‹ Histoire du Collège de FranceChapitre 22 sur 96 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

saicnt d'aller s'établir à Paris. Il débute par les plus gracieux éloges à l'adresse du roi et des érudits de la cour, de Cop et surtout de Budé, qu'il proclame « la gloire la plus éclatante delà France, Thommequi, depuis longtemps, de l'aveu de tous les savants, a enlevé aux Italiens la palme des deux littératures ». 11 avoue sa prédilection pour la France*, mais l'âge le détourne d'un changement de patrie. Il lui faut demeurer là ofi la vieillesse est venue le surprendre. La bienveillance de l'Empereur le retient ; il n'ose montrer à son égard une telle ingratitude. Cependant ce n'est pas un refus définitif qu'il envoie et il prend soin de se réserver pour l'avenir une porte de sortie. « Si je ne puis, ajoute-t-il plaisamment, rendre mon pauvre corps commun à tous, je puis, du moins, être plus large pour ce qui concerne mon esprit. » C'est ici qu'il formule la proposition à laquelle devaient aboutir tant de réticences et d'apparentes hésitations. Puisqu'il ne peut se rendre lui-même à Paris, un de ses disciples pourrait fort bien le remplacer et il cite alors le nom de Henri Glaréan. L'éloge enthousiaste qu'il fait de ce personnage marque chez lui un désir profond de voir cette combinaison réussir. Il célèbre l'universalité des connaissances de Glaréan. Cet homme a tous les talents : il est à la fois poète, orateur et théologien ; il sait le grec, la musique, la cosmographie, les mathématiques; il a étudié à fond l'histoire. Il a la haine des sophistes dont il connaît à merveille les doctrines et n'a d'autre défaut que celui de les malmener un peu trop rudement. Il se mettra à ce qu'on voudra^ ; sa santé est bonne, son caractère aimable et souriant. Il est actuellement dans

1. Il rappelle, à ce propos, qu'il y passa de douces années, occupé à l'étude féconde des lettres; mais, on le sait, le souvenir qu'il avait gardé de ce séjour était loin d'être aussi agréable.

2. « Jusseris canere (dit en propres termes Érasme), nihil contatus canet, malis légère, leget, libet ludere, jocabitur festivissime, etc. »

la force de Fâge et n"a d'autre désir que celui de se fixer en France avec un traitement. Cent couronnes lui suffiraient, selon toute vraisemblance. Cette lettre est datée d'Anvers, le 14 février 1518. La proposition du grand humaniste fut mal accueillie. Glaréan qui était déjà arrivé à Paris depuis quelques mois, obtint bien du roi, par l'intermédiaire du Bâtard de Savoie, un stipendiiim annuel de 150 livres, mais il ne fut jamais question de lui confier, un seul moment, l'importante mission déclinée par son maître.

Malgré tout, les érudits de la cour ne se considérèrent point pour battus. Le 12 avril de la même année, Budé revenait encore à la charge et écrivait à Érasme' : « Que nous sommes heureux, puisque, comme je l'espère, l'éloquence latine va être en honneur dans les deux plus puissants royaumes ! Quelle louable émulation ! (S'il est vrai cependant de dire que Charles-Quint ait envié cet honneur à François I".) Vous croyez peutêtre que je ris ; non, je parle sérieusement. Pendant que le projet dont vous êtes informé est en train, consultez tous vos amis, et pesez avec eux lequel vous est le plus avantageux, de vivre sous la domination de Charles Y, ou de passer avec nous le reste de vos jours. Pour moi, je pense que si notre monarque vous consulte, s'il veut avoir vos avis, il sera plutôt de votre avantage et de votre réputation de vous transporter chez nous, pour être l'ornement du Collège qu'il projette d'établir à Paris. Par là, d'ailleurs, vous satisferez plus pleinement aux désirs empressés, aux vœux

1. Cette seconde lettre fut écrite à l'instigation de Pencher. Ou songeait à ce moment à offrir à Érasme un évêché. Mais Budé ne se faisait guère d'illusion, même à l'annonce de cette offre nouvelle, sur l'acceptation de son correspondant. Nous savons que vers cette époque François I^r alla jusqu'à proposer d'écrire lui-mrme à Charles-Quint, dans le cas où le consentement de son rival serait le seul obstacle i l'heureux succès des négociations.

ardents de tous ceux qui brûlent d'envie de vous revoir avec nous. Vous ferez savoir votre résolution à Tévôque de Paris. Ce sera avec lui que vous ferez vos conditions, si vous le jugez à propos, tant sur les frais du voyage, que sur les appointements qu'il vous plaira d'exiger. » La suite de la lettre prouve que Poncher était chargé officiellement de pourvoir à l'organisation de l'établissement projeté. Elle montre que, dans les conversations savantes tenues à la cour, il n'était bruit que de l'humaniste hollandais. Le souverain luimême continuait à parler de sa venue comme d'une chose qu'il n'avait pas cessé d'espérer et qui lui tenait toujours au cœur. Chose singulière, cette lettre écrite au milieu d'avril, Erasme ne la reçut qu'au commencement de septembre. Mais ce qui est le plus étrange, c'est qu'il s'en montra ofTensé et que la mauvaise humeur réciproque qui allait se manifester chez les deux savants, à propos de je ne sais quelle expression risquée par Budé, commença déjà à apparaître \

Toutes ces démarches successives montrent que les vagues réponses d'Erasme n'avaient point été prises au sérieux. Ce fut un tort, car, de cette manière, les hommes qui s'intéressaient si vivement au projet et le roi lui-même demeurèrent ainsi dans une fâcheuse attente. On ne saura jamais tout ce que l'indécision, à la fois pleine de politique et de coquetterie de l'auteur des Colloques^ a fait perdre aux lettres, à cette période décisive. Les intentions étaient alors sincères de la part du roi, et toutes les bonnes volontés éveillées. Les multiples causes qui contribuèrent par la suite à relâcher le zèle de François P', les guerres, la captivité, les luttes occasionnées par la Réforme naissante, les intrigues d'une Université rétrograde ne s'étaient pas

1. Lottre d'ÉrasuiP du 23 octobre 1518, datée de Louvuin (édit. Le Clerc, n» 29i de rApi)endice}.

encore produites ; Toccasion e'tait excellente et, on peut l'affirmer, unique. Elle passa, en grande partie par la faute d'Erasme, et ne revint plus. Il fut, du reste, le premier à la regretter plus tard.

Cependant la détermination prise par Erasme ne l'empêcha point de continuer à s'intéresser activement à tout ce qui concernait l'état de l'enseignement en France. Ses correspondants le tenaient exactement au courant des changements qui se produisaient dans ce domaine. C'est ainsi que plusieurs lettres adressées au grand humaniste vers ce moment fournissent, sur la situation intérieure de l'Université et les abus déplorables qu'elle recelait dans son sein, des renseignements d'un rare intérêt. Je citerai ici quelques extraits de ces lettres, parce que, tout en nous faisant pénétrer dans le monde littéraire de l'époque, elles nous permettent en même temps d'apprécier l'immense sottise du parti rétrograde et la nécessité absolue de la réforme radicale que l'institution des lecteurs royaux devait réaliser un jour.

Nous avons dit que Glaréan s'était rendu dans la capitale quelques mois avant la démarche tentée en sa faveur par Erasme avec si peu de succès. Il arriva à Paris dans le courant du mois de juillet 1317. Aussitôt installé, il écrivit à son maître une lettre singulièrement significative à tous égards '. « Budé m'a reçu avec bienveillance. Cop m'a traité le mieux du monde. Quant à Lefèvre d'Étaples, que je connaissais déjà si complètement, sans l'avoir jamais vu, je l'ai trouvé tel que vous le dépeigniez dans vos conversations avec notre excellent ami Beatus Rhenanus, c'est-à-dire l'homme le plus scrupuleux et le plus aimable du monde. Je n'ai pas encore

1. Cette lettre est du 5 août l.jiT. Elle se trouve dans la Corresponcl'ince d'Érasme, édit. Le Clerc, p. IG21, et dans Hermi.njaud, Corresp. des réformateurs, t. I, p. 31.

eu l'occasion d'aller voir lévèque Etienne Poncher. J'ai obtenu un subside privé, qui ne m'impose d'obligations envers personne. Mais moi qui étais venu à Paris pour enseigner le grec, quelle n'est pas ma désillusion! Il n'y a personne ici qui explique dans des leçons publiques ou privées un auteur grec important, du moins à ma connaissance. Les innombrables cohortes des sophistes * empêchent tout progrès. J'ai assisté récemment à une dispute en Sorbonnc, où j'ai entendu d'enthousiastes applaudissements, comme si l'on eût été au théâtre de Pompéi. Je n'ai pu m'empêcher, ou plutôt j'ai réussi à m'empêcher de rire, mais au prix des plus grands efforts. Mais là personne ne riait. Il y avait alors une dispute imposante de lana caprina. On n'en voulait pas peu à Adam, notre premier père, de n'avoir pas mangé des poires au lieu de pommes, et tous ces hommes graves contenaient à grand' peine l'expression violente de leur indignation. Mais la gravité du théologien l'emporta sur la colère : Adam réussit à s'en tirer favorablement et sans blessure. Je suis parti, écœuré par toutes ces sottises. Aussi je reste chez moi maintenant. Tantôt je passe mon temps à chanter, tantôt, plongé dans un doux repos, je me délecte de mon Uorace, me riant avec Démocrite de la bêtise du monde. Pierre Tschudi vous envoie ses salutations, ainsi que tous mes disciples, si pleins d'attachement pour votre personne ^ »

1. L'expression employée par Glaréan, difficile à traduire, est bien plus expressive : « Sophistarum mille circumstrepunt turmfE ».

2. Glaréan, dont le véritable nom était Lorit, était originaire du canton deGlaris.ll avait fondé à Bàle un pensionnat dans lequel il enseignait avec beaucoup de talent le grec et surtout le latin. 11 se rendit k Paris, accompagné d'une vingtaine d'élèves, Suisses pour la plupart. Son pensionnat, qui fut tout de suite recherché, présentait en raccourci l'image de la république romaine. 11 y avait un sénat, des convives, un consul, un préteur, etc. Pierre Tschudi, dont il est question à la fin de la lettre, avait déjà étudié à Bîile, dans la lîiaison de Glaréan,

FRANÇOIS 1" ET LA RENAISSANCE. o9

Il y eut cependant des moments d'espoir. Certains indices firent croire, à diverses reprises, à une régénération spontanée de l'Université. C'est ainsi que Nicolas Bérauld écrivait à Érasme, dans le courant de mars 1518 : « Je prévois, mon cher Érasme, que le résultat vers lequel j'ai tant de fois aspiré, de mes vœux les plus ardents, va peut-être se trouver réalisé, et que nos théologiens de Paris, cessant de s'adonner exclusivement aux enfantillages grotesques et aux argumentations subtiles et vaines, abandonnant définitivement les factions scotiste, occamiste, voire même thomiste, vont se tourner, du moins pour la plupart, du côté de la vraie et ancienne théologie, si vous continuez à leur démontrer qu'il est de leur dignité d'appliquer leurs études aux sciences et aux lettres divines'. »

Il faut croire que le bruit de cette nouvelle se trouva confirmé, car Érasme écrivit, en août tol8, à Guillaume Hue, doyen du chapitre de Paris, pour le féliciter de cette prétendue réforme et de la prochaine introduction de l'enseigneiîient des trois langues dans les programmes de l'Université : « Ce n'est pas sans un grand plaisir que j'apprends que l'Université de Paris est sur le point d'ajouter à ses anciennes études, dans lesquelles elle possédait et possède encore maintenant sans conteste le premier rang, la connaissance des trois langues et qu'elle va remonter ainsi aux sources les plus pures des saints livres. Je suis satisfait de constater qu'elle n'est pas du même avis que quelques-uns de ses adversaires, lesquels prétendent que les lettres ne peuvent s'entendre avec la véritable théologie, alors qu'il n'est aucune connaissance qui puisse éclairer davantage toutes

avec son frère cadet Égidius, connu plus tard comme historien, et son cousin germain Valentin Tschudi.

1. Cette lettre, datée du 16 mars, se trouve dans la Correspondance d'Érasme, édit. Le Clerc, p. 306, et dans Herjiisjard, t. I, p. 33.

los autres sciences. J'allribue en partie cet excellent résultat à la droiture de l'esprit français et en partie à la sagesse de Texcellent éveque Ktienne Poncher, homme spécialement créé par la Providence pour restaurer les bonnes lettres et la vraie piété, mais surtout à Fexcellent roi François. Toutefois il n'y a pas encore matière à nous réjouir trop bruyamment. On peut dire seulement qu'il n'y a pas sujet de désespérer \ »

Mais le texte le plus probant qu'on puisse citer touchant la véritable situation de l'Université, c'est assurément la lettre de Yalentin Tschudi à ririch Zwingli, écrite vers le même temps-. C'est, pour le sujet qui nous occupe, une pièce d'une importance capitale, qui fournit un tableau exact et complet de l'état des études philosophiques et théologiques dans le monde universitaire de la capitale. Nous croyons, pour ce motif, utile de donner ici une traduction de ce document trop éloquent par lui-même pour qu'il soit nécessaire d'y ajouter aucun commentaire^.

J'ai accueilli avec une joie siiicçi'o l'avis que vous m'exprimez au sujet (le uotre niaîlriso. J'ai vu (]ue vous me dissuadiez do ])rendre ce grade et que vous u"a])prouviez nulleuieut le couseil

I. La lettre est datée du 9 août I.1I8. V. Lettres d'Êraswe, éd. Le Clerc, p. 3:35 ; Du BoL'LAv, t. VI, p. '.)■]; IliniMi.NjAnu, t. 111, p. 40. L'année précédente, Érasme s'était montré moins affirmatif touchant cotte action favorable des études littéraires sur les études religieuses. Dans une lettre adressée à Capiton, le 2G févi'ier 1517, il insiste, en s'autorisant de l'exemple de Lelevre d'Étaples, sur la nécessité de faire subir des réformes à l'enseignement théologique ; mais il exprime en même temps quelques inquiétudes sur les dangers que peuvent faire courir à la religion les études classiques. Lettres dÉrasine, éd. Le Clerc, p. 187 et 1S9.

■2. Cette lettre est datée de Paris le 22 juin 1518. Elle est adressée à Zwingli qui vivait alors à Einsiodeln. IIerminjaud, t. I, p. 38, l'a publiée d'après l'édition des Œuvres de Zwingli de Sciu'ler et Sciiultess, t. VII, p. 44.

3. Pour tout ce qui ccmcerne l'organisation intérieure de l'Université, de ses cours, de s^s méthodes, nous renvoyons à l'excellent travail de TncRor, De l'orr/dnisation de renseignement dans l'Université de Paris au moyen âge, 1850, in-8; passim.

FRA.Nr.OlS r'' ET L\ RENAISSANCE.

de nos amis : tous ces vains 'titres n'accroissant pas d'une parcelle la valeur et l'autorité d'un homme. Je ne puis que m'inclinerdevantune opinion de cette nature, formulée par une personne telle que vous, et cela avec d'autant plus de raison que je me rends mieux compte chaque jour dans quelles profondes ténèbres languit la jeunesse française, de quels enfantillages, de quelles Uistes bouffonneries l'esprit de cette dernière est pénétré, disons mieux, empoisonné. Car ce n'est pas seulement un poison nuisible rt actif que cette sophistique (que j'appellerai à bon droit bavarde et subtile par excellence), c'est encore une tête malfaisante, j'ai voulu dire une peste i. Mais va pour une bête. Car vous pourriez constater que les hommes initiés à cette science sont de véritables bêtes sauvages, plus cruelles encore que ces dernières. Ils ont en effet perdu ^tout jugement, sont comme hébétés et, comme on dit, couverts de morve. Toute finesse d'esprit est émoussée en eux. Il ne reste d'humain dans leur être que ce qui resta dans Écho, c'est-à-dire un vain son qu'ils exhalent avec tant d'abondance et de libéralité ciue dix femmes réunies, bien que par nature si bavardes, ne sauraient être égalées, sous ce rapport, à

un seul sophiste ^.

Ces personnages sont bien différents des professeurs que vous avez

pu jamais renco'ntrer à Vienne ou à Bàle. Si ces derniers venaient s'installer ici, nos sophistes seraient bien obligés de recommencer à apprendre, en compagnie des enfants. Il s'écoulera bien du temps avant qu'ils se détendent et qu'ils songent à s'appliquer à autre chose. Toute la matinée est consacrée cà ces bagatelles. Au diner, au souper, à la promenade, lorsqu'il s'agit de reposer respr'it fatigué, c'est l'unique exercice, l'unique souci. Pourciuoi en dire plus? Leur journée tout entière est absorbée par cette occupation. Je crois même que lorsque le moment de la prière arrive, ils ergotent également avec Dieu et qu'ils s'efforcent de le convaincre cà l'aide de leurs arguments habituels. Notre précepteur Glaréan a surnommé ces gens-là des yymiicsophisies,

1 Tschudi joue ?ur les mots hestifera etpestifera.

't Personne n'en a parlé plus puissamment que Michelet : « Mis en présence dressés sur leurs ergots, ces jeunes coqs prenaient un cœur héroïque pour argumenter à mort, embrouiller les questions, stupeher les auditeurs et eux-mêmes, s'hébéter au vertige de leur propre escrime La -loire était de ferrailler six heures, dix heures, sans reculer, et de trouver des mots encore: tournois sublimes, mirifiques batailles que la nuit seule pouvait finir. Juges et combattants, tous se retiraient pleins d'admiration pour eux-mêmes, gonflés, vides et presque idiots. »

parce qu'ils ont (Irpouilb' toute sagesse et qu'ils vivent nus sous ce rapport.

Il est merveilleux de constater quelle ingéniosité ils déploient dans la recherche des vraies étymologies des mots. 11 y a daus l'un des faubourgs un temple consacré à saint Germain, dans lequel on prétend qu'lsis fut autrefois honorée. 11 s'y trouve, du reste, encore des restes incontestables de l'antiquité. Un jour que nous étions venus nous promener en cet endroit pour nous distraire, nous y rencontrâmes un Français. La conversation étant venue à tomber sur Paris, notre compagnon fortuit nous expliquait ainsi l'étymologie du nom de cette ville : Paris, nous disait-il (il se servait en latin du mot Parisius), équi^-aut à -api xai îa'.o:, c'est-à-dire près d'isis. Je crois qu'il avait recueilli cette explication baroque dans queh^ue collège, à l'un des cours de ces prétendus philosophes.

Plvit au ciel que vous vissiez les théologiens, ceux-là mêmes qu'on appelle les colonnes de la foi, déraisonnant si puérilement dans leurs controverses. Assurément on aimerait mieux jouer vis-à-vis d'eux le rôle de Démocrite que celui de Momus. 11 y a plutôt sujet de rire que de s'indigner, puisqu'ils ne peuvent se laisser persuader par aucune raison. 11 faut voir de quelle misérable manière ils traitent le grand philosophe ^ L'un l'envoie à la croix, l'autre à Minos, un autre encore aux gémonies. Tantôt il est érigé en juge, tantôt réduit au rôle d'avocat, puis soudain promu au rang de chef d'armée, voire même de roi. Us le précipitent ensuite du haut de son trône et le livrent au licteur, pour être fouetté. Telle est sa fortune changeante. Platon n'a guère plus de chance : il est voué aux mômes supplices et aux mêmes honneurs. Ils se provoquent les uns les autres avec des paroles si impudentes qu'ils ressemblent par moments à des gladiateurs. Ils enflent prodigieusement la voix et combattent jusqu'à l'enrouement, à 4el point que, lorsqu'ils sont hués par les assistants, ils paraissent devoir perdre leur voix au milieu de l'arène.

Vous ririez encore davantage si vous écoutiez leurs discussions, si subtiles et si magistrales. Vous diriez assurément (pour employer un proverbe) quel rapport y a-t-il entre tout cela et Hermès ou bien : Quid hœc ad Chrislum? Mais ce qui est plus sot encore, ils ne font pas le moindre cas de Jérôme, d'Augustin, pas plus que des autres docteurs les plus vigilants de l'Église; ils

1. « Quam miseris modis bonitm fortem aguntl» II s'agit, selon toute vraisemblance, d'Aristote. Le nom de Platon, mentionné quelques lignes plus bas, rend cette supposition encore plus probable.

los méprisent même. Les noms «lui leur sont le plus agréables et ,|ui ont le plus de réputation auprès d'eux sont ceux de Jean l'Ancien, de l'Auxerrois, de Durand, et de personnages encore plus ignorants, qu'ils révèrent comme des oracles et dont, en réalité, les noms ne signifient que barbarie, œuvre grossière, pleine d'arguments creux et d'ignorance.

Je m'arrête ici. Voilà tout ce que je voulais vous raconter louchant l'Université de Paris. Ce n'est pas tant parce que i'ù supposé que vous aviez besoin d'apprendre ces détails, que parce que j'exècre ces gens-là, les plus stupides de tous les hommes, avec leurs énigmes et leurs insolubles subtilités. Je ne puis dire cependant (lue j'en sois arrivé à abhorrer la philosophie : je désirerais, au contraire, l'étudier, si l'occasion s'en présentait. Mais il est certain que je n'emploierai jamais de pareils maîtres, qui noircissent ce qui est blanc, rendent escarpé ce qui était uni, ferment ce qui était ouvert, changent le vrai en faux, enfin compliquent à l'infini de mille manières les problèmes qui étaient résolus, et transforment la. philosophie en une véritable morosophie.

C'est précisément parce que le vide effroyable du système apparaissait définitivement à tous les esprits éclairés que Ton continuait de se préoccuper sérieusement de lui substituer une organisation qui fût en liarmonie avec les tendances nouvelles. En voyant la tournure défavorable prise par les négociations entamées avec Érasme, François P' se décida à faire revenir en France le Grec Jean Lascaris, dont ses prédécesseurs Charles YIII et Louis XII avaient eu l'occasion d'utiliser et d'apprécier les services. On n'a pas à raconter ici la vie de ce personnage, ni à exposer avec détail son rôle si actif dans le développement des études grecques, au commencement du xvi'= siècle. Ce qu'il importe de préciser, c'est qu'entre tous les Grecs de la Renaissance, il a été à la fois peut-être le plus remarquable par l'étendue de son savoir et le plus honorable par la dignité du caractère. Il n'eut rien de ces Grecs besogneux et encombrants, aux mœurs peu

recommaiulablcs, dont les hommes de celte époque eurent tant à se plaindre. Marcus Musurus, dans la belle épître dédicatoire du Pausanias, a fait un magnifique éloge de son compatriote. Il célèbre surtout sa générosité envers ceux de ses compatriotes tombés dans le besoin. On voit par cette lettre et par d'autres que Lascaris ne fut pas seulement un savant de réel mérite, mais encore un homme d'un grand cœur, compatissant et libéral. Il encourageait les jeunes gens faisant preuve de quelques dispositions pour les études, leur achetait des livres, payait leurs maîtres. Il aimait aussi à doter les jeunes filles pauvres et ne savait jamais, ajoute Musurus, renvoyer un solliciteur les mains vides, Dieu sait pourtant si les gens de cette espèce devaient manquer à Venise ! J'insisterai surtout ici sur l'amitié profonde qui l'unit avec le noble Budé, son élève, amitié qui dura jusqu'à la fin de sa vie et dont les lettres do l'humaniste français fournissent un si touchant témoignage'.

L'estime singulière dans laquelle il avait été tenu par les cours de Charles YIII et de Louis XII, l'honnêteté et l'intelligence dont il avait fait preuve au cours des missions littéraires dont il avait été chargé, le prestige que lui valaient les diverses missions diplomatiques dont plusieurs souverains l'avaient honoré, notamment ses ambassades à Venise, au nom du roi de France, en lo03 et 1505, enfin surtout l'éclat de son enseignement et la vogue des leçons qu'il avait professées quelque temps à Paris, tout se réunissait pour le désigner au choix du roi. Au reste, Lascaris n'était point un

1 . Dans nombre d'autres lettres adressées à des amis, Budé parle de Lascaris avec une affection toute spéciale : « Si vero, écrit-il en 1519 à Germain de Brie, tu in meum favorem salutaveris Lascarini nostrum, ut amico congruit, necnon decenter, inimensum in me promerituiii contuleris. Nullius siquidem hominum usque adeo amicitiam quemadmodum ipsius commendo atque magnifico. »

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étranger pour François l". Envoyé auprès de lui par le pape Léon X à Milan en 1515 ', il avait su charmer par son esprit le jeune roi qui, renouvelant à son égard les largesses de Charles VIII ^ lui octroya spontanément une pension de six cents livres. C'était un don considérable, le plus important que le Père des lettres eût jamais accordera un savant, puisque les lecteurs royaux eux-mêmes n'obtinrent pas plus tard un chiffre aussi élevé, pour une tâche des plus absorbantes. Il est juste d'observer, d'ailleurs, que celte munificence s'adressait autant à l'éruditqu'au diplomate. Chose qui n'est pas moins digne de remai-que, celte pension paraît avoir été par la suite assez régulièrement payée. Le monarque français fit de sérieux efforts pour engager Lascaris à venir se fixer à Paris, lui promettant les plus séduisants avantages : mais le Grec, autant dans la crainte de déplaire à son maître actuel, Léon X, que pour d'autres raisons que nous ignorons, n'accepta pas cette proposition. Plus tard, en 1518, quand les instances engagées auprès d'Érasme se trouvèrent suspendues, les lettrés de la cour signalèrent donc assez naturellement Lascaris comme susceptible de le remplacer dignement ^ Cette fois, le savant helléniste, bien qu'il fût alors chargé par Léon X de la direction du collège des Jeunes Grecs, installé sur le Quirinai, accepta les offres royales, sans qu'on puisse

1. Le bref, conçu en ces termes si flatteurs pour Lascaris, daté du 14 octobre 1515, et publié par M. Delisle dans le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, t. I, p. 151, est sûrement celui que Lascaris apporta avec lui comme lettre officielle d'introduction auprès de François pf.

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