latin comme les suivantes.

La seconde pièce porte en tête les armoiries du comte d"Eu, Elle a pour titre : Concluslones pliilosophicœ et renferme une sorte de résumé du cours de philosophie. Ce n'est point, à proprement parler, une thèse; dans ses divisions et ses subdivisions, elle embrasse les différentes parties de la métaphysique : la logique, l'ontologie, la théologie naturelle, la psychologie, la morale; elle examine les phénomènes de la pensée, c'est-à-dire qu'elle a pour objet l'étude de l'âme. Voici les noms des quatre élèves, tous les quatre natifs d'Eu, désignés pour prendre

(1) Recherches sur l'instruction publique dans le diocèse de Rouen, t. III. p. 84.

part au débat : Laurent Sabot, Antoine Brocard, Pierre Massi, Pierre Laurent, Lsidore de Monchy. Le principal, l'abbé Guillaume Aubei-, devait être le juge de ces jeunes philosophes.

La troisième thèse traite de la philosophie : Ex philosophia morali. Après une définition de l'éthique ou morale, principe inné qui dirige Fintelligence dans l'appréciation des actes humains et un résumé des principales vérités de cette science, elle étudie la conscience et les devoirs de l'homme. Sept élèves de philosophie devaient la développer, c'étaient : Pierre Warnier, de Londinières; Jean-Baptiste Frechon, du Ti'éport; François Verdier, d'Eu; Jacques L'Hermina, d'Eu; Pierre Vincent, d'Eu; Michel Le Fort, d'Eu; Pierre Graville, du Tréport. Elle était annoncée pour le vingtième jour de mars 1778.

Ces exercices, sortes de conférences faites à haute voix, avaient, comme nous l'avons dit, reniplacé les représentations théâtrales. Ils accoutumaient de bonne heure à paraître en public, à bannir toute fausse honte, et, selon l'expression de Rollin, à ne point fuir la lumière. Aussi bien que les pièces de théâtre, et à plus d'un titre préférables, ils étaient d'utiles leçons d'élocution.

Malgré les marques d'intérêt et de sympathie que la famille royale prodiguait au collège d'Eu, cette maison se soutint difficilement jusqu'à l'époque de la Révolution. Cependant, en 1789, on y comptait encore 9 professeui-s et 150 ou 200 élèves. Ses revenus étaient de 17 à 18,000 livres. Mais au mois de novembre 1791, on commença par supprimer la chaire de théologie; l'année suivante, en mars 1792, alors que des turbulents s'attaquèrent aux prêtres non assermentés venus chercher un refuge à Eu, les professeurs ecclésiastiques se demandèrent s'ils ne seraient point, à leur tour, l'objet des poursuites du comité de surveillance, et ils émigrèreni. Leurs classes furent fermées; toutes les autres ne tardèrent

pas à avoir le même sort. Les biens furent confisqués et on reçut Tordre de vendre les bâtiments. Le comité d'instruction publique ayant demandé un état des recettes et des dépenses, on le lui fournit en faisant valoir dans un long mémoire l'utilité qu'il y aurait à constituer une école de district. La ville no se l)orna pas à cette communication. Elle envoya deux commissaires c\ Paris (1). Grâce à Tappui qu'ils rencontrèrent auprès des députés du département, la conservation du collège fut assurée.

« Dans ce désastre, dit M. Louis Estancelin, le pro- « fesseur de mathématiques resta seul. M. Le Bert « continua ses cours, s'adjoignit des maîtres de < langues, forma de nombreux élèves, en instruisit « un grand nombre gratuitement, pendant qu'ailleurs « toutes les écoles étaient fermées; enfin, grâce à ses « efïorts, le feu sacré n'était point étoufïé et brillait « encore quand la loi rendit à la ville les bâtiments « du collège (2). »

En 1808, on ouvrit dans l'ancienne maison des Jésuites une école secondaire dont la direction fut confiée à M. Le Bert. Du concours empressé de la population résulta une prompte organisation du Collège actuel. Une commission administrative fut composée, et grâce au dévouement le plus absolu de ses membres, aux sympathies les plus vives du conseil municipal, le nombre des élèves augmenta rapidement. On acquit bientôt la conviction qu'il y avait des éléments de succès.

Depuis lors, ces premières impressions se sont heureusement confirmées, et tous les efforts des hommes de mérite appelés à la tête du collège d'Eu ont tendu à soutenir et â développer son ancienne prospérité. Leur sollicitude, leurs soins éclairés,

(1) Reg. des délibér. munie, 26 février 1791, 2 mars et 30 mai {2) Hist. des comtes d'Eu, p. 440,

favorisés par le bureau d'administration et de perfectionnement ont été récompensés. Aujourd'hui, dirigé par M. Fernagu et doté d'un personnel de douze fonctionnaires, cet établissement d'instruction continue à prendre sous la généreuse et habile impulsion de son principal, une importance de plus en plus grande. La légitime renommée dont il jouit lui permet d'écouter sans envie le récit de ses succès d'autrefois.

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