‹ Histoire du Collège d'Eu d'après des documents inéditsChapitre 8 sur 13 · I. ARMAND · texte numérisé non relu

I. ARMAND

En 1631, l'église fut dédiée, sous l'invocation de saint Ignace, par Mgr Henri Boivin, évêque de Tarse, coadjuteur de l'évêque d'Avranches, vicaire général du diocèse de Rouen. Les croix de consécration que l'on voit sur les murs rappellent cette dédicace.

L'extérieur de l'édifice est simple. Toute la construction est froide et rigide, sévère et sans grâce, comme dans la plupart des églises élevées par les Jésuites, qui avaient adopté pour celle-ci une ordonnance particulière. Le portail, où l'on remarque des pilastres, une rosace surmontée d'un fronton que termine un arc de pierre soutenu par des consoles renversées, est flanqué de deux tourelles hexagones.

A la tourelle de gauche est suspendue une petite cloche qui servait à marquer les heures de récréation des élèves. On y lit autour, en latin : « Que le nom « du Seigneur soit béni ! Cloche des classes du « collège de la Compagnie de Jésus d'Eu. Année « 1685. »

Au-dessus de la porte d'entrée se trouve une plaque de mar])re noir sur laquelle sont gravées les lignes suivantes :

Illvstriss^ D*^ Cath* Clevensis Henrici a Gvysia

Bellica lavde immortalitatem adepti consvx

Hang aedem svis svmptibvs extrvctam vidit

Pridie Cal. Aug. An. mdc. xxiv.

Au-dessous de cette inscription on en voyait autrefois une autre que cite Hilarion de Coste (1), et qui a déjà été reproduite d'après cet écrivain (2). Elle à disparu, nous ne savons à quelle époque; la voici :

Hoc siiœ pietatis moniunentum In niemoriani S. lynatij Societatis Je.su Fundatoris dedicari Gvravit, anno œtatùs suœ 74. [prœsens

Après avoir rapporté les lignes ci-dessus, Hilarion de Coste ajoute : « Il se voit encore (dans l'église des « Jésuites) un marbre noir sur lequel sont gravées, « en lettres d'or, les paroles (ju'on a fait mettre sur « la première pierre de réglise :

« Sacrum /loc niarmor devoti sacrarij J'undaiaen- « tum Jesu amore incensu et eius charœ societatis « illustrissima Catharina Clevensis coniunx illus- « trissinii principls Henrici à Lotharingia Duris *>■ Guisœ tertij, Augi Comitissa, Prœfecti urbis manu

(1 ) Les Elngos et les Vies des Rennes, clc, l. I, p. 300.

(2) Le r.hîdea.u liEu. p. 263. — Ilist. des comtes d'Eu, p. 437.

« D. de Lanoij Jldelisfi. Féliciter posait XX maij « leiS (1). »

Le marbre noir qui portait cette inscription n'existe plus dans la chapelle. Il est A présumer que sa disparition est déjà ancienne, car aucun des historiens locaux n'en a parlé.

Nous revenons h la description do rédifice. Sur le milieu de la nef s'élève un petit clocher en charpente. Il a été construit par un architecte d'Abbeville et réparé en 1750. Il contient une horloge dont une des clochettes porte la date de 1G72 et deux cloches. Sur la plus ancienne est gravée l'inscription qui suit, laquelle est accompagnée de la mar([ue du fondeur (une salamandre) et d'un écu chargé d'un léopard :

En LAN MIL V IIII^^ VII MONT FAICT FAIRE

Mes'' Maievr Escheviks et Habitans de la ville

D'Ev.

Sur la seconde cloche, refondue en 1773 moyennant le prix de 61 livres (2), on lit :

Fondue en 1773 pour le Collège d'Eu :

MM. Charles Morgan. Varin. Etancelin.

Carbonnier et Barbier, administrateurs :

Girard, fondeur a Beauvais.

Dans l'église, nu-dessus de la porte principale, se trouve la tribune d'orgues. A gauche est placée une cuve baptismale : sa présence pourrait étonner si l'on ne savait que le service de la paroisse Saint- Pierre se fit dans la chapelle des Jésuites pendant plusieurs années.

La nef, séparée des bas côtés par de lourds piliers, est couverte d'une voûte à nervures ogivales. Les ouvertures qui l'éclairent sont à plein-cintre.

(3j Les Eloges cl Les Vies des Reijnes, t. I, p. 3tX). (1) Comptes de Te oiiome-séquestre.

Le chœur, entouré de lambris ornés des chiffres de Saint-Ignace et de Saint-Xavier, était autrefois revêtu de tapisseries et de tableaux qui manquent aujourd'hui. L'autel de marbre blanc et rouge d'un beau modèle. A la voûte, en forme de pendentifs, on voit deux C entrelacés et la date de 1623. C'est à droite et à gauche du chœur, sous une arcade, que s'élèvent les mausolées des Guise; le caratère et la richesse du style, Télégance de la composition, le fini du travail, la beauté des statues font de ces tombeaux des œuvres d'art dignes d'arrêter l'attention.

Les Tombeaux des Guise

Consacrés à la mémoire des fondateurs du collège, à Henri de Lorraine P"" du nom, duc de Guise, et à son épouse Catherine de Clèves, duchesse de Guise, ces tombeaux ont été exécutés du vivant de la duchesse et par son ordre (1).

On sait qu'après l'assassinat dont il fut victime, Henri de Cuise ne reçut point les honneurs de la sépulture. « Le soir de ce jour, dit L'Estoile, les corps « du duc de Guise et cardinal furent mis en pièces « par le commandement du Roi, en une salle basse « du château (de Blois), puis brusiés et mis en cen- « dres, lesquelles furent jetées au vent afin ([u'il n'en « restât ni relique ni mémoire (2). » Ce fait donna naissance au quatrain suivant :

Ne taillés plus de tombeaux magnifiques A ces deux corps en cendres consommés:

Car c'est asse^, puisqu'ils sont inhumés Dedans les cœurs de tous les catholiques (3).

(1) Valoul, Le Cliàlcuu d'En. p. 263.

(2; Journal de L'EsUiile, L. I. p. 269 (éd. Michaud,]

(3) Journnl île L'KsIoilc, t. I, p. 275.

En dépit de ce con?;eil sa veuve voulut « tailler » un tombeau magnifique à un époux qu'elle pleura « luctueusement. » Ce tombeau est le mausolée du collège d'Eu. Le duc de Guise est représenté sur un lit de repos posé sur une tombe de marbre noir. Il est en babit de guerre, la tête appuyée sur la main droite et tenant de l'autre un bâton de commandement. Il porte Parmure des jours de bataille et est ceint de récharpe lorraine bien connue des ligueurs. Audessus d une arcade en brèche sanguine soutenue par des colonnes ioniques, ii est figuré à genoux dans l'altitude du recueillement et de la prière, revêtu du manteau ducal, — le vert manteau des Guise chansonné par la Coquillart, Sur les côtés du prie- Dieu sont ses armoiries. A la partie inférieure du tombeau se trouvent deux petits bas-reliel's en marbre blanc représentant des actions de guerre et une allégorie funèbre. De chaque côté du mausolée sont posées deux statues : la Religion et la Force.

Vis-à-vis du tombeau du duc est placé celui de Catherine de Clèves. Traité dans le même genre que le précédent, ce mausolée est en marbre noir rehaussé d'incrustations en or. Il porte deux statues de marbre blanc. L'une figure la duchesse couchée à demi, un livre d'heures à la main, la tête posée sur la main gauche. L'autre la représente agenouillée, en prière, vêtue d'un riche costume d'apparat, ayant à ses côtés un petit chien (1). La Charité et la Foi sont debout auprès du tombeau.

» Il y avait au pied des mausolées, dit M. Louis « Estancelin, des ornements et quatre génies en « bronze; ces statues étaient estimées pour la pureté « du dessin et la vérité de l'expression. Tous ces « accessoires ont été arrachés et brisés en 1793;

(1) Une balafre foniK^e par une veine du marbre se remarque sur la figure de Calherine de Clèves.

« la matière en fut envoyée à la fonderie de ca- « nons(l). »

Catherine de Clèves, sur les ordres de qui, comme il a été dit, ces magnifiques tombeaux ont été exécutés, fut inhumée dans les caveaux de l'église du collège. Fille de François de Clèves et de Marguerite de Bourbon, elle avait eu pour marraine la reine Catherine de Médicis. Elle avait épousé en 1565 Antoine de Croï, prince de Porcien, l'un des chefs du parti protestant, mort à Paris, le 5 mai 1567, « d'une fièvre chaude causée d'une colère meslée « d'excès (2). » S'il faut croire les mémoires du temps "amour de Catherine de Clèves pour son premier mari ne fut ni bien vif ni bien fidèle. Après six années d'un veuvage porté légèrement, elle devint la femme de Henri de Guise, « quoiqu'il s'en fallût « beaucoup, dit Davilla en rappelant que le duc avait « été aimé de Marguerite de Valois, bien qu'elle fut rf de grande naissance et pourvue de qualités excel- « lentes qu'elle égalât en plusieurs autres choses et « particulièrement en beauté de corps la princesse « Marguerite (3). » Elle était enjouée, de figure agréable avec un certain air de galanterie. Les chroniqueurs n'ont point gardé à son égard plus de ménagements qu'ils n'en ont eu pour la princesse de Gonti, sa fille, ou pour le Balafré, son mari, qui, au dire de l'indiscret Tallemant des Réaux, fut beaucoup plus malheureux en femme que son grand-père (4:. Mais les fondations pieuses de Catherine de Clèves, ses legs charitables, ses bonnes œuvres, ses donations aux églises et aux couvents devaient lui susciter des panégyristes et lui attirer de justes louanges. L'un d'eux, Hilarion de Coste, qui appar-

(1) Ilisl. des comtes d'Ku, p. 438.

(2) Journal do l'Esloile, l. I, p. 20.

(3) Hlst. des guerres civiles de France, t. I, p. 310.

(4) Les Ilislorieltcs. t. 1, p. 46.

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tenait à roi'dre des Minimes, assure qu'elle ne manqua jamais d'assister de tout son pouvoir et de sa faveur ses vassaux du comté d'Ku qui Tont, dit-il, toujours chérie. « Sa constance a paru en la perte « de ses deux maris, ajoute le même religieux, de « ses deux fils et de plusieurs filles et de ses deux « sœurs. Sa dévotion et sa piété au soin qu'elle a eu « à la décoration des autels, donnant de riches cha- « subies et paremens à diverses églises, ausquels « elle-mesme avoit travaillé de sa main encore « qu'elle fust fort Agée (1). »

En outre du collège, à la fondation duquel elle contribua, elle a\ait amené A Eu, près des Jésuites^ deux autres corporations religieuses. « Première- « ment, les dames Ursulines qu'elle avait installées « dans la rue Mouillette avec une grande magnifi- « cence (2). Par un jour de la tempête de 1793 le « chariot d'un fermier généreux emporta à quelques « lieues d'ici ces bonnes religieuses qui avaient élevé « nos mères. Elles avaient avec elles le corps de Marie « Cantal, sœur Saint-Charles, retrouvé dix-huit ans (( après sa mort sans corruption, mais dont le grand « orage emporta la canonisation comme bien d'autres « affaires. Elles avaient avec elles le portrait de leur « fondatJ'ice, peint en 1630: Catherine de Clèves avait (( alors 82 ans. Ce portrait, dit l'anonyme auquel « nous empruntons ces lignes, m'a été donné par « une de ces anciennes religieuses, avec obligation « de le rendre aux Ursulines si la maison se réta- « blissait à Eu. Secondement, les PP. Capucins, dans « la rue Saint-Pierre, qui rendirent d'ôminens ser- « vices à la ville pendant la peste, m.ais ne résis- « tèrent pas davantage à la Révolution. Leur maison

(1) Les Eloges et les Vies des Reynes, t. I, p. 299.

(2) On peut voir encore, dans le passage Lomitten, les restes d'un grand bâtiment en bois décoré de colonnettes et de moulures qui faisait partie de la maison des Ursulines.

« fut quelque temps un dépôt d'armes, et on avait « inscrit sur la porte : C'est ici qu'on forge les « foudres pour renverser les tyrans. Ce couvent « possédait de grands portraits des hommes illustres « de l'ordre de Saint-François et quelques bonnes « statues de Frères Mineurs transportées depuis « dans Téglise d'Eu (l). »

Catherine de Clôves mourut à Paris dans l'hôtel de Clèves qu'elle avait fait bâtir Sous la date du 14 mai 1633, la Ga::ette annonça ainsi sa mort : « L'onziesme « mourut la duchesse douairière de Guise de la « maison de Clèves, aagée de quatre-vingt-cinq ans, « tante du duc de Mantoue, qui laisse entr'autres « biens au duc de Guise, dans le seul comté d'Eu, « cent mille livres de rente (2). » La même feuille ajoutait quelques jours plus tard ; « Le 23 (mai 1633) « fut fait aux Jacobins reformez de la rue S. Ho- « noré , le service de la duchesse douairière de « Guise : et son corps porté à Eu près de ses an- « cêtres (3). » La duchesse fut, en effet, déposée dans un caveau de l'église des Jésuites construit sous la chapelle Sainte-Catherine. Les lignes suivantes étaient gravées sur son cercueil :

Icy est le corps de defuncte très haute, puissante et très illustre Princesse, madame Catherine de Cleues, duchesse doûairiaire de Gmjse , vefue de defuncte très haut, puissant et très illustre Prince, Monseigneur Henry de Lorraine, duc de Guyse et de Cheureuse, Prince de Joinuille, Comte d'Eu, souueraifi de Chasteau-Regnault et terres d'Outre-Meuse, Pair et Grand Maistre de France, Gouuerneur et Lieutenant gênerai pour le Roy en Chciinpagne et Brie, laquelle deceda le IP Jour de ma y 1633, en son

(1) Note tirée des arc. du collège.

(2) GazeUe de France, n" 46, p. 200.

(3) Gazelle. W 51, p. 220.

Hostel de (,'leit.cs , en la rille de P<(/-is, auf/ée de quntre-ritujts uns. Dieu nie(fe sou à/ne en /'ejxjs ( 1 ).

Son cct'ur fut l'enrerinô dans une urne en bronze et placé dans le chœur de réglise Saint-Laurent d'Eu. Sur la colonne (jui le !-;upportait, on lisait une Ionique inscription latine qui a disparu à la Hôvolution, mais qu'on trouve citée dans plusieurs ouvr'ages (2-.

Si les tombeaux des Guise éveillent des souvenirs de toute nature, ils offrent au cui-ieu un autre intérêt. En effet. Ton n'appi-ondra pas sans étonnement que le nom de Tai'tiste au ciseau d iquel on les doit est, jusqu'à ce j(^ui', resté un mystère. Nous savons bien que l'on a i)i"ononcé le nom des fi-ères Ançruier et, en particulier, celui de Michel Anguiei', mais h l'appui de cette assci'tion présentée de l'air de gens bien informés, il n'a été produit aucune démonstration. Se Ijorner à dire que les An;^uier sont nés à Eu, ce n'est pas là, on en conviendi-a, une preuve suffisante, un argument qui puisse dispenser de donner de meilleures raisons. Malheureusement il n'en existe point d'autres dans l'état actuel de la question : nous nous proposons de le démontrer.

Il s'agit donc de Michel Anguier. C'est à ce sculpteur qu'un écrivain, M. D. Lebeuf, a attribué les tombeaux qui nous occupent (.S\ et on l'a cru sur parole. Disons tout d'abord que cet auteur est le premier qui ait mis en avant le nom de Michel Anguier. La proposition lui appartient en propre, ce serait en vain qu'on en chercherait des traces chez les historiens locaux, ses devanciers. Il n'aurait pas été superflu par conséquent que le fait avancé fut

(1) Les Eloges et les Vies des Reynes, t. I. p, 301 et 307.

(2) Les Eloges et les Vies des Heynes, l. I, p. 302. — Ilist. des Comtes d'Eu, p. 441. — Le Château d'Eu, p. 264. — La Ville d'Eu, p. 398.

(3) La Ville d'Eu, p. 397 el suiv.

établi par des témoignantes incontestables, et M. Lebeuf n'en a pas jugé ainsi; de sorte que son sentiment n'est, en déHnitive, qu'une conjecture qui n'a pas même pour elle la tradition.

Sans se livrer à de longues recherches il est facile de montrer, en effet, que toute tradition fait défaut. Il suffit pour cela de consulter les ouvrages spéciaux qui parlent des Anguier et les pu])lications qui font mention des tombeaux des Guiée. Leur silence est complet.

C'est ainsi qu'un contemporain, Hilarion de Coste, qui a consacré un chapitre de ses Eloges à Catherine de Clèves et transcrit avec soin les inscriptions rapportées plus haut, a décrit les toni])eaux du collège, mais il n'en a point nommé le sculpteur. « C'est dans cette belle église, dit-il, que la duchesse « de Guise a fait dresser du costé de l'Evangile un « beau mausolée à la mémoire du Duc son mari, « auquel ce prince-là est représenté en posture d'un « homme qui prie, en haut, revestu d'un grand man- « teau, et au-dessous couché tout armé, excepté la « teste qui est nuë. Cette Princesse, méditant son « issue de ce monde les dernières années de sa vie, «( a pris le soin de faii-e bastii' et di-esser son monu- « ment et sépulchre du costé de TEpitre, où elle est « aussi représentée en deux postures, en haut sur « un prie-Dieu û genoux, et dessous couchée et « appuyée sur le coude du bras gauche (1). »

Un autre contemporain, Guillct de Saint-Georges, historiographe de l'Académie de peinture et de sculpture composait en IGOO VLlotje de Michel Anguier. Il montre ce sculpteur venant à Paris vers l'âge de ({uin/.e ans, ciuittant cette ville pour aller A Rome, revenant en France en 1G51, exécutant alors différents travaux û Moulins, à l'Oratoire du fau- Ijourg Saint-Michel, aux appartements d'Anne d'Au-

(1) Les Elixjes cl les Vies des Reynes, [. I, p. 30 .

triche, che/. le sui-intciidaiit l\)U(Hict et nu V;il-dc- Gràce, Il n'est pas un mot de son inémoire qui puisse foire supposer que Michel Anguicr est l'auteur dos tomheaux des Guise (1). Un biographe dans la position d'être aussi bien informé que pouvait l'être Guillet de Saint- Georges, irauroit pas omis de signaler ces mausolées s'il eût été connu qu'ils étaient l'œuvre du sculpteur dont il traçait réloge.

D'autres écrivains venus après les deux auteurs que nous venons de citer ont gardé la même réserve. En 1713, Germain Brice mentionnait les œuvres d'art sorties du ciseau des Anguier, il n'a point parlé des tombeaux des Guise (2). Plus tard, on 1731, lorsque M. Capperon publiait dans le Mercure de France i'i) ses Mémoires historiques sur les persoiines illustres originaires du comté d'Ku, il n'oubliait pas les frères Anguier, mais il n'a point compris parmi leurs œuvres les tombeaux du collège. vSi l'on considère que cet ecclésiastique érudit ha])itait V.n, iju'il était profondément versé aans l'histoire de cette localité, on nous accordera que son silence est d'un grand poids. Enfin, nous pouvons ajouter que ni M. de Gaylus, ni Désallior d'Argonville (4), ni Toussaint Duplessis (5), ni M. Jal, dans son Dictionnaire critique, ni M. L. Estancelin (G), ni M. Vathout (7), ni M. Cousin (8), ni aucun autre historien n'a attribué les mausolées de Ilcni-i de Lorraine et de Catherine de Clèves à François ou à Michel Anguier, sculp-

(1) Mémoires inëdils sur la vie ot les ouvrages des membres de l'Académie royale de pendure et de sridplure. t. I, p. 435-430.

(2) Description de Paris.

(3) xMai 173!, p. 1068.

(4) La Vie des fameux sculpteurs (Paris, 1787;, p. 1.59.

(5) Description de la Haute-Normandie, [. I, p. 74.

(6) Hisl. des Comtes d'Eu, p. 438.

(7) Le Château d'Eu, p. 263. — Galerie des portraits, tableaux et bustes du château d'Eu, préface.

(8) Du Vrai, du Beau, du Bien, 10°" leçon.

teurs, « auxquel.s il ne manque depuis le grand « siècle que des juyes dignes d'eux. »

Pour tout lecteur non prévenu, ces citations sont concluantes. Aucune d'entre elles ne peut étayer Topinion de M. Lebeuf et fournir la solution du problème. Il ne sera peut-être pas irmtile d"y joindre les considérations suivantes.

On a écrit que les tombeaux des Guise ont été exécutés du vivant de Catherine de Glèves, c'est-à-dire avant IG33. Or, cette d<jnnée étant admise, comment concilier avec elle l'âge de Michel Anguier et ce que l'on connaît de sa vie 1 Cet artiste est né à Eu, le 28 septembre 1012, et il partit encore jeune pour Rome, où il resta dix ans. A son retour, en 1651, il travailla avec son frère aîné au monument du duc de Montmorency dans l'église des Visitandines de Moulins. Les années suivantes, il commença une suite non interrompue de travaux dans la ville de Paris. Il fut reçu de l'Académie royale en 1G68. Son morceau de réception. Hercule et Atlas, se voit au Louvre à côté d'une Anip/iitrite en marbre blanc, due également i'i son ciseau.

En rapprochant ces dates, et tout en admettant avec d'Argenville que, dès l'âge de quinze ans, Michel Anguier fît quehiues ouvrages pour l'autel de la chapelle des Jésuites ( l), il nous semble que l'opinion de M. Leliouf, répandue dans le public et acceptée, ne réunit en sa faveur aucune présomption. La question reste donc tout entière, et, comme à défaut de document incontestable, il ne saurait nous appartenir de proposer à son sujet une explication, il nous

(1) Il s'aj-it sans doulo do grosse S(juIi>l:Ure sur liois. Nous avons trouvé, en elïct, que le père de Michel Anyuiei", Honoré Anguier, niailre menuisier, fut cfiargé, iiendant les années 162 i, 1625 et 162G, d'exéculcr, pour les Jésuites, des jiortes, des cliûsses, des reliquaires, les balusti'os du Jubé et un marche-pied d'autel. — Livre du haslimenl de l'es<jUse, fol. 61, 02 et 6i. Arch. du collège.

reste à exprimer le vœu qu'un de nos critiques d'art reprenne le problème, Texamine, et prononce d'une manière souveraine.

Après cette longue digression, nous revenons à la chapelle du collège. En outre de la sépulture de Catherine de Clèves, les caveaux de cet édifice reçurent le corps de Louise-Marguerite de Lorraine, princesse de Conti, fille aînée du due et de la duchesse de Guise. Elevée par son aïeule maternelle. Aime d'Est, épouse do François de Guise, Louise de Lorraine, plus connue sous le nom de Mademoiselle de Guise, épousa François de Bourbon-Gonti après une jeunesse qui n'avait que trop prêté û la médisance. Elle a laissé avec une réputation fort vive de galanterie celle d'une femme d'un esprit élevé, humain et charitable. Serviable pour qui elle pouvait, elle assistait particulièrement les gens de lettres. Malherbe entre autres a composé en son honneur plusieurs pièces de vers et lui a dédié des sonnets. « Elle entretenoit « charitablement plusieurs pauvres escholiers au • collège des Jésuites à Eu, fondé par le duc de Guyse « son père, dit Hilarion de Coste, la pluspart des- « quels ont bien réussi aux estudes et se sont con- « sacrez au sei-vice de Dieu, tant dans la compagnie « de Jésus, que dans divers ordres et familles reli- « gieuscs. » Dans un livre qu'on lui a longtemps attribué et qu'elle aurait écrit pour se venger des dédains de Henri IV, on lit d'elle le portrait suivant : « Milagarde étoit belle, de bonne grûce et l'une des « plus aimables personnes de son temps. Cette jeune « princesse à qui Alcandre (Henri IV) avait donné « quelque espérance qu'il la pourroit épouser lors- « qu'il seroit libre, et cela avant qu'il n'aymast Ci'i- « santé (Gabrielle d'Estrées), lui avoit donné quelque « vanité, ce rjui lui faisoit dédaigner tous les autres

« hommes, dont Almidor (M. de Givry) s'apperceut.

« à la première veuê car il récent d'elle un si

« mauvais visage et apparent mespi-is que cela ra- « batoit beaucoup de la vanité dont il iaisoit pro- « fession. Tous les honnestes gens du party de Ser- « torius fie duc de Mayenne) avoient de la passion « pour Milagarde, et néantmoins parmy tout cela « elle se conservoit fort lil)i'e. Sa mère, nommée « Dorinde (Gath. de Glèves) tenoit sa maison à part « avec cette belle fille, et cet hostel se pouvoit dire la « cour de ce party tant la beauté de Milagarde attiroit

« le monde (1). » Jouissant d'un puissant crédit à

la cour, la princesse de Conti se trouva mêlée avec « son mari « à moitié sourd, à moitié muet et plus qu'à moitié incapable, » aux troubles que les seigneurs français fomentèrent pendant la régence de Marie de Médicis. Ayant encouru la colère de Richelieu, elle fut exilée à Eu par son ordre. On raconte, dit M. Vatout, que le premier jour de s"n arrivée elle se rendit à l'église des Jésuites. Ce'te église élait toute tendue de noir pour une cérémonie funèbi-e. Ce spectacle frappa vivement son imagination; saisie de la fièvre elle mourut presque suJMtement (1631) (2\ Bassompierre, que la princesse de Conti n'épousa peut-être pas, quoi qu'en dise Tallemand des Réaux (3), mais de qui il n'est guère possible de douter qu'elle n'ait eu r.n fils, a rapporté la nouvelle de sa mort en ces termes : « Je sus en même temps « la mort de madame la princesse de Conti, dont « j'eus l'affliction que méritait l'honneur que, depuis « mon ai'rivée à la cour, j'avois reçu de cette prin- « cesse qui, outre tant d'autres perfections ([ui l'ont « i-endue adiniral^le, avoit celle d"étro très lionne « amie et d'être très ol)ligeunte. J'honorciai sa mé-

(1) llistoh-r ilf's Amours ihi (inuiil M<;ni<ln\(:o\oii:m\ 1662. p. 242.

(2) Le Cluiloau (n-hi, p. 30(1.

(3) Los Iliftloripllnt. t. III, p. 13.

« moire, et la regretterai le reste de mes jours. Elle « fut tellement outrée de douleur de se voir séparée « de la reine-mèi'e, avec qui elle avoit demeuré « depuis qu'elle vint en France, et si affligée de voir « sa maison persécutée, et ses amis et serviteurs en « disgrâce qu'elle n'y voulut ni ne sut pas survivre, « et mourut à Eu, un lundi, dernier jour d'avril de « cette malheureuse année 1G31 (1). »

La princesse de Gonti fut inhumée chez les Jésuites € dans un petit caveau sous la chapelle Saintece Catherine. Il ne subsiste aucune trace de sa sépul- « ture. On croit que les caveaux où reposaient Gâte therine de Glèves et sa fille sont vides.

Au rapport d'Hilarion de Goste, les paroles qui suivent étaient gravées sur le cercueil de la princesse de Gonti (2) :

Icy est le coi^ps de défuncte très haute, très puissante et très illustre princesse, madame Louijse Marguerite de Lorraine, veuve de défunct très haut, très puissant et très illustre prince Monseigneur François de Bourbon Prince de Conti, Pair de France, Gouverneur et Lieutenant pour le Roy en Auvergne et pays de Cambrailles, laquelle décéda en cette ville d'Eu, le dernier jour d'avril mil six cent trente et un. Dieu mette son âme en repos.

L'église contient une partie souterraine où se trouvent des couloirs, des salles et des caveaux. La grande salle qui existe sous la nef était le lieu de réunion d'une congrégation de la Sainte-Vierge dont les membres étaient choisis parmi les élèves les plus pieux et les plus appliqués. Les murailles ont conservé des traces de peintures murales qui les décoraient. La salle contenait un autel, des tableaux et des boiseries ; le tout fut vendu à un professeur de la maison quelques années avant la Révolution. A

(1) Mémoires de Bassompierre (éd. Michaud), p. 324.

(2) Les Eloges et les Vies des Reijnes, t. II, p. 174.

Ventcôe de l'un des couloirs on déchiiïre les mots suivants peints sur les murs :

CONGREGATIO BEAT.E MARI.E.

On sait que les Jésuites réunissait en société les élèves de leurs collèges, et il paraît bien qu'ils avaient dans leurs principales maisons des congrégations d'hommes qu'ils partageaient en catégories diverses. Ces congrégations avaient leur salle distincte, et c'est à Tune d'elles que la salle existant sous Téglise a été affectée. Plusieurs ouvrages rédigés par des menîbres de la compagnie de .Jésus apprennent que des associations de ce genre étaient répandues dans les principales villes de France (1). Elles donnaient lieu à des retraites, à des conférences et à des neuvaines qui attiraient une nombreuse assistance.

Au milieu du dix-huitième siècle, le bureau d'administration et Tarchevêque. de Rouen furent autorisés à faire toutes conventions requises pour la translation dans la chapelle du collège de la paroisse Saint-Pierre, desservie alors dans ral)l)aye Noire- Dame. Celte même chapelle servit, dix années plus tard, en 1773, à côléjjrer le service paroissial de l'église saint-.Iacques qui était en réparation. Par la suite, elle devint un magasin.

L'intendance do Rouen l'utilisa pour y déposer des farines destinées à la subsistance des troupes. Pendant son occupation par le service militaire, on conduisait les élèves entendre la messe chez les capucins, l^lle fut ainsi fermée pondant vingt-doux mois, et il fut payé à titre d'indemnité une somme de

(1) Annales i-nniirc<i. R. Mariir, Cullrr'i nx aunnlUnia Snr. Jesu. Bordeaux, IG21. — MiDintile Su(tUil:ilis H. M;iri;v Vir{iinis. ac Juvenl}ilis unirtTtiiv aolerlu; (^iipunusiorum Sor. Jesii mira''uUs dirisc Sodalilniis illusIrnliDn. l.a Fh; lie, 1010. — Des Congvi'ijaliuiis de Nolrc-lJame vrigérs diins 1rs maisons îles l'ùrcs de lu <(nn])afinie lie Jésus. Paris, \(VM.

1,300 livres (l). Rendue nu culte pendant queUiue temps, elle fut bientôt comprise dans la mesure que Taulorité municipale prit en 1792 à la suite des troubles qui agitaieni. la ville. Elle fut interdite en même temps que les chapelles des Ursulines et de l^IIôpital (2).

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