‹ Histoire du Collège de FranceChapitre 35 sur 96 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LA CORPORATION DES LECTEURS ROYAUX SOUS LE RÈGNE DE FRANÇOIS f

Les destinées de l'institution révélées par les comptes de François I". — Abus déplorables au point de vue financier. — Le Collège de France en soufTre jusqu'à la Révolution. — Retards continuels dans le payement des gages des lecteurs. — Mandements successifs restés inutiles. — Pierre Duchâtel fait porter les lecteurs sur l'état de la maison du roi. — Influence bienfaisante de ce personnage. — La question de régularité des payements, écueil principal des entreprises de la Renaissance.

— Négligence de l'administration. — Le roi n'est pas responsable de cette situation. — Plaintes formulées par Danès, Vatable, Toussaint et Fine. — Lettre explicite à ce sujet. — Traitement des lecteurs. — Chronologie précise des premiers titulaires établie parles comptes. — Poblacion ne fut pas professeur. — Auditoire incomparable dès le début, — Ignace de Loyola, Rabelais et Calvin parmi les premiers élèves. —Tableau animé de la vie universitaii^e et de l'entourage des professeurs royaux tracé par Siderander en 1333. — Un étudiant de 1333.

— La réforme des études classiques et celle du haut enseignement. — Progrès réalisés dans les collèges. — Rôle des humanistes à cet égard. — Strebée, Buchanan et Alathurin Cordier préparent un auditoire aux lecteurs. — — Les cours royaux sont donnés en latin. — Procès intenté aux lecteurs par la coterie universitaire devant le parlement. — La première affiche du Collège de France. — Attaques de Béda. — Plaidoirie de Marillac. — Triomphe de la corporation. — Les lecteurs inclinent vers la Réforme. — L'affaire des placards. — Victoire définitive de la Sorbonne. — La harangue de Jean Cop.

— Départ de Danès iMuir rilalio. — Sa lettre à Colin. — Le roi persiste à aiinoiicir un l'iahlissement plus complet et itlus grandiose. — Sincérité de Fi'ancois l"". — Sa lettre au due de Ferrare. — Le Collège des Trois-Langues projeté en 1d39 sur l'emplacement de l'hôtel de Nesle. — Témoignages formels de Duchàtel et de Galland au sujet de cette fondation d(''linilive. — Caractère de l'établissement annoncé. — Les plans et dessins. — L'édifice idéal de la Renaissance — L"al)l)aye de Thélème. — Responsabilité de l'échec de ce projet. — Les lecteurs protégés par Duchâtel et le cardinal de Lorraine. — Les dernières années de François I". — Lettres de commiltimus de 1546. — Personnalité morale conférée à la corporation. — Véritable charte de fondation du Collège de France. — L'enseignement à Paris en 1S46. — Moi-I ilc François 1". — Panégyri(iues de son œuvre et de rinstitutiou de liJiJO.

Parmi les documents qui permettent d'étudier les destinées de Tinstitution des lecteurs royaux pendant le règne de François I", il n'en est point de plus sincères ni de plus explicites que les premiers comptes. Ces pièces jettent un jour tout particulier sur ce qu'on peut appelerla période héroïque de l'histoire du Collège de France. C'est seulement avec leur aide qu'il est possible de démêler d'une manière sûre le caractère de la nouvelle institution, son premier fonctionnement, et aussi le degré de sérieux des intentions du roi. C'est pour les avoir ignorées que le vieil historien du Collège royal, et à sa suite tous ceux qui ont traité de ce sujet, ont commis tant d'erreurs. J'ai pu les reconstituer pour le rèsi'ne de François i" et une partie de celui de Henri IT. Yoici les principaux résultats auxquels peut conduire une étude attentive de ces documents officiels.

Tout d'abord un fait se dégage qu'on peut considérer comme capital, en ce qu'il révèle l'abus déplorable dont le nouvel établissement eut le plus à souffrir; c'est que, malgré les plus séduisantes ordonnances de payement, les lecteurs n'étaient pas payés. Ce fut là

pour eux une cause constante d'infériorité. Les professeurs de l'Université avaient l'avantage de recevoir sans retard leurs émoluments, puisque les redevances scolaires et les revenus de biens qui en formaient la base ■étaient perçus avec régularité. Il n'en fut jamais de môme pour les professeurs royaux. Le désordre dans les finances, dont pâtirent toutes les œuvres utiles de cette époque, eut pour eux des conséquences particulièrement fâcheuses. Les lecteurs durent attendre durant quatre et cinq années, avant de Loucher le traitement qui leur était dû. Sans doute, les mandements se succédaient, le roi prescrivait sur le papier, jusqu'à quatre et cinq fois, le payement d'un seul exercice ; mais les Irésoriers n'y prenaient pas garde et n'ouvraient point leurs coiïres. L'année lo31, la deuxième de rinstitution, fut soldée en juin 1533, les années 1534 à 1538, au commencement de 1539 seulement Pendant tout ce temps, les lecteurs pouvaient se nourrir de belles paroles et de compliments.

Un peu plus tard, l'inlluence de Pierre Duchàtel fut, à ce point de vue, singulièrement bienfaisante. Il comprit que les démarches perpétuelles auxquelles les lecteurs royaux étaient obligés de s'astreindre pour recouvrer leurs gages, avaient quelque chose de blessant pour leur dignité, pendant que, d'autre part, les voyages qu'ils faisaient à la suite de la cour, pour rendre leurs sollicitations plus efficaces, nuisaient beaucoup à la régularité de leur enseignement. Ce fut ce savant évêque qui fit valoir auprès du roi la nécessité qu'il y avait d'inscrire les professeurs au nombre des officiers de sa maison, afin qu'ils fussent, comme ces derniers, payés par quartiers, sans avoir besoin d'un mandement spécial. C'est ainsi, dit son biographe, que par des mesures prises sans bruit, Duchàtel contribua autant que personne « à perpétuer l'œuvre

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accomplie et à La défendre contre la sottise des ignorants et les injures du temps ».

Néanmoins, en dépit de toutes les bonnes volontés, l'inconvénient subsista jusqu'à la fin du règne. C'est qu'il avait une cause profonde et (ju'il n'était pas isolé. C'est aux vices généraux de la comptabilité, au manque d'ordre et de surveillance, à la toute-puissance des fonctionnaires chargés des opérations du Trésor, qu'il faut en grande partie l'attribuer. Du reste, ce mal, car c'en fut un, puisqu'il compromit, en nombre de cas, les œuvres les plus louables et les plus sérieuses, n'était pas limité à la France. Les savants et les artistes italiens n'eurent pas moins sujet de s'en plaindre. On peut dire que ce fut là l'écueil principal de plusieurs des entreprises les plus honorables de la Renaissance. On voyait se former les plus beaux plans, apparaître les plus nobles intentions, mais quand il s'agissait de fournir les ressources matérielles, l'incurie de l'administration arrêtait tout. Il ne faudrait donc pas voir dans cette négligence la preuve soit d'une mauvaise volonté particulière du roi, soit du peu de profondeur de ses convictions. Il est évident qu'il apporta dans toute cette affaire une certaine part de fantaisie, mais les lenteurs calculées de ses trésoriers ne sauraient lui être imputées. Il était le premier à les regretter et à se plaindre de la force d'inertie que ceux-ci lui opposaient.

C'est l'un des côtés fâcheux de cette brillante civilisation que les scrupules en matière de payements n'y furent jamais très vifs et que les princes et les gens de cour, avec toute leur munificence extérieure, n'eurent jamais le sentiment exact de l'équité en matière d'obligations pécuniaires. Pour ce qui concerne les lecteurs, on constate que cent ans plus lard c'était encore la même chose. Ils se voyaient réduits à plai-

der pour obtenir le recouvrement de leur salaire. On voit ce qu'a été, quand on y regarde de près, l'œuvre glorieuse par excellence de François I". Les coffres étaient inépuisables pour les plus magnifiques constructions ; mais quand il s'agissait de bâtir le splendide établissement promis durant trente années, quand il s'agissait de payer les lecteurs, ils étaient vides.

Aussi ne faut-il point s'étonner de voir Danès, par exemple, suspendre ses cours aussi longtemps qu'on refuse de le payer', demandera se faire suppléer dès l'année 1531, un an après son entrée en charge, et obtenir dès lo34 un congé qu'il sollicitait depuis quatre ans. Nous avons, dans plusieurs lettres d'humanistes, des preuves très claires du grave mécontentement que causait au monde savant la désinvolture des trésoriers royaux. Je n'en citerai qu'une seule, écrite au cardinal du Bellay par Valable et Toussaint. Cette lettre, si explicite à tous égards, était restée jusqu'ici inédite^. En voici la traduction :

A Monseigneur le cardinal du Bellay.

Si quel({u'un par hasard ignorait encore, très honoré seigneur combien votre présence à la cour nous est utile et nécessaire, celui-là, à coup sûr, en considérant tous les ennuis que nous a causés votre récent départ, se rendrait compte de notre situation. Il verrait que nous autres professeurs de langues, nous restons fermes et inébranlables lorsque vous êtes là, pour tomber soudainement lorsque vous êtes éloigné. Vous avez pris soin, les années précédentes (et avec beaucoup d'obstination vous j avez réussi), de nous faire payer nos gages à tous en même temps; c'est là un service dont nous a-ous gardons une profonde reconnaissance. Lorsque vous êtes parti, il y a quelque temps, votre frère, M. de Langey, à l'aide duquel nous avons l'habitude de recourir en votre absence, était également en voyage : il n'y

1. Lettre de Pierre Siderander à Jacques Bédrot, du 28 mai 1533, dans Ch. Sch.midt, Gérard Roussel, p. 201.

2. Bibliothèque nationale, Fonds Dupuy, ms. G99, fol. 71. Voy. Pièce justificative XXL

avait donc personne à la cour qui put s'occuper Je nos communs intérêts. C'est à ce moment que Paul Paradis et Oronce, grâce au crédit de quelques amis particuliers, ont réussi à obtenir, chacun pour son compte, des mandements royaux qui leur ont permis de se faire payer avant les autres. Quant a nous, qui sommes accablés par les travaux que nous coûte notre enseignement, travaux dont le poids, pour employer une expression atténuée, n'est rien moins que léger, on nous oublie, on nous laisse pendant tout ce temps mourir de faim. Déjà Jean Stracel, notre collègue, s'est vu dans la nécessité d'interrompre ses cours. Il est reparti pour son pays, dans le but d'obtenir des siens une somme d'argent qui lui permette de subsister à Pans. Lne pareille humiliation, personne ne le contestera, n'est pas seulement injurieuse pour lui : elle rejaillit encore sur toute la •France. Faites que les autres professeurs ne se voient pas réduits à une démarche aussi pénible, nous vous en prions et vous en supplions avec la plus grande instance. Adieu. A Paris, le 4 des ides de mai.

J. Toussaint et F. Vatable, vos clients.

Fine, de son coté, se plaignit en vers au trésorier André Blondet, lui exposant la misère à laquelle le réduit la négligence des employés royaux :

Surtout quand je pourchasse

Avoir ma pension, le terme étant venu,

A cause que je n'ai point d'autre revenu*.

Le traitement normal des lecteurs avait été dès l'origine fixé à 200 écus, soit 450 livres par an. Si Ton voit, dans plusieurs comptes, certains lecteurs portés pour une moindre somme, c'est que, par une faveur spéciale, ils avaient déjà touché quelque chose. C'est le cas de Paul Paradis et d'Oroncc Fine, qui, surtout le premier, étaient bien en cour. Fine, de son côté, reçut à diverses reprises des dons particuliers pour les ouvrages de mathématiques qu il présentait au roi.

1. Cité par Gallois, De Oronllo Fmaco, gallico geogmpho, p. 10, Paris, Leroux, 18'J0.

Postel eut l'heureux privilège d'obtenir avant son entrée en fonctions une petite somme, pour se préparer et se pourvoir de livres. Mais il dut par la suite attendre comme les autres son véritable traitement. Plusieurs des professeurs furent en outre dotés de bénéfices, mais c'étaient là des avantages d'ordre tout à fait personnel, qui ne s'appliquaient nullement à la corporation.

Un autre avantage qui ressort des comptes, c'est que seuls ils permettent d'établir une chronologie précise des premiers professeurs, en révélant les inexactitudes qui avaient été commises jusqu'ici. 11 y eut deux professeurs d'hébreu pour la première année, VatableetGuidacerius, et trois pour la seconde, par suite de l'arrivée de Paradis ; deux professeurs de grec, Danès et Toussaint, et un de mathématiques, Oronce Fine. Ce dernier dut être nommé seulement quelques mois après les autres. La chaire de mathématiques remonte donc à l'origine même de l'institution. Enfin, autre fait digne de remarque, le docteur Martin Poblacion, qui figure sur toutes les listes, ne fut jamais professeur royal. Encore moins n'a-t-il pas été, comme on l'a toujours prétendu, le prédécesseur de Fine. On retrouve sur lui diverses mentions qui indiquent qu'il vécut à la cour, mais uniquement à titre de familier, pourvu d'un modeste emploie

1. Nous avons fait à son sujet, dans les comptes de l'époque de François I«'', de minutieuses recherches, qui nous ont permis de constater que le docteur Poblacion figure, vers 1530, sur l'état des menus officiers de la cour, qu'il fut attaché à la maison de la reine, et qu'il obtint en cette qualité des lettres de naturalité, mais qu'il ne reçut jamais de pension à un titre littéraire (voy. Archives nationales, 1960^, pièces 8 et 11). Il est à remarquer que l'erreur commise à son sujet remonte assez haut, puisque Monantheuil et Bressieu parlent de lui dans leurs discours d'ouverture, comme ayant été l'un des premiers lecteurs royaux. Dom Félibien et Goujet ont contribué ensuite à accréditer cette inexactitude. M. Sedillot, dans son savant travail sur les Professeurs de mathématiques et de physique générale au Collège de France, paru dans le Bulletino di bihliografia et di storia délie scienzc malhematiche e fisichc, du prince Buoncompagni, t. II et III, a également fait figurer Poblacion au nombre des professeurs (voy. Ibid., t. II, p, 358).

Jean Strazel, le suppléant de Danôs, n'entra en charge qu'à la fin de Tannée 1536 ; Guillaume Postcl en 1538, à la fois pour le grec, l'arabe et Fliébreu.

l'n fait qui mérite d'être noté, c'est le nombre relativement considérable d'étrangers, appelés par François 1"% surtout au début, au nombre de ses lecteurs. Un Luxembourgeois, Latomus ; quatre Italiens : Paradis, Guidacerius, Vidus Yidius, François de Yicomercato, un Flamand, Jean Strazel ', furent ainsi l'objet des faveurs royales. Certes ces nominations n'ont rien de surprenant ; il faut bien tenir compte du prestige qui entoure naturellement l'étranger, et reconnaître, en même temps, que la France ne possédait point encore des maîtres éprouvés pour tous les ordres d'études. Quoi qu'il en soit, la nomination de Latomus excita de graves mécontentements. La Faculté des arts fît montre, mais pour un autre motif caché, facile à deviner, d'une grande indignation. Le nouveau titulaire avait eu comme concurrent Jacques Louis dit Strébce, un ancien domestique de collège, comme Postel et Ramus, qui devint, à force de travail et d'énergie, l'un de nos humanistes les plus distingués. Ce dernier n'eut pas, en son temps, la réputation à laquelle sa rare érudition lui donnait droit. Youlté fit, au sujet de son échec, des vers mélancoliques dans lesquels il blâme l'engouement de notre pays pour les étrangers. Latomus, inquiété au môme moment pour ses opinions

1. Nous venons de dire pour quelles raisons il ne convenait point d'ajouter à cette liste l'Espagnol Poblacion.

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