Voy. notre pièce justiflcative, n» II
3. Coïncidence singulière, au moment où François l" manda Lascaris à Paris, Érasme avait cherché de son côté à attirer à Louvain le savant Grec et lui avait écrit dans ce but une lettre des plus pressantes '< ut statim germauam grœci sermonis pronunciationem imbibant auditores [Lovanienses] ». Voy. éd. deLeyde, t. III, p. 319, n° 314. Lettre du 2G avril 1518.
préciser au juste ce qui Tamena à quitter le service du pape. Son arrivée fut saluée en France avec joie. Nous trouvons un écho du retentissement qu'elle produisit, dans Tépître dédicatoire mise par Jacques Toussaint en tête de la première édition des Epigrammata de Lascaris, qu'il publia quelques années plus tard (1327). Dans cette lettre adressée au fils de Fhelléniste, Angelo Lascaris, le futur professeur royal rend en effet ce témoignage explicite, assez significatif dans la question qui nous occupe : « Pour ne pas insister davantage sur Thabileté si remarquable de votre père, aussi bien dans la langue latine que dans la langue grecque, voici ce que je me bornerai à dire: c'est que j'ai vraiment compris l'étendue de ses connaissances tout ensemble théoriques et pratiques en matière de littérature grecque, quand j'ai vu que, sur le suffrage des hommes les plus savants et les plus compétents de cette époque, le roi François I"" avait jugé bon de le faire venir à Paris, pour diriger, comme un autre Apollon, l'établissement [Musœum) que nous espérons voir bientôt ériger en cette ville par notre prince, et qui deviendra, sans nul doute, le plus célèbre de tous les instituts du même genre ^ » Hody, qui reproduit la préface des Epigrammata, cite également dans le même sens le témoignage de Giraldus, mais sans indiquer sur quel texte s'appuie cette assertion.
Que se passa-t-il au moment du retour de Lascaris à l*aris ? Pourquoi la fondation en question ne fut-elle
1. Je ferai remarquer, à propos du moi Musagiim employé par Toussaint pour désigner le futur établissement, que cette appellation se retrouve dans d'autres lettres ou documents de l'époque appliquée au même objet. Budé dit, dans sa préface des Commentaires de la langue grecque adressée à François I" : « Istud vero fore in bac nostra urbe, qu;o quidem nunc apta et decens est, et in amplitudine illustrissimiE uionarchi;e tuip, porro in futuro Musœo Galliai univcrsfe. Jam vero assevercbas fundamentum quoddam luculentum amplissimae doctrinae bilingui te jacturum esse, necnon permagnam domum cœnaculariam supcrstructurum, in qua permittcretur circa studia litterarum. »
pas aussitôt réalisée? C'est ce qu'il est difficile de déterminer. Durant les derniers mois de Tannée 1318 et l'année lol9 tout entière, on n'entend plus parler des propositions qui avaient été faites à Lascaris lors de son arrivée. Elles semblent n'avoir point été renouvelées. Quoi qu'il en soit, son activité sut trouver un autre aliment. Il avait jadis été, sous Louis XII, occupé à différents travaux de classement dans la librairie de Blois : François I", connaissant sa compétence spéciale en matière de manuscrits, attestée par tant d'heureux achats eu Orient et en Italie, le chargea, à son tour, d'organiser la bibliothèque de Fontainebleau. Lascaris s'acquitta de cette tâche délicate avec son habileté ordinaire. Travaillant avec Budé, il eut à effectuer le transport d'une partie des manuscrits de Blois, classés jadis par lui-même à Fontainebleau.
Durant ce temps, si l'enthousiasme s'était refroidi en haut lieu, on s'entretenait toujours beaucoup à Paris, dans les milieux érudits. des promesses royales et des moyens les plus propres à les réaliser dignement. Il était tantôt question d'organiser un collège des Trois - Langues comme à Louvain, et tantôt un collège de Jeunes Grecs comme à Rome. C'est précisément sur le caractère divergent de ces deux conceptions et sur les péripéties particulières à chacune d'elles, que je voudrais insister. En somme, il est bien certain qu'il y avait dans tous les projets mis en avant quelque chose d'assez vague et d'assez incertain. Les paroles du roi étaient trop peu précises : chacun les interprétait à sa manière. Il n'y eut jamais, et ce fut une lacune regrettable, une conception précise du système qu'il était préférable d'employer. Les humanistes se grisaient euxmêmes, si je puis dire, de phrases pompeuses et sonores : ils entrevoyaient de loin un merveilleux idéal, mais négligeaient un peu trop le côté pratique et le détail de
rexdculion. Cette tendance, qui était générale, a été sûrement Tune des causes de Tavortement de ces projets. Car il ne faut pas oublier que l'institution de 1530 ne réalisa nullement Tidée que tout le monde se faisait du futur établissement. Jusqu'à la fin de son règne, le roi ne cessa de rappeler dans les états dégages des lecteurs royaux, et ailleurs, l'intention qu'il avait de doter magnifiquement un grand collège pour les bonnes lettres. 11 ne se considérait nullement comme dégagé de ses promesses tant de fois renouvelées. 11 serait aisé de relever d'autres indices de ce fait, tant dans les lettres d'humanistes, dans celles de l'évêque Pellicier, par exemple, que dans les comptes royaux et dans l'oraison funèbre du roi prononcée par Galland.
Ajoutons encore que les agitations produites par la Réforme naissante durent être également pour quelque chose dans la conduite peu ferme et peu décidée des négociations. N'oublions pas que la Sorbonne et l'Université dénonçaient, à tout propos, la langue grecque comme la langue des hérésies. Le roi craignait peut-être que cette grande école installée dans la capitale, rendezvous naturel de tous les savants du royaume, ne devînt un foyer trop ardent des nouvelles idées '. C'est qu'entre ces dernières et les doctrines suspectes plus d'un rapprochement allait s'opérer. Il est assez singulier, en tout cas, que le moment où les projets relatifs à l'établissement littéraire de Paris paraissent assoupis, soit précisément celui où les luttes de la Réforme prennent un caractère aigu. Erasme est lui-môme activement mêlé à ces discussions : les accusations pleuvent sur
1. On n'a pas assez remarqué avec quelle faveur les livres de Luther avaient été accueillis par le monde savant en France et quel nombre relativement considérable d'éditions en fut donné vers cette même époque. Voy. HeriMinjard, 1, p. G2 et suiv., et les articles de M. N. Weiss dans le Bulletin de la Soc. de l'hist. du protest, françaia, années 1887 et suiv.
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lui des deux cotés et Ton peut dire que son attitude est aussi peu franche et aussi étrange dans cette grande question, qu elle l'avait été, quelque temps auparavant, dans la correspondance engagée avec les lettrés de la cour de France.
Ainsi donc, du mois d'octobre I0I8 'à Tannée lo20, le silence semble se faire sur la question du futur collège. Ce fut seulement dans le cours de cette dernière année qu'une solution claire et pratique fut enfin proposée. C'est ce que nous apprend une lettre de Budé du 20 novembre lo20. qui confirme, par les considérations qu'elle contient, l'opinion déjà exprimée plus haut : « Je n'ai pas de peine à croire, comme vous me le mandez, écrit-il à Toussaint, que la promesse faite par le roi, dont je vous ai parlé dans mes lettres, d'établir un collège conforme au projet qui lui a été présenté, ne vous ait causé une grande joie à vous et à tous ceux qui aiment l'étude. Il est vrai qu'il n'y a encore rien de fait ni même d'ordonné; mais je ne doute pas que nos espérances ne soient remplies. Le roi a donné tant de preuves de sa libéralité, et en présence de tant de personnes, que je ne craindrai point de traiter cette affaire avec lui, quand j'en trouverai l'occasion.... A présent, nousavons d'autres affaires qui nous occupent. Mon avis est que pendant ce temps-là on médite sérieusement sur celle dont nous souhaitons le succès, afin que nous soyons préparés à exécuter tout ce qui nous sera demandé, et à résoudre toutes les objections qui pourraient être faites. En attendant, il est bon d'animer les esprits, d'exciter les désirs des philosophes, de les augmenter même, d'entretenir et de nourrir l'estime pour les lettres, de protéger celles-ci et d'en prendre la défense'. » Il
1. Les dernières lettres échangées avec Érasme pour cette période des négociations sont d'octobre Ljl8.
2. Lettre datée d'Aniboise. Voy. Goljet, Mémoire, t. I, p. G2.
constate donc la nécessité, pour les savants, de préparer un plan précis et de se tenir prêts à écarter toutes les difli cultes qui peuvent se présenter. Le collège dont il s'agit est évidemment celui dont le projet agréé par le roi allait être mis à exécution par l'intermédiaire de Lascaris.
L'établissement littéraire dont on va raconter ici la courte existence était resté jusqu'à ces derniers temps inconnu à tous les historiens. On savait par diverses lettres d'humanistes, notamment par celles de Budé, que François I" avait songé, durant plusieurs années, à créer un collège de Jeunes Grecs, destiné, dans sa pensée, à devenir une sorte de séminaire d'hellénistes ; on savait également qu'il avait envoyé, vers 1520, Jean Lascaris en mission spéciale à Venise, pour s'y occuper de faire recruter en Grèce les élèves du futur collège. De leur côté, les lettrés de l'entourage du roi s'étaient préoccupés activement, à diverses reprises, de ce séduisant projet, mais il semblait que leurs efforts fussent restés infructueux, le roi n'ayant pas donné suite aux intentions généreuses qu'il avait tout d'abord annoncées.
Là s'arrêtaient les renseignements recueillis sur cette affaire. Les érudits qui avaient eu l'occasion d'en traiter avaient dû, faute de documents, laisser la question en suspens*. La mission de Lascaris avait-elle réussi; les
1. Je citerai d'abord II. Ilonv, De Grsecis illustribus linr/uae grsecœ litierai'orumque humaniorum inslawatonbus, Londres, 1742, p. 2Ô1 et suiv.; Goujet, Mémoire sur le Collège royal, éd. in-12, t. 1, p. 68. « Je n'ai pas trouvé de preuves qui certifient le succès de la mission de Lascaris. Tout ce que les contemporains nous en apprennent, c'est que les guerres du dehors et les troubles du royaume n'ayant pas permis à François I<^r d'exécuter ce qu'il avait projeté dans le temps qu'il l'espérait, ce savant Grec (Lascaris) se retira à Rome. » L'historien de l'Université de Paris, Du Boulay, n'y fait pas allusion. Le biographe de Budé, M. Rebitté, parle à peu près dans le même sens que Goujet. Enfin le récent biographe de Lascaris, AI. Vast, fait une remarque analogue dans sa consciencieuse thèse De vita et operihus
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jeunes gens mandés de Grèce étaient-ils réellement venus pour être entretenus quelque temps aux frais du roi de France : en un mot, y avait-il eu commencement d'exécution? Voilà autant de petits problèmes historiques que les correspondances savantes de l'époque ne permettaient pas de résoudre. Un curieux document conservé en original à la Bibliothèque nationale \ et publié en 1885 par M. Emile Legrand^, donne désormais le moyen de faire la lumière sur cette question et de fournir, sur l'histoire de la fondation malheureusement éphémère de François T"", d'intéressants éclaircissements.
C'est un mémoire adressé, en lo22, ])ar Lascaris au grand maître Anne de Montmorency, au sujet d'un collège de Jeunes Grecs créé par le roi à Milan. Le savant auteur de la Bibliographie hellénique ne pouvait insister dans son ouvrage sur les renseignements fournis par cette pièce. Il s'est borné à la signaler, en quelques lignes, dans les pages si exactes qu'il consacre à Lascaris^. Le commentaire qu'elle appelle reste donc tout entier à établir. Nous allons essayer de le présenter, avec d'autant plus de détail que les rap{)rochements auxquels il donne lieu prouvent, d'une façon évidente, que toute cette histoire se rattache directement à la question des origines du Collège de France- Cette pièce nous révèle, en effet, qu'en 1520 l'un des deux projets dont nous avons parlé avait enfin pré-
Jani Lascaris, 1878, p. 100, et ajoute en terminant : « Ut non unqiiam in Galliam acc'di ab eo [Lascari] adolescentes Grasci, necne, in dubio est. » Nous ferons plus loin une réponse négative à cette question.