CHAPITRE III
LA FONDATION DU COLLÈGE DE FRANCE : l'iNSTITUTION DES LECTEURS ROYAUX
Reprise en lo29 des projets de Fraiieois ^■^ — Action décisive de Budé, — La préface des Commentaires sur la langue grecque. — Institution des lecteurs royaux. — Magnilnjues résultats dus à cette fondation, malgré son caractère provisoire. — Révolution complète accomplie dans l'enseignement. — Liberté, gratuité. — Date précise de la fondation. — Erreurs accumulées à son sujet. — Elle doit être fixée au mois de mars 1530. — Titres officiels des lecteurs et de leur corporation. — Le nom de Collège royal n'apparaît qu'au xvii'^ siècle, quand la construction de l'édifice est commencée. — L'institution de 1330 et les poètes : Marot, Nicolas Bourbon. — Discussion sur ses différentes appellations. — Locaux attribués aux cours. — Les humanistes et la fondation de François P^". — Lettres d'Érasme aux professeurs de Louvain et à Jacques Toussaint. — Attitude de la Faculté des arts. — Organisation première de la corporation. — Nombre des professeurs. — Répartition des chaires. -- Cours libres. — Jean Sturm. — Suppléances. — Direction. — Censure de la Faculté de théologie dès 1530. — Transformation radicale des méthodes et de l'objet des études saluée par Rabelais. — Allusions contenues dans la Lettre de Gargantua à Pantagruel.
Le moment arriva enfin où il ne fut plus possible à François P'" de se dérober davantage à l'accomplissement de ses promesses. Le traité de Cambrai venait
d'être conclu , le Dauphin et son frère n'allaient pas tarder à revenir de leur captivité d'Espagne, la paix semblait assurée pour longtemps, le roi était plus que jamais résolu à favoriser les protégés de sa sœur, Marguerite de Navarre; en un mot, la situation était plus claire et plus tranquille que jamais et tous les cœurs s'ouvraient à l'espérance. Les humanistes de l'entourage du roi, Budé, Guillaume Petit, Jacques Colin et Du Bellay, crurent le moment favorable et tentèrent un effort qui fut cette fois couronné de succès. La part glorieuse prise par chacun de ces hommes à l'œuvre qui se préparait mériterait d'être exposée dans tous les détails. Malheureusement les correspondances contemporaines qui nous sont parvenues ne permettent pas de l'établir avec une complète exactitude. En somme, on peut dire que le rôle décisif et capital a été celui de Budé ^ L'institution des lecteurs royaux restera devant la postérité l'éternel honneur de ce grand homme. L'intervention de Marguerite de Navarre, dont le crédit était alors plus puissant que jamais, dut être également très active dans toute cette affaire.
Ce sont les fermes et éloquentes paroles que Budé fit entendre au roi dans la préface des Commentaires .sur la langue grecque ^, qui entraînèrent la volonté toujours indécise de François P^ Qu'on ne s'y trompe point, cette préface n'est pas une simpleprière. Elle traduit d'une manière très vive le mécontentement général. Le ton est amer par endroits, agressif même. C'est une véritable lettre de remontrances, expression solen-
1 . Dans son intéressante Vie de Guillaume Budé, Paris, 1883, in-12, M. Eugène de Bcdé a insisté, fort à propos, sur ce côté glorieux de la vie de son illustre ancêtre.
'1. En voici le titre exact : Commenlarii lingux grœae, GuUelmo Budœo, cotisiliavio rrgio, supplicumgiœ /ibellomm in reqia magistro, auctore; in-f", Jodocus Badius. Dès Ib'iO, il en parut à Bàle une nouvelle édition revue et augmentée. I/édition de Robert Estienne de 15i8, iu-f°, est la meilleure.
nclle des réclamations du monde lettré. Yoici l'analyse de ce document d'une portée si considérable \
Il y a plus de deux ans que Budé a commencé ce travail. Ce qui le lui a fait entreprendre, c'est le désir d'être utile à ceux qui se livrent aux bonnes études. Il n'a pas réalisé tout à fait le plan qu'il s'était d'abord proposé : sa mauvaise santé en est la cause, et aussi l'embarras de ses affaires. Les souffrances qui l'accablent depuis longtemps n'avaient pu l'empêcher de payer libéralement ce dernier tribut à sa chère philologie, sans laquelle il ne peut vivre, et qui est toujours l'objet de ses plus vives amours ; mais une crise extraordinaire lui est survenue, et cette crise a mis son corps hors d'état de servir l'activité de son esprit. Sur les instances de ses amis, il se décide à interrompre cet ouvrage, qui compromet à la fois sa vie et sa fortune. Le siècle est animé de fâcheuses dispositions : on n'estimepasce qu'il faudrait estimer par-dessus tout; on oublie d'encourager des goûts et des aspirations que Budé ne nomme pas, mais dont on devine aisément le sujet; il s'adresse au roi ; il ne doit se plaindre qu'avec discrétion ; il est même convenable qu'il débute par quelques hommages.
« 0 le meilleur des rois, lui dit-il, je puis bien vous saluer de ce titre, que vous ne devez qu'à vos mœurs et à votre prudence ; tous ceux qui ont approché de votre personne vous l'ont donné ; je place votre nom à la tête de ce livre, pour commencer par des paroles de bon augure ; ce nom a cela d'heureux, qu'en vous nommant on nomme le peuple français ; je veux qu'une
1. Nous empruntons à l'ouvrage de Rebitt' le résumé si substantiel que cet auteur a donné de la préface des Commentaires de Budé. Cette préface, écrite en grec, est datée de l'année lo29, sans indication de mois. L'épilogue porte la date du mois d'août de la même année. 11 existe une traduction latine de ce texte dans les Budœi epist. grxcx, éd. Pichon, p. 181.
partie de la grâce et de Téclat qui sont attachés à votre personne rejaillisse sur mon ouvrage. »
Budé ne parlera au roi ni de sa puissance, ni de retendue de ses Etats, ni de mille avantages qui tiennent à sa situation plus qu'à sa personne. Ce qu'il loue en lui, c'est la force de son esprit et sa facilité d'élocution : deux talents rares chez les hommes de toutes les conditions, et que Dieu n'accorde qu'à un petit nombre de princes choisis et privilégiés. Seulement ce privilège impose un devoir ; ces heureux dons, il faut qu'ils servent au bien des hommes, afin que les dons du maître suprême ne restent pas stériles entre les mains des grands rois. Budé n'a jamais connu ni un prince ni un simple particulier qui fût doué de qualités plus aimables, de toutes les qualités qu'un jeune roi peut souhaiter. A ce naturel si heureux, le roi joint un bel extérieur, une beauté qui excite l'admiration, un maintien vraiment royal et le port d'un héros, son visage respire la clémence ; il subjugue, par sa seule présence, l'àme des grands aussi bien que des petits ; son esprit, qui s'est formé de lui-même, est prompt et vaste, préparé à tout et saisissant le point important de chaque chose ; dans son langage on sent l'effet d'une grâce naturelle et une élégance telle que l'art n'y pourrait rien ajouter; il est inspiré par la Minerve de Phidias. Dieu lui a prodigué tant de talents et tant de grâces, quand il l'a destiné au trône.
Plût à Dieu que des affaires difficiles et la guerre n'eussent pas empêché un naturel si heureux de suivre ses inclinations. Aujourd'hui enfin, le roi peut appliquer son esprit aux choses qu'il aime. Que va-t-il faire ? Budé le presse d'occuper son âme royale des soins les plus dignes de la royauté et du génie : « Accordez, prince, une part de votre sollicitude, de votre magnificence, à la professionlaplus libérale etla plus utile de toutes! Appli-
LA FONDATION DU COLLÈGE DE FRANCE. JOo
qiiez votre haute pense'e et votre géne'rosité à encourager les lettres et les bonnes éludes ! Souvenez-vous, prince, de ce que vous nous avez promis, d'abord en ne suivant que vos propres inspirations, ensuite pour répondre à nos instances. Nous vous avons représenté la philologie comme une fille pauvre qui était à marier, et nous vous avons prié de lui faire une dot. Yous nous avez promis, avec cette bonté naturelle et spontanée qui vous est propre, que vous fonderiez une école, une pépinière, en quelque sorte, de savants, d'érudits renommés. Yous nous avez dit que vous orneriez votre capitale de cet établissement, qui doit être pour toute la France une sorte de Musée. D'après vos promesses, un magnitiquebàtimentdevait s'élever, où les deux langues seraient enseignées. Dans ce temple des bonnes éludes, vous deviez fournir, à ceux qui voudraient s'y livrer, un entretien convenable et les loisirs nécessaires ; le nombre des membres de cette communauté, consacrée à Minerve et aux Muses, vous ne l'aviez pas limité à l'avance; vous aviez décidé qu'il serait considérable. Yoilà ce que vous avez promis ! Or, à l'heure qu'il est, on dit que vous n'avez pas tenu vos promesses, et comme je m'en suis porté caution, on s'en prend à moi de ce retard. On se moque de moi et on me traite de parjure. » La dédicace des Commentaires a pour but de rappeler au souverain cette dette sacrée, puisque les savants n'ont point osé jusqu'à présent en poursuivre le payement par la voie judiciaire.
Budé sait avec quelle indulgente estime le roi veut bien apprécier ses ouvrages. Il n'hésiterait pas adonner son avis sur quelque ouvrage que ce soit, mais il ne lui appartient pas à lui-même d'apprécier celui-ci : ce jugement est réservé à ceux qui ont quelques connaissances en grec. Son désir est pourtant, il ne peut s'en défendre, que cette nouvelle production soit reçue avec faveur.
d06 IIISTOmE DU COLLÈGE DE FRANCE.
Non seulement il y a mis toute l'exactitude dont il s'est trouvé capable, mais il s'est préoccupe surtout d'être utile à ceux qui étudient la langue grecque. Le roi aime cette langue ; il encourage ceux qui l'étudient. par les éloges qu'il accorde à leur zèle et par l'intérêt qu'il prend publiquement à leurs progrès. Bien des gens se sont attachés à riiellénisme, poussés par les dispositions libérales du prince à l'égard de cette langue et de cette littérature, qui contiennent les fondements de toutes les sciences. Telle est, sous ce rapport, l'heureuse influence de la faveur royale, que les enfants des ignorants étudient euxmêmes le grec. C'est au roi maintenant à prendre des mesures pour que cette émulation, qu'il a fait naître, obtienne les récompenses et les avantages auxquels elle a droit.
On le voit clairement, et il serait aisé de fournir d'autres preuves, le roi est mis, si l'on peut dire, au pied du mur. Une lui est plus possible de reculer ; c'est alors seulement qu'il s'exécute. Mais de quelle manière le fera-t-il ? Va-t-il réaliser avec une générosité digne de lui et de son règne les magnifiques engagements qu'il avait pris? Nullement. Il se contentera d'accomplir, en quelque sorte, le minimum de ce qu'il pouvait accorder, ne cherchant qu'à dégager décemment sa parole de roi. Les savants reviendront plus tard à la charge. Alors le roi annoncera une fondation colossale avec 600 boursiers et 100 000 livres de revenu. Il leur donnera des parchemins, puis, de guerre lasse, quelques chaires nouvelles, et rien de plus. L'établissement grandiose, si souvent évoqué, restera comme un beau rêve.
Mais l'œuvre que le roi a négligé de parfaire, les hommes de la grande génération du xv!*" siècle ont su l'accomplir pleinement. La fondation en apparence imparfaite et provisoire n'en a été que plus féconde.
Grâce au concours de tant de vaillants ouvriers, la réussite a dépassé toute attente. Avec des moyens plus qu'insuffisants d'exécution, des résultats admirables ont été obtenus. En enlevant à un seul la gloire exclusive d'une fondation qui n'a été durable que par le dévouement de tant d'hommes, l'histoire en fait une œuvre collective et impersonnelle, à la fois plus grandiose et plus haute.
C'est que le nouvel enseignement, si précaire et si incomplet fùt-il, marque dans l'histoire de la pédagogie et de l'instruction publique enFrance unprogrès décisif. 11 rompait en visière avec des habitudes et des préjugés séculaires, substituant laliberté à la routine, l'esprit à la lettre. Plus de grades obligatoires, plus de licence pour enseigner, plus de frais d'études arbitraires et monstrueux : des cours indépendants, gratuits, ouverts à tous, le grec et l'hébreu envahissant l'Ecole *. C'était tout une révolution dont personne peut-être, pas même ceux qui la provoquèrent, n'avait au juste mesuré la portée. Quel immense changement quand on songe à cette école du vide, à cette gymnastique du néant qu'était alors l'Université !
A quelle date précise remonte la première institution des lecteurs royaux? Grosse question très controversée, sur laquelle bien des erreurs ont été accumulées. Presque tous les chroniqueurs et les historiens se contredisent sur ce point. On a parlé de lettres patentes fondant en quelque sorte solennellement la nouvelle institution. Rien n'est plus fantaisiste. Elle s'est créée sans bruit, sans apparat, presque en cachette, pour ne pas alarmer la Sorbonne, modestement comme toutes les
1. Il est curieux, en effet, de constater qu'à partir de 1.V30 le nombre des éditions greccjues devient beaucoup pkis considérable. L'étude du grec prend un essor nouveau. Les imprimeurs parisiens, Wechel Gourmont, Colines, Mohr, multiplient leurs publications savantes. Voy. Rebitté, Guillaume Buclé, p. 45 et passim.
grandes choses. Contrairement à ce qui a toujours été affirmé, il n'y eut point de fondation formelle. Les lettres patentes du 24 mars 1529 ou 4530, si souvent invoquées, n'ont jamais existé. D'où vient donc l'erreur qui s'est accréditée à ce sujet ? D'où vient que les historiens, surtout ceux de notre siècle, même les plus graves, font à peu près unanimement allusion à des lettres de fondation?
La confusion qui s'est produite s'explique parfaitement. 11 s'est formé sur cette question, comme sur tant d'autres, une sorte de légende donton retrouve aisément le point de départ. Constatons d'abord que les écrivains du xvi" siècle, chroniqueurs ou autres, n'ont jamais parlé d'une date précise de mois ou de jour, ni de lettres patentes. Les uns ont rapporté l'institution des lecteurs à l'année 1529, d'autres à 1530, d'autres à 1531, d'autres enfin n'ont point fixé d'année. C'est, pour n'en citer que (juelques exemples, le cas de Génébrard, Pasquier, Du Tillet, Belleforest,lIénault, etc.' . L'assertion relative aux lettres patentes n'apparaît qu'au xvn" siècle, et pour la première fois, dans l'ouvrage de Du Breul, !<' Théâtre des antiquités de Paris^ publié en 1612. C'est là, on peut l'affirmer, que les historiens postérieurs de Paris, Jaillot, Lebeuf et tant d'autres, l'ont plus tard copiée, et c'est à ces derniers que l'ont empruntée, à leur
1. Voy. Génébrard, Cltronol. sac, liv. IV, anm'e l.î.30. — Pashuieh, Œuvres, éd. d'Amsterdam, 1723, 1. 1, p. 923 et siiiv. — Du Tillet, Rec. des roys de France : Chronique abrégée, à rannée 1530. — Belleforest, Grandes Annales de l'iiistoire de France, t. II, p. 1537, année 1531. — Président Hénault, Abrér/é c/ironoL, t. I, p. 443, année 1531. Les auteurs plus récents qui ont mentionné la fondation sont dom Félibien, Itist. de Paris, p. 985, année 1530. — G. Brice, Descripl . de la ville de Paris, t. III, p. 4G. — Jaii.i ot, Bee/t. sur la ville de Paris, t. V, p. 181, quartier Saint-Benoist. — Lebeuf, Hist. de la ville et de tout le diocèse de Paris, éd. Cocheris, t. II, p. 714, donne la date du 24 mars 1529. — La Caille, Descripl. de la ville et des faiib. de Paris, donne la même année, etc. Certains auteurs anciens commettent une singulière erreur et datent de décembre 1529 Tacte relatif à la construction projetée du Collège, qui est en réalité de décembre 1539.
tour, les auteurs d'histoires générales qui Font transmise eux-mêmes aux manuels et aux dictionnaires, oii elle s'étale couramment aujourd'hui. Or voici le texte exact de Du Breul * : « Et noterez en passant que la première institution des lecteurs royaux fut faite par lettres patentes du roi François I", en date du 24 mars 1529, comme il se peut vérifier par les comptes de l'épargne. » Les comptes de l'épargne, mot qui explique tout et que les plagiaires de Du Breul ont à tort oublié de transcrire. Il s'agit donc d'une provision, comme on en a pour les années postérieures, fixant sur quels fonds les lecteurs royaux devaient être payés. Or, le 24 mars 1521) équivaut au 24 mars 1530, et, précisément, nous avons un premier ordonnancement de payement du 27 mars 1531 ^ qui correspond à ces lettres de provision et en prescrit la réalisation. La chose s'explique parfaitement : les lecteurs ont commencé à enseigner dans le courant du mois de mars 1530, et dès leur entrée en fonctions, le roi a déterminé sur quels fonds seraient imputés leurs traitements. A plus forte raison, cette phrase qui traîne partout : « François I" créa le Collège de France » est-elle inexacte de tout point. Les choses se sont passées bien plus simplement.
Jamais, et cela Bst essentiel à remarquer, la corporation des lecteurs ou professeurs du roi n'a porté, au xvi" siècle, le nom ou le titre officiel de Collège royal, pas plus que celui de Collège des Trois-Langues. Elle n'avait point encore, si l'on peut ainsi parler, de personnalité morale. Nous assistons très bien à la formation de cette dernière. Les appellations constantes dont on se sert au xvi" siècle sont celles-ci : professeurs,
1. Du Breul, le Théâtre des antiquités de Paris, p. 755 et 756. Voy. aussi p. 855.
•2. Voy. la, pièce Justificative IV, compte de 1531.
lecteurs, interprètes royaux, Eloquiorum sacrorum regii iiiterprete!^^ professeurs publics ordinaires en FUniversité, lisans du roi en l'Université de Paris \ Postel prend le titre de mathemaiicorwn et i:>cregrinarum linguarum regitis interpres^ Duhamel celui de regius mathematicus . La fonction elle-même était désignée sous le nom Aapi^ofessio rcgia. Jamais, nous le répélons, le titre de Collège du roi ne se rencontre dans les documents diplomatiques. Le mot Acade?nia ou les autres appellations du même genre n'apparaissent qu'exceptionnellement soit dans la poésie, soit dans des œuvres purement oratoires ou littéraires, où les expressions employées n'ont aucune prétention à Texactitude. C'est ainsi que Marot, dans la pièce adressée en 13.35 « Au roy, du temps de son exil à Ferrare », a pu célébrer en ces termes la création de lo30 :
Autant comme eux, sans cause qui soit bonne, Me veult de mal l'ignorante Sorbonne :
Bien ignorante elle est d'eslre ennemye De la trilingue et noble Académie Qu'as érigée. 11 est tout manifeste Que là dedans, contre ton vueil céleste, Est défendu qu'on ne voyse allegant Hebrieu ni Grec, ni Latin élégant. Disant que c'est langage d'heretiques.
0 povres gens, de sçavoir tout éthiques, Bien faictes vray ce proverbe courant : « Science n'a haineux que l'ignorant >>.
De même le poète Nicolas Bourbon s'écrie quelque
1. Quelquefois même on trouve seulement « professeurs en l'Université ». En réalité, comme on le verra plus loin, la situation des lecteui's royaux vis-à-vis de l'Université ne fut jamais Lien déûnie. Il y eut, à diverses reprises, des contestations à ce sujet. Dès 1556 on voulut forcer les professeurs du roi k enseigner dans les collèges ordinaires et à être regardés comme membres de l'Université.
part, dans son gracieux recueil des Xugae^ en parlant de François I" ' :
.... Sensim rediere terris Omuia laeta.
Publiée doctos alit allicitque
Et Scholam primas statuit Trilinguem,
Quo nihil certe, iiihil, instituto Pulchrius exstat.
Et Youlté :
Nobile Gymnasium extruxit Franciscus, Athenis majus, etc.
11 serait aisé d'en indiquer d'autres exemples-. Quelquefois aussi le mot Academia s'applique évidemment à l'Université de Paris prise en bloc, l'institution des lecteurs royaux étant considérée dans ce cas comme se rattachant à cette dernière ^ Les seules mentions
1 . Vers cités par Buisson, Sébastien Castellion, sa vie et son œuvre, Paris, 1892, t. I, p. 56.
2. Dans l'épitaphe de Danès : « Qui primus a l'Yancisco Primo, regiorum doctorum conditore magnificentissiino, Regius professer nominatus, ubi primus e nascenti Gymnasio », etc. Le professeur royal Galland, dans V Oraison funèbre de François /<=i', célèbre la bienveillance du roi envers ce qu'il appelle « nostrumque ordinem et collegium ». De même, Turnèbe, dans VOraison funèbre de Toussaint [Adr. Turnebi opéra, édit. de Strasbourg, 1600, in-f°, t. III, 2*= partie, p. 28), parle du « professorum collegium ». Ce dernier mot est évidemment ici dans le sens de corporation.
3. C'est sûrement le sens qu'il faut attribuer aux vers suivants l'elatifs à Oronce Fine, le premier professeur de mathématiques :
Cui Lutetiana débet Academia
Vel id quod illic maxima cum gloria .
Mathematicee artes bene docentur : quas omnium
Primus sepultas misit in lucem ac docuit
Annos, ut aiebat, decies ter ac amplius,
A regibus duobus acceptis annuis
Stipendiis, ob idque professer publicus,
vers cités par Gallois, De Orontio Finœo gallico geographo (Paris, Leroux, 1890, p. 12), d'après le Funèbre symbolun de optimo et doctiss.
qu'on puisse relever du collège bilingue ou trilingue dans les lettres d'humanistes datent, chose curieuse à noter, de l'époque môme de la fondation, alors que tous les savants, Érasme, le premier, crurent, en apprenant la nouvelle, que le roi avait réalisé son fameux projet à l'étude depuis quinze ans'. On trouve de même dans la lettre adressée par Danès à Jacques Colin en 1334, lettre dont il sera question plus loin, un passage dans lequel le professeur de grec fait allusion aux inconvénients que son départ pour l'Italie, dès 1530, aurait pu entraîner « pour le gymnase royal alors à peine naissant- ». Mais les érudits ne tardèrent pas à s'apercevoir que le Gymnase n'était nullement fondé, et que le roi continuait à le promettre, malgré l'institution réalisée en 1530. Ils cessèrent alors de se servir d'une expression dont l'inexactitude était évidente, un collège ne pouvant se concevoir que comme un établissement indépendant, ayant un local propre, des biens et des revenus fixes. La fondation du roi n'avait point d'assiette matérielle. Quand Ramus institue plus tard une chaire de mathématiques, ce n'est point en faveur d'un collège particulier qu'il formule son legs. Ce mot n'est même
Oi'ontlo Finœo, Rrgio Malhematôii pro/'essore et illuslratore, Ejmdem Ofoiituvila, carminé per A7it. Mizaldum paucis fixpressa. . . (Paris, 1556). La même interprétation s'applique aux passages analogues cités par Goujet, t. I, p. 405, et t. II, p. 189, où il est question de « lAcadémie la plus florissante de l'Univers ».
1. Un établissement considérable avec un local particulier, un revenu fixe, une organisation spéciale, tel que le collège de Louvain.
2. n Ac tu quidem, dit-il à Colin, qui mihi a primo mirifice adversatus esses, credo quia id nascenti tum pêne gymnasio regio damnosuui fore arbitrareris », etc. Plus tard, en 1543, dans une lettre adressée à Bucer, Latomus se vantant de n'avoir jamais été inquiété pour ses opinions religieuses durant son séjour à Paris rappelle qu'il a donné pendant neuf ans des cours publics « in gymnasio parisiensi ». Évidemment l'appellation de gymnase était dans l'air, mais elle n'avait rien d'exact. On comprend, du reste, que Latomus l'emploie comme étant plus claire pour un habitant de Strasbourg, c'est-à-dire d'une ville dotée elle-même d'un véritable gj-mnase. Cette lettre est citée par Goujet, t. II, p. :^.38.
pas prononcé dans son testament. Il est professeur royal et ne connaît que les professeurs royaux. Quand il est question, en I066, « du doyen et collège des lecteurs du roi », cette appellation n'a évidemment d'autre sens que celui de corporation. Le titre de collège royal apparaît pour la première fois en 1610, quand on pose la première pierre de l'édifice. L'institution n'a conquis la personnalité morale que le jour où elle a été installée chez elle et, si l'on me passe l'expression, dans ses meubles'.
Pendant plus d'un siècle, les leçons se firent dans le collège de Cambrai ou des Trois-Évèques et dans celui de Tréguier. Certains cours se donnèrent même ailleurs, par exemple dans le collège des Lombards où vécut Guidacerius, dans le collège du Cardinal-Lemoine où Valable enseigna longtemps et dans celui de Fortet où Cmqarbres réunissait son nombreux auditoire. Les lecteurs enseignaient, comme ils pouvaient, là où il existait une salle libre. Ce fut sous le règne de Henri II que les deux premiers collèges, qui viennent d'être cités, paraissent avoir été affectés plus spécialement aux exercices des professeurs royaux. A diverses reprises, ces derniers se plaignirent en termes amers de l'insuffisance de cette organisation primitive. Les disputes des harengères, les cris ou les odeurs de la rue les forçaient parfois à suspendre la leçon. D'autres fois, l'affluence était telle que les cours avaient lieu en plein air. Cela arriva, paraît-il, pour Postel.
L'émotion produite dans le monde des humanistes par la création de François I"fut, comme de juste, assez vive. Avant même que le projet eût été réalisé, et sur
1. Nous ne craignons pas d'insister sur cette question de mots et de orraules, parce quelle est d'une grande importance, à notre avis, pour l histoire de l'institution, dont le véritable caractère est ainsi mieux mis en relief.
la seule annonce de la résolution prise par le roi, un jeune éruditllamand, Jean Stratius,quidevintparlasuiie chanoine de l'église Notre-Dame d'Anvers, s'empressa d'y faire allusion dans une adresse de félicitations envoyée à la reine Eléonore, sa?ur de Charles-Quint, à l'occasion de son mariage avec François T'", contracté en vertu des clauses des traités de Madrid et de Cambrai. Rien de plus curieux que le passage de son discours relatif à la prochaine fondation d'un nouveau Gymnase dans la capitale \ « C'est un fleuve, dit-il en un style
1. Ad eminentissimam ac nobiiissimam Leonovam Galliae reginam,... de ejus fdicilate et malrimonio cum ClirislianiKsimo Francisco Gallorum rerje yratulatio, auclore Joanne Stratio, Parisiis opud Sorbonam (imp. par Ger. Morrhe), in-4°, p. 9 (Bibl. iNat. Lb^o 50. Réserve). « Suscepit vex clarissimus, sponsus tuiis, cogitationem operis post hominum memoriam longe pulcherriini. Constituit eniiii sapientissimus Rexin illa Lutetia Parisiorum Gyainasiuiii erigere, acceisitis undique priBstantissimis variaruiïi linguariim doctoribus, omnes omnium terrarum Academias, omnia Lycea superatui'um. Admissurus eo loco certum annormn spatium, destinatis ad eam rem sumptibus atque redditibus, delectos aliquot omnium nationumjuvenes ad capescendum ingenii cultum idoneos Quo facto totus orbis plus illi debebit, quam ob institutas olim Bibliothecas Pisistrato Athena;, aut Ptolemeo illi Philadelpho, ^Egyptia, Alexandria; aut Lucullo, Cœsari, aut Asinio denique Pollioni Roma sua debuit. Ad paucos enim bibliothecarum illarum usus perveniebat, hujus certè amplissimi ac celeberrimi Gymnasii fructus ad omnes ubique virtutis aut humanitatis cupidos pertinebit. Aliaabeo gesta etsi summa sint et immortalia, extremum quidem hoc perfectissimum et prudentissimum hominibus judicari audivimus », etc. La date de la composition de ce discours est extrêmement importante. Elle corrobore pleinement les déductions que nous avons déjà présentées plus haut, touchant la date exacte du commencement de l'institution des lecteurs. Il est évident qu'au moment où Stratius écrivait, il considérait les cours des professeurs royaux comme n'étant pas encore commencés. L'expression « constituit Gymnasium erigere » est, à cet égard, suffisamment explicite. On remarquera également que l'auteur s'exprime au futur. Or le discours lui-même est daté du 21 mars 1.530 « exoppido Turris a Lacu ». Il semble donc, si l'on s'en tient à la lettre de ce passage, que les cours ne fonctionnaient pas avant cette époque. Mais il faut songer que Stratius écrivait hors de France, ce qui l'empêchait d'être au courant de l'état exact des choses. Il pouvait fort bien supposer comme étant encore en préparation ce qui était déjà un fait accompli. Il serait excessif de prendre au pied de la lettre des assertions empruntées à une œuvre purement oratoire. Du reste, dans toute cette affaire les suppositions étaient faciles. On parlait depuis si longtemps de ce collège qu'il était difficile aux étrangers de savoir exactement
image, que le roi va faire couler, qui arrosera bien des terres et qui les rendra fécondes. »
Erasme, de son côté, apprenant la nouvelle, l'annonce aussitôtences termesauxprofesseursdeLouvain: « Vous voyez quelle émulation et quelle rivalité vous ménage la création du collège bilingue que le roi de France vient d'établir à Paris, et qui éf.ait tant attendu du monde savant. Quelle que soit la réussite de cette fondation, réussite qui, je l'espère, sera complète, il vous restera toujours le mérite d'avoir entrepris les premiers cette belle œuvre et d'avoir excité l'émulation de tous les autres. Ce qui ajoute encore à votre gloire, c'est que vous avez affronté et soutenu les premières attaques de l'envie et que vous avez préparé à ceux qui viendront après vous une situation infmiment plus facile. On célébrera même d'autant plus votre courage, que vous n'aviez point le patronage d'un roi pour vous défendre contre la malveillance. Si vos nouveaux collègues parisiens vous surpassent en ceci qu'ils sont deux pour l'enseignement de chaque langue et que leur salaire est, parait-il, plus élevé, c'est là une infériorité que l'on ne saurait imputer à Jérôme Busleiden, qui a consacré à cette affaire tout ce qu'il possédait de fortune. Il est vrai que l'on n'a désigné en France aucun professeur pour la langue latine, ce que je n'approuve pas au point de souhaiter le voir imité par vous. Il semble, du reste, que l'absence de ce professeur constitue plutôt un avantage pour les autres, en permettant
où en étaient les choses, et à quel projet s'était arrêté le roi. Ce qu'il résulte de plus clair de ce discours, c'est qu'au moment même où il fut composé, la fondation des lecteurs était considérée comme tout à fait imminente. Ce texte rapproché de la lettre d'Érasme ne fait donc que confirmer ce que nous disons plus haut de l'inauguration probable des cours faite dans le courant de mars 1530. Ajoutons en terminant que l'épitrc dédicatoire de cette brochure est datée du 28 mars « ex Harenda » et le permis d'imprimer du 0 juillet, veille de la célébration du mariage d'Éléonore. L'impression fut achevée le 14 juillet.
d'augmenter leurs traitements. Je vous e'cris tout cela afin que vous redoubliez d'activité, s'il est possible, et que vous entreteniez l'aftluence des auditeurs par l'excellence de votre enseignement. Il faut considérer que, pour la plupart, nous nous enthousiasmons facilement pour les choses nouvelles et que, d'autre pai't, la France commence à jouir des bienfaits de la paix. Si les auditeurs viennent à vous quitter, vous deviendrez vous-mêmes plus froids dans votre enseignement. Vous devez employer tous vos efforts à parer à cette éventualité. Jusqu'à présent les premiers actes de ce petit drame marchent fort bien. L'émulation du collège royal formera l'exposition, votre vigilance saura ménager un dénouement digne d'applaudissements. Adieu. De Fribourg-en-Brisgau, le jour des calendes d'avril de l'année 1530'. »
De son côté, le docte Alciat écrivit de Bourges, quelques mois plus tard, le 3 septembre 1530, à son ami François Calvus' : « Peut-être ne savez-vous pas à quel point le roi se montre généreux à l'égard de tous ceux qui étudient. C'est là un spectacle digne d'admiration. Agathias Guidacerius, votre ami, est
1. Cette lettre se ti-ouve dans l'odition de Bàle, t. 111, p. I0i2, et dans l'édition de Leyde, 1. 111, n" IIOG, p. 1-288. Voy. sur sa date l'Appendice A.
2. Gudii et aliqiiot virorian illuslvium et Sarravii... episfo/ae, Utrecht, 1697, in4», P. I, p. 109. Alciat raconte dans cette lettre une anecdote curieuse qui montre bien cà quel point le désir d'étudier les langues était, à ce moment, sincère chez le roi. « J'ai appris, rapporte le célèbre jurisconsulte à son ami, qu'un certain Jules Camille, originaire de Forum Julii, homme fort savant, s'est offert à apprendre au roi, en un temps fort court — un mois, je crois, — à parler grec et latin, en prose comme en vers, avec une élégance digne de Démosthène, de Cicéron, d'Homère et de Virgile. 11 demandait seulement que le roi voulût bien lui accorder une heure d'entretien particulier par jour, refusant de révéler ses pi'océdés secrets à tout autre qu'au roi. 11 ne proposait point pour rien ses services, mais allait jusqu'à demander, comme récompense, un revenu annuel de deux mille écus d'or en bénéfices. Son aplomb en imposa au roi. Celui-ci assista deux fois à ses leçons, mais ce fut tout. Notre homme empocha six cents écus et fut renvoyé de la cour. »
chargé d'enseigner riicbreu : il reçoit pour sa peine, sous forme de pension, deux cents écus d'or. Il y a eu d'autres professeurs nommés et assez nombreux, à tel point qu'un très grand nombre de jeunes élèves des collèges de l'Université se sont mis à étudier les trois langues. »
Deux autres lettres, datées des premiers mois de l'année suivante' et adressées à Jacques Toussaint, jettent un jour assez curieux sur certaines intrigues auxquelles s'était livré Erasme à propos du choix d'un des premiers lecteurs du grec. La seconde offre un intérêt plus général : il n'était pas possible de saluer en un langage plus grave et plus éloquent le changement qui venait de s'accomplir. Ces deux documents méritent d'être traduits ici :
Quant à ce que tu m'écris, maude Érasme à Toussaint, de la magnifique situation que tu as failli manquer à cause de nioi, pour avoir été dénigré en public, je ne comprends guère ce que cela veut dire. Je ne puis me résoudre à croire qu'une seule lettre de moi, d'ailleurs très courte, ait eu assez d'influence auprès des grands de la cour pour l'empêcher d'obtenir la charge d'enseigner le grec, aux gages du roi, surtout lorsque Budé, dont le suffrage dans cette affaire était le plus puissant de tous, se constituait ton défenseur. Mais maintenant que les choses ont bien tourné, il vaut mieux oublier tout cela. Il vaut mieux te féliciter, mon cher Toussaint, d'avoir été choisi pour occuper luie fonction si honorable. Tu vas pouvoir maintenant te produire sur un vaste théâtre et donner une haute idée de ton érudition, non seulement à la France, mais encore au monde entier. Je ne doute point, connaissant ton habileté et ton actiA^e A'igilance, que tu ne joues ce rôle de manière à conquérir les applaudissements de tous ceux qui se mêlent de critiquer les grns d'étude. Tu te montreras digne serviteur de l'excellent prince, fondateur de ce glorieux Institut, etc. (30 janvier lo31.)
1. Ces deux lettres figurent dans rédition de Bàle, t. III, la première à la page 1013, la seconde à la page 100-3, et dans l'édition de Leyde, t. 111, p. 13C7. Voy au sujet de leur date l'Appendice A.
J'ai toujours considéré comme étant d'un présage favorable ce fait que, au moment où l'élude des langues et celle des bonnes lettres renaissent de toutes parts, les anciennes études semblent s'unir pour protester contre ce progrès avec une si odieuse véhémence. C'est bien ainsi que commencent toutes les grandes choses, celles qui sont assurées d'une longue durée. J'ai été sinon le premier, du moins l'un dos ])roniiers de notre époque, à exciter les sifflements de rclti' liydrc Je te plains sincèrement, mon cher Toussaint, d'avoir été aussi l'objet de ses rudes attaques. Mais il dépend en partie de nous d'obtenir, avec l'aide du temps, que celte jalousie s'apaise tout naturellement d'ellemême, en nous insinuant dans la bienveillance de tout le monde à force de bonne grâce, de civilité et surtout en rendant le plus de services possible. C'est à peine si le collège fondé à Louvain par Busleiden a pu subsister, tant était sérieuse la conspiration de ceux qui s'étaient |nMsiiadés que ce progrès des études serait nuisible à leurs [tiinriins. Aussi ai-jc donné aux professeurs le conseil de ne pas prononcer la moindi^e parole contre les autres maîtres, mais de se contenter d'attirer la jeunesse par la douceur de leurs mœurs et par leur diligence à enseigner et d'exciter ainsi la rage de leurs ennemis irréconciliables, car il n'est rien de plus beau ni de plus efficace que ce genre de A-engeance. Ils m'ont obéi et, après quelques mois, ils ont éprouvé, par l'expérience, la justesse et l'excellence de ce conseil. Grâce à votre l)rudcnce et à la dignité de vos mœurs, vous autres Parisiens, vous n'avez pas besoin de ce conseil. Du reste, vous n'aurez à engager contre l'hydre de Lerne qu'un combat beaucoup moins rude, d'abord parce que chez vous la splendeur d'une littérature plus développée a déjà dissipé en grande partie les nuages d'une ignorance pleine de vantardise, et ensuite parce que vous avez un grand prince, non moins humain et bienveillant que puissant, qui ne craint pas de s'avouer comme l'instigateur de ce glorieux progrès. 11 semble qu'il ait compris que l'éclat de sa propre gloire s'accroît d'autant, cha(|ue fois qu'il ajoute quelque chose à l'avantage de tous. Le collège de Louvain a pour fondateur Jérôme Busleiden, personnage digne d'avoir possédé une grande fortune, laquelle d'ailleurs ne lui aurait sûrement pas fait défaut, s'il lui avait été accordé de vivre plus longtemps. Malheureusement il est mort ne jouissant encore que de peu d'influence et de peu de bien, au point que les salaires institués par lui suftisent à peine à l'cntrelit'n des professeurs. On ne saurait être trop reconnaissant à sa mémoire, puisqu'il a consaci'é à cette œuvre tout ce
qu'il possédait de ressources. Le roi de France paraît avoir fait encore davantage preuve de bon sens en assignant seulement des gages aux professeurs des deux langues grecque et hébraïque, puisque l'enseignement de la langue latine est déjà si florissant ({u'il n'est pas besoin pour cette étude d'un professeur subventionné. C'est une marque de la bienveillance royale d'avoir désigné deux professeurs pour chaque langue, aA^ec un large traitement permettant de s'acquitter avec dignité de cette noble charge. A ce point de vue, mon cher Toussaint, je juge la France infiniment plus heureuse que si l'Italie tout entière était soumise à son empire. Vous avez reçu en partage une magnifique Sparte. Il ne vous reste plus qu'à l'orner, chacun dans la mesure de votre pouvoir. (13 mars lo3J.)
Il est à remarquer qu'aucun des registres des différentes Facultés et jXations de l'Université n'a fait, à ce moment, une allusion directe à l'institution des lecteurs. Mais un témoignage peut-être plus important qu'une mention explicite est celui que fournissent les registres de délibérations de la Faculté des arts. L'Université elle-même reconnaissant le vide de son enseignement, au moment où les professeurs royaux commençaient à lui faire concurrence : quoi de plus piquant et de plus significatif? Le premier président du Parlement ayant résolu de réformer quelques puérilités choquantes dans l'enseignement de l'Université, suivant les ordres du roi, les députés de la Faculté des arts lui firent par écrit les représentations suivantes : « Notre Université de Paris est un sujet de plaisanteries pour toutes les nations étrangères. La seule raison de ce fait, c'est que nos théologiens, laissant complètement de côté les Évangiles et les saints docteurs de l'Église, Cyprien, Chrysostome, Jérôme, Augustin et d'autres semblables, se sont mis à enseigner je ne sais quelle sophistique et quelle dialectique, au moyen de laquelle il n'a pas plu à Dieu de sauver son peuple. » Peu après, le Parlement décréta que désormais personne ne serait admis
à lu licence, sans avoir suivi l'explication des Saintes Ecritures, Ancien et Nouveau Testament, ainsi que les interprétations du Maître dessentences\
Voici, à d'autres points de vue, les données qu'il est permis de dégager de l'ensemble des témoignages qui nous sont parvenus touchant le premier fonctionnement de l'institution. Les chaires avaient un caractère en quelque sorte personnel. Il n'y avait pas, à l'origine, de chaire déterminée pour chaque ordre d'enseignement, mais bien deux cours de grec, donnés par Pierre Danès et Jacques Toussaint ; deux cours d'hébreu, donnés par François Yatable et Agathias Guidacerius, et un de mathématiques, donné par Oronce Fine. Ce dernier dut être nommé quelques mois après les autres. En 1531, un troisième professeur d'hébreu, Paul Paradis, fut choisi. Le cours de latin ne fut ajouté qu'en Jo34, lors de la nomination de Barthélémy Latomus. On avait hésité quelque temps, par suite des jalouses représentations de la Faculté des arts, qui craignait de se voir désertée et de perdre un enseignement au monopole duquel elle tenait tout particulièrement^ De plus, certains lecteurs avaient des espèces de répétiteurs qui limicnl sous leur direction. Il faut signaler encore des cours libres qui se donnaient régulièrement à côté de ceux des lecteurs ordinaires, à l'enseignement desquels ils servaient de complément. Tel fut celui de Jean Sturm^ Il débuta avec éclat dans