‹ Histoire du Collège de FranceChapitre 28 sur 96 · Budœi epislolœ (jrxcœ, éd. Pichoii, 1574, p. 9ô · texte numérisé non relu

Budœi epislolœ (jrxcœ, éd. Pichoii, 1574, p. 9ô

La tiédeur que le roi faisait maintenant paraître à l'égard de cette affaire avait eu pour conséquence immédiate d'arrêter le payement des subsides annuels promis à Lascaris pour son collège. Depuis les 2000 francs reçus en 1520, ce dernier n'avait pu rien obtenir déplus. Les frais exigés par l'entretien des maîtres et des élèves et la location de l'immeuble de Milan restaient à sacharge, les dépenses occasionnées par le recrutement des jeunes gens ayant absorbé, semble-t-il, la plus grande partie de la somme ordonnancée en 1520. Les choses allèrent ainsi jusqu'au mois d'août 1522. Durant les premiers mois de cette même année, l'organisation du collège milanais s'était h peu près complétée. Un érudit grec distingué, Antoine Éparque, secondait Lascaris, dont il était le parent, dans la direction des études, comme il l'avait déjà aidé précédemment dans les acquisitions de manuscrits pour Laurent de Médicis. Éparque parle de l'établissement, dans une de ses lettres à Arsène Apostolios, comme d'une chose faite \ Il est bien probable que l'enseignement du grec lui avait été spécialement dévolu. Quant au nom du professeur chargé de l'enseignement de la langue latine, aucun indice ne nous met à même de le conjecturer.

Cependant, le moment arrivait où l'œuvre si heureusement commencée allait être interrompue, faute d'argent. Dans le courant du mois d'août 1522, Lascaris se trouva dans l'impossibilité de prolonger davantage ses avances. La pension personnelle de 600 francs que le roi lui avait octroyée en 1515 à Milan étant restée impayée depuis 1520, il était lui-même complètement dépourvu de ressources. Il se décida alors à rédiger un

1 Lettre de 1521 citée dans la Bibliocjmphie hellénique d'E. Legrand, t. n, p. .360-361. «... [Lascaris] xaTiaTriae toî; "£U-/iat t^v Svî,j.o<T£av rav- T-,v <.xo),nv Ev cI.),cop£vr.a, r,; aùxà; ah Trpof-TTaaa. xal viv a),>,viv r^jxcv Iv Meôiw-

mémoire explicatifs qu'il envoya au grand maître, Anne de Montmorency, pour que celui-ci en fit part au roi. 11 y exposait la situation en termes à la fois fermes et respectueux, représentant qu'il n'avait absolument rien reçu de France ni pour les élèves ni pour lui, et demandant à Sa Majesté si elle voulait que les jeunes gens restassent en Italie durant le prochain hiver, ou si elle ordonnait, au contraire, qu'ils fussent transportés en France. La réponse était urgente, car il ne lui restait que l'argent nécessaire pour entretenir le collège jusqu'à la fin d'août. 11 rappelait qu'il était depuis des années au service du roi et spécialement commissionné par lui, se déclarant prêt à aller en France seul ou « in compagnia » après que l'on aurait assuré la subsistance de ses élèves, pour servir dans quelque emploi qu'il plairait à Sa Majesté de lui confier. Il terminait en indiquant les moyens à employer pour lui envoyer l'argent nécessaire, le plus rapidement possible, par l'intermédiaire d'un homme de confiance, Théodore Mantegatio. Le mémoire est daté de Vicence, le 14 août.

Quelle réponse fut envoyée à cette requête? Qu'advint-il en particulier des jeunes gens groupés autour de Lascaris? Un certain mystère plane sur ces deux questions que les documents ne permettent pas de résoudre. En tout cas, il est bien certain que l'argent ne fut pas envoyé et que l'existence du collège ne se prolongea pas davantage. Il est, d'autre part, non moins douteux que les Grecs ne se rendirent pas en France : aucune lettre d'humaniste ne faisant mention de leur venue. S'ils avaient vécu, ne fût-ce que momentanément, à Paris, leur séjour aurait été sûrement signalé d'une manière quelconque. Quel fut le motif de ce changement dans

l. Voy. 1.1 pièce justificative'].

les dispositions de François F""? Il est aisé de rentrevoir, Bude' s'étant chargé de nous l'apprendre lui-même dans une lettre à Germain de Brie. Ce sont les troubles généraux et les soucis de la guerre chaque jour plus absorbants qui ont tout retardé et compromis jusqu'après le traité de Cambrai '. François F*" s'enflammait vite pour une idée, mais la mobilité de ses préférences, la légèreté de son caractère faisaient qu'il l'oubliait avec la même rapidité. Et puis, il faut le reconnaître, la multitude des affaires qui reposaient sur lui^ et auxquelles il prenait une part personnelle était si grande que son attention était à tout moment distraite par d'autres objets. La seule chose que nous apprennent, touchant la suite de cette affaire, les rares comptes antérieurs de 1330 qui nous soient parvenus, c'est que Lascaris figure sur l'état général des pensions de lo2o pour une somme de 600 livres, montant exact de sa pension annuelle \ D'autres indices font penser qu'elle continua

1. « Gymnasia elapsi anni jam tibi cassa irritaque abeunt : dequibus certe fama luculenta et expectatio excitata est ; turbaruuique causa subito jacuit et sollicitudinibus militaribus omnia nunc morantibus inhibentibusque. » (Lettre de Budé à G. de Brie, datée de Dijon du 19 juin 1521. Biidœi epist., p. GG.)

2 . C'est ce que Papillon remarque justement dans une lettre à Zwingli (1524, citée dans Hermixjard, t. I, p. 294) : « Quod ad regem spec^at excellenti quidem non minus ille judicio quam fortuna; verum, ut nunc est rerum status, multitudine negociorum obruitur », etc. « Pour les affaires de première importance, [dit l'ambassadeur vénitien Marino Cavalli', dans les questions de guerre et de paix, le Roi ne s'en rapporte qu'à lui.... Il est doué d'un jugement excellent, d'un savoir des plus étendus. » (Voy. Paulin Paris, Études sur François /«'■. Paris Techener 1885, t. II, p. 364.)

3. Nous avons cru utile de donner à ce propos, en appendice, tous les extraits de ce compte qui intéressent l'histoire des lettres. Ces' mentions étaient restées inédites. Comme on ne possède point de comptes développés des dépenses de François 1=' avant l'année 153'), puisque antérieurement les registres de l'épargne font défaut, elles ont par là même une certaine importance. On y a joint un extrait d'un autre compte où se trouvent les noms de .Alellin de Saint-Gelais et de Lefèvre d'Etaples. Il ressort de la comparaison de ces comptes que le vénérable patriarche des humanistes français ne touchait que 200 livres, comme précepteur du duc d'Angoulême, quand Lascaris en recevait 600. Ces

8t HISTOIRE UC COLLÈCiE DE FRANCE.

de lui cMre assez régulièrement payée. Au reste, Budé qui, pendant le séjour de son ami à Venise, avait déjà soutenu et défendu ses intérêts, à ce point de vue surtout, était là pour y veiller. On voit, en juin 1529, Lascaris écrire au grand maître, Anne de Montmorency, au moment où il allait se fixer à Rome, pour demander outre des fonds pour son voyage, qu'on lui conservât la pension viagère qu'il touchait pour ses longs services^ Rappelons encore la noble conduite de ce Grec quand il alla, après le désastre de Pavie, plaider auprès de Charles-Quint la cause de la délivrance de François V. Quant à Antoine Éparque, il ne reçut aucun dédommagement et reprit le chemin de son pays. Peutêtre emmcna-t-il avec lui ceux des élèves qui ne purent trouver le moyen de subsister en Italie.

Ici se pose un dernier problème qu'il est à propos d'élucider, en raison des erreurs auxquelles sa solution a donné lieu. Que devinrent après 1522, c'est-à-dire après la disparition de l'école des Jeunes Grecs, les projets de fondation d'un grand établissement littéraire ? Un examen attentif des textes montre que, contrairement à ce qui a pu être dit, toute tentative dans ce sens fut complètement écartée et que jusqu'en 1530 il ne fut point entamé de nouvelles négociations. C'est par une interprétation inexacte de quelques lettres d'Erasme que plusieurs auteurs ont cru, par exemple, à une reprise sérieuse des pourparlers avec le grand huma-

divcrses mentions ainsi réunies dans les appendices lll et IV sont les seules qu-on possède pour cette période. Nous avons tenu a en donner rensemble complet, d'autant plus qu'elles n'ont point été signalées iusqu'à présent. . , . , -. „

1 Le porteur était le propre fils de Lascaris, Angelo, qm voulait entrer lui-même au service de François !<='. Cette lettre se trouve reproduite dans le mémoire de M. de Nolliac cité plus haut

'' Ilétait chargé par le pape de cette mission dont le but était également d-exhorter l'Empereur à la guerre contre les Turcs. La harangue proiioncée par Lascaris en cette circonstance a été conservée. \oy. Le-

GKAND, lOC. cit.

iiiste». Un faitqu'ilimportedeconstatertoutd'abord, c'est que pendant tout le temps que dura la mission de Lascaris à Paris, à Venise et à Milan, c'est-à-dire à partir de 1520 et même de 1319, aucune démarche ne fut tentée auprès d'Erasme. Cette abstention indique bien à elle seule que les deux projets ne furent point maintenus concurremment et que celui relatif au collège des Jeunes Grecs occupa exclusivement l'attention durant toute cette période. Quant aux différentes lettres conservées dans la correspondance d'Érasme des années 1521 et 1324, dans lesquelles il est fait mention du désir qu'il éprouva, à diverses reprises, d'aller vivre en France et des négociations qui furent engagées à ce sujet avec la cour de France, rien n'autorise à y voir des allusions à un projet quelconque d'établissement littéraire. Tout au contraire, chaque fois que l'auteur des Colloques touche à cette affaire, c'est pour en parler comme d'une chose passée, en rappelant les nombreuses instances dont il a été l'objet. Il se plaît à indiquer en termes admiratifs la munificence des propositions royales, exprimant çà et là quelques regrets qui paraissent plus profonds et plus vifs qu'ihie veut bien l'avouer.

1 . GocjET, par exemple, dans son Mémoire hist. et litt. sur le Collège de France, I, p. 47 et suiv., parle de tous ces faits avec la plus grande confusion. Il suppose que les pourparlers au sujet de la v^ue d'Érasme en France en l.>22 et 15"2i ont trait à la fondation du Collège. Une tient aucun compte des dates et présente sans la moindre méthode l'histoire de ces négociations. Do Boulay ne commet pas moins d'inexactitudes. De même, M. Schmidt, dans son excellente biographie de Gérard Roussel (p. 3i), dit que « c'est précisément en 1524 que le roi songe sérieusement à la réalisation de son idée favorite de fonder à Paris un collège savant sous la direction d'Érasme et destiné à ofirir un asile aux gens de lettres et aux libres penseurs de tous les pays ». Le dernier biographe français d'Érasme, M. Amifx, a fait une autre confusion. Il rapporte à l'année 1517 les pourparlers au sujet du passeport et la lettre d'Érasme à l'archevêque d'Embrun dont il va être question. Remarquons encore que la longue épître de Budé à Érasme, dans laquelle le premier raconte son entretien chez un libraire avec Guillaume Petit, épitre si éloquente et si fine, a été souvent datée avec inexactitude. Elle est de février 1518 et non de 152i.

Les raisons qu'il donne de ses anciens refus sont vagues et ambiguës. « Je ne sais, écrit-il de Louvain à Yivès en 1521, par quelles entraves je suis attaché ici, m'y trouvant surtout retenu par ceux dont la haine pourrait le mieux m'en chassera » Dans une autre lettre de cette époque adressée au môme, il célèbre les dispositions plus éclairées et plus libérales que TUniversité de Paris semble vouloir montrer, en laissant de côté les vieilles routines et les méthodes ineptes-. Erasme se hâte un peu trop de croire à la régénération de l'Université parisienne. Entre le vieil et le nouvel esprit, il n'y avait pas de réconciliation possible. Ce qu'il est seulement curieux de relever, c'est qu'à un moment les lettrés aient pu croire que l'antique édifice serait susceptible de s'ouvrir aux idées de progrès. Quelle chimère ! La suite des événements s'est chargée de démontrer amplement la vanité de cet espoir.

Un peu plus tard, en 1522, Erasme ayant à se plaindre chaque jour davantage de la faiblesse de sa santé, et s'imaginant que le climat de la France lui serait plus sain et plus favorable, fait entendre à l'entourage du roi qu'il serait disposé à venir s'installer en France. C'est, en particulier, que son estomac malade depuis les

1. Lettres d'Érasme dans l'édition de Leyde des Œuvres complètes, t. m, n° Gll. « Equidem ut agnosco candorem Gallicfe gentis erga me, ita vereor ne hic sane nonnihil de tuo in me studio sis admensus.metuoque ne quando pœniteat me spretfe Gallice loties tam magnificis conditionibus provocantis. Sed nescio quibus pedicis hic alligor, atque ab his potissimum retineor, quorum odiis expelli poteram. »

2. Cette lettre, datée de 1521, a été reproduite, en raison de son importance, par Du BouLAY, Hist. Univ. Pcp-istensis, t. VI, p, 93. « Nœ te prospero quodam sidère natum esse oportuit, eut tam féliciter successerit, quod perfugavelitatus sis in veteres commilitones tuos sophistas, praesertim Lutetiœ, ubi quod hujus disciplina veluti regnum et arx quœdam esse videbatur, periculum erat ne lapidareris aut crabonura aculeis confodereris. Profecto gratulor publico successul studioruni, sed p.ivatim etiam gratulor Acaderaiœ Parisiensi, ob pristinani consuetudinem illic annis aliquot non insuaviter actam. Quid autem posthacnon sperandum, posteaquam Sorbona, spretis leptologiis, solidam ac veram theologiam amplectitur, gaudeo revocari Musas antehac pror-

années passées à Montaigu \ le lait cruellement souffrir et que les médecins lui conseillent le vin de Bourgogne. Budé, Germain de Brie et Bérauld, enchantés de la nouvelle, de concert avec l'archevêque d'Embrun ([ui avait vu Erasme à Bâle, la communiquent au roi et obtiennent de lui un sauf-conduit en règle ^ La pièce officielle est expédiée ; tout le monde se réjouit, le roi, qui le confond un instant avec Lefèvre, annonce publiquement son arrivée, mais dans Fintervalle Erasme se ravise et décide qu'il se passera de vin français. Il allègue la crainte qu'il a d' « exciter en France la jalousie des autres lettrés et de recommencer de nouvelles querelles avec les théologiens ». Il sent, en effet, que depuis 1517 les choses ont changé. Les progrès de la Réforme rendent la situation plus difficile. Il a peur de la Sorbonne à laquelle il est devenu plus suspect. Je ne serais pas surpris non plus que l'hostilité avouée de Marguerite de Navarre à l'égard de sa personne n'ait été pour quelque chose dans ce brusque revirement. De plus, il était tombé à ce moment-là dans une humeur des plus noires : la pension que Charles-Quint lui avait octroyée restait impayée; la maladie continuait de le faire cruellement souffrir, il ne voyait partout que maux, pestes et guerres. Il avait songé, vers cette époque, à entreprendre un nouveau voyage à Rome, mais son

sus exiiles a publicis gymnasiis, quas tamen sic recipi velim ut barbariem ac frivolas tricas tantum discutiant, non etiam obstruant disciplinas cognitu necessarias; atque ad bas perdiscendas conducent etiam, tantuui abest ut officiant. »

1. '< Illic incollegio .Montis acuti, ex putridis ovis et cubiculo infecto niorbuiu concepit », dit Érasme dans son autobiographie.

2. Érasme ayant observé qu'il eût préféré un sauf-conduit écrit de la main même du roi, ses correspondants lui répondirent que cette formalité n'avait pas d'importance et qu'il pouvait venir en France sans danger, « les gens pervers ne se préoccupant guère de ces sortes de garanties quand on vient à tomber dans leurs mains et les gens honnites n'en ayant, d'autre part, nul besoin ». 11 parait que le cardinal de Lorraine employa également ses bons offices en faveur d'Érasme. Voy. Lettres, édit. de Leyde.t. III, n° G37. Lettre du 10 novembre 1522.

irrcsolution rempècha, comme toujours, de donner suite à cette idée. Il l'avoue lui-même à l'archevêque d'Embrun.

Dans tous ces pourparlers, il n'est absolument fait aucune mention du grand collège dont on avait proposé, d'une façon si pressante, la direction à Érasme en 1517 et en 1318. C'est lui maintenant qui le premier demande à venir en France, et il considère comme une faveur la réponse bienveillante faite à sa requête. Il est malade et vient surtout pour se soigner. Evidemment il ne s'agit plus désormais de lui confier une mission aussi délicate et aussi absorbante que celle de constituer un institut pour les lettres. On sera heureux de le posséder en France, de l'y choyer môme, en le rentant largement, mais rien de plus. Si nous relevons, dans la suite de sa correspondance, les autres lettres intéressant cette question, elles donnent toutes lieu à des remarques analogues. Celle écrite le 30 mars 1524 à Jacques Carondelet, archevêque de Palerme, raconte de même les démarches faites auprès de lui par Poncher en 1517 à Bruxelles. « On voulait, affirme-t-il, m'attirer à tout prix en m'assurant, outre mon entretien, une pension de 400 couronnes d'or, qui me serait maintenue même en cas de départ. Mon envoyé m'apprit alors que la cause de ces appels réitérés n'était autre que la prochaine création d'un collège trilingue semblable à celui de Louvain. Le roi voulait me mettre à la tête de l'institution. Mais j'ai remercié en songeant à combien de jalousies et d'orages je m'étais déjà exposé ici à cause du collège de Busleiden. » Il ajoute cependant, avec un soupir de regret, que la trésorerie de Tours, que le roi lui réservait, était d'un revenu annuel de mille bonnes livres. Ce sont simplement des souvenirs qu'il évoque et il n'existe dans ce récit la trace d'aucune offre nouvelle. La meilleure preuve,

c'est que, s'il était allé en France, c'eût été, selon toute vraisemblance, pour habiter la Bourgogne « au vin généreux ». Vives lui écrit encore dans ce sens le 16 juin 1524 \ Enfin, dernier témoignage non moins concluant, Erasme exposant ses incertitudes et ses tourments à Tonstal, dans une lettre datée de Bâle le 4 septembre 1524, lui dit ceci^ : « Pendant que mon domestique était près de toi, j'ai souffert si douloureusement d'un calcul, que j'espérais en obtenir la fin de mes maux. Maintenant j'use d'un nouveau vin et j'éprouve, depuis un mois, une légère amélioration. Le roi de France se montre à mon égard d'une bienveillance incroyable. Je suis attendu. La trésorerie de Tours, d'une valeur de 500 couronnes, est prête. J'ai envoyé Uilaire pour me précéder. Mais en rélléchissant que le roi est tout entier aux choses de la guerre, que l'hiver s'approche, que ma santé, tout en étant un peu meilleure, est susceptible de redevenir mauvaise pour le moindre dérangement, enfin que toutes ces dignités ne sont autre chose pour moi que le bat pour une bète de somme, je me suis à peu près décidé à passer l'hiver ici ^ » Il est clair que le roi avait alors l'esprit à de tout autres soucis qu'à des projets d'ordre littéraire. Erasme n'est pas venu, mais son abstention n'eut, cette fois-là, aucune conséquence fâcheuse pour la science *. Les soucis de la guerre et d'une politique extérieure

1. />e//;-e5, é.lition de Leyde, t. III, n» C81. 'i. Lettres, édition de Leyde, t. III, n» G9G.

3. Lell)-es, édition de Leyde, t. III, n° G".'). Érasme parle de ces propositions à plusieurs autres de ses correspondants, par exemple à Bilibalde Pirkheimer, Lettres, t. III, no 327. Lettre de 1524. Voy. à ce sujet, dans Tédition de Bàle de 1540, les n°s 48 du livre XVIII, 41 et 44 du livre XX.

4. Remarquons encore, en terminant ces remarques sur Érasme, que la reconnaissance qu'il éprouva pour les généreuses oti'res de François I^^ semble avoir été réelle. La lettre qu'il écrivit à Budé lors de la défaite de Pavie montre qu'il compatit d'un cœur sincère à l'infortune du roi de France. {Lettres, éd. de Leyde, t. III, n" 755.) En somme, il eût été

<le ]>lus en plus absorbante, les difficultés intérieures, la lui le (jui s'engageait entre les partisans du vieil esprit et ceux du nouveau et surtout les progrès de la Réforme dans les milieux éclairés, tout cela contribua à détourner l'attention du roi et à rendre sa sympathie moins activé ù l'égard des lettres. La défaite de Pavie et la captivité qui la suivit, en suspendant, pour un temps, la vie nationale, accentuèrent encore cette situation. N'oublions pas cependant que, par suite d'un généreux mouvement, François I" essaya du fond de sa prison de Madrid d'arrêter les efforts furieux tentés par la Sorbonne contre les personnes suspectes en matière de religion ou de littérature. Il comprit que les deux causes se confondaient et écrivit le 12 novembre 1525 au parlement pour ordonner à ce dernier de suspendre toute poursuite contre Lefèvre d'Étaples, Caroli et Gérard Roussel jusqu'au moment de son retour en France, « étant plus que jamais résolu, ajoutait-il, à traiter favorablement les gens de lettres ». Mais on n'en avait pas moins profité de son absence pour instituer, dès le 15 mars 1525, à l'instigation de Duprat une commission mixte, sorte d'inquisition provisoire pour la répression de l'hérésie. Les premiers bûchers se dressent. Le roi rentre et une détente semble s'opérer. François I" se montre plus favorable que jamais aux savants et aux réformateurs. L'admirable dévouement

heureux et lier de répondre à l'appel du roi, mais les sentiments de méfiance qu'il ressentait étaient quelque chose d'invincible. « François }'•'■ m'invite et me presse vivement, dit-il quelque part, mais ne serait-ce pas aller chercher rennemi? » De telles déclarations n'empcchr'rent pas ses adversaires de lui reprocher, en termes assez vifs, son attachement pour la France. Yoy. dans l'édit. de Leyde la lettre n" 875. La lettre de compliments adressée à François I<^'', au moment où ce dernier recouvra sa liberté, se trouve ibùf, n» 83G. Le colloque intitulé 'IxOuoçayt'/ renferme, sur la captivité du roi de France et sur la nécessité pour Charlcs-Qnint de se montrer généreux, un noble et éloquent passage qui fait le plus grand honneur à Érasme. Nous avons le devoir de lui en tenir compte.

que lui a témoigné sa sœur durant sa captivité paraît avoir encore resserré leur affection déjà si étroite. Les demandes adressées par Marguerite de Navarre en faveur de la cause littéraire et religieuse quelle défend sont plus que jamais accueillies avec une évidente bienveillance. Toutes les personnes inquiétées pour leurs opinions sortent de prison. Mais cette période d'apaisement, qui aurait pu être favorable à la reprise des projets de iol7 et de 1520, ne dura guère. Dès le commencement de 1328, la persécution recommence avec une nouvelle violence. La mutilation de la rue des Rosiers })ermet àDuprat, à Béda, en un mot à la Sorbonne et au parti de la réaction, de remettre en faveur les mesures de rigueur. Le bûcher de Tillustre et malheureux Rerquin s'allume en 1529. Le roi assiste d'abord incertain à la lutte qui s'engage, jusqu'à ce que les excès mêmes des persécuteurs soulèvent son âme au fond si large et si généreuse. Une nouvelle ère de faveur commence pour les partisans de la Renaissance. La tranquillité extérieure produite par la paix de Cambrai contribue encore à éclaircir la situation. L'institution des lecteurs royaux va être la première et la plus importante manifestation des nouvelles dispositions du roi et de la cour.

Si maintenant nous tournons les yeux vers les pays voisins, nous constatons, non sans regret pour le nôtre, qu'ils avaient déjà organisé pour la plupart l'enseignement des langues anciennes, dont on parlait tant en France et depuis si longtemps, sans que l'on parvînt à le réaliser. Rome possédait, depuis 1513, dans le collège de Sapience avec ses 88 professeurs, plusieurs chaires de langues anciennes, sans parler du collège des Jeunes Grecs que nous avons eu l'occasion de signaler déjà. Louvain possédait son collège des Trois-Langues fondé en 1517. A Strasbourg, l'enseignement du grec et sur-

tout de l'hébreu était régulièrement organisé depuis 1524. En effet, on voit, dès le commencement de cette année, plusieurs professeurs, parmi lesquels se trouvaient les chefs de la Réforme strasbourgeoise, donner dans le couvent des Dominicains des cours publics libres. Capiton expliquait les livres de l'Ancien Testament ; Bucer ceux du Nouveau, Gaspard Ilédion traitait des questions d'histoire etde théologie, Grégoire Gaselius et le juif converti Antonius enseignaient l'hébreu, Jacques Bédrot le grec, et Christian Herlin les mathématiques. Ce furent là les commencements de ITnstitut Ihéologique ou Haute-École, qui forma dès lo38 la division du Gymnase de Strasbourg et prit le nom d'Académie en 1566'. Zurich possédait deux professeurs de grec, Rodolphe am Bûhl et Jean-Jacques Ammann, depuis 1526'. ABàle, l'Université avait été réorganisée en 1529, dans un esprit très large, avec plusieurs chaires de philologie grecque et hébraïque ^ 11 s'y donna également, à cette même date, des cours libres fort suivis. Nous avons, au sujet de l'un d'eux, un fort curieux témoignage peu connu, qui mérite d'être cité ici en entier, en raison des détails pleins de charme et de piquant qu'il nous transmet sur la vie studieuse du temps et sur un savant français venu à Bàle pour les suivre.

On sait que Thomas Flatter, le célèbre imprimeur, directeur du Gymnase de Bàle, donna, dès Tannée 1530, dans cette ville, des leçons publiques d'hébreu. 11 avait été, en quelque sorte, contraint de professer, malgré

1. IIermixjaud, t. I, p. 4:53. Lettre de Farel à Myconius. Voy. aussi t. II, p. 248. Pour rhistoire des origines de renseignement supérieur à Strasbourg, voy. ScH.MiDT, la Vie et les travaux de Jean Stitrm, 1855, in-8»; — Histoire du r/yinnase protestant de Strasbourg, Strasbourg, 1838, in-8°.

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