‹ Histoire du Collège de FranceChapitre 30 sur 96 · Littéralement « qu'elle me traiterait comme un dieu · texte numérisé non relu

Littéralement « qu'elle me traiterait comme un dieu

également un valet qui portait derrière lui son manteau et son chapeau, dans le cas où il viendrait à pleuvoir, ou je ne sais pour quel autre motif. Environ neuf ans plus tard, il revint dans notre pays. Lorsqu'il me revit chez les Augustins de Weitnuss, il s'écria : « 0 salve, Praeceptor Platere ! » Je lui demandai d"où il arrivait. Il m'apprit alors qu'il avait parcouru, durant neuf ans, la Crète, l'Asie et l'Arabie, qu'il avait fréquenté les plus savants d'entre les rabbins juifs et que l'hébreu et, d'une manière générale, toutes les langues lui étaient devenues aussi familières que la sienne propre. Il était heureux de rentrer dans son pays. Sa mise était toujours aussi somptueuse qu'autrefois. »

Nous n'hésitons pas, après une étude attentive des circonstances rapportées par Flatter, à identifier ce personnage avec le futur lecteur royal, successeur de Jacques Colin, Pierre Duchâtel, dont nous aurons Toccasion de reparler plus loin. Les voyages de ce dernier coïncident précisément, au point de vue de la date et de l'itinéraire, avec ceux de l'auditeur de Flatter. Nous savons de plus que Duchâtel se trouvait à Bâlê vers cette même époque et qu'il y fit un séjour assez long. Il est intéressant de constater que Marguerite de Navarre envoyait ainsi des jeunes gens chercher au dehors l'enseignement qui manquait encore en France et dont elle appelait le triomphe de ses vœux les plus ardents. Nous voyons en outre qu'elle tentait de faire recruter par ses protégés des maîtres capables de répandre la bonne nouvelle dans le royaume et de faire cesser l'état d'infériorité qui résultaft pour notre pays des délais apportés à la fondation d'un collège de langues.

Si ce texte donne une impression assez juste de ce que pouvait être dans un pays germanique, un peu avant 15.30, l'activité littéraire en ce qui touchait l'étude

FRANÇOIS I" ET LA RENAISSANCE. 9o-

dos langues anciennes, il ne paraîtra pas sans utilité d'en rapprocher le gracieux tableau que Dolet nous a laissé de la vie studieuse dans une université italienne entre 1527 et 1330. Il nest pas de comparaison plus aimable, ni de plus instructive' :

J'étais à Padoue, raconte Dolet, lorsque le dialogue d'Érasme qui a pour titre Ciceroniaiius fut olïert par Thomas More à Simon Villanovanus. Je remarquai à mon aise son visage pendant qu'il tournait les pages du livre et qu'il le lisait rapidement. Je fus aussi présent quand s'engagea entre lui et More une longue discussion, très savante et très éloquente. » [Au moment où Villanovanus parle à ses élèves d'Érasme et du peu de goût que ce dernier avait pour Longueil, More arrive.]

Villanovanus faisait toutes ces remarques quand tout à coup More fut annoncé ; lorsqu'il pénétra dans la maison, il y trouva une foule de jeunes gens qui se réunissaient constamment autour de Simon Villanovanus à cause de la valeur et de la célébrité de son savoir et de son éloquence. Ils se saluèrent amicalement, comme c'est l'usage entre hommes qui ont de l'éducation et de la culture. Puis Villanovanus remercia More chaleureusement du présent qu'il venait de recevoir de lui, et refusa modestement d'accepter les compliments flatteurs de son hôte.

Après cet échange de civilités, une longue conversation s'engagea; ils se mirent à se promener de long en large, et More dit alors : « Je ne trouve pas beaucoup de plaisir à me promener ainsi; je suis fatigué de mon voyage et de ma longue course à cheval. Puisque le temps est beau et que le joyeux aspect de la terre couverte de fleurs nouvelles nous invite à aller respirer l'air des champs, pourquoi n'irions-nous pas en quelque lieu près de la ville, où nous pourrions nous étendre sur l'herbe, à l'ombre d'un chêne, pour converser agréablement et jouir d'un

1. Cette description est empruntée au dialogue de Dolet intitulé De Imitatione Ciceroniana. Nous la citons d'après l'excellente traduction donnée dans l'ouvrage de Richard Copley Chiustie, Etienne Dolet, le martyr de la Renaissance, trad. par Casimir Stryenski (1886), p. 34. Comme le fait remarquer l'auteur de ce livre, le De Imitatione est une conversation imaginaire entre sir Thomas More et Simon Villanovanus. Le cadre est évidemment Actif, puisque More ne \isita jamais l'Italie, mais la description nous donne sans aucun doute une idée assez juste de la façon dont Villanovanus et ses élèves passèrent plus d'une matinée de printemps à Padoue.

plaisir qui n'est nullement indigne des hommes cultivés? « Chacun accepta cette proposition; on s'éloigna de la ville, on trouva un endroit abrité et l'on s'assit sous les arbres. Alors Villanovanus, qui cherchait toujours à fuir la nonchalance et la paresse et que tous les exercices de l'esprit charmaient extrêmement, dit : « Quelque agréable que soit ce lieu, la lassitude et l'ennui s'empareront bientôt de nous (ce qui met toujours un terme au plaisir) si nous ne choisissons pas quelque sujet de discussion, qui nous permette de passer avec profit le reste de la journée. Car le soleil a dépassé à peine le méridien et il ne se couchera pas avant la huitième heure. Que l'un d'entre nous propose un sujet de discussion, qui soit assez important pour nous occuper jusque-là et qui nous permette de nous instruire tout en nous divertissant. Il ne suffit pas que nos yeux jouissent de cet -agréable paysage, il faut que notre esprit se nourrisse de plaisirs utiles. » Tous approuvèrent cette idée très sensée et fort opportune et demandèrent au maître de choisir un sujet de discussion. Alors Villanovanus, s'adressantàMore, lui proposa de parler d'Érasme et une longue conversation s'engagea entre les deux hommes ; les étudiants les écoutaient sans prendre part à leur entretien. A la fin Villanovanus reprit : (( Maintenant levonsnous et partons, puisque nous avons su profiter de notre journée et qu'il est l'heure de souper ». More s'empressa de se conformer à ce désir, car il était extrêmement fatigué par son voyage et souhaitait de se reposer. Telle fut la manière dont nous passâmes l'après-midi. Revenus en ville, sur l'ordre de Simon, nous accompagnâmes More jusqu'à son logis, et, lorsqu'il nous eut congédiés, nous retournâmes chez nous.

Nous n'avons pas compris, dans Fénumération présentée plus haut, les villes étrangères oi^i il y avait eu un enseignement en quelque sorte intermittent, telles que Vienne, Wittemberg, Erfurt, et nombre de cités allemandes ou italiennes, ni celles où des professeurs errants payaient leurs frais d'hôtellerie avec des leçons de langues, et dont Mathias Adrianus ou Hispanus fut le type. C'était un juif converti qui quitta probablement l'Espagne au moment du grand bannissement de 1492. Il donna des leçons d'hébreu dans la plupart des villes oii il séjourna, à Bùle en lolO, à Ileidelberg

en lol3, à Liège en lolT, îi Louvain en I0I8, à Wittemberg en 1d19, toujours à court d'argent et forcé de faire appel à la charité publique. A'ous ne parlons que des institutions durables et régulières; on voit qu'il y en avait déjà un certain nombre en 1530. La France n'entra qu'assez tard dans le mouvement. Elle, qui aurait pu tracer la voie, s'était laissée distancer, malgré l'admirable zèle de ses savants, par la faute d'une Université ignorante et rétrograde'.

Il y eut cependant, dans plusieurs villes, des tentatives particulières qui méritent d'être signalées. Le grand hébraïsant Xantes Pagnijii enseigna l'hébreu à Avignon, de lo22 à 1525, et attira dans cette ville un certain concours d'auditeurs. La renommée de ses leçons s'étendit au loin-. Il alla ensuite s'installer à Lyon, où il enseigna avec le même éclat et où il mourut en 1536. Lyon, on ne saurait trop le faire remarquer, a été, à cette époque, un centre unique en France. Une vie intellectuelle singulièrement intense s'y épanouissait en toute liberté, puisqu'il n'y avait ni Sorbonne ni Parlement pour la gêner. Le développement considérable qu'y avait pris l'imprimerie avec les Gryphe, les de Tournes, les Roville et nombre d'autres habiles typographes ; un groupe littéraire incomparable dans lequel Rabelais, Marot, Dolet, Scève, Symphorien Champier, Macrin, Sainte-Marthe, Charles Fontaine, Gilbert Ducher, Jean Voulté, Nicolas Bourbon et d'autres moins illustres se trouvèrent en même temps réunis ; un commerce énorme et une industrie déjà

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