Lettres, édit. Le Clerc, n°^ 211, 21G
en parle, et beaucoup trop complaisamment, dans ses lettres, célébrant avec enthousiasme la fondation projetée et louant en termes hyperboliques la générosité royale, mais il se tient coi.
La lettre à François I" est, en particulier, un chefd œuvre de calcul et d'habileté. Après avoir rappelé le souvenir des nombreux princes qui ont brillé en France par la piété et par la gloire des armes, il célèbre le retour de l'âge d'or ramené par leur successeur. Il se réjouit d'assister à cette renaissance de la vertu des bonnes lois et de toutes les sciences honnêtes. « Votre esprit royal devine et comprend avec une rare perspicacité que vous deviendrez un prince fortuné et illustre, non pas en commandant à un trè^s grand nombre de citoyens, mais en gouvernant de\ sujets aussi honnêtes et aussi heureux que possible. C'est là le résultat que Votre Majesté très vigilante cherche à atteindre en attirant de toutes parts, par de splendides offres, les savants dans son royaume, qui contient cependant déjà tant d'hommes éminents par le savoir et par le caractère. Elle se rend compte qu'un prestige de ce genre contribuera beaucoup mieux à rehausser sa puissance, que des richesses immenses, des trophées, des pyramides et d'autres magnifiques constructions... Plût au ciel que j'eusse assez de science et de valeur pour pouvoir répondre en quelque manière à 1 attente dun si grand prince et que je me sentisse assez d'éloquence pour célébrer les vertus héroïques et annoncer à la postérité les dons insignes qui apparaissent en vous. »
ï?i l'on néglige toute cette rhétorique qu'il est permis de croire sincère, on voit que cette lettre ne renferme, en somme, qu'un refus poli et assez net. Elle fut envoyée d'Anvers le 21 février lol7, c'est-à-dire très peu de temps après la réception des épîtres de Cop et de Budé.
Les réponses à ces deux derniers suivirent de près. A Budé, qui lui avait cependant écrit en termes si éloquents, Érasme répondit, en quelques lignes rapides et vagues, qu'il ne pouvait lui transmettre une réponse définitive avant d'avoir communiqué la proposition au chancelier de Bourgogne, qui était alors parti pour Cambrais 11 lui était également nécessaire de conférer avec ses amis sur ce grave sujet. Sans doute, il comble Budé de protestations d'attachement, jure qu'il n'a pas d'ami plus cher, affirmant qu'il se considère comme à moitié Français, puisque, dit-il, si l'on en croit la cosmographie, la Ilollande fait partie de la Gaule; on n'en devine pas moins que sa résolution est prise et qu'il ne viendra pas en France. Il annonce une second o épitre plus exphcite, mais cette dernière ne fut jamais envoyée. De même, la lettre à Cop, datée du 6 mars, ne renfermait que quelques protestations aimables, mais rien de ferme ni de sérieux.
Quelques semaines plus tard, Budé alla à Saint- Maur où se trouvait alors le roi, afin de transmettre à ce dernier la réponse d'Érasme. C'était le jour des Rameaux (o avril 1317). Il rencontra le prince au moment où celui-ci gagnait l'église accompagné de son confesseur et de François Dumoulin de Rochefort. François I" n'eut pas plus tôt aperçu le nouvel arrivant qu'il lui demanda s'il avait reçu des lettres d'Érasme. Budé les lui présenta aussitôt. Le roi se mit à les lire
1 Celte lettre est datée du même jour que celle adressée au roi. c'est-à-dire du 21 février 1517. Elle est assez longue, mais renferme beaucoup de considérations étrangères au sujet principal. 11 convient de sio-naler parmi les choses gracieuses dites par Erasme à son ami le développement si curieux dans lequel Érasme, faisant ressortir la part prise par le nom de Guillaume dans ses affections,~énumère tous les personnages portant ce nom auxquels l'unissaient des liens d'amitié : Guillaume Budé, Guillaume Petit, Guillaume Cop, etc. Ou sait quelle correspondance assidue Érasme et Budé entretinrent ensemble durant la plus grande partie de leur existence.
FRANÇOIS 1" ET LA RENAISSANCE. b3
en revenant de l'église. Lorsqu'il eut fini de les parcourir, il ne parut pas content. « Quelles sont donc les intentions d'Erasme? demanda-t-il, car il ne s'explique pas clairement. » Rochefort prit alors la parole et assura que personne n'était mieux en situation de peser sur la décision de l'humaniste hollandais que son émule français, l'auteur du De Assc. Celui-ci ofTrit alors de faire une nouvelle tentative. « Je le veux », répondit le roi qui alla ensuite dîner. Mais comme le monarque avait négligé de s'expliquer sur les avantages qu'il comptait faire à Érasme, Budé déclara aux personnes qui l'entouraient, qu'il ne récrirait point avant d'avoir quelque chose de positif à mander à son ami'. Cependant l'évêque de Paris, Etienne Poncher, était revenu de son ambassade de Bruxelles, pénétré de la plus grande admiration pour Erasme. Il ne cessait de parler de son esprit, de son érudition, de son éloquence ; il regardait comme un grand bonheur d'avoir vécu quelque temps avec lui ; il soutenait que son mérite était encore au-dessus de sa réputation, quelque grande que fut cette dernière. « Quand il parle, disait-il, quelle science, quel agrément, quel style, quelle mémoire ! Ce n'est pas un homme, c'est la Muse attique : vous jureriez que c'est Démosthène, ou quelqu'un même de supérieur à Démosthène s'il peut y en avoir. Il a pénétré dans le sanctuaire de la philosophie ; il entend parfaitement Platon, Aristote et les plus célèbres philosophes^ ».
C est probablement à ses relations plus intimes avec l'objet de tant de sollicitations que Poncher dut de recevoir de lui une réponse plus catégorique. Érasme n'hésita pas à lui ouvrir le fond de son cœur et à lui donner quelques-uns des motifs qui lui interdi-
1. Correspondance cVÉrasme, ûdit. Le Clerc, n" GO de l'Appendice.