‹ Histoire du Collège de FranceChapitre 36 sur 96 · Du BouLAY, t. YI, p · texte numérisé non relu

Du BouLAY, t. YI, p

3. Cités par Quicherat, Histoire du Collège de Sainte-Barbe, t. I, p. 15G.

Vis dicani, Lodoice, aliis quid distet ab cris Gallia, plus propriis curque aliéna probet?

In promptu causa est : coiitemnit Gallia Gallos ; Plus alienigenis quam dédit illa suis.

Quœ sua sunt, aliœ gentcs niirantur et ornant; Nos fatuos famulos Gallia nostra probat.

religieuses, ne tarda point cependant à apaiser tous ces murmures.

Quel incomparable auditoire que celui des premiers professeurs royaux et quel magnifique tableau on en pourrait tracer! Jamais peut-être un plus glorieux ensemble ne s'est trouvé groupé au pied d'une chaire. Remarquons qu'il serait aisé d'en reconstituer la liste avec certitude, rien qu'avec les données fournies par les correspondances érudites du temps. Que de piquants contrastes cette liste nous révélerait ! Gomme il nous l'apprend dans une de ses lettres, Calvin fut dès l'année de la fondation l'auditeur assidu de Danès, qui fut son maître de grec, et sans doute aussi de Valable, son compatriote picard, avec lequel il apprit l'hébreu' On peut donc le considérer comme l'un des premiers élèves authentiques et assidus du Collège de France. Qui sait? Peut-être s'est-il assis plus d'une fois sur le même banc qu'Ignace de Loyola, son ancien condisciple de Montaigu, que Pierre Lefèvre et François-Xavier, qui tous

1. Calvin, après un séjour de plusieurs années à Bourges, revint en juin 1531 à Paris, pour s'y fixer définitivement et y compléter ses études. Une lettre du 2" juin 1531, envoyée à François Dnniel, son ami d'Orléans, nous donne à ce sujet des renseignements circonstanciés. Il raconte dans cette lettre que la question de son logement dans la capitale le préoccupe beaucoup. Le père d'un de ses camarades d'études, appelé Coiffart, voulait que le futur Réformateur tiabitàt chez lui, désirant vivement en faire le compagnon de son fils. << J'aurais bien souhaité, écrit Calvin à ce sujet, pouvoir favoriser cette combinaison, mais mon intention étant de suivre, cette année, les cours de Danès, dont l'école est fort éloignée de la maison de Coiffart, je me suis vu dans la nécessité de refuser cette proposition. » (Voy. notre Jeunesse de Calvin^ p. 88 et 89.) Pour ce qui concerne les cours de Valable, il est tout à fait vraisemblable que Calvin dut les suivre au même moment. Le jeune Noyonnais entretint sûrement avec le savant professeur d'hébreu, originaire comme lui de Picardie, des rapports d'amitié. 11 y a donc de fortes raisons de penser, avec .M. Baumgartner, que ce fut sous la direction de Vatable que Calvin commença à étudier la langue de la Bible. Un peu plus tard, on les voit fréquenter tous deux le même cercle composé d'hommes sympathiques aux nouvelles idées. Voy. Baumgartner, Calvin hébraïsant (Paris, Fischbacher, 1889, p. 15\ Il est plus que vraisemblable que Marot assista, au même moment, aux cours des lecteurs et aussi le digne maître de Calvin, l'aimable et modeste Cordier.

les deux, nous le savons de bonne souree, suivirent les cours de grec à cette même époque? Etrange réunion que celle de ces qualre hommes, auxquels Rabelais vint se joindre sans doute plus d'une fois, durant les séjours qu'il faisait dans la capitale. N'est-ce pas un moment unique dans l'histoire, que celui où ces trois apôtres, Calvin, Loyola, Rabelais — ce dernier en est un aussi à sa manière, — ont pu se presser côte à côte au pied de la môme chaire?

11 existe dans la correspondance érudite du temps une très curieuse lettre ([ui fournit, à cet égard, les renseignements les plus précis et qui présente, en même temps, un tableau animé et plein de charme de la vie universitaire de la capitale, au moment où les cours des professeurs royaux venaient de modifier si profondément l'enseignement traditionnel. Il s'agit d'une lettre écrite le 28 mai 1533, c'est-à-dire juste à l'époque qui nous intéresse davantage, à un professeur de Strasbourg, Jacques Bédrot', par un de ses anciens élèves, Pierre Siderander^ Ce jeune homme, venu à Paris pour y achever ses études, figurait depuis un an déjà parmi les auditeurs assidus des lecteurs royaux. 11 suivait à la fois, avec la plus grande attention, les querelles religieuses qui divisaient la capitale et la lutte non moins âpre qui se livrait entre les partisans de la vieille routine universitaire et ceux de l'indépendance absolue de la science. Les réflexions que lui suggérait ce double spectacle étaient régulièrement transmises par Side-

1. Jacques Bédrot enseignait à Strasbourg les langues grecque et latine.

2. Il s'appelait de son vrai nom Pierre Schriesheimer. Suivant l'usage du temps, il voulut se donner un nom latin et, comme son père était marchand de fer, il se fit appeler Siderander (homme de fer). Les scolarques de Strasbourg l'envoyèrent, en 1032, achever ses études à Paris avec un subside. A son retour dans sa ville natale, il fut successivement maître d'école et employé au gymnase. Cette intéressante lettre est publiée dans Ch. Schmidt, Gérard Roussel, p. 201 et suiv.

rander à ses amis et coreligionnaires de Strasbourg, avec le récit, toujours sincère et souvent piquant, des événements les plus saillants auxquels il avait assisté. Je crois utile de traduire ici, en raison de leur exceptionnel intérêt, un certain nombre de passages caractéristiques, empruntés à cette correspondance.

Après avoir longuement parlé des succès de Gérard Roussel, comme prédicateur réformé, des efforts incroyables tentés par la Sorbonne pour arrêter les succès des hérétiques, notre jeune étudiant continue en ces termes : « Telles sont, mon cher maître, les nouvelles que je voulais plus particulièrement vous transmettre, bien qu'il me fût peu agréable de vous les annoncer*. Il se passe encore beaucoup d'autres choses, mais il n'est personne qui puisse les connaître toutes. Tel événement se passe dans notre quartier que les habitants des quartiers voisins ignorent, et réciproquement. Il vous appartiendra maintenant d'engager tous les étudiants à composer un chant élégiaque sur la misérable fortune de ces très savants théologiens. Nos \).xix\o\i^(z<. se réunissent presque tous les jours. J'ai voulu aller voir hier ce qui se passait à la Sorbonne. J'étais déjà sous le porche, contemplant les peintures et les statuettes qui se vendent en cet endroit, lorsque j'aperçus Budé qui sortait. Je quittai aussitôt le collège pour suivre l'illustre savant et le contempler à mon aise. J'étais déjà allé peu de temps auparavant visiter la chambre de son fils, qui est âgé d'environ quatorze à quinze ans. Il m'avait en etïet demandé à plusieurs reprises de venir

1. Les nouvelles mandées par Siderander étaient à la fois fâcheuses et agréables. Les placards affichés dans Paris contre les hérétiques, les manœuvres des Beda, des Le Picart et autres n'étaient pas sans inquiéter sérieusement les partisans de la Réforme. D'autre part, les mesures prises par le gouvernement, sur l'initiative du roi et de la reine de Navarre, contre les fanatiques pouvaient rassurer les réformés, dans une certaine mesure.

voir sa salle de travail et de me rendre compte de ce qu'il faisait chez lui. J'attends maintenant qu'il vienne me voir à son tour et qu'il m'amène également son plus jeune frère. Ils étaient sur le point de venir me voir hier, mais je n'étais pas libre à ce moment-là. C'est que nous étions allés, Yitus* et moi, acheter un morceau d'étoffe, pour nous en faire faire une tunique, car je continue jusqu'à présent à me servir du vêtement que j'ai apporté avec moi d'Allemagne. Mais revenons à nos jeunes lîudé. Tous deux suivent en même temps que moi les cours de Latomus : il en est résulté que je vis avec eux sur le pied d'une certaine familiarité. L'aîné, s'il continue à travailler de la sorte, ressemblera sûrement à son père par la science et par Férudition, comme il lui ressemble de ligure et de prestance. Ils ne demeurent point chez leur père (ce dernier habitant loin de tous les collèges), mais ils ont pour précepteur un certain Flamand, qui vécut jadis, durant plusieurs années, chez Budé en compagnie de Toussaint. J'interrogeai, l'autre jour, le fils aîné, afin de savoir de lui quel nouvel ouvrage son père avait en préparation, et aussi ce que pouvaient préparer, de leur côté, Toussaint et Danès. Il me répondit que ce dernier vivait pour le moment à la campagne en compagnie de son évêque, dont il est, en quelque sorte, le précepteur, mais qu'il venait cependant de donner à l'impression des Commentaires sur les deux Verrines, dont Asconius n'avait pas traité, en môme temps que le texte de ce dernier, corrigé et amendé ^. Danès a inter-

1. Ce Yitus Ardys;eus, originaire du canton des Grisons, cLudiait à Paris les inathématiques. En 1537, on le trouve enseignant cette science à Biîle.

2. M. ScHMiDT [loc. cit.) a fait remarquer avec raison que Siderander ou plutôt le fils de Budé s'est ici trompé. Danès n'a rien publié sur Cicéron. Il fit paraître, en 15:33, une édition de Pline l'Ancien. C'est Barthélémy Latomus qui publia les Verrines : Ciceronis aclioniim in Verrem libri septem prœpositix arrjumentis Asconii et Lalomi iîi siiigiilas partitiones. Paris, chez Pierre Gaudoul, 15:^2, in-8°.

rompu ses leçons de grec pendant toute la durée du carême, et à l'heure actuelle il ne les a pas encore reprises. Il pense pouvoir bientôt recommencer ses explications, aussitôt que le roi lui aura fait solder le montant de son traitement. Voilà pour Danès. Quant à son père et à Toussaint, mon jeune ami affirma qu'ils ne préparaient, ni l'un ni l'autre, aucune publication nouvelle. Ce que vous m'avez ordonné défaire au sujet de Latomus, je me suis efforcé de m'en acquitter dans la mesure de mes moyens. »

Plus loin, le jeune étudiant raconte qu'il aurait bien désiré prendre pension chez Jean Sturm, en compagnie des étudiants suisses et allemands, et des savants étrangers qui vivaient dans la maison du savant professeur. Mais ce dernier ayant persisté à demander trente couronnes, il n'avait pas été possible de s'entendre. « Je compte, continue Siderander, changer de logement à la fin du mois et prendre mes repas chez un certain imprimeur, qui se contente de vingt couronnes. Jusqu'à présent, j'en ai toujours payé vingt-quatre et quelquefois plus. Yitus m'a prêté trois couronnes, en attendant que votre argent me soit parvenu. Pour le moment, je me fais faire une tunique et une paire de souliers et je crains que quatre couronnes et demie ne me suffisent point. Aussi ne me serais-je pas commandé de vêtement, si une nécessité impérieuse ne m'y forçait. Le reste est pour |)ayer mon hôte quand je changerai de demeure.... Je constate chaque jour que Paris est un véritable gouffre [charybdis) d'argent. J'ai beau souhaiter d'être très économe et chercher un hôte chez lequel je puisse loger pour la plus modique somme possible, je dépense toujours autant d'argent. Pour ce qui est de la nourriture, elle est moins chère qu'il y a deux ans. Le vin et le pain se vendent à vil prix. Je ferai remarquer néanmoins qu'il est beaucoup coûteux de vivre en compagnie des

gens savants, que de prendre ses repas chez le simple bourgeois. Il est singulic'remenl heureux que le Magistrat de Strasbourg commence à s'occuper des études. Vous m'écrivez, en efTet, que cel ui qui enseigne la dialectique et la rhétorique peut obtenir chez vous un traitement parfaitement suffisant pour vivre. Quand je songe, moucher maître, que cet enthousiasme pour les études, qui est partout si manifeste, apparaît si faible chez nous, que vous parvenez à peine à trouver une personne capable de remplir cet emploi, je ne puis m'empôcher d'être rempli de tristesse. Sturm et Latomus jouissent ici dune grande réputation : les étudiants n'en parlent pas moins que des professeurs royaux. Ils sont appelés tous les deux dans la ville de Gascogne où Ton va organiser une nouvelle école'. Je ne sais si Sturm acceptera les conditions qui lui sont proposées, car il vit ici largement ; mais assez sur ce sujet. » Nous arrêtons ici ces extraits qui fournissent, comme on le voit, d'intéressantes données sur la vie journalière des étudiants du xvi" siècle. Tout ce qu'il y avait dans Paris de jeunes gens distingués et instruits ne connaissait déjà plus qu'un seul enseignement, celui des professeurs royaux. Les étudiants affluaient de toutes parts, d'Allemagne, de Suisse, de Flandre, se pressant avidement au pied des nouvelles chaires. La Sorbonne était délaissée. Il semblait que la vieille royauté de l'Université parisienne allât prendre fin. Jamais, peut-être, on ne vit dans la capitale un pareil concours d'étrangers qu'à ce moment unique de la Renaissance française, hélas ! si court, qui précéda les luttes violentes et les défaillances royales. Il y eut pendant ce temps une sorte de trêve, au cours de laquelle les partisans du progrès intellectuel se reprirent à espérer et à envisager comme prochain

1. C'est probablement à Lescar que cette fondation devait être réalisée par le 1*01 et la reine de Navarre.

le triomphe de la cause sacre'e qu'ils défendaient. Mais il est juste de constater que si l'enseignement des lecteurs royaux a réussi, dès le début, au delà de toute espérance, en attirant autour des chaires un auditoire aussi nombreux et aussi éclairé, le mérite de ce succès revient, pour une certaine part, aux savants modestes qui avaient accompli, depuis quelques années, à force de patience et de volonté, une transformation complète dans l'enseignement classique des petits collèges. C'est là un point sur lequel on ne saurait trop insister. Les cours royaux ont été préparés, rendus possibles, si l'on peut dire, par ceux de quelques régents de grammaire, eux-mêmes humanistes de premier ordre, qui ont mis au service des écoliers, en même temps qu'une science éprouvée, une entente toute nouvelle des choses de la pédagogie. La réforme profonde des éludes a été leur œuvre. Sans leur concours, les grands progrès réalisés à partir de 1530 n'eussent pas été obtenus. Il y aurait eu quelques savants éminents, comme par devant, mais point de groupe compact; aucune école n'eût été constituée. Il convient donc de leur reconnaître une action considérable, encore que leurs noms n'aient peut-être pas obtenu pour la plupart la renommée de leurs brillants émules de la place de Cambrai. Songeons à la situation lamentable dans laquelle se trouvaient la plupart des collèges parisiens avant 1525. L'ignorance et la saleté y régnaient en maîtresses. Les malheureux jeunes gens, condamnés à passer, dans ces murs sombres et froids, quelques-unes des plus belles années de leur vie, s'y étiolaient tant au point de vue de la santé du corps que de celle de l'esprit. 11 faut lire dans quelques textes contemporains la description de ces collkjes de pouillci'k''^^ pour se rendre compte de l'incroyable

1. Il suffit de parcoui-ir les statuts rnêuies de ces établissements, ceux, par exemple, du collège de Montaigu, le plus sombre de tous, où

puérilité des choses enseignées, de la brutalité des maîtres, de leur mépris absolu à l'égard des lois les plus élémentaires de l'hygiène, en un mot de leurs méthodes ineptes, en contradiction avec le caractère et les aptitudes les plus évidentes de l'enfance'. Inhumaine organisation, inspirée p'dvA/i(ijj/n/su\ plus arriérée encore que celle de la Sorbonne et des Facultés proprement dites. Érasme et tant d'autres qui en ont souffert l'ont dénoncée à la postérité, Rabelais l'a flétrie en termes immortels-, mais nul n'a encore assez dit tout ce qu'elle renfermait de tristesse et de dureté, « car trop mieux sont traiclés les forcés entre les Maures et les Tartares, dit Ponocrates à Grandgousier, voire certes les chiens en vostre maison que ne sont ces malautrus au dict collège. Et, si j'estoy roy de Paris, le diable m'emport si je ne mettois le feu dedans et faisois brusler et principal et regens, qui endurent ceste inhumanité devant leurs yeulx estre exercée. »

Trois hommes, Strébée, Buchanan et Mathurin Cordier, tous trois professeurs de Sainte-Barbe', ont contribué puissamment à changer cet état de choses et à introduire dans l'éducation de la jeunesse la gaieté et la vie. L'un d'eux surtout, Gordier, le maître et l'ami du Réformateur de Genève, a joué dans cette transformation un rôle considérable. ?sous ne saurions trop attirer

étudièrent Érasme et Calvin. On trouvera ces statuts dans le lus. drl'Arsenal, Hist. lat., 127-128, dans D. Félibiex, Hist. de Paris, t. V, preuves, p. 725-728. Voy. aussi : Tiiurot, De l'organisation de l'enseiç/nement dans l'Univ. de Paris au moyen âge, passiui; Quicherat, Hist. dâ Sainte-Barbe, t. I, p. 140 et suiv. (lire dans cetouvi-age le curieux récit de la Barbaromachie), et notre ouvrage ta Jeunesse de Calvin, p. G3 et suiv .

1. 11 faut songer que la démarcation entre renseignement supérieur et l'enseignement secondaire n'existait pas alors, telle que nous la comprenons aujourd'hui.

2. G.irgantua, chap. xxxvii, Pantagruel, liv. III, chap. xxii. Rabelais en veut surtout à la fondation de Jean Standonck, mais la plupart des autres collèges eussent mérité à bon droit le même anathème.

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